Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 1

Chapter 13,375 wordsPublic domain

HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE

TOME X

L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la Librairie), le 25 juin 1851.

PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.

HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE

FAISANT SUITE À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M. A. THIERS

TOME DIXIÈME

PARIS PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR 60, rue richelieu

1851

HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.

LIVRE TRENTE-QUATRIÈME.

RATISBONNE.

Arrivée de Napoléon à Paris dans la nuit du 22 au 23 janvier 1809. -- Motifs de son brusque retour. -- Profonde altération de l'opinion publique. -- Improbation croissante à l'égard de la guerre d'Espagne, surtout depuis que cette guerre semble devoir entraîner une nouvelle rupture avec l'Autriche. -- Disgrâce de M. de Talleyrand, et danger de M. Fouché. -- Attitude de Napoléon envers la diplomatie européenne. -- Il se tait avec l'ambassadeur d'Autriche, et s'explique franchement avec les ministres des autres puissances. -- Ses efforts pour empêcher la guerre, mais sa résolution de la faire terrible, s'il est obligé de reprendre les armes. -- Son intimité avec M. de Romanzoff, resté à Paris pour l'attendre. -- Demande de concours à la Russie. -- Vastes préparatifs militaires. -- Conscription de 1810, et nouveaux appels sur les conscriptions antérieures. -- Formation des quatrième et cinquième bataillons dans tous les régiments. -- Développement donné à la garde impériale. -- Composition des armées d'Allemagne et d'Italie. -- Invitation aux princes de la Confédération de préparer leurs contingents. -- Premiers mouvements de troupes vers le Haut-Palatinat, la Bavière et le Frioul, destinés à servir d'avertissement à l'Autriche. -- Moyens financiers mis en rapport avec les moyens militaires. -- Effet sur l'Europe des manifestations de Napoléon. -- Dispositions de la cour d'Autriche. -- Exaspération et inquiétude qu'elle éprouve par suite des événements d'Espagne. -- Les embarras que cette guerre cause à Napoléon lui semblent une occasion qu'il ne faut pas laisser échapper, après avoir négligé de saisir celle qu'offrait la guerre de Pologne. -- Encouragements qu'elle trouve dans l'irritation de l'Allemagne et l'opinion de l'Europe. -- Ses armements extraordinaires entrepris depuis longtemps, et maintenant poussés à terme. -- Nécessité pour elle de prendre une résolution, et de choisir entre le désarmement ou la guerre. -- Elle opte pour la guerre. -- Union de l'Autriche avec l'Angleterre. -- Efforts du cabinet autrichien à Constantinople pour amener la paix entre les Anglais et les Turcs. -- Tentative à Saint-Pétersbourg pour détacher la Russie de la France. -- Refroidissement d'Alexandre à l'égard de Napoléon. -- Causes de ce refroidissement. -- Alexandre redoute fort une nouvelle guerre de la France avec l'Autriche, et s'efforce de l'empêcher. -- N'y pouvant réussir, et ne voulant point encore abandonner l'alliance de la France, il adopte une conduite ambiguë, calculée dans l'intérêt de son empire. -- Grands préparatifs pour finir la guerre de Finlande et recommencer celle de Turquie. -- Envoi d'une armée d'observation en Gallicie sous prétexte de coopérer avec la France. -- L'Autriche, quoique trompée dans ses espérances à l'égard de la Russie, se flatte de l'entraîner par un premier succès, et se décide à commencer la guerre en avril. -- Déclaration de M. de Metternich à Paris. -- Napoléon, ne doutant plus de la guerre, accélère ses préparatifs. -- Départ anticipé de tous les renforts. -- Distribution de l'armée d'Allemagne en trois corps principaux. -- Rôles assignés aux maréchaux Davout, Lannes et Masséna. -- Le prince Berthier part pour l'Allemagne avec des instructions éventuelles, et Napoléon reste à Paris pour achever ses préparatifs. -- Passage de l'Inn le 10 avril par les Autrichiens, et marche de l'archiduc Charles sur l'Isar. -- Passage de l'Isar et prise de Landshut. -- Projet de l'archiduc Charles de surprendre les Français avant leur concentration, en traversant le Danube entre Ratisbonne et Donauwerth. -- Ses dispositions pour accabler le maréchal Davout à Ratisbonne. -- Soudaine et heureuse arrivée de Napoléon sur le théâtre des opérations. -- Projet hardi de concentration, consistant à amener au point commun d'Abensberg les maréchaux Davout et Masséna, l'un partant de Ratisbonne, l'autre d'Augsbourg. -- Difficultés de la marche du maréchal Davout, exposé à rencontrer la masse presque entière de l'armée autrichienne. -- Conduite habile et ferme de ce maréchal placé entre le Danube et l'archiduc Charles. -- Sa rencontre avec les Autrichiens entre Tengen et Hausen. -- Beau combat de Tengen le 19 avril. -- Réunion du corps du maréchal Davout avec Napoléon. -- Napoléon prend la moitié de ce corps, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, et perce la ligne de l'archiduc Charles, qui s'étend de Munich à Ratisbonne. -- Bataille d'Abensberg livrée le 20. -- Napoléon poursuit cette opération en marchant sur l'Isar et en prenant Landshut le 21. -- Il enlève ainsi la ligne d'opération de l'archiduc, et rejette son aile gauche en Bavière. -- Apprenant dans la nuit du 21 au 22 que le maréchal Davout a eu de nouveau l'archiduc à combattre vers Leuchling, il se rabat à gauche sur Eckmühl, où il arrive à midi le 22. -- Bataille d'Eckmühl. -- L'archiduc, battu, se rejette en Bohême. -- Prise de Ratisbonne. -- Caractère des opérations exécutées par Napoléon pendant ces cinq journées. -- Leurs grands résultats militaires et politiques.

[Date en marge: Janv. 1809.]

[Note en marge: Arrivée de Napoléon à Paris, et motifs de son retour.]

Napoléon, parti à cheval de Valladolid le 17 janvier 1809, arrivé le 18 à Burgos, le 19 à Bayonne, était monté en voiture dans cette dernière ville, après avoir pris à peine le temps d'expédier quelques ordres, et se trouvait aux Tuileries le 22 au milieu de la nuit, surprenant tout le monde par la promptitude de son apparition. On ne s'attendait pas à le revoir sitôt, et, soit en France, soit en Europe, on en devait ressentir quelque trouble. Les motifs de ce trouble s'expliquent par les motifs mêmes de son brusque retour. Il était parti de Valladolid, laissant à ses généraux malheureusement divisés, et faiblement rapprochés par le timide commandement de Joseph, le soin d'achever la conquête de l'Espagne; il était parti, parce que de toutes parts lui était arrivée la nouvelle que l'Autriche poursuivait avec plus de vivacité que jamais ses armements tant de fois ralentis, tant de fois repris depuis deux ans; parce qu'on lui faisait parvenir de Vienne, de Munich, de Dresde, de Milan, le détail précis de ces armements, de manière à ne laisser aucun doute sur l'imminence du danger; parce que de Constantinople on lui racontait les efforts inouïs de l'Autriche pour brouiller les Turcs avec la France, et pour les réconcilier avec l'Angleterre; parce que de Paris enfin on lui mandait qu'une agitation inconnue se manifestait dans les esprits, qu'on intriguait timidement mais visiblement à la cour, qu'on parlait hardiment à la ville, et que partout en un mot on était inquiet, mécontent, aussi mal pensant que mal disant. Un mouvement d'irritation s'était tout à coup produit dans son âme ardente, et il n'avait pu s'empêcher de revenir immédiatement en France. Ceux qui, tant au dehors qu'au dedans, avaient provoqué son retour, devaient s'en ressentir, et ils en étaient agités à l'avance. La diplomatie européenne s'attendait à un éclat. La cour effrayée craignait quelque rigueur.

[Note en marge: État des esprits en France au commencement de 1809.]

Napoléon, en effet, de retour à Paris, allait trouver la France comme il ne l'avait pas encore vue. Bien que depuis dix ans de règne il eût pu discerner, à travers l'admiration qu'il lui inspirait, des défiances, des improbations même, il ne l'avait jamais connue telle que la lui peignaient en ce moment quelques serviteurs fidèles, telle enfin qu'il allait l'apercevoir lui-même. Ce changement était dû tout entier à la guerre d'Espagne, qui commençait à produire ses funestes conséquences.

[Note en marge: Jugement du public sur la guerre d'Espagne et les conséquences qu'elle peut avoir.]

D'abord on avait blâmé l'entreprise elle-même, qui semblait devoir ajouter de nouveaux poids au lourd fardeau dont l'Empire était déjà chargé. On avait blâmé la forme, qui n'était qu'une perfidie envers de malheureux princes hébétés et impuissants. Mais on avait compté sur le génie de Napoléon, toujours heureux, pour vaincre ces nouvelles difficultés; on avait été ébloui et fier des hommages dont il avait été entouré à Erfurt, et on avait flotté ainsi entre la crainte, l'espérance, et l'orgueil satisfait. Cependant cette campagne même, où il n'avait eu qu'à paraître pour dissiper les levées en masse des Espagnols, avait inspiré de tristes réflexions. On l'avait vu obligé de transporter ses vaillantes armées du Nord, où elles étaient toujours nécessaires, au Midi, où aucun danger sérieux ne menaçait la France; de les disperser sur un sol dévorant, où elles s'épuisaient à détruire des rassemblements qui ne tenaient nulle part, mais qui revivaient sans cesse en guérillas quand ils ne pouvaient plus combattre en corps d'armée; de faire rembarquer les Anglais, qui se retiraient en se défendant énergiquement, pour reparaître bientôt sur d'autres points du littoral, aussi mobiles avec leurs vaisseaux que les Espagnols avec leurs jambes. De toutes parts on se disait qu'il y avait là un gouffre, où viendraient s'enfouir beaucoup d'argent, beaucoup d'hommes; pour un résultat fort incertain, désirable sans doute si on se reportait au siècle de Louis XIV, infiniment moins important à une époque où la France dominait le continent, résultat d'ailleurs qu'on aurait bien pu ajourner en présence de tant d'autres entreprises à terminer, et qui devait rendre plus difficile cette paix générale, déjà si difficile et si justement désirée. Mais ce qui mettait le comble à la désapprobation publique, c'était la conviction très-répandue que l'Autriche, profitant du départ des armées françaises pour la Péninsule, allait saisir cette occasion de recommencer la guerre avec plus de chances de succès. À cette certitude s'ajoutait la crainte de voir d'autres puissances se joindre à elle, et la coalition redevenir générale. Dans une faute on voyait ainsi mille fautes, s'enchaînant les unes aux autres, et entraînant une interminable suite de funestes conséquences. En même temps, des appels réitérés, s'adressant non-seulement à la classe de 1809, mais à celle de 1810, levée un an à l'avance, et même aux classes antérieures de 1806, 1807, 1808, 1809, qui avaient pu se croire libérées, ces appels commençaient à produire un mécontentement universel dans les familles, et à y faire sentir comme une souffrance très-vive, cette guerre qui n'avait été jusque-là qu'une occasion de triomphe, un sujet d'orgueil, un moyen de faire descendre dans les campagnes les plus reculées les preuves de la munificence impériale envers de vieux soldats. Les anciens royalistes, en partie ramenés, s'étaient tus jusqu'ici, et le clergé avec eux. Mais aujourd'hui les moins corrigibles trouvaient dans les événements d'Espagne et d'Autriche, dans la souffrance des familles, un motif pour tenir des discours pleins de fiel. Le clergé, ordinairement uni à eux d'intérêt et de sentiment, avait, dans les mauvais traitements qu'on faisait essuyer au pape à Rome, une cause de déplaisir tout aussi grande que celle que les anciens royalistes pouvaient trouver dans les renonciations forcées de Bayonne. Aussi bien des curés se permettaient-ils un langage fort équivoque dans certaines chaires soit de la ville, soit de la campagne, et, sous prétexte de prêcher la soumission chrétienne, on commençait à parler aux peuples comme l'Église a coutume de le faire dans les temps de persécution.

On s'exprimait dans les lieux publics avec une étrange liberté, et ce Paris si mobile, tour à tour si turbulent ou si docile, si dénigrant ou si enthousiaste, jamais soumis ou insoumis tout à fait, et qu'on peut toujours s'attendre à revoir sage au moment des plus grands égarements, ou insensé dans les temps de la plus parfaite sagesse, Paris presque ennuyé d'admirer son empereur, oubliant même la reconnaissance qu'il lui devait pour avoir abattu l'échafaud et rétabli les autels, pour avoir ramené le calme, le luxe, les plaisirs, Paris aimait à relever ses torts, à commenter ses fautes, et, à travers la satisfaction de fronder, commençait à éprouver pour l'avenir des craintes sérieuses, qu'il traduisait en un langage triste et souvent amer. Les fonds publics, malgré les achats obstinés du Trésor, baissaient au-dessous du taux de 80 francs, déclaré normal par l'Empereur pour la rente cinq pour cent, et ils seraient tombés bien au-dessous, sans les efforts qu'on faisait pour les soutenir.

[Note en marge: Commencement d'opposition dans le Corps Législatif.]

Autour du gouvernement on ne montrait pas moins d'inquiétude et d'indiscipline d'esprit. Le Corps Législatif était demeuré assemblé pendant tout le temps qu'avait duré la courte campagne de Napoléon au delà des Pyrénées. On l'avait occupé, comme c'était l'usage à cette époque, non de politique, mais d'affaires financières, et surtout de matières législatives. Il avait eu à discuter le Code d'instruction criminelle, oeuvre difficile, et qui pouvait réveiller plus d'un ancien dissentiment. Les opposants, bien peu nombreux alors, qui n'arrivaient jamais à donner plus de 10 ou 15 suffrages négatifs aux projets qu'on leur soumettait, avaient cette fois tenu tête au gouvernement, et réuni jusqu'à 80 et 100 suffrages négatifs, sur 250 à 280 votants, dans la délibération des divers titres de ce Code. L'archichancelier Cambacérès ayant discerné, avec sa perspicacité ordinaire, cette renaissance de l'esprit de contradiction, et craignant de l'exciter en livrant à la discussion un Code qui mettait si fort en présence les anciens penchants des uns pour la liberté, des autres pour l'autorité, avait prévenu l'Empereur de ce danger, et avait cherché à le dissuader de terminer cette année le Code d'instruction criminelle. Il eût préféré choisir un moment où l'on aurait été plus enclin à l'approbation, et où l'Empereur aurait été présent, car, lui absent, tout le monde était plus hardi. Mais Napoléon, ne connaissant pas d'obstacle, avait voulu que le Code d'instruction criminelle fût mis en délibération cette année même, et de vives discussions, suivies de votes plus partagés que de coutume, avaient étonné les esprits réfléchis, et contribué à indisposer un maître attentif, quoique absent, à tout ce qui se passait en France.

[Note en marge: Conduite de MM. de Talleyrand et Fouché.]

Encouragés par cette absence, certains personnages avaient aussi donné un libre cours à leur langue et à leur penchant pour l'intrigue. Deux surtout avaient poussé jusqu'à l'imprudence l'oubli d'une soumission à laquelle ils semblaient habitués depuis bientôt dix années, c'étaient MM. Fouché et de Talleyrand. Nous avons fait connaître ailleurs le caractère, et le rôle pendant les premières années du Consulat, de ces deux personnages si divers, si hostiles l'un à l'autre, et les plus importants de l'époque après l'archichancelier Cambacérès. L'archichancelier Cambacérès, quoique moins consulté que jadis, s'efforçait toujours en secret, et sans ostentation, de faire prévaloir dans l'esprit de Napoléon des pensées de modération et de prudence, à quoi il réussissait beaucoup plus rarement qu'autrefois. Du reste, les événements commençaient à le fatiguer et à l'attrister, et il tendait chaque jour à s'effacer davantage, ce qui est facile en tout temps, car les acteurs pressés sur la scène du monde ne sont jamais fâchés qu'on leur laisse la place vide. Napoléon seul s'en apercevait avec regret, appréciant sa rare sagesse, quoiqu'il en fût souvent importuné. On songeait donc beaucoup moins au prince archichancelier. MM. Fouché et de Talleyrand, au contraire, aimaient fort qu'on s'occupât d'eux, et attiraient volontiers sur eux-mêmes tout ce qui restait d'attention à un public dont Napoléon occupait presque seul la pensée. M. Fouché, excellent ministre de la police dans les premiers temps du Consulat, par son indifférence indulgente envers les partis qui le portait à ménager tout le monde, avait cependant deux inconvénients graves pour un ministre de la police, c'était le soin de se faire valoir aux dépens du gouvernement, et le besoin de se mêler de toutes choses. Ménageait-il celui-ci ou celui-là, prévenait-il un acte de rigueur, il s'en attribuait le mérite auprès des intéressés, leur donnant à entendre que sans lui on aurait bien autrement souffert de la tyrannie d'un maître impétueux. Il affectait de contenir le zèle emporté du préfet de police Dubois, fonctionnaire personnellement dévoué à l'Empereur, le raillait des découvertes qu'il prétendait faire, et traitait de complots chimériques tous ceux qui étaient dénoncés par cet agent. En cela M. Fouché pouvait avoir raison, mais il avait lui-même ses excès de zèle. Il voulait se mêler de tout, pour paraître influent en tout. Récemment, dans le désir de se donner de l'importance, il avait pris sur lui de conseiller le divorce à l'impératrice Joséphine, croyant qu'il plairait ainsi à Napoléon, en amenant un sacrifice que celui-ci n'osait pas demander, mais qu'il souhaitait ardemment. Ces vues trop personnelles, cette indiscrète intervention dans ce qui ne le regardait pas, avaient déjà failli perdre M. Fouché auprès de Napoléon, qui ne voulait pas naturellement qu'on se fit valoir à ses dépens; qu'on le peignît aux partis comme dur et cruel, en se réservant pour soi les honneurs de l'indulgence; qu'on affectât l'incrédulité en fait de complots pouvant compromettre la sûreté de son gouvernement; qu'on se permît enfin de prendre l'initiative dans de graves affaires d'État ou de famille, qui ne concernaient que lui seul, et dont seul il pouvait et voulait juger la maturité.

Une circonstance toute récente lui avait donné occasion de témoigner à cet égard son sentiment, et il l'avait fait d'une manière fâcheuse pour M. Fouché. Un ancien militaire, le général Malet, conspirateur incorrigible, Servan, autrefois ministre de la guerre, un ex-conventionnel, Florent-Guyot, un employé peu connu du département de l'instruction publique, étaient compromis dans une trame peu sérieuse, mais qui annonçait déjà un commencement de résistance au pouvoir absolu. Il n'y avait là qu'une chose grave, et personne ne s'en aperçut alors, c'était la manie du général Malet de penser que, Napoléon étant souvent absent pour la guerre, il fallait profiter de l'une de ses absences pour le dire mort, et provoquer un soulèvement. Le projet du général Malet, réalisé plus tard, était-il seulement en germe alors, ou déjà fort mûri dans la prétendue trame que M. Dubois croyait avoir découverte, c'est ce qu'il est impossible de décider. M. Fouché railla beaucoup M. Dubois, et celui-ci, se sentant soutenu, traita son ministre avec peu de respect. Napoléon averti en Espagne de ce différend, et n'aimant pas que son ministre de la police jouât l'esprit fort en matière de complots, ou peut-être se fît valoir auprès des corps de l'État en étouffant une affaire dans laquelle plusieurs de leurs membres étaient compromis, prêta tout appui à M. Dubois, et voulut que la question fût examinée dans un conseil présidé par le prince Cambacérès. Le prudent archichancelier pacifia la querelle en décidant que s'il n'y avait pas lieu à suivre, il y avait du moins grande attention à donner à ces premiers symptômes de l'esprit de révolte. M. Fouché fut vertement réprimandé par ordre de l'Empereur. Il venait de l'être plus durement encore au sujet de sa proposition de divorce. Cette proposition faite spontanément à l'impératrice Joséphine par le ministre de la police avait paru à celle-ci dictée par l'Empereur lui-même, car elle n'avait pu supposer qu'un ministre prît sur lui de hasarder une telle démarche s'il n'y avait été autorisé, et il en était résulté des agitations intérieures qui avaient vivement affecté Napoléon. Cherchant la stabilité qui lui échappait, il désirait un héritier, et sentait peu à peu mûrir en lui la résolution du divorce. Mais plus il approchait du moment de cette résolution, moins il voulait s'infliger à l'avance une douleur qui devait lui être très-sensible. M. Fouché fut donc désavoué pour cette démarche, et condamné auprès de l'impératrice à des excuses humiliantes. M. Cambacérès fut encore l'intermédiaire, le pacificateur de ce différend. Mais M. Fouché put dès lors s'apercevoir du déclin rapide de son crédit.

Quant à M. de Talleyrand, sa situation était aussi fort compromise, et également par sa faute. Il avait déjà donné plus d'un sujet de défiance et de déplaisir à Napoléon, surtout en quittant le ministère des affaires étrangères en 1807, pour le vain motif de devenir grand dignitaire de l'Empire. Il avait regagné la faveur impériale en se faisant l'instrument actif de la politique qui avait amené la guerre d'Espagne, et Napoléon l'avait tour à tour conduit à Erfurt, ou laissé à Paris, afin de pallier auprès de la diplomatie européenne ce que cette politique pouvait avoir d'odieux et d'inquiétant pour les cours étrangères. Mais M. de Talleyrand était de tous les hommes le moins capable de résister à l'opinion du jour, et la guerre d'Espagne ayant fini par encourir la réprobation universelle, n'était plus bonne à ses yeux qu'à désavouer. Aussi ne manquait-il pas de dire qu'il ne l'avait point conseillée, se fondant sans doute sur ce qu'il avait préféré, entre les projets proposés, le démembrement de l'Espagne à l'usurpation de la couronne. Les désaveux commencés, il remontait jusqu'à l'affaire du duc d'Enghien, car dans ce moment de défaveur on revenait sur toutes les fautes que Napoléon avait pu commettre, et M. de Talleyrand voulait n'avoir été complice d'aucune. Son imprudence était grande, car si tout se redit vite à Paris, tout se redisait bien plus vite alors, à l'indiscrétion se joignant plus qu'à aucune autre époque le goût perfide de plaire. M. de Talleyrand ne pouvait donc manquer d'être bientôt dénoncé à l'Empereur.