Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 6

Chapter 63,693 wordsPublic domain

Pendant ce temps, le général Dupont marchait d'un tout autre pas vers l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolède, il avait été rejoint en route par les dragons du général Pryvé, qui remplaçaient les cuirassiers à son corps, par les marins de la garde impériale, et par les deux régiments suisses de Preux et Reding. On pouvait évaluer la division Barbou à 6 mille hommes présents sous les armes; les marins de la garde, à environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous les services de terre et de mer; la cavalerie, composée de chasseurs et dragons, à 2,600; l'artillerie et le génie, à 7 ou 800; les Suisses, à 2,400: total, 12 à 13 mille hommes présents au drapeau[4]. Le général Dupont traversa la Manche sans difficulté, trouvant cette province, ordinairement déserte, encore plus déserte que de coutume, apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine contenue mais violente, et obligé de marcher avec des précautions infinies pour ne laisser aucun traînard en arrière. Il franchit, sans éprouver de résistance, les redoutables défilés de la Sierra-Morena (voir la carte nº 44), et arriva le 3 juin à Baylen, lieu de sinistre mémoire, et qu'il ne prévoyait pas alors devoir être pour lui le théâtre du plus affreux malheur. Là, il apprit l'insurrection de Séville et du midi de l'Espagne, le soulèvement de toutes les populations, et la réunion des troupes de ligne aux insurgés. Toutefois on doutait encore de la conduite du général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver à la cause de la royauté nouvelle, car plusieurs entretiens récents qu'il avait eus avec des officiers français avaient décelé beaucoup d'hésitation et même une désapprobation marquée de l'insurrection. Ce qui était certain, c'est que les trois régiments suisses de Tarragone, de Carthagène, de Malaga, qu'on croyait réunis à Grenade, et prêts à rejoindre l'armée française sur la route de Séville, venaient d'être enveloppés par l'insurrection et entraînés par elle. Ce pouvait être un danger pour la fidélité des deux régiments suisses qu'on avait avec soi, et il n'y avait que la victoire qui pût nous les attacher. Le soulèvement de Badajoz et de l'Estrémadure laissait peu de chances de réunir la division Kellermann, envoyée de Lisbonne à Elvas. Ces considérations, quoique nullement rassurantes, n'étaient pas de nature à faire reculer le général Dupont; car, après avoir rencontré tant de fois les armées autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir toujours vaincues, malgré la disproportion du nombre, il ne faisait guère cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout en marchant hardiment à eux, il crut devoir avertir l'état-major général à Madrid de l'étendue de l'insurrection, et demander la réunion de tout son corps d'armée, afin qu'il pût dominer l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait à faire qu'une _promenade conquérante_.

[Note 4: Ces chiffres sont pris sur les états les plus authentiques, et n'ont été adoptés par moi qu'après de nombreuses vérifications. Ils sont importants à constater avec précision, parce que le général Dupont, dans son procès, s'attribua beaucoup moins de forces que n'en supposent ces chiffres, et que l'accusation lui en supposa beaucoup plus. La vérité rigoureuse est telle que je la donne ici, après avoir vérifié les états fournis par le général Dupont, ceux qui provenaient du ministère de la guerre, et ceux enfin qui formaient les états particuliers de Napoléon.]

[En marge: Arrivée à Baylen.]

Ayant débouché par les défilés de la Sierra-Morena sur Baylen, et se trouvant dans la vallée du Guadalquivir, il tourna à droite, et résolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter à Cordoue, et frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arrivé le 4 juin à Andujar, il apprit là de nouveaux détails sur les événements de l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la résolution de marcher vivement aux insurgés, mais persista davantage aussi à réclamer la prompte réunion des trois divisions qui composaient son corps d'armée.

[En marge: Réunion des insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea.]

À Andujar, on sut avec plus de précision les difficultés qui devaient se présenter sur le chemin de Cordoue. Augustin de Echavarri, employé jadis, comme nous l'avons dit, à purger la Sierra-Morena des brigands qui l'infestaient, s'était mis à la tête de ces brigands, des paysans de la contrée, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont 15 mille au moins de bandes indisciplinées. C'était là ce qu'on appelait l'armée de Cordoue, laquelle était en ce moment campée sur le Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Méprisant fort de tels adversaires, le général Dupont se hâta d'aller droit à eux, et d'enlever ce pont, qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emporté par lui avec huit mille Français contre vingt mille Prussiens. Il continua donc à descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue. Le 5 il était à Aldea-del-Rio, le 6 à El-Carpio, le 7, au lever de l'aurore, en face même du pont d'Alcolea.

[En marge: Aspect que présentent la vallée du Guadalquivir et la grande route d'Andalousie.]

[En marge: Moyens de défense réunis par les Espagnols au pont d'Alcolea.]

La position qu'avaient prise les insurgés pour couvrir Cordoue n'était pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu'à Cordoue suit presque toujours le fond de la vallée du Guadalquivir, est tantôt à gauche, tantôt à droite du fleuve, parcourant avec lui le pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperçoit à droite et fort près de soi les cimes sombres de la Sierra-Morena, à gauche et fort loin les cimes vaporeuses et bleuâtres des montagnes de Grenade. La route, qui est d'abord à droite du Guadalquivir, passe à gauche à Andujar. Au pont d'Alcolea, elle repasse à droite, pour aller joindre Cordoue, située en effet de ce côté, sur le bord même du fleuve, qu'elle domine de ses tours mauresques. Bien que dans cette partie le Guadalquivir soit presque partout guéable, surtout en été, il est un obstacle de quelque valeur à cause de ses bords escarpés, et la possession du pont d'Alcolea, qui donnait un passage frayé à l'artillerie, avait une sorte d'importance. Ce pont est long et étroit, et se termine au village même d'Alcolea. Les Espagnols en avaient fermé l'entrée au moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un épaulement en terre et dans un fossé profond. Ils l'avaient garni de troupes et d'artillerie, et avaient eu soin de répandre en avant, tant à droite qu'à gauche, une nuée de tirailleurs, embusqués dans des champs d'oliviers. Ils avaient de plus obstrué le pont, rempli le village d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, placé au delà douze bouches à feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rangé plus loin encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiéter les assaillants, ils leur avaient préparé une diversion, en faisant passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea à une colonne de trois ou quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient les Français, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea.

[En marge: Dispositions d'attaque du général Dupont.]

Il fallait donc balayer la nuée de tirailleurs postés dans les oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre maître d'Alcolea, rejeter en même temps dans le Guadalquivir le corps qui l'avait passé, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu'à deux lieues. On avait le temps, car on était arrivé à cinq heures du matin en face de l'ennemi, par une superbe journée du mois de juin. Le général Dupont plaça en tête la brigade Pannetier, formée de deux bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des légions de réserve. Il distribua à droite et à gauche quelques tirailleurs, rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisième les Suisses, et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le général Fresia, pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la précaution d'envoyer l'intrépide capitaine Baste, avec une centaine de marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il n'était pas miné. Il ordonna que l'attaque fût vive et brusque pour ne pas perdre du monde en tâtonnements.

[En marge: Attaque et prise du pont d'Alcolea.]

Au signal donné, l'artillerie française et les tirailleurs ayant engagé le feu, les bataillons de la garde de Paris, commandés par le général Pannetier et le colonel Estève, s'avancèrent sur la redoute. Les grenadiers se jetèrent bravement dans le fossé, malgré une vive fusillade, et, montant sur les épaules les uns des autres, pénétrèrent dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui avait achevé sa reconnaissance, s'y introduisait par le côté. La redoute ainsi enlevée, les grenadiers coururent au pont, le franchirent baïonnette baissée, perdirent quelques hommes, et leur capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits à l'assaut, et arrivèrent ensuite au village d'Alcolea. La troisième légion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea, défendu par une multitude d'insurgés. On perdit là plus de monde que dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua aussi beaucoup plus aux insurgés, dont un grand nombre furent pris et passés au fil de l'épée dans les maisons du village. Alcolea fut bientôt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le général Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrêté le corps espagnol chargé de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de nos dragons, ce corps s'était promptement replié, et avait repassé le Guadalquivir en désordre.

Cette brillante action ne nous avait pas coûté plus de 140 hommes tués ou blessés. Nous en avions tué deux ou trois fois davantage dans l'intérieur du village d'Alcolea.

Le pont d'Alcolea enlevé, il fallait quelques instants pour combler le fossé de la redoute, et y faire passer l'artillerie et la cavalerie de l'armée. On s'en occupa sur-le-champ, et on franchit le pont en laissant pour le garder le bataillon des marins de la garde. Le gros des Espagnols s'était rallié, sur la route de Cordoue, au sommet d'un plateau qui d'un côté se terminait au Guadalquivir, de l'autre se reliait à la Sierra-Morena. L'armée française était au pied du plateau en colonne serrée par bataillon, la cavalerie et l'artillerie dans les intervalles. Après lui avoir laissé prendre haleine, le général Dupont la porta en avant. À la seule vue de ces troupes marchant à l'ennemi comme à la parade, les Espagnols s'enfuirent en désordre, et nous livrèrent la route de Cordoue. On leur fit encore quelques prisonniers, et on s'empara d'une partie de leur artillerie.

[En marge: Arrivée de l'armée française devant Cordoue.]

[En marge: Sommation restée sans réponse.]

[En marge: Les portes de Cordoue forcées à coups de canon.]

[En marge: Combat de maison à maison, et désordres qui en résultent.]

[En marge: Sac de Cordoue.]

On marcha sans relâche, malgré la brûlante chaleur du milieu du jour, et à deux heures de l'après-midi on aperçut Cordoue, ses tours, et la belle mosquée, aujourd'hui cathédrale, qui la domine. Le général Dupont ne voulait pas donner aux insurgés le temps de se reconnaître, et d'occuper Cordoue de manière à en rendre la prise difficile à une armée qui n'avait avec elle que de l'artillerie de campagne. En conséquence, il résolut de l'enlever sur-le-champ. Il voulut cependant la sommer pour lui épargner une prise d'assaut. Il manda le corrégidor, qui s'était caché par peur des Espagnols autant que des Français. Ce magistrat ne parut point. Les insurgés refusèrent d'écouter un prêtre qu'on leur envoya, et tirèrent sur tous les officiers français qui s'approchèrent pour parlementer. La force était donc le seul moyen de s'introduire dans Cordoue. On fit approcher du canon, on enfonça les portes, et on entra en colonne dans la ville. Il fallut prendre plusieurs barricades, et puis attaquer une à une beaucoup de maisons, où les brigands de la Sierra-Morena s'étaient embusqués. Le combat devint acharné. Nos soldats, exaspérés par cette résistance, pénétrèrent dans les maisons, tuèrent les bandits qui les occupaient, et en précipitèrent un grand nombre par les fenêtres. Tandis que les uns soutenaient cette lutte, les autres avaient poursuivi en colonne le gros des insurgés qui s'était enfui par le pont de Cordoue sur la route de Séville. Mais bientôt le combat dégénéra en un véritable brigandage, et cette cité infortunée, l'une des plus anciennes, des plus intéressantes de l'Espagne, fut saccagée. Les soldats, après avoir conquis un certain nombre de maisons au prix de leur sang, et tué les insurgés qui les défendaient, n'avaient pas grand scrupule de s'y établir, et d'user de tous les droits de la guerre. Trouvant les insurgés qu'ils tuaient chargés de pillage, ils pillèrent à leur tour, mais pour manger et boire plus encore que pour remplir leurs sacs. La chaleur était étouffante, et avant tout ils voulaient boire. Ils descendirent dans les caves fournies des meilleurs vins de l'Espagne, enfoncèrent les tonneaux à coups de fusil, et plusieurs même se noyèrent dans le vin répandu. D'autres entièrement ivres, ne respectant plus rien, souillèrent le caractère de l'armée en se jetant sur les femmes, et en leur faisant essuyer toutes sortes d'outrages. Nos officiers, toujours dignes d'eux-mêmes, firent des efforts inouïs pour mettre fin à ces scènes horribles, et il y en eut qui furent obligés de tirer l'épée contre leurs propres soldats. Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards au delà du pont de Cordoue voulurent à leur tour entrer en ville pour manger et boire aussi, car depuis la veille elles n'avaient reçu aucune distribution, et elles augmentèrent ainsi la désolation. Les paysans s'étaient mis à piller de leur côté, et la malheureuse ville de Cordoue était en ce moment la proie des brigands espagnols en même temps que de nos soldats exaspérés et affamés. Ce fut un douloureux spectacle, et qui eut d'affreuses conséquences, par le retentissement qu'il produisit plus tard en Espagne et en Europe. Le général Dupont fit battre la générale pour ramener les soldats au drapeau; mais ou ils n'entendaient pas, ou ils refusaient d'obéir, et de toute l'armée il n'était resté en ordre que la cavalerie et l'artillerie, demeurées hors de Cordoue, et attachées à leurs rangs, l'une par ses chevaux, l'autre par ses canons. Un corps ennemi, revenant sur ses pas, aurait pris toute l'infanterie dispersée, gorgée de vin, plongée dans le sommeil et la débauche. Ce furent cette fatigue même, cette ivresse hideuse, qui mirent un terme au désordre; car nos soldats n'en pouvant plus s'étaient jetés à terre au milieu des morts, des blessés, côte à côte avec les Espagnols qu'ils avaient pris ou tués.

[En marge: Rétablissement de l'ordre à Cordoue.]

Le lendemain matin, au premier coup de tambour, ces mêmes hommes, redevenus dociles et humains, comme de coutume, reparurent tous au drapeau. L'ordre fut immédiatement rétabli, et les infortunés habitants de Cordoue tirés de la désolation où ils avaient été plongés pendant quelques heures. Sauf l'archevêché qui avait été pris d'assaut, et où se trouvait l'état-major des révoltés, les lieux saints avaient en général échappé à la dévastation, bien que les couvents fussent réputés les principaux foyers de l'insurrection. On retira le soldat de chez l'habitant, on le caserna dans les lieux publics, on lui fit des distributions régulières pour qu'il n'y eût aucun prétexte à l'indiscipline, et on remit ainsi toutes choses à leur place. Le sac des soldats fut visité; l'argent dont on les trouva porteurs fut versé à la caisse de chaque régiment. On avait pris plusieurs dépôts de numéraire, les uns appartenant aux révoltés et provenant des dons volontaires faits par les particuliers et le clergé à l'insurrection, les autres appartenant au trésor public. Le montant des uns et des autres fut réuni à la caisse générale de l'armée pour payer la solde arriérée[5]. Peu à peu les habitants rassurés rentrèrent, et formèrent même le voeu de garder chez eux l'armée française, pour n'être pas exposés à de nouveaux combats livrés dans leurs rues et leurs maisons. Un fait singulier et qui pouvait donner lieu d'apprécier les services qu'il y avait à espérer des Suisses, c'est que deux ou trois cents d'entre eux, qui servaient avec Augustin de Echavarri, passèrent de notre côté après la prise de Cordoue, et qu'en même temps un nombre presque égal de soldats des deux régiments que nous avions avec nous (Preux et Reding) nous quittèrent pour se rendre à l'ennemi. Il était évident que ces soldats étrangers, combattus entre le goût de servir la France et leur ancien attachement pour l'Espagne, flotteraient entre les deux partis, pour se ranger en définitive du côté de la victoire. Il ne fallait donc guère y compter en cas de revers, malgré la fidélité connue et justement estimée des soldats de leur nation.

[Note 5: Le seul détournement, si c'en fut un, consista à accorder aux généraux et officiers supérieurs une gratification, mentionnée d'ailleurs dans les comptes de l'armée, et dont ils avaient indispensablement besoin. Elle varia entre trois et quatre mille francs par tête. Ce fait résulte d'une procédure fort rigoureuse et fort détaillée.]

[En marge: Effet produit dans toute l'Espagne par le sac de Cordoue, et redoublement de haine contre les Français.]

Le coup de foudre qui avait frappé Cordoue avait à la fois terrifié et exaspéré les Espagnols. Mais la haine dépassant de beaucoup la terreur, ils avaient bientôt dans toute l'Andalousie formé le projet de se réunir en masse pour accabler le général Dupont, et venger sur lui le sac de Cordoue, qu'ils dépeignaient partout des plus sombres couleurs. On racontait jusque dans les moindres villages le massacre des femmes, des enfants, des vieillards, le viol des vierges, la profanation des lieux saints; assertions horriblement mensongères, car, si la confusion avait été un moment assez grande, le pillage avait été peu considérable, et le massacre nul, excepté à l'égard de quelques insurgés pris les armes à la main. Ce ne fut qu'un cri néanmoins dans toute l'Andalousie contre les Français, déjà bien assez détestés sans qu'il fût besoin, par de faux récits, d'augmenter la haine qu'ils inspiraient. On jura de les massacrer jusqu'au dernier, et, autant qu'on le put, on tint parole.

[En marge: Massacre des Français sur toutes les routes de l'armée.]

À peine nos troupes avaient-elles franchi la Sierra-Morena, sans laisser presque aucun poste sur leurs derrières, à cause de leur petit nombre, que des nuées d'insurgés, chassés de Cordoue, s'étaient répandus sur leur ligne de communication, occupant les défilés, envahissant les villages qui bordent la grande route, et massacrant sans pitié tout ce qu'ils trouvaient de Français voyageurs, malades ou blessés. Le général René fut ainsi assassiné avec des circonstances atroces. À Andujar les révoltés de Jaen, profitant de notre départ, envahirent la ville, et massacrèrent tout un hôpital de malades. La femme du général Chabert, sans l'intervention d'un prêtre, eût été assassinée. Au bourg de Montoro, situé entre Andujar et Cordoue, eut lieu un événement digne des cannibales. On avait laissé un détachement de deux cents hommes pour garder une boulangerie qui était destinée à fabriquer le pain de l'armée, en attendant qu'elle fût entrée dans Cordoue. La veille même du jour où elle allait y entrer, et par conséquent avant les prétendus ravages qu'elle y avait commis, les habitants des environs, les uns venus de la Sierra-Morena, les autres sortis des bourgs voisins, se jetèrent à l'improviste, et en nombre considérable, sur le poste français, et l'égorgèrent tout entier avec un raffinement de férocité inouï. Ils crucifièrent à des arbres quelques-uns de nos malheureux soldats. Ils pendirent les autres en allumant des feux sous leurs pieds. Ils en enterrèrent plusieurs à moitié vivants, ou les scièrent entre des planches. La plus brutale, la plus infâme barbarie n'épargna aucune souffrance à ces infortunées victimes de la guerre. Cinq ou six soldats, échappés par miracle au massacre, vinrent apporter à l'armée cette nouvelle, qui la fit frémir, et ne la disposa point à la clémence. La guerre prenait ainsi un caractère atroce, sans changer toutefois le coeur de nos soldats, qui, la chaleur du combat passée, redevenaient doux et humains comme ils avaient coutume d'être, comme ils ont été dans toute l'Europe, qu'ils ont parcourue en vainqueurs, jamais en barbares.

[En marge: Le général Dupont s'établit à Cordoue pour y attendre des renforts.]

Le général Dupont, établi à Cordoue, profitant des ressources de cette grande ville pour refaire son armée, pour réparer son matériel, mais n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'était guère en mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions Vedel et Frère, restées, l'une à Tolède, l'autre à l'Escurial. Il les avait réclamées avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de dix à onze mille hommes d'infanterie, ce qui eût porté son corps à vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur, éteindre le foyer brûlant de Séville, ramener au roi Joseph le général Castaños et les troupes régulières, pacifier le midi de l'Espagne, sauver l'escadre française de l'amiral Rosily, et déjouer ainsi tous les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience les renforts demandés, ne doutant guère de leur arrivée prochaine, après les dépêches qu'il avait écrites à Madrid. Restait à savoir néanmoins si ces dépêches parviendraient, tous les anciens bandits de la Sierra-Morena en étant devenus les gardiens, et égorgeant les courriers sans en laisser passer un seul.

[En marge: L'insurrection profite du temps qui s'écoule pour s'organiser.]

Mais tandis que le général Dupont, entré le 7 juin à Cordoue, attendait des renforts, le soulèvement de l'Andalousie prenait plus de consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12 à 15 mille hommes, se concentraient autour de Séville. Les nouvelles levées, quoique moins nombreuses qu'on ne l'avait espéré, s'organisaient cependant, et commençaient à se discipliner. Les unes étaient introduites dans les rangs de l'armée pour en grossir l'effectif, les autres étaient formées en bataillons de volontaires. On les armait, on les instruisait. Le temps était ainsi tout au profit de l'insurrection qui préparait ses moyens, et au désavantage de l'armée française, dont la situation empirait à chaque instant; car, indépendamment de la non-arrivée des renforts, la chaleur, sans cesse croissante, augmentait la quantité des malades, et affectait notablement le moral des soldats. En même temps notre flotte courait de grands dangers à Cadix.

[En marge: Événements à Cadix pendant que la général Dupont est retenu à Cordoue.]

[En marge: La populace de Cadix demande la destruction de la flotte française.]