Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 10

Chapter 103,690 wordsPublic domain

[Note 11: Certains historiens ont fort maltraité le major général Berthier pour les ordres donnés pendant ces quelques jours. J'ai lu ces ordres avec beaucoup de soin, je les ai comparés avec ceux de Napoléon, jour par jour et heure par heure, et je n'ai pu reconnaître la justice du blâme adressé au major général. Parti de Paris avec la confidence du plan de Napoléon qui consistait à se concentrer sur Ratisbonne, il voulut y procéder en ordonnant le 13 au général Oudinot de marcher sur cette ville; mais recevant en route une dépêche télégraphique de Napoléon qui lui ordonnait de tout reployer sur le Lech et sur Augsbourg, en cas d'hostilités prématurées, et de laisser dans tous les cas le maréchal Davout à Ratisbonne, il resta dans cette position jusqu'à l'arrivée de l'Empereur. Cela prouve une seule chose, la difficulté de diriger de loin les opérations militaires, car de près Napoléon aurait ordonné à Berthier ce qu'il ordonna effectivement dès qu'il arriva sur les lieux. Mais Berthier pouvait-il prendre sur lui de donner l'ordre si hardi de concentrer l'armée, par un double mouvement de flanc exécuté en présence de l'ennemi? On ne saurait guère l'imaginer. Napoléon lui-même, simple chef d'état-major au lieu d'être commandant en chef, ne l'aurait probablement pas osé. Tout ce qu'on peut dire ici de l'un et de l'autre, c'est que Berthier avait des ordres dont il n'osa pas s'écarter, et que Napoléon était trop loin pour les modifier d'après les faits qui étaient survenus. On fut surpris par les événements, ce qui était la faute de la politique, bien plus que de la direction imprimée aux opérations militaires.]

[Note en marge: Heureuse et soudaine arrivée de Napoléon sur le théâtre de la guerre.]

Heureusement que Napoléon fut averti en temps utile de ce qui se passait, grâce aux moyens de communication qu'il avait préparés à l'avance. Le 12 au soir, en effet, il avait appris le passage de l'Inn, était monté en voiture dans la nuit, avait séjourné le 15 quelques heures à Strasbourg, le 16 quelques heures à Stuttgard, avait vu et rassuré, chemin faisant, les rois allemands ses alliés, et était arrivé le 17 au matin à Donauwerth, assez à temps pour tout réparer.

[Note en marge: Ses promptes déterminations au premier aspect des lieux.]

Quoiqu'il ne lui fût pas moins difficile qu'à l'archiduc Charles lui-même de pénétrer la vérité, au milieu de beaucoup de rapports contradictoires, et dans un pays aussi couvert que celui où l'on opérait, il avait appris par les Bavarois le passage des Autrichiens à Landshut, et il devina avec sa perspicacité accoutumée que la principale armée autrichienne venait donner contre le Danube, dans l'espérance de passer entre les Français réunis à Augsbourg et les Français réunis à Ratisbonne. Quelques instants lui ayant suffi pour démêler cette vérité, il prit sa détermination avec une incroyable promptitude.

Deux plans s'offraient en ce moment à lui. S'il avait pu tout savoir très-exactement, ce qui n'arrive jamais à la guerre, s'il avait pu deviner par exemple que l'archiduc allait se porter sur Ratisbonne avec plusieurs corps mal liés entre eux, il n'aurait eu qu'à le laisser marcher sur Ratisbonne, où le maréchal Davout avec 50 mille soldats l'aurait arrêté pendant tout le temps nécessaire, et puis avec la masse des forces réunies autour d'Augsbourg, avec Oudinot, Molitor, Boudet, les Bavarois, les Wurtembergeois, c'est-à-dire avec 90 mille combattants, se jeter sur les derrières du généralissime autrichien, le mettre entre deux feux, et prendre son armée jusqu'au dernier homme. Toutefois c'eût été braver bien des chances, car Napoléon aurait laissé à l'archiduc l'avantage de la position concentrique, ce qui était contraire aux vrais principes de la guerre, qu'il avait plus qu'aucun capitaine professés, illustrés par d'immortels exemples. L'archiduc, en effet, placé entre les deux masses de l'armée française, aurait pu les battre l'une après l'autre, et leur faire essuyer à toutes deux ce que Napoléon fit essuyer tant de fois à tant d'ennemis divers. D'ailleurs, pour un tel plan, il aurait fallu en savoir plus que n'en savait Napoléon sur la situation des choses, sur l'état moral et matériel des deux armées autrichienne et française, sur ce qu'on pouvait craindre de l'une, attendre de l'autre, enfin sur la marche de l'ennemi, car plus on veut être hardi, plus il faut connaître à qui et à quoi on a affaire. Aussi après avoir pensé un moment à ce plan[12], préféra-t-il le second, qui était le plus sûr, c'était de profiter du temps qui lui restait pour concentrer l'armée, en amenant le maréchal Davout de Ratisbonne vers Neustadt, et en amenant d'Augsbourg vers le même point le maréchal Masséna. Alors avec 140 à 150 mille hommes dans la main, Napoléon était certain de tout accabler, quelles que fussent les chances, car il n'y en a jamais de très-redoutables pour une armée bien concentrée, qui peut opposer sa masse tout entière de quelque côté qu'on l'aborde. Il préféra donc, dans l'ignorance où il était de toutes choses, l'application des vrais principes aux éventualités plus brillantes qui s'offraient à lui. Mais cette subite concentration devant s'opérer par une double marche des maréchaux Davout et Masséna, en face de l'ennemi, présentait aussi de graves dangers. C'est à les surmonter que Napoléon appliqua tout son génie, en exécutant l'une des plus belles opérations de sa longue et prodigieuse carrière.

[Note 12: Ce fait ressort d'une conversation avec le duc de Rovigo, qui la rapporte sans en pouvoir juger la portée, ne sachant ni les événements qui se passaient, ni les ordres que Napoléon avait donnés.]

Arrivé le 17 à Donauwerth, sans garde, sans maison militaire, sans chevaux, sans état-major, il donna immédiatement ses ordres, prenant pour les transmettre les premiers officiers venus qu'il trouva sous sa main, car le major général Berthier était en ce moment à Augsbourg.

[Note en marge: Ordres de Napoléon au maréchal Masséna.]

[Note en marge: Ordres de Napoléon au maréchal Davout.]

Il ordonna d'abord au maréchal Masséna de quitter Augsbourg le lendemain matin 18, pour descendre par la route de Pfaffenhofen sur l'Abens dans le flanc gauche des Autrichiens, se réservant ensuite de diriger la marche de ce maréchal vers le Danube ou vers l'Isar, vers Neustadt ou vers Landshut, suivant la position que l'armée occuperait à son arrivée. (Voir la carte nº 46.) Il lui enjoignit de laisser à Augsbourg un bon commandant, deux régiments allemands, tous les hommes malingres ou fatigués, des vivres, des munitions, enfin de quoi tenir quinze jours; de partir en semant le bruit d'une marche en Tyrol, et puis de descendre vers le Danube en toute hâte, car jamais, ajoutait l'Empereur, je n'ai eu plus besoin de votre dévouement. La dépêche se terminait par ces mots: _Activité et vitesse_. Au même instant il ordonna au maréchal Davout de quitter immédiatement Ratisbonne en y laissant un régiment pour garder cette ville, de remonter le Danube avec son corps d'armée, de cheminer avec prudence mais avec résolution entre le fleuve et la masse des Autrichiens, et de venir le joindre par Abach et Ober-Saal, aux environs d'Abensberg, par où l'Abens se jette dans le Danube. Le maréchal Davout, après ce qu'il avait déjà détaché de ses troupes pour composer les autres corps, pouvait conserver environ cinquante mille hommes, heureusement très-capables de se battre contre un nombre quelconque d'Autrichiens. En les rapprochant de l'Abens derrière lequel étaient cantonnés les Bavarois, et où l'on venait de diriger les Wurtembergeois, les cuirassiers Nansouty et Espagne, la division Demont composée des quatrièmes bataillons du corps de Davout, le grand parc d'artillerie, Napoléon allait avoir sous sa main environ 90 mille hommes, bien suffisants pour attendre Masséna qui devait arriver avec quarante ou cinquante mille. Cette dernière réunion opérée, il était en mesure de détruire la grande armée autrichienne, quelque position qu'elle eût prise, quelque manoeuvre qu'elle eût faite.

[Note en marge: Situation du maréchal Davout lorsqu'il reçoit les ordres qui le concernent.]

Ces dispositions une fois arrêtées et communiquées à ceux qui devaient les exécuter, Napoléon quitta Donauwerth pour Ingolstadt, afin de se rapprocher du point de concentration qu'il venait de choisir. Ses ordres expédiés à l'instant même n'avaient pas grand chemin à faire pour parvenir à Augsbourg, et Masséna put immédiatement s'occuper de ses préparatifs dans la seconde moitié de la même journée, afin de partir le lendemain 18 au matin. Mais la distance était plus que double de Donauwerth à Ratisbonne, et ce n'est que fort avant dans la soirée que le maréchal Davout reçut les ordres qui le concernaient. Ce maréchal était dans le moment aux environs de Ratisbonne avec quatre divisions d'infanterie, une division de cuirassiers, une division de cavalerie légère, le tout, comme nous venons de le dire, formant à peu près cinquante mille hommes. Les généraux Nansouty et Espagne avec la grosse cavalerie et une portion de cavalerie légère, le général Demont avec les quatrièmes bataillons et le grand parc avaient pris la gauche du Danube.

Pour se concentrer autour de Ratisbonne, le maréchal Davout avait eu plus d'une difficulté à vaincre. La division Friant, en effet, dans son trajet de Bayreuth à Amberg, s'était trouvée un instant aux prises avec les cinquante mille hommes du lieutenant général Bellegarde. Elle avait bravement tenu tête à l'orage, en repoussant énergiquement les avant-gardes des Autrichiens; et tandis qu'elle leur résistait, le reste du corps, précédé de la division Saint-Hilaire, s'était écoulé vers Ratisbonne, le long de la Wils et de la Regen. La journée du 17, pendant laquelle Napoléon avait expédié ses ordres, avait été employée tout entière à échanger une vive canonnade avec les Autrichiens sous les murs mêmes de Ratisbonne, pour donner au général Friant le temps de rejoindre. La division Morand, occupant Stadt-am-hof au delà du Danube, au confluent de la Regen, les avait arrêtés par sa superbe contenance, et leur avait rendu force boulets. Les projectiles lancés des hauteurs, enfilant les rues de Ratisbonne, nous avaient tué quelques hommes parmi les troupes qui traversaient la ville pour passer le Danube. Un obus était même venu éclater entre les jambes du cheval du maréchal Davout, tuant ou blessant autour de lui les chevaux de ses aides de camp. Les vieux soldats des divisions Morand, Gudin, Friant, Saint-Hilaire, éprouvaient au plus haut degré les passions de l'armée française, et ils étaient exaspérés. Un tirailleur français avait, sous les yeux mêmes du maréchal, couru sur un tirailleur autrichien, et après avoir bravé son coup de feu lui avait plongé son sabre dans la poitrine.

[Note en marge: Mouvements du maréchal Davout à travers la ville de Ratisbonne.]

Il fallait au maréchal Davout toute la journée du 18 pour achever le ralliement de la division Friant, pour porter la totalité de ses troupes sur la droite du Danube, pendant que la division Morand, continuant de rester en bataille sous les murs de Ratisbonne, contiendrait les Autrichiens de Bellegarde et couvrirait le passage du fleuve. Les divisions Saint-Hilaire et Gudin passèrent dans cette journée de la rive gauche sur la rive droite du Danube. La grosse cavalerie Saint-Sulpice en fit autant, et la cavalerie légère, sous le brave et intelligent Montbrun, exécuta des reconnaissances dans tous les sens, sur Straubing, sur Eckmühl, sur Abach, pour avoir des nouvelles de l'archiduc, car le maréchal Davout se trouvait entre les cinquante mille hommes venus de Bohême, et la principale masse autrichienne venant de Landshut par Eckmühl. Ces reconnaissances avaient pour objet d'explorer toutes les routes de la rive droite, par lesquelles le maréchal Davout se proposait de remonter le Danube. Il aurait pu sans doute le remonter par la rive gauche, sur laquelle les Autrichiens n'avaient pas encore pénétré, et qui était couverte de nos détachements et de nos convois; mais les chemins y étaient impraticables, et ils conduisaient assez loin du point de concentration désigné par Napoléon, entre Ober-Saal et Abensberg. Le maréchal Davout préféra suivre la rive droite, quoique exposée à l'ennemi, parce que les communications y étaient praticables et menaient plus directement au but. Il savait bien que l'archiduc allait le côtoyer pendant cette marche, mais il avait des troupes si fermes qu'il ne craignait pas d'être abordé, encore moins d'être jeté au Danube; et il était certain que si on venait se heurter contre elles, elles rendraient choc pour choc, et n'en rejoindraient pas moins l'Empereur au rendez-vous indiqué.

[Note en marge: Savantes dispositions du maréchal Davout pour la marche qu'il devait exécuter entre les Autrichiens et le Danube.]

Il fallait prendre à revers les hauteurs boisées qui séparent du Danube les vallées de la grosse et de la petite Laber, les franchir, descendre en vue des Autrichiens sur la pente opposée, ce qui conduisait sur le plateau de l'Abens à Abensberg, où Napoléon s'efforçait d'amener les parties dispersées de son armée. (Voir la carte nº 46.) Diverses routes s'offraient pour exécuter ce trajet. À droite du maréchal Davout se présentait la grande chaussée de Ratisbonne à Ingolstadt, longeant constamment le bord du Danube, et aboutissant par Abach et Ober-Saal à Abensberg. Elle était large et belle, mais resserrée entre les hauteurs et le Danube. Le maréchal Davout aurait pu la suivre, mais s'il avait été surpris par l'ennemi dans le défilé qu'elle formait, il eût été exposé à un désastre. Il la réserva pour ses bagages et ses gros charrois d'artillerie, en la faisant garder par un bataillon d'infanterie qui d'avance était allé occuper les passages principaux. À gauche se présentait la chaussée transversale de Ratisbonne à Landshut, passant la grosse Laber à Eckmühl. C'était encore une large et belle route, mais elle donnait en plein au milieu de l'ennemi. Il n'eût fallu la prendre que si on avait désiré une grande bataille, ce qu'on ne voulait pas, puisqu'on n'avait que la concentration pour but. Le maréchal Davout y envoya son avant-garde, composée de quatre régiments de chasseurs et hussards, de deux bataillons du 7e léger, commandés par le général Montbrun, pour observer les Autrichiens, et les occuper pendant la marche qu'on allait exécuter. Entre ces deux grandes chaussées, des chemins de village, passant d'un revers à l'autre des hauteurs, furent réservés au gros de l'armée. Les deux divisions Friant et Gudin, formant une première colonne, précédées et suivies par les cuirassiers Saint-Sulpice, durent marcher par Burg-Weinting, Wolkering, Saalhaupt, Ober-Feking. Les deux divisions Saint-Hilaire et Morand, formant une seconde colonne, précédées et suivies par les chasseurs de Jacquinot, durent marcher par Ober-Isling, Gebraching, Peising, Tengen, Unter-Feking. Ces deux colonnes cheminant ainsi à côté l'une de l'autre, devaient parvenir sur le revers des hauteurs qui séparent la grosse Laber du Danube, rejoindre à la sortie du défilé d'Abach, vers Ober-Saal, la colonne des bagages, et déboucher vis-à-vis d'Abensberg, près des Bavarois, avec chance même de n'être pas aperçues des Autrichiens, tant le pays était boisé, montueux et obscur. L'avant-garde, engagée sur la grande route d'Eckmühl à Landshut, exposée par conséquent à donner de front sur la masse des Autrichiens, qui venaient de Landshut, devait s'avancer avec prudence et, après avoir servi de rideau aux deux colonnes d'infanterie, se rabattre à droite, pour regagner le point de rendez-vous assigné à tout le corps d'armée.

Ces dispositions arrêtées avec autant de fermeté que de prudence, le maréchal Davout ordonna la marche pour le 19 avril au matin. Dans la journée du 18 on acheva de traverser Ratisbonne, et le soir la division Friant elle-même, ayant franchi les ponts de cette ville, passa la nuit avec le reste de l'armée sur la rive droite. Le maréchal Davout avait réservé au 65e de ligne le rôle périlleux de garder Ratisbonne contre les armées nombreuses qui allaient l'attaquer par la rive gauche et par la rive droite. Il lui avait prescrit de fermer les portes, de barricader les rues, et de se défendre à outrance jusqu'à ce qu'on le dégageât, ce qui ne pouvait manquer d'arriver bientôt.

[Note en marge: Le maréchal Davout part de Ratisbonne le 19 avril au matin.]

[Note en marge: Mouvement de l'archiduc Charles vers Ratisbonne, tandis que le maréchal Davout marche vers Abensberg.]

Le 19 au point du jour, les quatre colonnes de l'armée commencèrent la marche difficile qui leur était ordonnée, les bagages à droite le long du Danube, deux colonnes d'infanterie au centre par des chemins de village, l'avant-garde à gauche sur la grande route de Ratisbonne à Landshut par Eckmühl. Les Français, partis ainsi de grand matin, et traversant des coteaux boisés, n'aperçurent d'abord aucun ennemi. Cependant la rencontre ne pouvait tarder, car il était impossible que, manoeuvrant à trois ou quatre lieues les uns des autres, des centaines de mille hommes ne finissent point par se joindre et par se battre. Dans ce moment, en effet, l'archiduc Charles, ayant passé la journée au camp de Rohr, sur le plateau qui sépare l'Abens de la grosse Laber, au revers même des hauteurs que les Français étaient occupés à franchir, avait enfin arrêté ses résolutions. Apprenant à chaque pas, d'une manière toujours plus positive, que le maréchal Davout était à Ratisbonne, il avait pris le parti d'y marcher le 19 en faisant les dispositions suivantes: le général Hiller, formant l'extrême gauche avec son corps et la division Jellachich, avait ordre de venir de Mainbourg sur Siegenbourg (voir la carte nº 46), rejoindre l'archiduc Louis, qui avait été laissé devant Abensberg avec son corps et le deuxième corps de réserve pour garder l'Abens. L'archiduc Charles, suivi du corps de Hohenzollern, moins quelques bataillons placés en observation à Kirchdorf sous le général Thierry, du corps de Rosenberg, du premier corps de réserve et de la brigade Vecsay, ce qui présentait une masse de 70 mille hommes, devait se diriger sur Ratisbonne, après en avoir laissé à sa gauche sous le général Hiller et l'archiduc Louis plus de 60 mille. Ainsi, tandis que Napoléon faisait les plus grands efforts pour concentrer son armée, le généralissime autrichien dispersait la sienne de Munich à Ratisbonne, sur plus de trente lieues.

Il se mit en mouvement le 19 au matin, en même temps que le maréchal Davout, et dans un ordre de marche à peu près semblable. Deux colonnes d'infanterie, l'une composée du corps de Hohenzollern, l'autre du corps de Rosenberg et des grenadiers de la réserve, devaient quitter le camp de Rohr, et s'avancer à travers les hauteurs que franchissaient les Français, la première par Gross-Muss, Hausen, Tengen, la seconde par Lancqwaid, Schneidart, Saalhaupt. La brigade Vecsay, une brigade empruntée à l'archiduc Louis, la cavalerie légère, la grosse cavalerie détachée de la réserve, devaient, par la route de Landshut à Ratisbonne, c'est-à-dire par Eckmühl, marcher sur Ratisbonne, et probablement avoir affaire à l'avant-garde du général Montbrun.

[Note en marge: Les deux divisions Morand et Gudin exécutent leur trajet sans rencontrer l'ennemi.]

Nous étions partis dès la pointe du jour. De nos quatre colonnes, celle des bagages suivant le bord du Danube, abritée par les hauteurs et la masse de nos divisions d'infanterie, ne pouvait rencontrer aucun ennemi. Les deux colonnes d'infanterie, l'une à gauche composée de Gudin et de Friant, l'autre à droite composée de Morand et de Saint-Hilaire, toutes deux précédées et suivies de la cavalerie, cheminèrent assez long-temps sans rien découvrir. À neuf heures du matin, la tête des deux colonnes franchit les hauteurs, descendit sur leur revers, et entrevit à peine quelques tirailleurs autrichiens. La division Gudin, qui formait la tête de notre colonne de gauche, et qui avait répandu au loin les tirailleurs du 7e léger, fut seule aux prises avec les tirailleurs autrichiens du prince de Rosenberg. On se disputa le village de Schneidart assez vivement. Mais nos troupes, ayant ordre de marcher, ne s'arrêtèrent point, et, tandis que les tirailleurs du 7e léger s'obstinaient à faire le coup de feu, Morand et Gudin, qui formaient avec une portion de cavalerie la tête des deux colonnes, défilèrent, par ordre du maréchal Davout, accouru au galop pour accélérer la marche de ses troupes. Ces divisions se hâtèrent de gagner Ober-Feking et Unter-Feking, ce qui devait les réunir à la colonne des bagages sortie du défilé d'Abach, très-près du rendez-vous général assigné à l'armée. Les tirailleurs du 7e suivirent Gudin après s'être vaillamment battus, et cédèrent Schneidart aux Autrichiens, qui crurent l'avoir conquis[13]. Mais les Autrichiens continuant à s'avancer, les divisions Saint-Hilaire et Friant, qui formaient la queue de nos deux colonnes d'infanterie, ne pouvaient manquer de les rencontrer. Tandis que le corps de Rosenberg, après avoir eu affaire au 7e léger, traversait Schneidart et se portait sur Dinzling, le corps de Hohenzollern s'approchait de Hausen, que les dernières compagnies du 7e léger venaient d'évacuer, y entrait, et allait occuper une masse de bois qui se dessinait en fer à cheval vis-à-vis de Tengen. (Voir la carte nº 47.)

[Note 13: C'est ainsi que le raconte le général Stutterheim dans son excellent récit de la campagne de 1809. Il semble croire que Schneidart nous fut enlevé.]

[Note en marge: Combat de Tengen entre le corps de Hohenzollern et les divisions Saint-Hilaire et Friant.]

Dans ce moment, le général Saint-Hilaire traversant Tengen avec sa division, aperçut vis-à-vis de lui, à la lisière des bois, les masses autrichiennes de Hohenzollern, précédées d'une nuée de tirailleurs. Le 10e léger ayant replié les tirailleurs ennemis, le maréchal Davout, qui se trouvait dans l'instant près du général Saint-Hilaire, dirigea le 3e de ligne à droite, le 57e à gauche, pour enlever ces hauteurs boisées qui décrivaient devant lui un demi-cercle, au centre duquel se voyait la ferme de Roith. Le 3e s'avança rapidement, en chargeant ses armes sous le feu. Mais ayant attaqué avec trop de précipitation, et avant d'avoir eu le temps de se former, il ne réussit point, et fut obligé sous une pluie de mitraille et de balles d'opérer un mouvement rétrograde. Sur ces entrefaites, le 57e ayant formé ses colonnes d'attaque, vint se mettre à la gauche du 3e, et repoussa l'ennemi des mamelons qu'il occupait en avant des bois. Le 3e, bientôt ramené en ligne, appuya ce mouvement, et ces deux régiments parvinrent ainsi à refouler les Autrichiens dans les bois, et à s'établir solidement sur le terrain disputé. Pendant ce temps, les trois autres régiments de la division, les 10e, 72e et 105e étaient rangés à droite, à gauche, en arrière de Tengen, prêts à soutenir les deux premiers. Malheureusement l'artillerie, à cause des mauvais chemins, était en retard, et on n'avait que 6 pièces à opposer à la masse de l'artillerie ennemie. Le maréchal Davout[14], voyant le combat bien établi sur ce point, courut aux divisions Gudin et Morand, qui avaient déjà défilé, pour s'assurer qu'elles étaient parvenues sans accident à Unter et Ober-Feking, pour les placer à son extrême droite, et empêcher ainsi que l'ennemi, dont il ignorait la position, ne vînt par cette extrême droite percer jusqu'au Danube.