Part 17
Sur la Vistule se passaient des événements qui n'avaient pas moins de gravité. Le septième corps autrichien, commandé par l'archiduc Ferdinand, et fort de 37 à 38 mille hommes, marchait sur Varsovie en descendant la Vistule. Formé dans la Gallicie, il n'avait que peu de chemin à faire pour envahir la Pologne, étant d'ailleurs parti de très-bonne heure, ainsi que tous les corps autrichiens. Ses opérations comme celles d'Allemagne et d'Italie, avaient commencé le 10 avril. Le prince Joseph Poniatowski, ce héros longtemps endormi dans la mollesse, et, à l'exemple de beaucoup de ses compatriotes, retenu inactif aux pieds des belles femmes de son pays, venait de se réveiller au bruit des armes françaises, et avait embrassé, comme on s'en souvient, la cause de la France, qu'il croyait avec raison celle de la Pologne, si la Pologne pouvait renaître. Il commandait l'armée polonaise. Napoléon, tout occupé de préparer les grands coups qu'il voulait porter lui-même à la maison d'Autriche, avait eu peu de temps à consacrer à cette armée. Tout ce qu'on avait pu réunir de troupes régulières se bornait à une quinzaine de mille hommes, et à un petit détachement saxon resté à Varsovie. Napoléon ne s'était guère inquiété de cette infériorité de forces en Pologne, comptant tout décider lui-même à Vienne, et bien qu'il ne se fit pas grande illusion sur le concours des Russes, croyant toutefois que leur présence sur les frontières du grand-duché suffirait pour paralyser le corps autrichien de l'archiduc Ferdinand. Mais le concours des Russes était encore plus nul qu'il ne l'avait supposé. L'empereur Alexandre avait eu soin, en observant autant que la décence l'exigeait le traité d'alliance, d'envoyer ses principales forces en Finlande et en Moldavie, pour finir la conquête de l'une, et commencer la conquête de l'autre. Il n'avait donc destiné à la guerre d'Autriche qu'une soixantaine de mille hommes, qui en ce moment étaient à peine réunis, par diverses raisons, la plupart assez fondées, mais faciles à mal interpréter. D'abord la Russie, comme Napoléon lui-même, n'avait pas cru à des hostilités aussi prochaines, et elle ne s'était pas assez hâtée dans ses préparatifs. Ensuite son administration qui avait eu tant de peine à faire arriver en Finlande, et dans un intérêt éminemment russe, des forces suffisantes, n'avait pas eu le secret d'être plus active pour un intérêt exclusivement français. La saison, en outre, avait été affreuse, et des pluies diluviennes avaient rendu presque impraticables les vastes espaces qui séparaient le Niémen de la Vistule. Enfin l'empereur et M. de Romanzoff, déjà refroidis à l'égard de l'alliance française, étaient néanmoins les seuls à la vouloir, et ils avaient toutes les volontés à vaincre pour se faire obéir, lorsqu'il s'agissait de prêter secours à Napoléon. Il s'était même établi des correspondances entre les officiers russes et autrichiens, pour exprimer à ceux-ci toutes sortes de sympathie, et le voeu le plus vif de marcher non pas contre eux, mais avec eux. Il était en effet difficile d'obtenir que des Russes marchassent contre des Autrichiens, et avec les Français, afin de contribuer au rétablissement de la Pologne. Il est vrai que le prix de ce concours c'était la Finlande, la Moldavie et la Valachie, et que si le sacrifice était grand, la récompense était grande aussi! Au surplus, le secours des Russes ne pressait pas, tant que Napoléon restait vainqueur sur le Danube; et le plus fâcheux inconvénient de cette insuffisance de concours c'était la défiance qui en devait résulter entre les deux empereurs et les deux empires.
[Note en marge: Mouvement des Autrichiens sur Varsovie.]
C'est ce qui explique comment le prince Poniatowski, qui était fondé à espérer, sinon l'assistance directe de 60 mille Russes, au moins leur assistance indirecte (et il est certain que s'ils se fussent portés sur la Gallicie, ils y auraient retenu les Autrichiens), se trouva, le 10 avril, avoir sur les bras l'archiduc Ferdinand, comme Napoléon avait l'archiduc Charles, et le prince Eugène l'archiduc Jean. L'archiduc Ferdinand, descendant en effet la Vistule, dont les sources sont placées entre la Silésie et la Gallicie, au revers de la Moravie, s'avança par la rive gauche de ce fleuve sur Varsovie, en prodiguant aux habitants les protestations les plus amicales. Conformément au langage adopté, on venait, disait-il, délivrer tous les peuples, les Polonais comme les autres, d'une domination presque aussi onéreuse à ses amis qu'à ses ennemis.
Ce n'étaient pas les Polonais qu'il était facile de tromper avec de pareils discours. Ils sentaient trop que les anciens copartageants de leur patrie ne pouvaient pas en être les libérateurs, que la France seule pouvait être une amie, amie plus ou moins secourable sans doute, mais sincère, parce qu'il était impossible qu'elle ne le fût pas. Aussi le prince Poniatowski s'avança-t-il résolument avec une douzaine de mille hommes au-devant de l'archiduc Ferdinand. C'étaient ces mêmes Polonais qui avaient fait leurs premières armes avec nous en 1807, et qui joignant à leur bravoure naturelle, à leur patriotisme ardent, un commencement d'éducation militaire reçue à notre école, composaient déjà une troupe excellente à opposer aux Autrichiens. Malheureusement ils étaient par rapport à ceux-ci en nombre tellement disproportionné, qu'on ne pouvait guère espérer de leur part qu'une défensive honorable et énergique, mais point victorieuse. Le prince Poniatowski, après quelques escarmouches de cavalerie, résolut de disputer les approches de Varsovie avec le gros de ses troupes. Le 19, jour même où le maréchal Davout livrait le combat de Tengen, le prince polonais s'arrêta à la position de Raszyn, position formée, comme toutes celles qu'on peut défendre avantageusement dans son pays, de bois entre-coupés de marécages. Pendant huit heures il disputa ces bois et ces marécages avec douze mille Polonais contre trente mille Autrichiens, perdit environ douze ou quinze cents hommes morts ou blessés, mais en détruisit beaucoup plus à l'ennemi, et craignant d'être devancé sur Varsovie, il rétrograda vers cette capitale.
[Note en marge: Combat opiniâtre aux environs de Varsovie.]
[Note en marge: Évacuation de Varsovie par suite d'une capitulation avec les Autrichiens.]
Fallait-il la défendre, privée qu'elle était de moyens de résistance, et l'exposer ainsi à une infaillible destruction? ou bien valait-il mieux l'évacuer à la suite d'une convention qui adoucirait les conditions de l'occupation ennemie, et qui permettrait de se retirer intact dans des positions plus faciles à conserver? Telle était la grave et douloureuse question que le prince Poniatowski eut à résoudre, après le combat de Raszyn. Les Polonais les plus énergiques voulaient une défense opiniâtre, sans tenir aucun compte des conséquences. Les masses inoffensives avaient peur d'un bouleversement. Les patriotes les plus éclairés, et pas les moins braves, voulaient qu'on allât, entre Modlin et Sierock, dans le triangle de la Narew et de la Vistule (voir la carte nº 37), derrière de forts ouvrages construits par ordre de Napoléon, chercher un point d'appui invincible, avec la retraite assurée des marécages de Pultusk, et qu'on sauvât ainsi la capitale en la remettant temporairement dans les mains de l'ennemi. Il est rare qu'un pareil sacrifice soit sage: il l'était cette fois, et le résultat le prouva depuis. Le prince Poniatowski, plein de douleur, livra Varsovie, après avoir stipulé des conditions honorables. Il se porta sur la rive droite de la Vistule entre Modlin et Sierock, avec le projet de se jeter sur tous les corps qui oseraient passer le fleuve devant lui, et la ferme résolution de défendre par des combats de détail la patrie infortunée qu'il ne pouvait plus défendre par des batailles rangées. Son attitude, son noble langage en faisant ce sacrifice, étaient de nature à exalter plutôt qu'à refroidir le zèle des Polonais. Aussi ne manquèrent-ils pas d'accourir auprès de lui, pour l'aider à recouvrer la capitale qu'il venait de céder momentanément aux Autrichiens.
[Note en marge: Comment les nouvelles venues des diverses parties du théâtre de la guerre affectent Napoléon.]
Ainsi en Italie, nous étions repliés sur l'Adige; en Tyrol, nous étions assaillis de toutes parts; en Allemagne, nous étions menacés, outragés par des peuples irrités; en Pologne, nos alliés perdaient la capitale, que leur avait rendue le traité de Tilsit. Toutes ces nouvelles vinrent surprendre et médiocrement émouvoir Napoléon triomphant à Ratisbonne. Il avait peu compté sur le concours des Russes, et tenait seulement à prouver à l'Europe qu'ils étaient avec lui et non avec les Autrichiens, ce que la marche de leur armée, si lente qu'elle fût, ne permettait pas de révoquer en doute. Quant au grand-duché de Varsovie, il savait qu'à Vienne il ferait ou déferait de nouveau tous les États de sa dernière création, et que peu importait qu'ils restassent debout ou fussent renversés pendant sa marche victorieuse sur cette capitale. Mais les événements d'Italie l'avaient un peu plus affecté, parce qu'ils découvraient son flanc droit, parce qu'ils exposaient ses États d'Italie aux souffrances de la guerre, parce qu'enfin ils portaient atteinte à la jeune renommée de son fils adoptif, qu'il chérissait tendrement. Une circonstance particulière avait presque converti son déplaisir en irritation. Le prince Eugène, redoutant plus son père adoptif que l'opinion du monde, avait à peine osé lui rendre compte de ses revers, et s'était borné à lui écrire: _Mon père, j'ai besoin de votre indulgence_. _Craignant votre blâme si je reculais, j'ai accepté la bataille, et je l'ai perdue._--Pas une explication n'avait suivi ces courtes paroles pour dire où en étaient les choses, et ce silence s'était prolongé pendant plusieurs jours, ce qui avait fort embarrassé Napoléon, qui ne savait quelles étaient ses pertes, quels étaient les progrès de l'ennemi en Italie, quels dangers pouvaient menacer son flanc droit pendant sa marche sur Vienne.--Soyez vaincu, avait répondu Napoléon dans plusieurs lettres, soyez vaincu, soit; j'aurais dû m'y attendre en nommant général un jeune homme sans expérience, tandis que je n'ai pas voulu que des princes de Bavière, de Saxe, et de Wurtemberg, commandassent les soldats de leur nation! Vos pertes, je vous enverrai de quoi les réparer; les avantages de l'ennemi, je saurai les neutraliser; mais pour cela il faudrait que je fusse instruit, et je ne sais rien. Je suis réduit à chercher dans les bulletins étrangers la vérité que vous devriez m'apprendre. Je fais ce que je n'ai jamais fait, ce qui doit répugner par-dessus tout à un sage capitaine, je marche mes ailes en l'air, ne sachant ce qui se passe sur mes flancs. Heureusement je puis tout braver, grâce aux coups que j'ai frappés; mais il est cruel d'être tenu dans une telle ignorance!--Napoléon ajoutait ces belles paroles, que nous citons textuellement parce qu'elles importent à la gloire du plus grand de ses lieutenants, à Masséna: «La guerre est un jeu sérieux dans lequel on compromet sa réputation, ses troupes et son pays. Quand on est raisonnable, on doit se sentir, et connaître si l'on est fait ou non pour le métier. Je sais qu'en Italie vous affectez de beaucoup mépriser Masséna[20]. Si je l'eusse envoyé, cela ne serait point arrivé. Masséna a des talents militaires devant lesquels il faut vous prosterner tous, et s'il a des défauts il faut les oublier, car tous les hommes en ont. En vous confiant mon armée d'Italie, j'ai fait une faute. J'aurais dû envoyer Masséna et vous donner le commandement de la cavalerie sous ses ordres. Le prince royal de Bavière commande bien une division sous le duc de Dantzig!..... Je pense que si les circonstances deviennent pressantes, vous devez écrire au roi de Naples de venir à l'armée; vous lui remettrez le commandement, et vous vous rangerez sous ses ordres. Il est tout simple que vous ayez moins d'expérience de la guerre qu'un homme qui la fait depuis dix-huit ans!» (Burghausen, le 30 avril 1809.)
[Note 20: Ces paroles sont une allusion aux propos habituels que tenait à cette époque une jeunesse, brillante mais légère, accourue, à la suite de la restauration du trône, sur les champs de bataille et dans les antichambres de Napoléon, se montrant aussi brave sur les uns, qu'élégante dans les autres, et médisant volontiers des vieux généraux de la révolution, et de Masséna en particulier. Ce dernier joignait à beaucoup d'esprit naturel un caractère simple mais rude et peu facile. La jeune cour de Milan, craignant qu'on ne l'envoyât commander l'armée d'Italie, s'exprimait très-défavorablement sur son compte. La même chose s'était passée à la cour de Naples, où il n'avait pu rester.]
Napoléon, sachant bien que toutes les illusions de ses ennemis, tout leur courage tomberaient à la foudroyante nouvelle des événements de Ratisbonne, résolut, en se portant vigoureusement en avant, d'arrêter d'abord, puis d'obliger à rétrograder les forces qui agissaient sur ses flancs ou sur ses derrières. Alors comme en 1805, fondre sur Vienne était la manière la plus sûre de briser toutes les coalitions, nées ou à naître.
[Note en marge: Grande question qui se présente à résoudre après que Napoléon est devenu maître de Ratisbonne et du cours du Danube.]
[Note en marge: Motifs qui décident Napoléon à ne pas suivre l'archiduc Charles en Bohême, et à marcher droit sur Vienne par les bords du Danube.]
Cependant il se présentait l'une de ces graves questions, desquelles dépend le sort des empires, et qui ne sont faites que pour les grands hommes, à la façon d'Annibal, de César, de Frédéric, de Napoléon: fallait-il suivre impétueusement la large voie qui mène sur Vienne, celle du Danube (voir la carte nº 14), laissant sur sa gauche l'archiduc Charles en Bohême, poursuivant devant soi les débris du général Hiller et de l'archiduc Louis, ramenant enfin sur sa droite l'archiduc Jean en arrière, par l'impulsion d'une marche victorieuse sur la capitale? ou bien fallait-il laisser à Bessières le soin de refouler avec sa cavalerie et l'infanterie de Molitor les restes du général Hiller et de l'archiduc Louis sur l'Inn, en se jetant soi en Bohême à la suite du prince Charles, en s'acharnant à le poursuivre, et en tâchant de frapper dans sa personne, et non dans Vienne, la monarchie autrichienne[21]? Napoléon y pensa (sa correspondance en fait foi); mais s'il était d'un grand capitaine comme lui de peser toutes les alternatives, il était aussi d'un grand capitaine comme lui de ne pas hésiter après avoir réfléchi, et de marcher au véritable but, qui était Vienne. En effet il avait bien, en s'attachant à poursuivre immédiatement l'archiduc Charles à travers la Bohême, la chance d'augmenter la désorganisation de la principale armée autrichienne, d'en amener plus vite la dissolution, et d'empêcher que, reconstituée plus tard, elle ne vînt, couverte par le Danube, lui disputer l'empire d'Autriche, dans les sanglantes journées d'Essling et de Wagram. Cela est certain, et les panégyristes de l'archiduc Charles en ont conclu que Napoléon sacrifia tout à la vanité d'entrer à Vienne. Mais c'est là un faux jugement porté sans tenir compte de la réalité des choses. Il est bien vrai que la principale armée autrichienne, rejetée par Ratisbonne au delà du Danube, était profondément ébranlée, et qu'un nouveau coup pouvait en achever la destruction. Mais la jeune armée de Napoléon, quoique exaltée par le succès, était harassée de cinq jours de combats. Il n'y avait de capable de supporter cette prolongation de fatigue que le corps du maréchal Davout, et il était épuisé lui-même, car c'est sur lui qu'avait pesé le poids de ces cinq journées. Le reste était exténué. Il fallait donc avec 50 mille hommes environ poursuivre les 80 mille hommes de l'archiduc Charles, qui quoi qu'on fît aurait deux jours au moins d'avance, qui trouverait quelques vivres sur les routes déjà épuisées de la Bohême, tandis que les Français n'y trouveraient plus une miette de pain, qui perdrait sans doute dans sa retraite précipitée des traînards et des malades, mais qui n'en sauverait pas moins les deux tiers de son monde, et après avoir entraîné Napoléon à sa suite, reviendrait infailliblement par Lintz sur le Danube, repasserait ce fleuve, rallierait à lui les 40 mille hommes du corps de Hiller et de l'archiduc Louis, les 10 ou 12 mille de Chasteler, les 40 mille de l'archiduc Jean, et aurait ainsi sur la véritable ligne de communication les 140 mille hommes les meilleurs de l'armée autrichienne: supposition qui n'a rien de chimérique, puisque plus tard les archiducs, quoique séparés par Napoléon resté sur le Danube, ne cessèrent de rêver leur réunion, l'un devant venir de la Bohème par Lintz, l'autre de l'Italie par Inspruck et Salzbourg. Il est donc évident que si Napoléon avait voulu poursuivre l'archiduc en Bohême il aurait laissé vacante la route du milieu, c'est-à-dire celle du Danube, que dès lors la réunion des archiducs eût été certaine, et que ces princes en agissant avec un peu de hardiesse auraient pu revenir sur l'Isar, même sur le haut Danube, couper la retraite des Français en opposant 140 mille hommes réunis à Napoléon, qui n'avait déjà plus ce nombre de soldats après les cinq jours de combats qu'il venait de livrer. Longer les bords du Danube, suivre ainsi la ligne la plus courte pour aller à Vienne, car les routes de la Bohême décrivent par Ratisbonne, Pilsen, Budweis, Lintz, un grand arc dont le Danube est la corde; se tenir sur cette route qui était non-seulement la plus courte, mais la plus centrale; séparer en l'occupant l'archiduc qui était en Bohême des archiducs qui étaient en Bavière et en Italie; bien garder enfin en restant sur cette route ce qu'un général a de plus précieux, c'est-à-dire sa ligne de communication, celle où il a ses malades, ses munitions, ses vivres, ses recrues, la possibilité de se retirer en cas de revers, était donc la seule résolution sage, la seule digne du génie de Napoléon, celle enfin qu'il adopta sans aucune hésitation.
[Note 21: Le général Grünn, principal officier d'état-major de l'archiduc Charles, et officier de beaucoup d'esprit, a plusieurs fois traité cette thèse, dans des lettres et des écrits anonymes publiés en Allemagne, mais toujours au profit de son chef, et dans l'intention de placer sa conduite bien au-dessus de celle de Napoléon. Nous croyons ses raisons extrêmement faibles, et détruites par celles que nous présentons dans ce récit.]
[Note en marge: Précautions de Napoléon en marchant sur Vienne, entre plusieurs armées autrichiennes.]
Son parti une fois pris de suivre le Danube et de marcher droit sur Vienne, Napoléon employa les moyens les plus convenables pour l'exécution de ses desseins. Le plan des Autrichiens ne lui était pas connu; tout ce qu'il en savait, c'est que la majeure partie d'entre eux, sous la conduite de l'archiduc Charles, se trouvaient rejetés sur la gauche du Danube par Ratisbonne (voir la carte nº 14), et que la moindre partie, sous le général Hiller et l'archiduc Louis, étaient par Landshut refoulés sur la droite du fleuve au delà de l'Isar. Il en conclut dès lors que tout en marchant en avant, et en poursuivant l'épée dans les reins la portion qui se retirait par Landshut sur la rive droite du Danube, il fallait prendre de grandes précautions à l'égard de celle qui se retirait sur la rive gauche, c'est-à-dire en Bohême, qui était de beaucoup la plus considérable, et qu'on allait avoir toujours sur son flanc ou sur ses derrières. Il fallait en veillant sur tout ce qu'elle pourrait tenter contre la sûreté de l'armée, porter en avant une masse assez puissante pour accabler le général Hiller et l'archiduc Louis, assez rapide pour les prévenir aux divers passages du Danube, et empêcher ainsi les deux armées ennemies de se réunir en avant de Vienne pour la couvrir. C'est d'après cette double condition que Napoléon calcula tous ses mouvements, avec une prévoyance admirable, et un art dont aucun capitaine ni ancien ni moderne n'a jamais donné l'exemple.
[Note en marge: Marche de Bessières par le centre de la Bavière, à la suite du général Hiller et de l'archiduc Louis.]
[Note en marge: Marche de Masséna le long du Danube pour prévenir les archiducs sur tous les points de passage.]
C'est le 23 au soir qu'on pénétra dans Ratisbonne: c'est dans le cours de cette même journée, et dans la journée du lendemain 24, que Napoléon arrêta toutes ses dispositions. D'abord le 22, en quittant Landshut pour se porter à Eckmühl, il avait déjà dirigé le maréchal Bessières avec la cavalerie légère du général Marulaz et une portion de la cavalerie allemande au delà de Landshut, afin de poursuivre à outrance les deux corps battus du général Hiller et de l'archiduc Louis. Il y avait ajouté la division de Wrède, et, pour plus de sûreté encore, la division Molitor, l'une des meilleures et des mieux commandées de l'armée française. Grâce à ce dernier appui, il était assuré que tout retour offensif de l'ennemi serait énergiquement repoussé. Le lendemain 23, pendant que l'on canonnait Ratisbonne pour y entrer de vive force, il avait voulu que la ligne du Danube fût occupée par l'un de ses plus intrépides lieutenants, par Masséna lui-même, afin que ce dernier suivît toujours le bord du fleuve, et pût empêcher toute réunion des archiducs, qu'ils cherchassent à passer de Bohême en Bavière, ou de Bavière en Bohême. (Voir la carte nº 14.) Napoléon ordonna au maréchal Masséna de descendre sur Straubing avec les divisions Boudet, Legrand et Carra Saint-Cyr, et pour le dédommager du détournement de celle de Molitor, il lui adjoignit l'une des divisions d'Oudinot, la division Claparède. Ainsi deux colonnes devaient poursuivre les Autrichiens sur la droite du Danube: celle du maréchal Bessières, chargée de marcher par le centre de la Bavière et de talonner fortement le général Hiller et l'archiduc Louis au passage de tous les affluents du Danube; celle du maréchal Masséna, chargée de longer ce fleuve et d'occuper avant les archiducs les passages importants de Straubing, Passau, Lintz, qui formaient les points de communication entre la Bavière et la Bohême.
[Note en marge: Mouvement ordonné au corps du maréchal Davout, pour observer l'archiduc Charles en Bohème.]
[Note en marge: Rôle assigné à la division Dupas et au corps saxon dans la marche générale de l'armée.]
[Note en marge: Napoléon marche avec Lannes entre Bessières et Masséna.]