Part 8
Tout eût été bien dans cette résolution de rétrograder pour se rapprocher des défilés de la Sierra-Morena, si on avait pris, par rapport à ces défilés, la position la meilleure. Malheureusement il n'en était rien, et ce fut une première faute dont le général Dupont eut plus tard à se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et les ressources de cette grande ville, c'était la crainte de voir sur la gauche de l'armée les insurgés de Grenade avancés jusqu'à Jaen, passer le Guadalquivir à Menjibar, se porter à Baylen, et fermer les défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte nº 44.) Comme à Cordoue on était à vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le danger immense. À Andujar, on n'était plus, il est vrai, qu'à sept lieues de Baylen, mais à sept lieues enfin, et il restait une chance de voir l'ennemi se porter à l'improviste vers les défilés. De plus, il y avait au delà de Baylen d'autres issues, par lesquelles on pouvait aussi pénétrer dans les défilés de la Sierra-Morena: c'était la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point où les défilés commencent véritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable à prendre en quittant Cordoue, c'était d'abonder complétement dans la sage pensée qui faisait abandonner cette ville, et de se porter à Baylen même, où, par sa présence seule, on aurait gardé la tête des défilés, et d'où on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie, aisément observé la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait d'autres avantages encore, c'était d'offrir une belle position sur des coteaux élevés, en bon air, d'où l'on apercevait tout le cours du Guadalquivir, et d'où l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le franchir. Sans doute, si ce fleuve n'eût pas été guéable en plus d'un endroit, on aurait pu tenir à être sur ses bords mêmes, afin d'en défendre le passage de plus près. Mais le Guadalquivir pouvant être passé sur une infinité de points, le mieux était de s'établir un peu en arrière, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout, et d'où l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait traversé le fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme centre de ressources, était trop peu de chose pour qu'on méconnût les raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le répétons, une véritable faute que de s'arrêter à Andujar, au lieu d'aller à Baylen même, pour couper court à toute tentative de l'ennemi sur les défilés. Du reste, avec une active surveillance, il n'était pas impossible de réparer cette faute, et d'en prévenir les conséquences. Le général Dupont s'établit donc à Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui n'arrivaient guère, car il était rare qu'un courrier réussît à franchir la Sierra-Morena.
[En marge: Résultat des premiers efforts tentés pour comprimer l'insurrection espagnole.]
Tel était à la fin de juin le résultat des premiers efforts qu'on avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le général Verdier avait dissipé le rassemblement de Logroño; le général Lasalle, celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le général Lefebvre avait rejeté les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrêté devant cette ville. Le général Duhesme à Barcelone était obligé de combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le général Chabran, expédié sur Tarragone. Le maréchal Moncey, acheminé sur Valence, n'avait pas dépassé Cuenca, attendant là que la division Chabran eût fait plus de chemin vers lui. Enfin le général Dupont, arrivé victorieux à Cordoue, après avoir pris et saccagé cette ville, avait rétrogradé vers les défilés de la Sierra-Morena, pour lesquels il avait des craintes, et changé la position de Cordoue contre celle d'Andujar. La flotte française de Cadix, faute de secours, venait de succomber.
[En marge: Bruits répandus à Madrid et dans toute l'Espagne, sur les dangers que courent les divers corps de l'armée française.]
Tous ces détails, on les connaissait à peine à Madrid et à Bayonne. On ne savait que ce qui concernait Ségovie, Valladolid, Saragosse, et tout au plus Barcelone. Quant à ce qui concernait le midi de l'Espagne, on l'ignorait entièrement, ou à peu près. Si on en apprenait quelque chose à Madrid, c'était par des émissaires secrets appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On répandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dévoués à Ferdinand VII, que la flotte française avait été détruite, que les troupes régulières de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avançaient sur le général Dupont, que celui-ci avait été obligé de décamper, qu'il était bloqué dans les défilés de la Sierra-Morena; que le maréchal Moncey ne sortirait pas d'autres défilés tout aussi difficiles, ceux de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'échec essuyé à Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'était rien, que celui-ci revenait avec le général Blake à la tête des insurgés des Asturies, de la Galice, de Léon, pour couper la route de Madrid aux Français; que le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en partirait pas, et que cette formidable armée française serait probablement bientôt obligée d'évacuer la Péninsule. Ces nouvelles, fausses ou vraies, une fois parvenues à Madrid, étaient ensuite consignées dans des bulletins écrits à la main, ou insérées dans des gazettes imprimées au fond des couvents, et répandues dans toute la Péninsule. D'abondantes quêtes au profit des insurgés signalaient la joie qu'on éprouvait à Madrid de leurs succès, et le désir qu'on avait de leur fournir tous les secours possibles.
[En marge: Le général Savary, ayant remplacé Murat, envoie des secours au maréchal Moncey et au général Dupont.]
[En marge: Envoi de la division Vedel aux défilés de la Sierra-Morena, et instructions données au général Dupont.]
[En marge: Envoi de la division Frère à San-Clemente, pour qu'elle puisse secourir au besoin, soit le maréchal Moncey, soit le général Dupont.]
L'état-major français recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crût rien, il en était inquiet néanmoins, et les mandait à Bayonne. L'infortuné Murat avait tant demandé à rentrer en France, que, malgré le désir de conserver à Madrid ce fantôme d'autorité, on lui avait permis de partir, et il en avait profité avec l'impatience d'un enfant. Le général Savary était devenu dès lors le chef avoué de l'administration française, et faisait trembler tout Madrid par sa contenance menaçante, et sa réputation d'exécuteur impitoyable des volontés de son maître. Plein de sagacité, il appréciait très-bien la situation, et n'en dissimulait aucunement la gravité à Napoléon. Ayant conçu des craintes pour les corps avancés du maréchal Moncey et du général Dupont, il se décida à se démunir de troupes à Madrid, et à faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Déjà un convoi de biscuit et de munitions, expédié au général Dupont, avait été arrêté au Val-de-Peñas, et il avait fallu un combat acharné pour franchir ce bourg. Le général Savary dirigea la division Vedel, seconde de Dupont, et forte de près de six mille hommes d'infanterie, de Tolède sur la Sierra-Morena, avec ordre de dégager ces défilés, et de rejoindre son général en chef. On estimait que celui-ci, parti avec 12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ 17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les défilés de la Sierra-Morena, afin d'empêcher les insurgés de pénétrer dans la Manche. Cependant le général Savary, doué d'un tact assez sûr et devinant que le général Dupont était le plus compromis, à cause des troupes régulières du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient contre lui, se disposait à lui envoyer à Madridejos, c'est-à-dire à moitié chemin d'Andujar, sa troisième division, celle que commandait le général Frère; ce qui aurait porté son corps à 22 ou 23 mille hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les événements. Toutefois, sur une observation de Napoléon, il envoya la division Frère non pas à Madridejos, au centre de la Manche, mais à San-Clemente. À San-Clemente elle ne se trouvait pas plus éloignée du général Dupont qu'à Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du maréchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui du général Dupont, et qu'on n'espérait plus secourir par Tarragone, car le général Chabran, obligé de rétrograder sur Barcelone, venait d'y rentrer.
Ces précautions prises, on crut pouvoir se rassurer sur les deux corps français envoyés au midi de l'Espagne, et attendre la suite des événements. Il ne restait plus à Madrid que deux divisions d'infanterie, la seconde et la troisième du corps du maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. C'était assez pour l'instant, l'arrivée du roi Joseph avec de nouvelles troupes devant bientôt remettre les forces du centre sur un pied respectable. Seulement le général Savary renonça, avec l'approbation de l'Empereur, à envoyer une colonne sur Saragosse, et laissa à l'état-major général de Bayonne le soin d'amener devant cette ville insurgée des forces capables de la réduire.
[En marge: Nouvelles forces successivement réunies par Napoléon, à mesure que la gravité de l'insurrection espagnole se révèle à lui.]
[En marge: Colonnes chargées de veiller sur les frontières des Pyrénées pour en écarter les guérillas.]
Dans ce moment, la constitution de Bayonne, comme on l'a vu au livre précédent, venait de s'achever. Il importait de hâter le départ de Joseph pour Madrid par deux raisons, d'abord la nécessité de remplacer l'autorité du lieutenant général Murat, et secondement l'urgence de faire parvenir à Madrid les renforts qu'on retenait pour servir d'escorte au nouveau roi. Napoléon avait tout disposé en effet pour lui procurer une réserve de vieilles troupes, dont une partie le suivrait à Madrid, une autre renforcerait en route le maréchal Bessières, afin de tenir tête aux insurgés des Asturies et de la Galice qui ramenaient au combat les insurgés de la Vieille-Castille, battus au pont de Cabezon sous Gregorio de la Cuesta; une troisième enfin irait sous Saragosse contribuer à la prise de cette ville importante. Napoléon, avons-nous dit, avait amené de Paris au camp de Boulogne, du camp de Boulogne à Rennes, de Rennes à Bayonne, six anciens régiments, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers, enfin les 14e et 44e de ligne, deux bataillons de la garde de Paris, les troupes de la Vistule, et enfin plusieurs régiments de marche. Aux six régiments d'ancienne formation dirigés sur l'Espagne, il en avait joint deux pris sur le Rhin, le 51e et le 49e de ligne, et il avait donné des ordres pour en tirer des bords de l'Elbe quatre autres de la plus grande valeur, les 32e, 58e, 28e et 75e de ligne, qui faisaient partie des troupes d'observation de l'Atlantique; c'était un total de douze vieux régiments ajoutés aux corps provisoires envoyés primitivement en Espagne. Il se préparait ainsi à Bayonne une réserve considérable pour faire face aux difficultés de cette guerre, qui grandissaient à vue d'oeil. Il ne borna point là ses précautions. Craignant que les coureurs de la Navarre, de l'Aragon, de la haute Catalogne, ne vinssent insulter la frontière française, ce qui eût été un fâcheux désagrément pour un conquérant qui, deux mois auparavant, croyait être maître de la Péninsule, depuis les Pyrénées jusqu'à Gibraltar, il forma quatre colonnes le long des Pyrénées, fortes chacune de 12 à 1,500 hommes, et composées de gendarmerie à cheval, de gardes nationales d'élite, de montagnards des Pyrénées organisés en compagnies de tirailleurs, enfin de quelques centaines de Portugais provenant des débris de l'armée portugaise transportés en France. Ces colonnes devaient veiller sur la frontière, repousser toute insulte des guérillas, et au besoin descendre le revers des Pyrénées pour y prêter main-forte aux troupes françaises quand celles-ci en auraient besoin.
[En marge: Formation de la colonne du général Reille pour aller au secours du général Duhesme, bloqué dans Barcelone.]
Toutefois, pour les Pyrénées orientales ce n'était pas assez, et il fallait venir au secours du général Duhesme bloqué dans Barcelone. Les choses dans cette province en étaient arrivées à ce point que le fort de Figuières, où l'on avait introduit une petite garnison française lors de la surprise des places fortes espagnoles en mars dernier, était entièrement bloqué, et exposé à se rendre faute de vivres.
Napoléon résolut de former là un petit corps de 7 à 8 mille hommes, sous l'un de ses aides-de-camp les plus habiles, le général Reille, de l'envoyer avec un convoi de vivres à Figuières, et de le réunir ensuite sous Girone au général Duhesme, afin de porter le corps de Catalogne à environ 20 mille hommes. Mais il n'était pas facile de rassembler une pareille force dans le Roussillon, aucune troupe ne stationnant ordinairement en Provence ni en Languedoc. Napoléon sut néanmoins en trouver le moyen. À la colonne de gendarmerie, de gardes nationaux, de montagnards, de Portugais, qui, sous le général Ritay, devait garder les Pyrénées orientales, il ajouta deux nouveaux régiments italiens, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qui faisaient partie des troupes toscanes, et qu'il avait eu de bonne heure la précaution d'acheminer sur Avignon. Il y avait en Piémont les corps dont avaient été tirées la division française Chabran et la division italienne Lechi. Napoléon leur emprunta de nouveaux détachements, faciles à trouver à cause de l'abondance des dépôts en conscrits, et les dirigea vers le Languedoc sous le titre de bataillons de marche de Catalogne. Il prit en outre à Marseille, Toulon, Grenoble, plusieurs troisièmes bataillons qui étaient en dépôt dans ces villes, un bataillon de la cinquième légion de réserve stationnée à Grenoble, et, enfin, s'adressant à tous les régiments qui avaient leurs dépôts sur les bords de la Saône et du Rhône, et qui pouvaient par eau envoyer en quelques jours des détachements à Avignon, il leur emprunta à chacun une compagnie, et en forma deux bataillons excellents, qu'il qualifia du titre de premier et second bataillon provisoire de Perpignan. C'est avec cette industrie qu'il parvint à réunir un second corps de 7 à 8 mille hommes pour la Catalogne, sans affaiblir d'une manière sensible ni l'Italie ni l'Allemagne. Heureusement pour lui, le calme dont jouissait la France lui permettait de se priver sans inconvénient même des troupes de dépôt. Seulement, ces troupes de toute origine, de toute formation, les unes italiennes, les autres suisses, portugaises et françaises, la plupart jeunes et point aguerries, présentaient de bizarres assemblages, et ne pouvaient valoir quelque chose que par l'habileté des chefs qui seraient chargés de les commander.
[En marge: Envoi d'une armée assiégeante sous Saragosse, et formation du corps du maréchal Bessières, destiné à combattre les insurgés du nord et à escorter Joseph à Madrid.]
Ces soins pris pour amener sur la frontière d'Espagne les forces nécessaires, Napoléon s'occupa d'en disposer conformément aux besoins du moment. Il avait successivement acheminé sur Saragosse les trois régiments d'infanterie de la Vistule, une partie de la division Verdier, avec le général Verdier lui-même, beaucoup d'artillerie de siége, et une colonne de gardes nationaux d'élite levés dans les Pyrénées, le tout formant un corps de dix à onze mille hommes. Il chargea le général Verdier de prendre la direction du siége, le général Lefebvre-Desnoette n'étant qu'un général de cavalerie, et lui donna l'un de ses aides-de-camp, le général Lacoste, pour diriger les travaux du génie. Tout faisait espérer qu'avec une pareille force, et beaucoup d'artillerie, on viendrait à bout de cette ville insurgée. En tout cas, Napoléon lui destinait encore quelques-uns de ses vieux régiments en marche vers les Pyrénées.
Il s'occupa ensuite d'organiser, avec les régiments arrivés à Bayonne, le corps du maréchal Bessières, qui avait pour mission de couvrir la marche de Joseph sur Madrid, et de tenir tête aux révoltés du nord, lesquels chaque jour faisaient parler d'eux d'une manière plus inquiétante. Des six vieux régiments mandés les premiers, quatre étaient arrivés, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers, et les deux bataillons de Paris. Napoléon les plaça sous le commandement du brave général de division Mouton, qui était en Espagne depuis que les Français y étaient entrés, et en forma deux brigades. La première, composée des 2e et 12e légers et des détachements de la garde impériale, fut commandée par le général Rey. La seconde, composée du 4e léger et du 15e de ligne, avec un bataillon de la garde de Paris, fut commandée par le général Reynaud. L'ancienne division du général Verdier, dont une partie l'avait suivi sous Saragosse, fut réunie tout entière à la division Merle, et formée en quatre brigades sous les généraux Darmagnac, Gaulois, Sabattier et Ducos. Le général de cavalerie Lasalle, qui avait déjà les 10e et 22e de chasseurs, et un détachement de grenadiers et de chasseurs à cheval de la garde impériale, dut y joindre le 26e de chasseurs, et un régiment provisoire de dragons. La division Mouton pouvait être évaluée à 7 mille hommes, celle de Merle à 8 mille et quelques cents, celle de Lasalle à 2 mille, en tout 17 mille hommes. Divers petits corps composés de dépôts, de convalescents, de bataillons et escadrons de marche, formaient à Saint-Sébastien, à Vittoria, à Burgos, des garnisons pour la sûreté de ces villes, et portaient à 21 mille hommes le corps du maréchal Bessières, destiné à contenir le nord de l'Espagne, à réprimer les révoltés de la Castille, des Asturies, de la Galice, à couvrir la route de Madrid, et à escorter le roi Joseph.
[En marge: Juillet 1808.]
Ainsi Napoléon avait déjà envoyé successivement plus de 110 mille hommes en Espagne, dont 50 mille, répandus au delà de Madrid, étaient répartis entre Andujar, Valence et Madrid, sous le général Dupont, le maréchal Moncey, le général Savary, dont 20 mille étaient en Catalogne, sous les généraux Reille et Duhesme; 12 mille devant Saragosse, sous le général Verdier; 21 à 22 mille autour de Burgos, sous le maréchal Bessières, et quelques mille éparpillés entre les divers dépôts de la frontière. Contre des troupes de ligne et pour une guerre régulière avec l'Espagne, c'eût été beaucoup, peut-être même plus qu'il ne fallait, bien que nos soldats fussent jeunes et peu aguerris. Contre un peuple soulevé tout entier, ne tenant nulle part en rase campagne, mais barricadant chaque ville et chaque village, interceptant les convois, assassinant les blessés, obligeant chaque corps à des détachements qui l'affaiblissaient au point de le réduire à rien, on va voir que c'était bien peu de chose. Il eût fallu sur-le-champ 60 ou 80 mille hommes de plus en vieilles troupes, pour comprimer cette insurrection formidable, et probablement on y eût réussi. Mais Napoléon ne voulait puiser que dans ses dépôts du Rhin, des Alpes et des côtes, et n'entendait point diminuer les grandes armées qui assuraient son empire sur l'Italie, l'Illyrie, l'Allemagne et la Pologne: nouvelle preuve de cette vérité souvent reproduite dans cette histoire, qu'il était impossible d'agir à la fois en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Espagne, sans s'exposer à être insuffisant sur l'un ou l'autre de ces théâtres de guerre, et bientôt peut-être sur tous.
[En marge: Entrée du roi Joseph en Espagne sous l'escorte de la brigade du général Rey.]
[En marge: Marche et conduite de Joseph à travers son nouveau royaume.]
Le moment étant venu de faire entrer Joseph en Espagne, Napoléon décida que l'une des deux brigades de la division Mouton, la brigade Rey, prenant le nouveau roi à Irun, l'escorterait dans toute l'étendue du commandement du maréchal Bessières, qui comprenait de Bayonne à Madrid. Ses nouveaux ministres, MM. O'Farrill, d'Azanza, Cevallos, d'Urquijo, les uns pris dans le conseil même de Ferdinand VII, les autres dans des cabinets antérieurs, tous réunis par l'intérêt pressant d'épargner à l'Espagne une guerre effroyable en se ralliant à la nouvelle dynastie, l'accompagnaient avec les membres de l'ancienne junte. Plus de cent voitures allant au pas des troupes composaient le cortége royal. Joseph était doux, affable, mais parlait fort mal l'espagnol, connaissait plus mal encore l'Espagne elle-même, et par sa figure, son langage, ses questions, rappelait trop qu'il était étranger. Aussi, accueilli, jugé avec une malveillance toute naturelle, fournissait-il matière aux interprétations les plus défavorables. Chaque soir, couchant dans une petite ville ou dans un gros bourg, s'efforçant d'entretenir les principaux habitants qu'il avait de la peine à joindre, il leur prêtait à rire par ses manières étrangères, par son accent peu espagnol. Bien qu'il les touchât quelquefois par sa bonté visible, ils n'en allaient pas moins faire en le quittant mille peintures plus ou moins ridicules du roi _intrus_, comme ils l'appelaient. La plupart aimaient à dire que Joseph était un malheureux, contraint à régner malgré lui sur l'Espagne, et victime du tyran qui opprimait sa famille aussi bien que le monde.
[En marge: Pénibles impressions du roi Joseph à l'aspect de l'Espagne.]
Les impressions que Joseph éprouva à Irun, à Tolosa, à Vittoria, furent profondément tristes, et son âme faible, qui avait déjà regretté plus d'une fois le royaume de Naples pendant les journées passées à Bayonne, se remplit de regrets amers en voyant le peuple sur lequel il était appelé à régner soulevé tout entier, massacrant les soldats français, se faisant massacrer par eux. Dès Vittoria, les lettres de Joseph étaient empreintes d'une vive douleur. _Je n'ai personne pour moi_, furent les premiers mots qu'il adressa à l'Empereur, et ceux qu'il lui répéta le plus souvent.--_Il nous faut cinquante mille hommes de vieilles troupes et cinquante millions, et, si vous tardez, il nous faudra cent mille hommes et cent millions_... telle fut chaque soir la conclusion de toutes ses lettres. Laissant aux généraux français la dure mission de comprimer la révolte, il voulut naturellement se réserver le rôle de la clémence, et à toutes ses demandes d'hommes et d'argent il se mit à joindre des plaintes quotidiennes sur les excès auxquels se livraient les militaires français, se constituant leur accusateur constant, et l'apologiste tout aussi constant des insurgés; genre de contestation qui devait bientôt créer entre lui et l'armée des divergences fâcheuses, et irriter Napoléon lui-même. Il est trop vrai que nos soldats commettaient beaucoup d'excès; mais ces excès étaient bien moindres cependant que n'aurait pu le mériter l'atroce cruauté dont ils étaient souvent les victimes.
[En marge: Réponses de Napoléon aux lettres de son frère Joseph.]