Part 18
Ces précautions prises sur son front et sur sa droite, Napoléon disposa du corps du maréchal Davout pour garder sa gauche et ses derrières, contre un retour offensif de l'archiduc Charles, au cas que ce prince fût tenté de nous attaquer en flanc ou en queue. Napoléon rendit à ce maréchal les belles divisions Gudin et Morand, qu'il lui avait empruntées momentanément pour l'affaire d'Abensberg, et lui ôta la division Saint-Hilaire, destinée avec les deux divisions du général Oudinot à former le corps du maréchal Lannes. Les trois divisions Friant, Morand, Gudin, habituées à servir avec le maréchal Davout depuis le camp de Boulogne, toujours restées hors de France depuis cette époque, composaient une véritable famille sous les yeux d'un père, inflexible mais dévoué à ses enfants, et offraient le modèle accompli de l'infanterie propre à la grande guerre. Elles ne pillaient pas, ne manquaient de rien parce qu'elles ne pillaient pas, n'avaient jamais un homme en arrière, ne reculaient jamais non plus, et enfonçaient tout ennemi, quel qu'il fût, qui se rencontrait sur leur passage. Avec la cavalerie légère du général Montbrun, et malgré leurs pertes, elles comptaient encore 29 ou 30 mille hommes. Napoléon ordonna au maréchal Davout de quitter Ratisbonne le 24, de marcher sur les traces de l'archiduc Charles jusqu'aux frontières de la Bohême, de chercher à savoir s'il les avait franchies, puis cette certitude acquise, de rejoindre le Danube, d'en descendre le cours sur la rive droite, tandis que le général Montbrun descendrait par la rive gauche avec sa cavalerie légère, furetant sans cesse le Böhmer-Wald, longue chaîne de montagnes boisées, qui sépare la Bohême de la Bavière. Le maréchal Davout devait donc, une fois bien renseigné sur les mouvements de l'archiduc Charles, suivre la marche générale de l'armée en longeant le Danube derrière le maréchal Masséna, occuper Straubing quand le maréchal Masséna marcherait sur Passau, occuper Passau quand celui-ci se porterait sur Lintz. Le général Dupas avec une division française de 4 à 5 mille hommes, et les contingents des petits princes, en tout 10 mille hommes, eut ordre de se rendre immédiatement à Ratisbonne, afin d'y remplacer le maréchal Davout, quand celui-ci quitterait cette ville pour descendre le Danube. Il devait le suivre à son tour, et le remplacer à Straubing, à Passau, à Lintz, là même où le maréchal Davout aurait remplacé le maréchal Masséna. Enfin le prince Bernadotte avec les Saxons avait ordre de quitter Dresde, que ne menaçait aucun ennemi, de remonter la Saxe, de traverser le Haut-Palatinat, d'entrer à Ratisbonne, pour y remplacer la division Dupas. Le Danube ne pouvait ainsi manquer d'être bien gardé, puisque les deux meilleurs corps de l'armée, ceux des maréchaux Masséna et Davout, escortés de deux corps alliés, devaient en suivre le cours, tandis que par le centre de la Bavière, une forte avant-garde sous le maréchal Bessières talonnerait les corps de Hiller et de l'archiduc Louis. Napoléon résolut de marcher lui-même avec la belle division Saint-Hilaire, avec la division Demont, avec la moitié disponible du corps d'Oudinot, avec la garde qui venait d'arriver, avec les quatorze régiments de cuirassiers, et d'escorter Bessières par Landshut, pour appuyer ce dernier s'il rencontrait quelque difficulté de la part des corps de Hiller et de l'archiduc Louis, ou pour se rabattre sur le bord du fleuve si l'archiduc Charles tentait de le repasser sur notre flanc ou nos derrières. Pour compléter cet ensemble de précautions, Napoléon jeta les Bavarois sur sa droite, avec mission d'occuper Munich, d'y ramener leur roi, de refouler la division Jellachich, qui, comme on s'en souvient, avait été détachée du corps de Hiller, de la pousser de Munich sur Salzbourg, de pénétrer ensuite dans le Tyrol, pour replacer ce pays sous la domination de la maison de Bavière. Cette dernière mesure, en rappelant les Bavarois chez eux, avait l'avantage d'éclairer la marche de l'armée du côté de l'Italie, et de la mettre en garde contre toute tentative de l'archiduc Jean. Les corps longeant le Danube eurent l'ordre d'arrêter les bateaux, de les amener à la rive droite, d'en composer des convois pour transporter les vivres, les munitions, les malades, les recrues, de préparer sur tous les points des fours, des farines, du biscuit, de mettre enfin en état de défense Straubing, Passau, Lintz, de manière à pouvoir garder le fleuve avec peu de forces quand on en aurait franchi les divers échelons.
[Note en marge: Soins de Napoléon pour réparer les pertes que ses corps avaient essuyées.]
Napoléon s'occupa ensuite de procurer à ses corps les renforts dont ils avaient besoin, soit pour réparer leurs pertes, soit pour compléter leur effectif projeté. D'une part, ils s'étaient fort affaiblis par les combats de cette première période, car si nous avions enlevé 50 ou 60 mille hommes aux Autrichiens, nous en avions bien perdu 12 ou 15 mille, dont un tiers seulement devait reparaître dans les rangs; d'autre part, les corps étaient entrés en action avant d'avoir reçu le complément de leur effectif. Les vieilles divisions, depuis longtemps organisées, comme celles du maréchal Davout, comme les quatre moins anciennes du maréchal Masséna, comme la division Saint-Hilaire, n'avaient pas reçu de leurs dépôts les conscrits qui leur étaient dus; et les nouveaux corps, comme celui d'Oudinot, formé de quatrièmes bataillons, étaient loin de posséder tous leurs cadres. Beaucoup de ces quatrièmes bataillons n'avaient effectivement que deux, trois ou quatre compagnies, sur six qui leur étaient destinées. Enfin les recrues venant d'Italie pour les corps qui avaient leurs dépôts dans cette contrée, avaient été arrêtées en Tyrol, et il fallait les remplacer par d'autres. Napoléon donna les ordres nécessaires pour que les conscrits tirés des dépôts, les compagnies qui manquaient encore aux quatrièmes bataillons, fussent promptement acheminés sur cette route si bien jalonnée de la Bavière, et pour que la cavalerie reçût les chevaux dont elle avait surtout besoin. Napoléon venait d'être rejoint par les grenadiers, chasseurs, fusiliers et tirailleurs de sa garde. Il réitéra ses ordres pour la prompte organisation des quatre régiments de conscrits de cette garde, et du nouveau détachement d'artillerie qui devait en porter les bouches à feu au nombre de soixante. Il écrivit en même temps aux rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, pour leur annoncer ses éclatants succès, et faire appel à leur zèle dans le recrutement de leurs corps. Il écrivit à son frère Jérôme, à son frère Louis, pour presser la réunion de leurs troupes, afin de pourvoir à la sûreté de l'Allemagne contre les mouvements insurrectionnels qui éclataient de toute part. Il ordonna qu'on fît expliquer le roi de Prusse sur la singulière aventure du major Schill, et en annonçant ses victoires à M. de Caulaincourt, il ne lui envoya pas de lettre pour l'empereur Alexandre, désirant marquer à ce prince, par un pareil silence, ce qu'il pensait de la sincérité de son concours. Il défendit en outre à notre ambassadeur d'écouter aucune parole relative au sort futur de l'Autriche, et aux conditions de paix qui pourraient être la suite de succès si rapides.
[Note en marge: Départ de Napoléon pour Landshut.]
Tandis que ses corps cheminaient devant lui, Napoléon était resté à Ratisbonne pour expédier les ordres nombreux qu'exigeaient la conduite de si grandes opérations et le gouvernement de l'empire, qu'il ne négligeait pas quoique absent. Entré le 23 avril au soir dans Ratisbonne, il y passa les journées du 24 et du 25, et il partit le 26 pour Landshut, afin de rejoindre l'armée et de la diriger en personne. Ayant trouvé sur la route la garde et les cuirassiers, il marcha avec ces belles troupes à la suite de Bessières et de Lannes, qui s'avançaient, comme nous l'avons dit, par le centre de la Bavière, tandis qu'à droite les Bavarois longeaient le pied des Alpes Tyroliennes, et qu'à gauche Masséna en tête, Davout en queue, suivis de Dupas et de Bernadotte, descendaient le Danube.
[Note en marge: Marche des généraux autrichiens après les événements de Ratisbonne.]
Pendant ce temps, les généraux autrichiens adoptaient à peu près le plan de retraite que leur avait prêté Napoléon. L'archiduc Charles, rejeté avec environ quatre-vingt mille hommes dans le Haut-Palatinat, n'avait, dans le fait, d'autre parti à prendre que de se retirer par la Bohême, de traverser cette province le plus vite possible, de repasser le Danube soit à Lintz, soit à Krems, de s'y rallier au général Hiller et à l'archiduc Louis, et même, s'il le pouvait, d'y amener l'archiduc Jean par le Tyrol insurgé. Le général Hiller et l'archiduc Louis, rejetés par Landshut au delà de l'Isar en Bavière, avec environ 40 mille hommes, n'avaient, de leur côté, pas mieux à faire que de disputer les lignes de l'Inn, de la Traun, de l'Ens, affluents du Danube, de retarder ainsi la marche de Napoléon, et de donner aux archiducs Charles et Jean le temps de se réunir à eux, pour couvrir Vienne avec toutes les forces de la monarchie. C'est, en effet, le plan qu'adopta l'archiduc Charles, et qu'il prescrivit à ses frères, ce qui achevait de justifier complétement la marche de Napoléon le long du Danube, puisqu'elle le plaçait sur le chemin direct de Vienne, entre tous les archiducs, de manière à les isoler les uns des autres, et à les devancer sur tous les points de concentration.
[Note en marge: Le prince Charles s'arrête à la position de Cham avant de se réfugier en Bohême.]
[Note en marge: Retraite définitive de l'archiduc Charles en Bohême.]
Conformément au plan arrêté, l'archiduc Charles se hâta en quittant Ratisbonne de venir prendre position à Cham, à l'entrée des défilés de la Bohême. Il s'établit entre les deux routes de Furth et de Roetz, qui mènent à Pilsen, ayant le corps de Rosenberg à gauche, celui de Hohenzollern à droite, celui de Kollowrath au milieu, le prince Jean de Liechtenstein en arrière avec les grenadiers et les cuirassiers, et enfin le corps de Bellegarde détaché au couvent de Schoenthal. Cette position de Cham était très-forte, et valait la peine d'être disputée, si on était vivement poursuivi. Le prince Charles y attendit son matériel, ses traînards, ses égarés, résolu à se défendre avec les quatre-vingt mille hommes qui lui restaient, s'il était de nouveau attaqué par les Français. Le maréchal Davout l'y suivit par Nittenau, non point dans l'intention de lui livrer bataille, mais dans celle d'observer sa marche et de connaître ses projets. Voulant toutefois, sans engager le combat, conserver l'ascendant des armes, il refoula brusquement les avant-postes autrichiens jusque près de Cham, et se présenta dans l'attitude d'un ennemi prêt à en venir aux mains. Soit que l'archiduc ne voulût pas courir la chance d'une nouvelle bataille, soit qu'il crût avoir assez attendu, il décampa, laissant au maréchal Davout bien des voitures, bien des malades, bien des traînards que celui-ci fit prisonniers. Le projet étant de se retirer, il eût mieux valu le faire plus tôt, car, parti le 24 au matin des environs de Ratisbonne, le généralissime autrichien resta en position à Cham jusqu'au 28, et perdit ainsi deux jours sur quatre, ce qui était fâcheux, puisque son premier intérêt était d'atteindre le pont de Lintz, par lequel il pouvait se réunir aux corps de Hiller et de l'archiduc Louis. La route intérieure de Bohême formant un arc, par Pilsen, Budweis, Lintz (voir la carte nº 14), il avait à décrire un long circuit, tandis que Napoléon, suivant les bords du Danube, marchait directement au point si important de Lintz, par une route superbe, et avec le secours du fleuve qui transportait une partie de ses plus lourds fardeaux. Le prince autrichien aurait donc bien fait de se hâter, au risque de laisser beaucoup de monde en arrière, car il valait encore mieux arriver moins fort au rendez-vous de Lintz, que de ne pas y arriver du tout.
Quoi qu'il en soit, l'archiduc Charles se retira en Bohême; décidé à ramasser en chemin tout ce qu'il trouverait de renforts, et à regagner la rive droite du Danube le plus tôt possible. Se doutant néanmoins qu'il ne réussirait pas à marcher assez vite, il envoya le général Klenau avec neuf bataillons, le général Stutterheim avec quelques troupes légères, pour aller, par les chemins les plus courts, détruire, si on ne pouvait les occuper, les ponts de Passau et de Lintz sur le Danube. Ces précautions prises, ne pouvant s'empêcher de céder au découragement à la vue d'une guerre qui commençait si mal, il proposa à l'empereur d'Autriche de faire, sous prétexte d'un échange de prisonniers, une démarche pacifique auprès de Napoléon. L'empereur François, qui avait consenti à la guerre sans y être conduit par une conviction bien arrêtée, et qui voyait à quel point son frère le généralissime était déjà découragé, ne se refusa point à cette démarche pacifique, pas plus qu'il ne s'était refusé à la guerre, mais en demandant toutefois qu'on ne montrât pas trop de faiblesse au début même des hostilités. En conséquence, l'archiduc Charles fit rédiger par son chef d'état-major, Grünn, une lettre dans laquelle, félicitant l'empereur Napoléon de son arrivée au quartier général français, ce dont il avait pu s'apercevoir, disait-il avec modestie, à la tournure des événements, il lui proposait un échange de prisonniers, pour adoucir les maux de la guerre, heureux, ajoutait-il, si dès le commencement des hostilités on pouvait leur imprimer un caractère moins violent et moins acerbe. Il continua ensuite sa marche à travers la Bohême, après avoir enjoint à son frère Jean de passer en Bavière, et à son frère Louis et à son lieutenant Hiller de disputer fortement cette contrée aux Français, pour donner le temps à toutes les forces autrichiennes d'opérer leur jonction derrière la Traun, aux environs de Lintz.
Le maréchal Davout, dès qu'il vit l'archiduc Charles s'enfoncer en Bohême, rebroussa aussitôt chemin, revint sur Ratisbonne, repassa le Danube, et commença de descendre ce fleuve par la rive droite, en se faisant éclairer sur la rive gauche par le général Montbrun. Il s'achemina sur Passau à la suite du maréchal Masséna, qui devait s'acheminer sur Lintz, et se fit remplacer à Ratisbonne par le général Dupas avec dix mille hommes, moitié Allemands, moitié Français.
[Note en marge: Retour offensif du général Hiller et de l'archiduc Louis contre le maréchal Bessières.]
Tandis que l'archiduc Charles donnait à sa retraite la direction que nous venons d'indiquer, le général Hiller et l'archiduc Louis, même avant d'avoir reçu l'ordre de disputer pas à pas le sol de la Bavière, s'y étaient décidés, et croyant que Napoléon s'attachait à poursuivre l'archiduc Charles, ils avaient résolu un mouvement offensif contre l'avant-garde du maréchal Bessières, afin d'attirer l'ennemi à eux et de dégager le généralissime. La résolution était honorable et bien entendue, car ils pouvaient surprendre Bessières avant qu'il fût joint par le renfort que lui envoyait Napoléon, et dans cet état de confiance imprudente qu'inspire souvent la victoire.
[Note en marge: Combat de Neumarkt et fermeté du général Molitor dans cette occasion.]
Les deux généraux autrichiens avaient encore, en comprenant dans leur effectif les restes de la réserve de Kienmayer et la division Jellachich, environ 50 mille hommes. Le général Jellachich était vers Munich, avec ordre de se retirer sur Salzbourg. Privés de son concours, et rejoints par un régiment de Mitrowski et quelques hussards de Stipsicz, ils devaient posséder de 38 à 40 mille soldats. Marchant sur le maréchal Bessières qui en avait à peine 13 ou 14 mille, et qui s'avançait avec une extrême témérité, ils pouvaient l'accabler. En effet, le 24 au matin, avant que l'archiduc Charles eût définitivement opéré son mouvement de retraite vers la Bohême, et pendant que le maréchal Bessières pénétrait au delà de l'Isar, ayant la cavalerie légère de Marulaz en tête de sa colonne, les Bavarois du général de Wrède au centre, l'infanterie de Molitor à l'arrière-garde, les deux généraux autrichiens se reportèrent en avant, avec l'intention de rejeter l'avant-garde des Français dans les marécages de la Roth, près de Neumarkt. Ils se présentèrent en trois colonnes, et rencontrèrent d'abord la cavalerie de Marulaz, qui les chargea plusieurs fois avec une rare bravoure, mais qui ne pouvait obtenir de succès sérieux contre une masse de 30 mille hommes marchant résolûment. La cavalerie de Marulaz refoulée, le général de Wrède eut son tour, et dut résister avec six ou sept mille hommes d'infanterie à plus de trente mille. Les Bavarois n'étaient pas indignes de se mesurer avec les Autrichiens, quoiqu'ils leur fussent inférieurs, et ils se montraient assez animés dans cette guerre. Mais il leur était impossible de tenir contre la masse qui allait les presser en tête et sur les flancs. Ils n'avaient pour unique retraite, à travers le pays humide et boisé qui borde la petite rivière de la Roth, qu'un pont de chevalets faible et tremblant, incapable de porter les fortes masses qui le traversaient à pas précipités. Derrière était située la ville de Neumarkt, où Bessières était à table, pendant que son avant-garde, refoulée sur son centre, courait le danger d'être culbutée. Heureusement le général Molitor, officier d'infanterie formé à l'école du Rhin et le premier des lieutenants généraux de ce temps, arrivait suivi de sa division. Il avait reconnu le danger et en avait fait part au maréchal Bessières, qui, voyant là une affaire d'infanterie, eut la sage modestie de le laisser agir. Le général Molitor passa sur-le-champ le pont de la Roth avec ses quatre régiments, et apercevant sur la gauche une hauteur boisée d'où l'on pouvait protéger la retraite, il se hâta de l'occuper avec le 2e de ligne, en précipitant du haut en bas une troupe autrichienne qui la défendait. Puis il rangea à droite les 16e et 37e régiments dans une position avantageuse pour se servir de leur feu. En ce moment, la cavalerie légère refoulée repassait la Roth après avoir essuyé des pertes, et le général bavarois de Wrède était aux prises avec l'ennemi acharné à détruire un de ses bataillons. Mais tout à coup l'attitude de la division Molitor calma l'ardeur des Autrichiens. Les feux roulants et bien ajustés des 16e et 37e de ligne, la forte position du 2e les arrêtèrent, et, bon gré, mal gré, ils laissèrent les Bavarois repasser tranquillement la Roth. Les 16e et 37e régiments défilèrent ensuite, protégés par le 2e, qui eut avec les Autrichiens un engagement terrible. Ce brave régiment était si obstiné à lutter que le général Molitor eut grand'peine à le ramener en arrière. Avant de repasser le pont, il chargea plusieurs fois à la baïonnette, et força ainsi les Autrichiens à lui laisser opérer sa retraite, qu'il exécuta le dernier avec un aplomb admiré des ennemis eux-mêmes.
Cette affaire coûta quelques centaines d'hommes aux Bavarois, et quelques chevaux au général Marulaz. Elle eût pu devenir fâcheuse pour l'avant-garde tout entière, sans la prévoyance de Napoléon, qui avait ménagé au maréchal Bessières l'appui du général Molitor. Toutefois, bien qu'arrêtés sur les bords de la Roth, le général Hiller et l'archiduc Louis n'auraient pas renoncé à leur mouvement offensif, s'ils n'avaient appris dans la nuit toute l'étendue des désastres du généralissime, ainsi que sa retraite en Bohême, et s'ils n'avaient reconnu la nécessité de se retirer de leur côté, car Napoléon ne pouvait manquer de fondre bientôt sur eux avec des masses écrasantes. Ils résolurent donc de se replier sur l'Inn, et de l'Inn sur la Traun, qu'ils avaient l'espérance de défendre mieux que l'Inn, parce qu'ils devaient avoir plus de temps pour s'y asseoir, et que d'ailleurs ils avaient quelque chance d'y trouver l'un des archiducs, ou Charles ou Jean.
[Note en marge: Marche générale de l'armée sur l'Inn.]
Napoléon arriva sur ces entrefaites, suivi de la garde et des cuirassiers, précédé par Lannes avec les troupes des généraux Saint-Hilaire, Demont, Oudinot. Il reporta en avant le maréchal Bessières, et imprima à la poursuite la vigueur d'un torrent qui a rompu ses digues. Tout le monde de la droite à la gauche marcha sur l'Inn (voir la carte nº 14), les Bavarois se dirigeant par Munich et Wasserbourg sur Salzbourg, le maréchal Lannes par Mühldorf sur Burghausen, le maréchal Bessières par Neumarkt sur Braunau. Appuyant ce mouvement le long du Danube, le maréchal Masséna pénétrait dans Passau, qu'il enlevait brusquement aux Autrichiens, lesquels n'avaient pas eu plus que les Bavarois la prévoyance de s'y établir solidement.
Le 28 et le 29 avril, dix jours après les premières hostilités, on était parvenu sur tous les points à la ligne de l'Inn, et on était occupé sur chaque route à rétablir les ponts, que les Autrichiens avaient détruits ou brûlés jusqu'au niveau des eaux, quand ils en avaient eu le temps. Napoléon entré le 28 à Burghausen fut obligé d'y attendre pendant deux jours le rétablissement du pont qui était d'une grande importance, et qui avait été complétement incendié. Ayant reçu la lettre pacifique de l'archiduc Charles, il la renvoya à M. de Champagny, qui suivait le quartier général, et lui ordonna de n'y pas répondre. Plein de confiance dans le résultat de la campagne, ne prévoyant pas toutes les difficultés qu'il pourrait rencontrer plus tard; il croyait tenir dans ses mains le destin de la maison d'Autriche, et ne voulait pas se laisser arrêter dans ses ambitieuses pensées par un mouvement de générosité irréfléchie. Il prescrivit donc le silence, du moins pour le moment, se réservant de répondre plus tard suivant les circonstances.
[Date en marge: Mai 1809.]
[Note en marge: Trajet de l'Inn à la Traun.]
[Note en marge: Ordre à Masséna de marcher sur la Traun.]
[Note en marge: Formidable position d'Ébersberg au confluent de la Traun et du Danube.]
Le maréchal Masséna étant entré à Passau, et le maréchal Davout le suivant de près, tandis que l'armée entière était sur l'Inn de Braunau à Salzbourg, il fallait marcher sur la Traun sans retard. C'était la ligne essentielle à conquérir, car elle correspondait avec le débouché de Lintz, par lequel l'archiduc Charles pouvait rejoindre le général Hiller et l'archiduc Louis. Cette ligne conquise avant que le généralissime autrichien y fût arrivé, il restait à celui-ci une seconde et dernière chance de jonction en avant de Vienne, c'était d'atteindre à temps le pont de Krems, et de venir se placer à Saint-Polten pour couvrir la capitale. Napoléon résolut de lui enlever tout de suite la première de ces deux chances, en se portant sur Lintz d'une manière impétueuse. Étant parvenu avec tous ses corps sur l'Inn, et en ayant rétabli les ponts le 30 avril, il ordonna le mouvement général pour le 1er mai. Il prescrivit à Masséna de marcher rapidement de Passau sur Efferding, d'Efferding sur Lintz, arrivé là de s'emparer d'abord de la ville de Lintz, puis du pont sur le Danube s'il n'était pas détruit, et, Lintz occupé, d'aller droit à la Traun qui coule à deux lieues au-dessous. La Traun, qui est pour les Autrichiens l'une des lignes les plus importantes à défendre quand ils veulent arrêter une armée en marche sur Vienne, descend des Alpes Noriques comme l'Ens, et va tomber dans le Danube un peu après Lintz. Elle longe le pied d'un plateau qui s'étend jusqu'au Danube, et sur lequel une armée peut se poster avantageusement, pour s'opposer aux progrès d'une invasion. Aussi le pont sur le Danube, celui qui servait de communication militaire entre la Bohême et la Haute-Autriche, était-il placé non pas à Lintz même, mais au-dessous du confluent de la Traun dans le Danube, c'est-à-dire à Mauthausen. Il était ainsi couvert par la Traun, et par le plateau dont nous venons de parler, au sommet duquel s'apercevaient la ville et le château d'Ébersberg.