Part 9
Il n'était pas besoin de cette correspondance pour révéler à Napoléon toute l'étendue de la faute qu'il avait commise, quoiqu'il ne voulût pas en convenir. Il savait tout maintenant, il connaissait l'universalité et la violence de l'insurrection. Seulement, il avait trouvé les insurgés si prompts à fuir en rase campagne, qu'il espérait encore pouvoir les réduire sans une trop grande dépense de forces.--Prenez patience, répondait-il à Joseph, et ayez bon courage. Je ne vous laisserai manquer d aucune ressource; vous aurez des troupes en suffisante quantité; l'argent ne vous fera jamais défaut en Espagne avec une administration passable. Mais ne vous constituez pas l'accusateur de mes soldats, au dévouement desquels vous et moi devons ce que nous sommes. Ils ont affaire à des brigands qui les égorgent, et qu'il faut contenir par la terreur. Tâchez de vous acquérir l'affection des Espagnols; mais ne découragez pas l'armée, ce serait une faute irréparable.--À ces discours Napoléon joignit les instructions les plus sévères pour ses généraux, leur recommandant expressément de ne rien prendre, mais d'être d'une impitoyable sévérité pour les révoltés. Ne pas piller, et faire fusiller, afin d'ôter le motif et le goût de la révolte, devint l'ordre le plus souvent exprimé dans sa correspondance.
[En marge: Événements militaires en Aragon et en Vieille-Castille pendant la marche du roi Joseph.]
[En marge: Inutile assaut livré à Saragosse par les troupes du général Verdier.]
Pendant que le voyage de Joseph s'effectuait au pas de l'infanterie, la lutte continuait avec des chances variées en Aragon et en Vieille-Castille. Le général Verdier, arrivé devant Saragosse avec deux mille hommes de sa division, et trouvant les divers renforts que Napoléon y avait successivement envoyés, tels qu'infanterie polonaise, régiments de marche, comptait environ 12 mille hommes de troupes, et une nombreuse artillerie amenée de Pampelune. Déjà il avait fait enlever par le général Lefebvre-Desnoette les positions extérieures, resserré les assiégés dans la place, et élevé de nombreuses batteries par les soins du général Lacoste. Les 1er et 2 juillet, il résolut, sur les pressantes instances de Napoléon, de tenter une attaque décisive, avec 20 bouches à feu de gros calibre, et 10 mille fantassins lancés à l'assaut. La ville de Saragosse est située tout entière sur la droite de l'Èbre, et n'a sur la gauche qu'un faubourg. (Voir la carte nº 45.) Malheureusement, on n'avait pas encore réussi, malgré les ordres réitérés de l'Empereur, à jeter un pont sur l'Èbre, de manière à pouvoir porter partout la cavalerie et priver les assiégés de leurs communications avec le dehors. Vivres, munitions, renforts de déserteurs et d'insurgés leur arrivaient donc sans difficulté par le faubourg de la rive gauche, et presque tous les insurgés de l'Aragon avaient fini pour ainsi dire par se réunir dans cette ville. Située tout entière, avons-nous dit, sur la rive droite, Saragosse était entourée d'une muraille, flanquée à gauche d'un fort château dit de l'Inquisition, au centre d'un gros couvent, celui de Santa-Engracia, et à droite d'un autre gros couvent, celui de Saint-Joseph. Le général Verdier avait fait diriger une puissante batterie de brèche contre le château, et s'était réservé cette attaque, la plus difficile et la plus décisive. Il avait dirigé deux autres batteries de brèche contre le couvent de Santa-Engracia au centre, contre le couvent de Saint-Joseph à droite, et il avait confié ces deux attaques au général Lefebvre-Desnoette.
Le 1er juillet, au signal donné, les vingt mortiers et obusiers, soutenus par toute l'artillerie de campagne, ouvrirent un feu violent tant sur les gros bâtiments qui flanquaient la muraille d'enceinte, que sur la ville elle-même. Plus de 200 bombes et de 1,200 obus furent envoyés sur cette malheureuse ville, et y mirent le feu en plusieurs endroits, sans que ses défenseurs, qui lui étaient la plupart étrangers, et qui, postés dans les maisons voisines des points d'attaque, n'avaient pas beaucoup à souffrir, fussent le moins du monde ébranlés. Sous la direction de quelques officiers du génie espagnols, ils avaient placé en batterie 40 bouches à feu qui répondaient parfaitement aux nôtres. Ils avaient, sur les points où nous pouvions nous présenter, des colonnes composées de soldats qui avaient déserté les rangs de l'armée espagnole, et pas moins de dix mille paysans embusqués dans les maisons. Le 2 juillet au matin, de larges brèches ayant été pratiquées au château de l'Inquisition et aux deux couvents qui flanquaient l'enceinte, nos troupes s'élancèrent à l'assaut avec l'ardeur de soldats jeunes et inexpérimentés. Mais elles essuyèrent sur la brèche du château de l'Inquisition un feu si terrible, qu'elles en furent étonnées, et que, malgré tous les efforts des officiers, elles n'osèrent pénétrer plus avant. Il en fut de même au centre, au couvent de Santa-Engracia. À droite seulement le général Habert réussit à s'emparer du couvent de Saint-Joseph, et à se procurer une entrée dans la ville. Mais quand il voulut y pénétrer, il trouva les rues barricadées, les murs des maisons percés de mille ouvertures et vomissant une grêle de balles. Les soldats d'Austerlitz et d'Eylau auraient sans doute bravé ce feu avec plus de sang-froid; mais devant des obstacles matériels de cette espèce, ils n'auraient peut-être pas fait plus de progrès. Il était évident qu'il fallait contre une pareille résistance de nouveaux et plus puissants moyens de destruction, et qu'au lieu de faire tuer des hommes en marchant à découvert devant ces maisons, il fallait les renverser à coups de canon sur la tête de ceux qui les défendaient.
Le général Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il s'était emparé à droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers, après une perte de 4 à 500 hommes tués ou blessés, perte bien grave par rapport à un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu à faire pour soutenir ces jeunes soldats en présence de telles difficultés.
Le général Verdier résolut d'attendre des renforts et surtout des moyens plus considérables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir réduire en quelques jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville régulièrement fortifiée. Napoléon, averti de cet état des choses, lui envoya sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et plusieurs convois de grosse artillerie.
[En marge: Folle confiance inspirée aux Espagnols par la résistance de Saragosse.]
La nouvelle de cette résistance causa dans tout le nord de l'Espagne une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur, ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer, suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie, redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste, l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu, il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie, toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue.
[En marge: Mouvement du maréchal Bessières contre les généraux Blake et Gregorio de la Cuesta.]
Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud) et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les généraux Blake et de la Cuesta.
[En marge: Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta.]
Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se composait l'armée insurgée. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants, gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal. Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés, n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la province seraient envoyées en entier dans les plaines de la Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake, issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés, et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière, au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile. Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter qu'au nombre de 11 à 12 mille.
[En marge: Champ de bataille de Rio-Seco.]
[En marge: Position prise par les deux généraux espagnols.]
Medina de Rio-Seco est sur un plateau. À gauche (pour les Espagnols) se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les Français sous le maréchal Bessières, à droite celle de Valladolid. Un détachement français de cavalerie, battant le pays entre les deux routes, induisit en erreur les généraux espagnols, peu exercés aux reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de Valladolid, c'est-à-dire par leur droite. C'était le 13 juillet au soir. Abusé par ces apparences, le général Blake profita de la nuit pour porter son corps d'armée à droite de Medina, sur la route de Valladolid. À la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de très-bonne heure, les généraux espagnols reconnurent qu'ils s'étaient trompés, et de la Cuesta, qui s'était mis en mouvement le dernier, s'arrêta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer à gauche vers la route de Palencia, par où s'avançaient les Français. Se croyant plus en péril, il demanda du secours à Blake, qui se hâta de lui envoyer l'une de ses divisions. Les généraux espagnols se trouvèrent donc rangés sur deux lignes, dont la première, placée en avant et plus à droite, était commandée par Blake; la seconde, fort en arrière de la première, et plus à gauche, était commandée par de la Cuesta. Ils demeurèrent immobiles dans cette situation, attendant les Français sur le sommet du plateau, et beaucoup trop peu habitués aux manoeuvres pour rectifier si près de l'ennemi la position qu'ils avaient prise.
[En marge: Promptes dispositions du maréchal Bessières.]
Le maréchal Bessières, auquel il restait, après une marche rapide, environ 9 ou 10 mille hommes d'infanterie et 1,200 chevaux, en présence de 26 ou 28 mille hommes, n'en conçut pas le moindre trouble, car il avait la plus haute opinion de ses soldats. Avec deux vieux régiments, le 4e léger et le 15e de ligne, et quelques escadrons de la garde, il se sentait capable d'enfoncer tout ce qu'il avait devant lui. Le brave Bessières, officier de cavalerie formé à l'école de Murat, né comme lui en Gascogne, avait beaucoup de sa jactance, de sa promptitude et de sa bravoure. Il s'avançait avec ses troupes au bas du plateau de Medina de Rio-Seco, lorsqu'il aperçut au loin les deux lignes espagnoles, l'une derrière l'autre, la seconde par sa gauche débordant beaucoup la première. Il résolut de profiter de la distance laissée entre elles, en se portant d'abord sur le flanc de la première, et, après l'avoir enfoncée, de fondre en masse sur la seconde. Il s'avança sur-le-champ, le général Merle, à sa gauche, devant attaquer la ligne de Blake; le général Mouton, à sa droite, devant flanquer Merle, et puis se jeter sur la ligne de la Cuesta. La cavalerie suivait sous le brave et brillant Lasalle.
[En marge: Bataille de Rio-Seco.]
[En marge: Affreuse déroute de l'armée espagnole.]
Nos jeunes troupes, partageant la confiance de leurs généraux, gravirent le plateau avec une rare assurance. Elles abordèrent résolûment la ligne de Blake par sa gauche, sous un violent feu d'artillerie, car l'artillerie était ce qu'il y avait de meilleur dans l'armée espagnole. Arrivées à portée de fusil, elles firent un feu bien dirigé, ayant été fort exercées depuis leur entrée en Espagne. Puis elles marchèrent à la ligne ennemie, qu'elles joignirent à la baïonnette. Les Espagnols ne tinrent pas; une charge du général Lasalle avec les chasseurs acheva de les culbuter, et la gauche de la première ligne espagnole, renversée, laissa la seconde à découvert. À ce spectacle, une partie de celle-ci se porta spontanément en avant, et essaya bravement de faire tête à nos troupes, en profitant du désordre même que le succès avait mis dans leurs rangs. Elle les arrêta en effet un instant, et réussit à mettre la main sur l'une de nos batteries qui avait suivi le mouvement de notre infanterie. Elle fut appuyée dans cet effort par les gardes du corps et les carabiniers royaux, qui chargèrent vaillamment. Les fantassins espagnols, se croyant vainqueurs, jetaient déjà leurs chapeaux en l'air, en criant _Viva el rey!_ Mais le maréchal Bessières avait en réserve 300 chevaux, tant grenadiers que chasseurs à cheval de la garde impériale, qui s'élancèrent au galop en criant de leur côté: _Vive l'Empereur! Plus de Bourbons en Europe!_ Ils culbutèrent en un instant les gardes du corps et les carabiniers royaux, les traitant comme à Austerlitz ils avaient traité les chevaliers-gardes de l'empereur Alexandre. Alors, le général Merle ayant achevé de renverser la première ligne, celle de Blake, se porta sur le centre de la seconde, celle de la Cuesta, que le général Mouton abordait déjà de son côté. Devant la double attaque des jeunes soldats du général Merle et des vieux soldats du général Mouton, elle ne tint pas long-temps. La seconde ligne espagnole, culbutée comme la première, lâcha pied tout entière, fuyant en désordre sur le plateau de Medina de Rio-Seco, et cherchant à se sauver vers cette ville. À l'instant, les douze cents chevaux de Lasalle, lancés sur une masse de vingt-cinq mille fuyards, saisie d'une indicible terreur, jetant ses armes, poussant les hurlements du désespoir, en firent un horrible carnage. Bientôt cette plaine immense ne présenta plus qu'un spectacle lamentable, car elle était jonchée de quatre à cinq mille malheureux abattus par le sabre de nos cavaliers. Les vastes champs de bataille du Nord, que nous avions couverts de tant de cadavres, n'étaient pas plus affreux à voir. Dix-huit bouches à feu, beaucoup de drapeaux, une multitude de fusils abandonnés en fuyant, restèrent en notre pouvoir. Tandis que la cavalerie, n'ayant d'autre moyen de faire des prisonniers que de frapper les fuyards, s'acharnait à sabrer, l'infanterie avait couru sur la ville de Medina. Ses habitants, sur le faux rapport de quelques soldats qui avaient quitté le champ de bataille avant la fin de l'action, croyaient l'armée espagnole victorieuse, et étaient tous aux fenêtres. Mais bientôt ils furent cruellement détrompés en voyant passer sous leurs yeux le torrent des fuyards. Une partie des soldats espagnols, retrouvant leur courage derrière des murailles, s'arrêtèrent pour résister. Le général Mouton, avec le 4e léger et le 15e de ligne, y entra à la baïonnette, et renversa tous les obstacles qu'on lui opposa. Au milieu de ce tumulte, les soldats, se conduisant comme dans une ville prise d'assaut, se mirent à piller Medina, livrée pour quelques heures à leur discrétion. Les moines franciscains, qui des fenêtres de leur couvent avaient fait feu sur les Français, furent passés au fil de l'épée.
Cette sanglante victoire, qui nous soumettait tout le nord de l'Espagne, et devait décourager pour quelque temps les insurgés de cette région de descendre dans la plaine, ne nous avait coûté que 70 morts et 300 blessés. C'était l'heureux effet d'une attaque bien conçue, et exécutée avec une grande vigueur.
Le maréchal Bessières remit le lendemain son armée en ordre, et marcha vivement sur Léon pour achever de disperser les insurgés, qui fuyaient de toute la vitesse de leurs jambes, excellentes comme des jambes espagnoles.
[En marge: Heureuse influence de la victoire de Rio-Seco.]
La nouvelle de notre victoire de Rio-Seco apporta, pour le moment du moins, un notable changement dans le langage et les dispositions des Espagnols. Ils crurent un peu moins que le nord, c'est-à-dire la route de Madrid, allait nous échapper, et tout notre établissement dans la Péninsule périr par la base.
[En marge: Joseph accélère sa marche, et se décide à entrer dans Madrid.]
[En marge: Accueil que Joseph reçoit du peuple de Madrid.]
Joseph, continuant à marcher avec la même lenteur, était arrivé à Burgos. Il avait tâché de gagner des coeurs sur sa route, et s'était appliqué à les conquérir à force de prévenances et d'affectation d'humanité, donnant toujours tort aux soldats français et raison aux insurgés. S'apercevant néanmoins que les conquêtes qu'il faisait compensaient peu le temps qu'il perdait, recevant du général Savary l'invitation réitérée de venir se montrer à sa nouvelle capitale, rassuré surtout par la victoire de Rio-Seco, il mit fin à ces inutiles caresses envers des populations qui n'y répondaient guère, et se rendit d'un trait de Burgos à Madrid. Il y entra le 20 au soir, au milieu d'une froide curiosité, n'entendant pas un cri, si ce n'est de la part de l'armée française qui, bien que peu contente de lui, saluait en sa personne le glorieux Empereur, pour lequel elle allait en tous lieux combattre et mourir.
Joseph, quoique entré à Madrid après une victoire de l'armée française, qui devait rétablir la balance de l'opinion en sa faveur, y trouva comme ailleurs une répugnance vraiment désespérante à s'approcher de sa personne. Les ministres qui avaient accepté de le servir étaient consternés et lui déclaraient que, s'ils avaient prévu à quel point le pays était contraire à la nouvelle royauté, ils n'auraient pas embrassé son parti. Les membres de la junte de Bayonne qui l'avaient accompagné s'étaient peu à peu dispersés. Les magistrats composant le conseil de Castille, qu'on avait tant accusés de s'être prêtés à tout ce que voulait Murat, refusaient le serment. Les membres seuls du clergé, fidèles au principe de _rendre à César ce qui est à César_, étaient venus saluer en lui la royauté de fait, et surtout le frère de l'auteur du Concordat. Joseph s'exprima devant eux de la manière la plus significative en faveur de la religion; ses paroles et surtout son attitude les touchèrent, et leur langage, après leur entrevue avec lui, avait produit un bon effet dans Madrid. Le corps diplomatique, cédant non au nouveau roi d'Espagne, mais à l'empereur des Français, avait mis de l'empressement à lui rendre hommage. Quelques grands d'Espagne, commensaux ordinaires et inévitables de la cour, n'avaient pu se dispenser de se présenter, et de tout cela, généraux français, ministres étrangers, haut clergé, courtisans venant par habitude, Joseph avait pu composer une cour d'assez bonne apparence, que de promptes victoires auraient aisément changée en une cour respectée et obéie, sinon aimée.
[En marge: Événements au midi de l'Espagne.]