Part 14
Les Français de leur côté se mirent en mouvement de fort bonne heure, tenus en éveil par la victoire presque autant que les Autrichiens par la défaite. Dès qu'on put discerner les objets, la cavalerie légère, par ordre de Napoléon, s'avança en reconnaissance sur la cavalerie autrichienne, pour savoir si c'était une bataille qu'on aurait à livrer, ou des fuyards qu'on aurait à poursuivre. La cavalerie autrichienne, qui, dans ces circonstances, n'avait cessé de se conduire avec le plus grand dévouement, se précipita sur la nôtre, et il s'engagea entre les deux une nouvelle mêlée où toutes les armes tombèrent dans une affreuse confusion. Les cavaliers autrichiens perdirent par ce noble dévouement près d'un millier d'hommes; mais se retirant toujours sur la ville, à travers laquelle ils défilaient au galop, ils attirèrent notre attention de ce côté, et réussirent ainsi à nous dérober la vue du pont de bateaux par lequel passaient les grenadiers. Un détachement de cavalerie légère s'en aperçut enfin, signala le fait à l'artillerie de Lannes, qui, accourue au galop, se mit à foudroyer les Autrichiens. On y tua grand nombre de grenadiers, on en noya beaucoup d'autres, et on détruisit même le pont, dont les bateaux désunis et enflammés furent bientôt emportés par le Danube. Mais le gros des troupes put se retirer, sauf une perte de quelques centaines d'hommes. Le maréchal Davout à gauche, avec les divisions Friant et Saint-Hilaire, le maréchal Lannes à droite, avec les divisions Morand et Gudin, la cavalerie au centre, ne débouchèrent sur la ville qu'au moment où les derniers bataillons autrichiens la traversaient. Les portes en furent immédiatement fermées sur nos voltigeurs.
[Note en marge: Attaque de Ratisbonne.]
Napoléon y voulait entrer dans la journée même, soit pour venger l'échec du 65e de ligne, soit pour avoir le pont du Danube, et s'assurer ainsi le moyen de suivre l'archiduc Charles en Bohême. La ville était enveloppée d'une simple muraille, avec des tours de distance en distance, et un large fossé. Elle ne pouvait pas donner lieu à un siége régulier; mais défendue par beaucoup de monde, elle pouvait tenir quelques heures, même quelques jours, et singulièrement ralentir notre poursuite. Napoléon ordonna que l'artillerie des maréchaux Davout et Lannes, tirée des rangs, fût mise en ligne tout entière, pour abattre les murs de cette malheureuse cité. Sur-le-champ un grand nombre de pièces commencèrent à vomir les boulets et les obus, et le feu éclata en plusieurs quartiers.
[Note en marge: Napoléon blessé au pied.]
Napoléon, impatient de venir à bout de cette résistance, s'était approché de Ratisbonne, au milieu d'un feu de tirailleurs que soutenaient les Autrichiens du haut des murs, et les Français du bord du fossé. Tandis qu'avec une lunette il observait les lieux, il reçut une balle au cou-de-pied, et dit avec le sang-froid d'un vieux soldat: Je suis touché!--Il l'était effectivement, et d'une manière qui aurait pu être dangereuse, car si la balle eût porté plus haut, il avait le pied fracassé, et l'amputation eût été inévitable. Les chirurgiens de la garde accourus auprès de lui enlevèrent sa botte et placèrent un léger appareil sur la blessure, qui était peu grave. À la nouvelle que l'Empereur était blessé, les soldats des corps les plus voisins rompirent spontanément leurs rangs, pour lui adresser de plus près les bruyants témoignages de leur affection. Il n'y en avait pas un qui ne crût son existence attachée à la sienne. Napoléon, donnant la main aux plus rapprochés, leur affirma que ce n'était rien, remonta immédiatement à cheval, et parcourut le front de l'armée pour la rassurer. Ce fut un délire de joie et d'enthousiasme. On saluait en lui l'heureux vainqueur d'Eckmühl, que la mort venait d'effleurer à peine, pour apprendre à tous que le danger lui était commun avec eux, et que s'il prodiguait leur vie, il ne ménageait guère la sienne. Il passa devant les corps qui s'étaient le mieux conduits, fit sortir des rangs les officiers et même les soldats signalés par leur bravoure, et leur donna à tous des récompenses. Il y eut de simples soldats qui reçurent des dotations de quinze cents francs de rente.
[Note en marge: Prise de Ratisbonne.]
Cependant ce n'était pas tout à ses yeux que d'échanger ces joyeuses félicitations, il fallait achever de vaincre, et il envoyait aide de camp sur aide de camp auprès du maréchal Lannes, pour accélérer la prise de Ratisbonne. Cet intrépide maréchal s'était approché de la porte de Straubing, et avait fait diriger tous les coups de son artillerie sur une maison saillante qui dominait l'enceinte. Bientôt cette maison, abattue par les boulets, s'écroula dans le fossé, et le combla en partie. L'obstacle n'était dès lors plus aussi difficile à vaincre, mais il restait toujours un double escarpement à franchir soit pour descendre dans le fossé, soit pour remonter sur le mur vis-à-vis, qui n'était qu'à moitié renversé. On s'était procuré quelques échelles. Des grenadiers du 85e s'en saisirent, et les placèrent au bord du fossé. Mais chaque fois qu'un d'entre eux paraissait, des balles tirées avec une grande justesse l'abattaient à l'instant. Après que quelques hommes eurent été frappés de la sorte, les autres semblèrent hésiter. Alors Lannes s'avançant tout couvert de ses décorations, s'empara de l'une de ces échelles, en s'écriant: Vous allez voir que votre maréchal, tout maréchal qu'il est, n'a pas cessé d'être un grenadier.--À cette vue ses aides de camp, Marbot et Labédoyère, s'élancent, et lui arrachent l'échelle des mains. Les grenadiers les suivent, prennent les échelles, se précipitent en foule sur le bord du fossé, et y descendent. Les coups de l'ennemi, tirés sur un plus grand nombre d'hommes à la fois, et avec plus de précipitation, n'ont plus la même justesse. On franchit le fossé, on escalade le mur à moitié renversé par nos boulets. Les grenadiers du 85e, suivant MM. Labédoyère et Marbot, pénètrent ainsi dans la ville, se dirigent vers l'une des portes et l'ouvrent au 85e, qui entre en colonne dans Ratisbonne. La ville est à nous. On court de rues en rues sous la fusillade, ramassant partout des prisonniers. Mais tout à coup on est arrêté par un cri de terreur parti du milieu des Autrichiens:--Prenez garde à vous, nous allons tous sauter en l'air! s'écrie un officier.--Il y avait en effet des barils de poudre qu'on avait laissés dans une rue, et que le feu échangé des deux côtés pouvait faire sauter. D'un commun accord on s'arrête; on roule ces barils de manière à les mettre à l'abri de l'incendie, et à s'épargner aux uns comme aux autres un péril mortel. Les Autrichiens se retirent ensuite, et abandonnent la ville à nos troupes.
[Note en marge: Résultat de cette brillante campagne de cinq jours.]
Cette journée coûta encore à l'ennemi environ deux mille hommes hors de combat, et six à sept mille prisonniers. C'était la cinquième depuis l'ouverture de la campagne. Jetons un regard sur ces cinq journées si remplies. Le 19 avril, le maréchal Davout, remontant le Danube de Ratisbonne à Abensberg, avait rencontré l'archiduc Charles à Tengen, lui avait tenu tête, et l'avait arrêté sur place. Le 20, Napoléon, réunissant la moitié du corps du maréchal Davout aux Bavarois et aux Wurtembergeois, tandis qu'il attirait le maréchal Masséna sur le point commun d'Abensberg, avait percé vers Rohr la ligne des Autrichiens, et séparé l'archiduc Charles du général Hiller et de l'archiduc Louis. Le 21, il avait continué ce mouvement, et définitivement séparé les deux masses ennemies, en prenant Landshut et la ligne d'opération des Autrichiens, pendant que le même jour le maréchal Davout, formant à gauche le pivot de ses mouvements, rencontrait encore, et contenait l'archiduc Charles à Leuchling. Le 22, averti que l'archiduc Charles ne s'était pas retiré par Landshut, mais se trouvait à sa gauche vers Eckmühl, devant le corps du maréchal Davout, il avait subitement pris sa détermination, s'était rabattu sur Eckmühl, et, dans cette bataille, livrée sur l'extrémité de la ligne ennemie, avait accablé et acculé les Autrichiens vers Ratisbonne. Le 23 enfin, il terminait cette lutte de cinq jours en prenant Ratisbonne, et en refoulant en Bohême l'archiduc Charles réuni à l'armée de Bellegarde, mais séparé de celle de Hiller et de l'archiduc Louis. Outre l'avantage de s'ouvrir la route de Vienne que défendaient tout au plus 36 ou 40 mille hommes démoralisés, d'avoir pris l'immense matériel qui se trouvait sur la principale ligne d'opération de l'ennemi, d'avoir rejeté l'archiduc Charles dans les défilés de la Bohême, où celui-ci devait être paralysé pour long-temps, d'avoir rendu enfin à ses armes tout leur ascendant, Napoléon avait détruit ou pris environ 60 mille hommes, et plus de cent pièces de canon. Sur ces 60 mille hommes près de 40 mille avaient été atteints par le feu de nos fantassins ou le sabre de nos cavaliers[17]. Et tout cela Napoléon l'avait obtenu en se dirigeant, au milieu d'une confusion inouïe de lieux et d'hommes, d'après les vrais principes de la guerre. Sans doute en donnant davantage au hasard, en laissant l'archiduc courir sur Ratisbonne, sans amener à lui le maréchal Davout, Napoléon aurait pu se jeter sur les derrières de l'ennemi par Lancqwaid et Eckmühl, et peut-être prendre en un jour l'armée autrichienne tout entière. Mais, outre qu'il aurait fallu deviner le secret de cette situation, ce qui n'est donné à personne, Napoléon aurait manqué aux vrais principes en restant divisé en présence d'un ennemi concentré, et lui aurait livré ainsi la possibilité d'un grand triomphe. Au contraire, en amenant à un point commun le maréchal Davout par sa gauche, le maréchal Masséna par sa droite, il se mit en mesure de faire face à tout, quelles que fussent les chances des événements, et il put couper devant lui la ligne ennemie, percer sur Landshut, puis se rabattre à gauche, et accabler définitivement à Ratisbonne la grande armée autrichienne. Si nous l'osions, nous ajouterions qu'il vaut presque mieux avoir triomphé un peu moins en se conformant aux véritables principes de la guerre, qui ne sont après tout que les règles du bon sens, avoir triomphé un peu moins, disons-nous, mais sans courir aucune chance périlleuse, que d'avoir triomphé davantage en donnant trop au hasard. Napoléon n'eût jamais succombé, s'il avait dirigé la politique comme en cette occasion il dirigea la guerre. Du reste, l'Autriche, sous ces coups terribles, allait être abattue, l'Allemagne comprimée, l'Europe contenue: Napoléon n'avait jamais mieux mérité les faveurs de la fortune, qui, dans ces cinq journées, sembla de nouveau tout à fait séduite et ramenée.
[Note 17: Je n'énonce ces chiffres qu'après avoir réduit toutes les exagérations des bulletins.]
FIN DU LIVRE TRENTE-QUATRIÈME.
LIVRE TRENTE-CINQUIÈME.
WAGRAM.
Commencement des hostilités en Italie. -- Entrée imprévue des Autrichiens par la Ponteba, Cividale et Gorice. -- Surprise du prince Eugène, qui ne s'attendait pas à être attaqué avant la fin d'avril. -- Il se replie sur la Livenza avec les deux divisions qu'il avait sous la main, et parvient à y réunir une partie de son armée. -- L'avant-garde du général Sahuc est enlevée à Pordenone. -- L'armée demande la bataille à grands cris. -- Le prince Eugène entraîné par ses soldats, se décide à combattre avant d'avoir rallié toutes ses forces, et sur un terrain mal choisi. -- Bataille de Sacile perdue le 16 avril. -- Retraite sur l'Adige. -- Soulèvement du Tyrol. -- L'armée française concentrée derrière l'Adige, s'y réorganise sous la direction du général Macdonald, donné pour conseiller au prince Eugène. -- La nouvelle des événements de Ratisbonne oblige l'archiduc Jean à battre en retraite. -- Le prince Eugène le poursuit l'épée dans les reins. -- Passage de la Piave de vive force, et pertes considérables des Autrichiens. -- Événements en Pologne. -- Hostilités imprévues en Pologne comme en Bavière et en Italie. -- Joseph Poniatowski livre sous les murs de Varsovie un combat opiniâtre aux Autrichiens. -- Il abandonne cette capitale par suite d'une convention, porte la guerre sur la droite de la Vistule, et fait essuyer aux Autrichiens de nombreux échecs. -- Mouvements insurrectionnels en Allemagne. -- Désertion du major Schill. -- Conduite de Napoléon après les événements de Ratisbonne. -- Son inquiétude en apprenant les nouvelles d'Italie, que le prince Eugène tarde trop long-temps à lui faire connaître. -- Il s'avance néanmoins en Bavière, certain de tout réparer par une marche rapide sur Vienne. -- Ses motifs de ne pas poursuivre l'archiduc Charles en Bohême, et de se porter au contraire sur la capitale de l'Autriche par la ligne du Danube. -- Marche admirablement combinée. -- Passage de l'Inn, de la Traun et de l'Ens. -- L'archiduc Charles, voulant repasser de la Bohême en Autriche, et rejoindre le général Hiller et l'archiduc Louis derrière la Traun, est prévenu à Lintz par Masséna. -- Épouvantable combat d'Ébersberg. -- L'archiduc Charles n'ayant pu arriver à temps ni à Lintz, ni à Krems, les corps autrichiens qui défendaient la haute Autriche sont obligés de repasser le Danube à Krems, et de découvrir Vienne. -- Arrivée de Napoléon sous cette capitale le 10 mai, un mois après l'ouverture des hostilités. -- Entrée des Français à Vienne à la suite d'une résistance fort courte de la part des Autrichiens. -- Effet de cet événement en Europe. -- Vues de Napoléon pour achever la destruction des armées ennemies. -- Manière dont il échelonne ses corps pour empêcher une tentative des archiducs sur ses derrières, et pour préparer une concentration subite de ses forces dans la vue de livrer une bataille décisive. -- Nécessité de passer le Danube pour joindre l'archiduc Charles, qui est campé vis-à-vis de Vienne. -- Préparatifs de ce difficile passage. -- Dans cet intervalle l'armée d'Italie dégagée par les progrès de l'armée d'Allemagne a repris l'offensive, et marché en avant. -- L'archiduc Jean repasse les Alpes Noriques et Juliennes affaibli de moitié, et dirige les forces qui lui restent vers la Hongrie et la Croatie. -- Évacuation du Tyrol et soumission momentanée de cette province. -- Napoléon prend la résolution définitive de passer le Danube, et d'achever la destruction de l'archiduc Charles. -- Difficulté de cette opération en présence d'une armée ennemie de cent mille hommes. -- Choix de l'île de Lobau, située au milieu du Danube, pour diminuer la difficulté du passage. -- Ponts jetés sur le grand bras du Danube les 19 et 20 mai. -- Pont jeté sur le petit bras le 20. -- L'armée commence à passer. -- À peine est-elle en mouvement, que l'archiduc Charles vient à sa rencontre. -- Bataille d'Essling, l'une des plus terribles du siècle. -- Le passage plusieurs fois interrompu par une crue subite du Danube, est définitivement rendu impossible par la rupture totale du grand pont. -- L'armée française privée d'une moitié de ses forces et dépourvue de munitions, soutient le 21 et le 22 mai une lutte héroïque, pour n'être pas jetée dans le Danube. -- Mort de Lannes et de Saint-Hilaire. -- Conduite mémorable de Masséna. -- Après quarante heures d'efforts impuissants, l'archiduc Charles désespérant de jeter l'armée française dans le Danube, la laisse rentrer paisiblement dans l'île de Lobau. -- Caractère de cette épouvantable bataille. -- Inertie de l'archiduc Charles, et prodigieuse activité de Napoléon pendant les jours qui suivirent la bataille d'Essling. -- Efforts de ce dernier pour rétablir les ponts et faire repasser l'armée française sur la rive droite du Danube. -- Heureux emploi des marins de la garde. -- Napoléon s'occupe de créer de nouveaux moyens de passage, et d'attirer à lui les armées d'Italie et de Dalmatie, pour terminer la guerre par une bataille générale. -- Marche heureuse du prince Eugène, de Macdonald et de Marmont pour rejoindre la grande armée sur le Danube. -- Position que Napoléon fait prendre au prince Eugène sur la Raab, dans le double but de l'attirer à lui et d'éloigner l'archiduc Jean. -- Rencontre du prince Eugène avec l'archiduc Jean sous les murs de Raab, et victoire de Raab remportée le 14 juin. -- Prise de Raab. -- Jonction définitive du prince Eugène, de Macdonald et de Marmont avec la grande armée. -- Alternatives en Tyrol, en Allemagne et en Pologne. -- Précautions de Napoléon relativement à ces diverses contrées. -- Inaction des Russes. -- Napoléon, en possession des armées d'Italie et de Dalmatie, et pouvant compter sur les ponts du Danube qu'il a fait construire, songe enfin à livrer la bataille générale qu'il projette depuis long-temps. -- Prodigieux travaux exécutés dans l'île de Lobau pendant le mois de juin. -- Ponts fixes sur le grand bras du Danube; ponts volants sur le petit bras. -- Vastes approvisionnements et puissantes fortifications qui convertissent l'île de Lobau en une véritable forteresse. -- Scène extraordinaire du passage dans la nuit du 5 au 6 juillet. -- Débouché subit de l'armée française au delà du Danube, avant que l'archiduc Charles ait pu s'y opposer. -- L'armée autrichienne repliée sur la position de Wagram, s'y défend contre une attaque de l'armée d'Italie. -- Échauffourée d'un moment dans la soirée du 5. -- Plan des deux généraux pour la bataille du lendemain. -- Journée du 6 juillet, et bataille mémorable de Wagram, la plus grande qui eût encore été livrée dans les temps anciens et modernes. -- Attaque redoutable contre la gauche de l'armée française. -- Promptitude de Napoléon à reporter ses forces de droite à gauche, malgré la vaste étendue du champ de bataille. -- Le centre des Autrichiens, attaqué avec cent bouches à feu et deux divisions de l'armée d'Italie sous le général Macdonald, est enfoncé. -- Enlèvement du plateau de Wagram par le maréchal Davout. -- Pertes presque égales des deux côtés, mais résultats décisifs en faveur des Français. -- Retraite décousue des Autrichiens. -- Poursuite jusqu'à Znaïm et combat sous les murs de cette ville. -- Les Autrichiens ne pouvant continuer la guerre, demandent une suspension d'armes. -- Armistice de Znaïm et ouverture à Altenbourg de négociations pour la paix. -- Nouveaux préparatifs militaires de Napoléon pour appuyer les négociations d'Altenbourg. -- Beau campement de ses armées au centre de la monarchie autrichienne. -- Caractère de la campagne de 1809.
[Note en marge: Premières opérations en Italie.]
Les Autrichiens avaient eu l'intention d'assaillir les armées françaises dispersées des bords de la Vistule aux bords du Tage, et malgré leurs lenteurs ordinaires ils auraient réussi peut-être, si Napoléon, arrivant à l'improviste, n'avait déjoué par sa présence, sa promptitude et sa vigueur ce dangereux projet de surprise. En cinq jours de combat il avait frappé leur principal rassemblement, et en avait rejeté les fragments désunis sur les deux rives du Danube. Mais s'il avait suppléé à tout ce qui manquait encore à ses armées par son activité, son énergie, son coup d'oeil supérieur, il ne pouvait en être ainsi là où il ne se trouvait pas, et il ne se trouvait ni en Italie, où marchait l'archiduc Jean avec les huitième et neuvième corps, ni en Pologne, où marchait l'archiduc Ferdinand avec le septième.
[Note en marge: Plan de campagne de l'archiduc Jean.]
En Italie le début de la campagne n'avait pas été heureux, et ce début aurait certainement exercé une fâcheuse influence sur l'ensemble des événements, si nos succès avaient été moins grands entre Landshut et Ratisbonne. Là, en effet, l'esprit téméraire et inconséquent de l'archiduc Jean opposé à l'esprit sage mais inexpérimenté du prince Eugène, avait triomphé un moment de la bravoure de nos soldats. L'archiduc Jean, suivant la coutume de ceux qui commandent dans une contrée, aurait voulu tout y attirer, et convertir l'Italie en théâtre principal de la guerre. Mais comme il ne pouvait pas faire que le Danube cessât d'être pour Napoléon la route directe de Vienne, il ne pouvait pas faire non plus que le gros des forces autrichiennes fût sur le Tagliamento, au lieu d'être sur le Danube. Jaloux de son frère l'archiduc Charles, entouré d'un état-major jaloux de l'état-major général, il avait élevé plus d'une contestation sur le plan à suivre. Il voulait d'abord entrer directement dans le Tyrol par le Pusther-Thal en passant des sources de la Drave aux sources de l'Adige (voir la carte nº 31), descendre par Brixen et Trente sur Vérone, et faire tomber ainsi toutes les défenses avancées des Français, en se portant d'un trait sur la ligne de l'Adige par la route des montagnes, que lui ouvrait l'insurrection des Tyroliens. N'ayant pas la crainte de trouver sur le plateau de Rivoli le général Bonaparte ou l'intrépide Masséna, pouvant compter sur le concours ardent des Tyroliens, il avait d'excellents motifs pour adopter un tel projet, qui entre autres avantages avait celui de le tenir à portée de la Bavière, et en mesure de prendre part aux opérations sur le Danube. Mais comme il arrive toujours des plans débattus entre autorités rivales, celui-ci fit place à un plan moyen, qui consistait à envahir le Tyrol par un corps détaché, et la haute Italie par le gros de l'armée. C'est d'après ces vues que furent distribuées les forces destinées à opérer en Italie. Le huitième corps se réunit à Villach en Carinthie, sous les ordres du général Chasteler auquel il était d'abord destiné; le neuvième à Laybach en Carniole, sous le comte Ignace Giulay, ban de Croatie. Le général Chasteler, connaissant bien le Tyrol, fut détaché du huitième corps avec une douzaine de mille hommes, et chargé d'opérer par le Pusther-Thal, en s'avançant par les montagnes de l'est à l'ouest, pendant que le gros de l'armée suivrait dans la plaine la même direction. Le général Chasteler avec une douzaine de mille hommes et le concours des Tyroliens avait assez de forces contre les Bavarois, qui étaient à peine cinq ou six mille dans le Tyrol. Tandis qu'il cheminerait par Lienz et Brunecken sur Brixen, les huitième et neuvième corps, partant l'un de Villach, l'autre de Laybach, devaient déboucher sur Udine. Ces deux corps présentaient, en y comprenant l'artillerie, une masse d'environ 48 mille hommes de troupes excellentes. Une vingtaine de mille hommes de landwehr, bien habillés, animés d'un bon esprit, mais peu instruits, devaient rester à la frontière, la garder, la couvrir d'ouvrages de campagne, et former avec leurs bataillons les meilleurs une réserve à la disposition de l'armée agissante. Un détachement de 7 à 8 mille hommes, auquel devait se réunir l'insurrection de Croatie, était chargé d'observer la Dalmatie, d'où l'on craignait que le général Marmont ne parvînt à déboucher. Toutefois comme on espérait surprendre les Français en Frioul aussi bien qu'en Bavière, et comme on savait également que la complaisance de famille, non moins grande dans la cour de Napoléon que dans les cours les plus vieilles de l'Europe, avait valu au prince Eugène le commandement de l'armée d'Italie, à l'exclusion de Masséna le chef naturel de cette armée, on se flattait d'être bientôt sur l'Adige, même sur le Pô, et de tenir le général Marmont enfermé en Dalmatie. Une sommation était déjà préparée pour ce dernier, et on croyait n'avoir d'autre difficulté avec lui que celle de débattre et de signer une capitulation.