Part 16
C'est là en effet qu'eut lieu sous la direction de deux généraux en chef peu clairvoyants, et entre des soldats d'une extrême vaillance, une lutte sanglante et acharnée. Le huitième corps autrichien, beaucoup plus nombreux que les divisions Seras et Severoli, n'entendait pas leur abandonner le terrain dont elles avaient conquis une partie. Le général Colloredo se jeta sur elles avec une division autrichienne, leur enleva sous un feu meurtrier Porcia et Palse, et rétablit ainsi le combat. Le général Seras, qui s'était ménagé une réserve, se mit à sa tête, la porta en avant, et rentra dans les villages perdus, en y ramenant à la fois les Français et les Italiens. On s'établit dans ces malheureux villages, théâtre de tant de fureurs. Alors les Autrichiens, profitant des moindres obstacles, se défendant de maison à maison, de clôture à clôture, opposèrent à nos soldats une résistance dont ils n'avaient pas donné l'exemple depuis Marengo. Le général Grenier, condamné à l'inaction sur la grande route de Fontana-Fredda à Pordenone, détacha deux bataillons à sa droite, pour aider à la conquête définitive de Porcia. Le général Barbou en envoya deux de l'arrière-garde sur les mêmes points. Ces renforts compensaient sans doute l'infériorité de notre droite par rapport au huitième corps qu'elle avait à combattre; mais, sur ce terrain semé d'obstacles qu'il était aussi difficile de perdre que de conquérir, ils ne décidaient rien, notre gauche et notre centre demeurant immobiles. De part et d'autre on combattait avec acharnement, lorsque le neuvième corps, en s'avançant obliquement de Cordenons sur Fontana-Fredda, joignit la division Broussier, qui formait notre gauche. Le général Broussier avait disposé en échelons les 9e, 84e et 92e de ligne, superbes régiments à quatre bataillons, dont sa division était composée. Il attendit avec sang-froid l'infanterie ennemie, et la fusillant de très-près avec une extrême justesse, renversa presque une ligne entière; puis la superbe cavalerie autrichienne ayant profité de la plaine pour le charger, il la reçut en carré, couvrit la terre de ses morts, et toute brave qu'elle était, la renvoya dégoûtée de pareilles tentatives. Cependant le neuvième corps, fort nombreux, débordait notre gauche, et semblait menacer en arrière de Fontana-Fredda le bourg de Sacile, où se trouvait le principal pont sur la Livenza. Ce pont occupé, notre communication la plus importante était perdue, et il ne nous restait plus pour nous retirer que de mauvais ponts sur la partie inférieure de la Livenza. Le prince Eugène, qui n'était résolu qu'au feu, s'alarma pour ses communications, et, bien que la lutte fût encore incertaine, ordonna la retraite, avec aussi peu de motifs qu'il en avait eu pour ordonner la bataille.
Nos soldats, après avoir tué autant de monde qu'ils en avaient perdu, se retirèrent vers la Livenza, désolés du rôle humiliant qu'on leur faisait jouer. Notre droite se dirigea sur le pont de Brugnera, qu'elle put gagner sans désordre, le sol fort difficile de ce côté ne se prêtant guère à la poursuite, et les Autrichiens étant épuisés par la terrible lutte qu'ils y avaient soutenue. Tout l'effort de l'ennemi pendant ce mouvement rétrograde porta sur notre gauche, qui se retirait sur un terrain découvert. La division Broussier par sa superbe attitude sauva l'armée, tantôt attendant l'infanterie ennemie pour la fusiller à bout portant, tantôt recevant en carré la cavalerie qu'elle arrêtait avec ses baïonnettes. Lorsque notre centre et notre arrière-garde eurent défilé par Sacile, elle y entra la dernière, laissant les ennemis eux-mêmes remplis d'admiration pour sa belle conduite.
[Note en marge: Désordre de la retraite.]
[Note en marge: Arrivée du général Macdonald à l'armée d'Italie.]
[Note en marge: Distribution de l'armée d'Italie en trois commandements.]
Jusque-là nous n'avions perdu que des morts, des blessés, de l'artillerie démontée, et peu de prisonniers. Mais dans la nuit le prince Eugène ayant cru devoir pousser la retraite jusqu'à Conegliano, pour se couvrir le plus tôt possible de la Piave, le mauvais temps, l'encombrement des voitures d'artillerie et des bagages, leur croisement avec les troupes, produisirent un désordre fâcheux. Les soldats, peu surveillés par leurs chefs au milieu de cette confusion, se répandirent dans les maisons, au risque d'y être faits prisonniers. L'armée qui sur le champ de bataille avait perdu environ trois mille et quelques cents hommes, perte à peu près égale à celle des Autrichiens, perdit encore trois mille hommes en soldats pris ou égarés. Bientôt le désordre s'augmentant par suite d'un temps effroyable qui fit déborder les rivières et rendit les routes impraticables, on arriva derrière la Piave dans un état qui n'honorait point cette armée d'Italie, jadis si admirable. Heureusement les Autrichiens, peu accoutumés à la vaincre, pressés de jouir de leur victoire, et retardés par le temps qui rendait leur poursuite aussi difficile que notre retraite, restèrent plusieurs jours sans attaquer le prince Eugène. Ils lui laissèrent ainsi le loisir de se remettre de sa défaite, et d'en arrêter les conséquences. Il avait été rejoint en route, mais trop tard, par la division d'infanterie Lamarque et par la division de cavalerie Grouchy. Il lui arriva en outre, ce qui dans le moment valait mieux qu'un renfort, un général, l'illustre Macdonald, un des meilleurs officiers de la révolution, bien qu'il eût perdu la bataille de la Trebbia. Ses liaisons avec Moreau l'avaient condamné à vivre pendant plusieurs années dans une sorte de disgrâce, et à languir dans l'inaction, tandis que ses pareils d'âge ou de services, quelques-uns même ses inférieurs, obtenaient des fortunes brillantes. Le grand besoin qu'on avait de généraux et d'officiers, par suite de guerres continues, obligeait de revenir à beaucoup de ceux qu'on avait négligés. N'ayant pas voulu envoyer Masséna en Italie à cause du prince Eugène, qu'il craignait de réduire à un rôle secondaire, Napoléon s'était prêté à ce qu'on lui envoyât le général Macdonald, pour lui servir de guide et de soutien. Le général Macdonald, l'un des hommes les plus intrépides qui aient paru dans nos armées, expérimenté, manoeuvrier, froid, sachant se faire obéir, fut reçu avec confiance par les soldats, avec déplaisir par quelques généraux, qui voyaient à regret une main ferme prête à s'appesantir sur eux, et qui de plus, le croyant dans la disgrâce, craignaient qu'il n'y eût peu d'avantage à rendre des services sous ses ordres. Le général Lamarque notamment, qui se distinguait à l'armée par un esprit remuant, murmura tout haut, en disant que l'Empereur n'envoyait le général Macdonald en Italie que pour le perdre, et que ceux qui serviraient sous lui seraient exposés à partager son sort. Il n'y eut pas jusqu'à la tenue militaire du général Macdonald, fidèle au costume des premiers temps de la révolution, qui ne devînt un sujet de railleries inconvenantes de la part de jeunes officiers sur lesquels la mode avait déjà repris son empire. Mais il n'y avait pas à railler avec un homme du caractère du général Macdonald, et il ramena bientôt à la soumission ceux qui étaient tentés de s'en écarter. Toutefois le prince Eugène ne voulant pas se donner un tuteur trop visible dans la personne de cet officier, n'en fit point son chef d'état-major, et se contenta, pour lui créer une place convenable, de distribuer son armée en trois commandements, un de gauche, un du centre, un de droite. Celui de droite, le plus considérable et le plus important des trois, composé des divisions Broussier et Lamarque et des dragons de Pully, fut confié au général Macdonald. Celui du centre fut attribué au général Grenier. Il comprenait la division Grenier, qui passa sous le commandement du général Pacthod, et la division Durutte, qui contenait une partie de la division Barbou. Le reste de cette dernière division avait été jeté comme garnison dans Venise. Le commandement de gauche fut conféré au général Baraguey-d'Hilliers: il se composait des Italiens et de quelques Français mêlés à eux pour leur donner l'exemple. Avec la division Seras, la garde italienne, les dragons de Grouchy, le prince Eugène se forma une réserve d'une dizaine de mille hommes. Le total de son armée s'éleva à 60 mille hommes, dont le général Macdonald eut à lui seul 17 mille. Celui-ci put ainsi exercer une véritable influence sur les événements, sans aucune apparence de commandement en chef. Mais le prince Eugène, qui était aussi modeste que sage, ne manqua pas de le consulter dans toutes les occasions importantes, et n'eut qu'à se louer de ses conseils[19]. Le général Macdonald fit prévaloir la résolution de se retirer lentement, et en marchant vers l'Adige, où l'on devait trouver la force de reprendre l'offensive, de s'y transporter avec une meilleure tenue. On se rendit en effet sur l'Adige, on s'y reposa, on s'y remit en ordre, et on y devint bientôt plus digne de l'armée d'Italie dont on avait un instant compromis le nom glorieux.
[Note 19: C'est d'après des documents authentiques que je donne ces détails, et pleinement assuré de leur rigoureuse vérité. La correspondance du prince Eugène, celle de Napoléon, des mémoires manuscrits fort précieux du maréchal Macdonald, révèlent d'une manière encore plus circonstanciée tout ce que je rapporte ici de la campagne d'Italie en 1809.]
[Note en marge: Insurrection du Tyrol.]
Les choses se passaient plus mal encore dans la région montagneuse qui dominait les plaines de la haute Italie, où les Autrichiens obtenaient, dans le Tyrol, des avantages plus marqués que dans le Frioul. Le général Chasteler avait franchi la frontière un jour plus tôt, c'est-à-dire le 9 avril, et passant de Carinthie en Tyrol s'était porté à Lientz. (Voir la carte nº 31.) Quoiqu'il fût convenu avec les secrets meneurs de l'insurrection tyrolienne qu'ils attendraient le 12 ou le 13 avril pour agir, ils n'avaient pu se contenir, et avaient éclaté dès le 11. Le motif, il est vrai, de cette explosion prématurée était fort naturel. Les Bavarois, dans l'impossibilité de disputer le Tyrol aux forces autrichiennes, avaient cherché à s'aider des obstacles locaux en détruisant les ponts, ce que les habitants n'avaient pas voulu souffrir, afin de conserver à leurs montagnes ces indispensables moyens de communication. Ils s'étaient donc tous insurgés à la fois, avec une spontanéité qui n'appartient qu'à la passion la plus vive. Dans toutes les vallées du Tyrol italien, de Lientz à Brixen, de Meran à Brixen, enfin depuis Brixen jusqu'à Rivoli, ce n'avait été qu'un élan, qu'un cri, au milieu de ces hautes et belles montagnes. Au revers de la grande chaîne du Brenner, dans le Tyrol allemand, le soulèvement avait été aussi prompt que général. Dans cette contrée, comme en Suisse, les aubergistes, qui vivent des relations avec les étrangers, étant les plus riches et les plus éclairés, un personnage de cette profession, le nommé André Hofer, avait pris sur ses compatriotes un ascendant irrésistible. Quelques anciens militaires du pays, formés au service d'Autriche, étaient également les agents les plus actifs de la révolte. Parmi eux un major Teimer s'était particulièrement distingué. La France ayant exigé la réunion sur l'Isar de toute l'armée bavaroise, il n'était resté en Tyrol qu'environ 5 mille Bavarois, répandus sur les deux versants du Brenner, de Brixen à Inspruck. En fait de troupes françaises, il s'y trouvait, en deux colonnes, un rassemblement d'environ 4 mille conscrits, allant d'Italie en Allemagne recruter les divisions Boudet et Molitor, les cuirassiers Espagne, et les chasseurs de Marulaz. C'étaient des soldats qui n'avaient jamais vu le feu, qui étaient renfermés dans des cadres provisoires de marche, et commandés par des officiers de dépôt, la plupart vieux ou fatigués. Plus de 20 mille montagnards intrépides, enthousiastes, tireurs redoutables, joints à 42 mille Autrichiens, ayant à combattre 4 à 5 mille Bavarois et 3 à 4 mille conscrits français, ne pouvaient pas rencontrer une résistance bien longue.
En effet, à l'approche du général autrichien Chasteler tous les postes bavarois furent enlevés de Lientz à Brunecken. Ceux qui avaient pu se sauver s'étant réunis dans la plaine humide de Sterzing, à l'extrémité du Tyrol italien, vers le pied du Brenner, y furent assaillis par André Hofer et un nombreux rassemblement du Meran. Enveloppés de tous côtés, attaqués avec fureur, ils finirent par mettre bas les armes, et la guerre étant une guerre nationale, presque une guerre de race, les excès contraires au droit des gens se multiplièrent bientôt d'une manière affligeante. De part et d'autre on égorgea des prisonniers, sans qu'on sût d'où était venu le premier tort. Les Tyroliens pour s'excuser disaient qu'on avait brûlé leurs chaumières, tué des femmes, des vieillards, des enfants. Les Bavarois répondaient qu'on avait assassiné leurs prisonniers, et qu'ils n'avaient fait que se défendre. Quoi qu'il en soit, d'atroces vengeances furent exercées après la défaite de Sterzing. Dès lors le Tyrol italien fut entièrement délivré jusqu'à Roveredo, où se trouvait le général français Baraguey-d'Hilliers avec une division italienne.
Dans ce même moment la longue file des recrues françaises, s'étendant de Vérone à Inspruck, se vit coupée en deux par l'insurrection. Partie se replia sur Vérone, où elle fut hors de tout danger, et partie se jeta au delà du Brenner, se flattant de rencontrer à Inspruck les avant-postes français. Elle marcha suivie en queue par Chasteler et André Hofer, qui passaient le Brenner pour venir opérer la délivrance du Tyrol allemand. Mais au nord comme au midi du Brenner, sur l'Inn comme sur l'Adige, le soulèvement était violent et général. Les postes bavarois, assaillis partout en même temps, furent les uns pris ou égorgés, les autres refoulés dans Inspruck, contraints de se rendre, et de livrer Inspruck, le vieux centre de la domination autrichienne. Les Français arrivant sous Inspruck à l'instant où la ville passait à l'ennemi, poursuivis par les bandes victorieuses du Tyrol italien et par la petite armée du général Chasteler, ne pouvaient pas se défendre, formés surtout et commandés comme ils l'étaient. Ils furent donc forcés de capituler, au nombre d'environ trois mille, ce qui était doublement fâcheux; car outre l'échec moral pour nos armes, il y avait privation pour plusieurs corps d'un recrutement indispensable. Nous eûmes de plus à déplorer, à l'égard de quelques-uns de ces malheureux Français confondus avec les Bavarois, des traitements barbares, qui attirèrent de la part de Napoléon de terribles représailles sur le général Chasteler.
Celui-ci trouvant le Tyrol allemand délivré, crut devoir retourner avec André Hofer vers le Tyrol italien, pour concourir aux opérations de l'archiduc Jean. Revenu par le Brenner sur Trente, il se présenta avec toute la levée en masse du Tyrol et sept ou huit mille Autrichiens devant la position du général Baraguey-d'Hilliers. Le général français tourné par les vallées latérales ne put garder Trente, et se replia sur Roveredo. Tourné de nouveau, il fut obligé de se replier sur Rivoli, où appuyé à l'armée d'Italie, qui était occupée à se réorganiser, il n'avait plus d'entreprises sérieuses à craindre. Ainsi en une vingtaine de jours les deux Tyrols comme le Frioul avaient passé aux mains de l'ennemi.
[Note en marge: Mouvements insurrectionnels en Allemagne.]
Ce n'était pas seulement, en Italie, en Tyrol, en Bavière, que l'on combattait dans ce moment, c'était dans tout le nord de l'Europe, où la déclaration de guerre de l'Autriche avait remué tous les coeurs, inspiré de folles espérances, et fait éclater des voeux prématurés; car bien que Napoléon eût déjà commis de grandes fautes, il n'avait pas commis encore celles qui devaient le perdre, et jusqu'ici son puissant génie était plus fort que la haine des peuples soulevés contre son ambition. Dans l'Allemagne entière on était, comme on l'a vu, indigné contre les princes attachés à son char par la crainte ou par l'intérêt, et, quoique la domination française portât cachée dans ses flancs la civilisation moderne, on repoussait des biens qui se présentaient sous la forme de l'invasion étrangère.
En Bavière, une vieille antipathie de voisinage à l'égard de l'Autriche avait beaucoup atténué ces sentiments. Mais en Souabe, dans les provinces anciennement autrichiennes, en Franconie, dans les petits États arrachés à la douce autorité des princes ecclésiastiques, en Saxe même, où l'adjonction d'une couronne polonaise ne flattait que la famille régnante, en Hesse, où régnait Jérôme Napoléon, la haine, contenue d'abord, commençait à éclater à la nouvelle de l'audacieuse entreprise de l'Autriche. À mesure qu'on s'éloignait du Rhin et de la main de la France, la hardiesse devenait plus grande, et se changeait en manifestations hostiles. Déjà des bandes d'insurgés étaient descendues des montagnes de la Hesse sur les bords de l'Elbe, et s'étaient montrées jusqu'aux portes de Magdebourg, semblant attendre une soudaine apparition du côté de la Prusse, de laquelle on espérait un patriotique et vigoureux effort.
Dans toute la Prusse, en effet, l'exaspération était au comble. Aux souffrances générales des Allemands se joignaient dans ce pays des souffrances toutes personnelles à la nation prussienne. Ces fameuses batailles où avait péri l'indépendance de l'Allemagne, c'était elle qui les avait perdues. Elle avait vu démembrer la monarchie du grand Frédéric, et pour un moment éclipser sa gloire; et, si elle était sensible aux peines matérielles autant qu'aux peines morales, elle avait, dans d'écrasantes contributions militaires à payer, la preuve cuisante de la domination étrangère. Aussi l'audace avait-elle été poussée en Prusse plus loin que partout ailleurs. Un convoi français d'artillerie, venant des bords de la Vistule pour se renfermer dans Magdebourg, avait été assailli, insulté, accablé de traitements indignes. À Berlin, on avait annoncé tout haut la guerre d'Autriche avant qu'elle fût déclarée; on avait également annoncé dès ses débuts qu'elle serait heureuse, que le monde entier s'y joindrait, que si le roi Frédéric-Guillaume, abattu, démoralisé, refusait de s'y associer, on courrait malgré lui au-devant des armées autrichiennes. L'audace avait même été poussée à ce point que lors des premières opérations, sans en attendre le résultat, le commandant de Berlin avait donné pour mot d'ordre à la garnison: _Charles et Ratisbonne_.
[Note en marge: Révolte et désertion du major Schill.]
Il y avait à Berlin un officier fort connu sous le nom de major Schill, qui en 1806 et 1807 avait heureusement fait la guerre de partisans contre nous pendant les siéges de Dantzig, de Colberg, de Stralsund. Il était à la tête de quelque cavalerie, et faisait partie de la garnison de Berlin. Sa vaillance très-vantée, sa haine publique contre les Français, l'avaient rendu l'idole du peuple. C'était lui qui devait, disait-on, lever l'étendard de la révolte, au nom du patriotisme allemand, et donner la main à un prince de la maison de Brunswick, au duc de Brunswick-Oels, qui en ce moment courait la Saxe et la Silésie, embauchant partout les officiers prussiens oisifs, et les attirant en Bohême pour y former des guérillas germaniques. Le fanatisme des Espagnols s'était ainsi communiqué à toutes les têtes, et on croyait pouvoir faire des lents et paisibles Allemands des coureurs d'aventures, agiles comme les contrebandiers de la Péninsule. Un soir, au milieu de cette exaltation universelle, on apprit tout à coup que le major Schill, qui depuis quelques jours passait des revues de son corps, et les continuait jusqu'à une heure fort avancée, avait disparu à la tête de 500 chevaux composant la cavalerie de la garnison. On le disait en marche sur l'Elbe, pour se joindre à un vaste soulèvement de la Hesse, et se porter ensuite au-devant des Autrichiens qui s'avançaient sur la Saxe. Cet événement, comme il fallait s'y attendre, produisit une sensation extraordinaire, tout le monde s'obstinant à croire que le gouvernement prussien en était complice. On se trompait cependant, et c'était tout simplement la passion nationale qui éclatait malgré lui. Les ministres éperdus accoururent chez l'ambassadeur de France, protestant de leurs sincères regrets, déclarant qu'ils étaient étrangers à une conduite aussi folle que criminelle, affirmant avec vérité que le roi n'y était pour rien, et annonçant que la plus grande rigueur allait être déployée envers les hommes qui compromettaient contre son gré le gouvernement de leur patrie. Mais tandis qu'ils parlaient ainsi, l'infanterie elle-même, imitant la conduite de la cavalerie, donna de semblables preuves d'insubordination, et des compagnies entières s'échappèrent à la suite du major Schill. Malheureusement on ne pouvait courir après ces insurgés qu'avec de la cavalerie, et le major Schill avait emmené toute celle qu'on avait à Berlin. Il fallait donc attendre qu'on eût des troupes assez sages, assez bien commandées, pour obéir aux ordres de leur gouvernement, quels qu'ils fussent, car ce n'est pas à l'armée à décider de la politique extérieure d'un pays, pas plus que de sa politique intérieure. Mais, en attendant, ces actes étranges allaient produire en Allemagne une sensation générale, que les éclatants succès de Napoléon pouvaient seuls apaiser.
[Note en marge: Événements militaires en Pologne.]
[Note en marge: Force de l'armée polonaise.]
[Note en marge: Nullité du concours des Russes.]