Part 44
Il commença, grâce à son commandement supérieur, par faire concourir le 5e corps à la prise de la place, et à la répression des troubles extérieurs qui contribuaient à affamer notre camp. Il ordonna au général Gazan, posté avec sa division devant le faubourg de la rive gauche, d'entreprendre l'attaque en règle de ce faubourg. Cet asile une fois enlevé aux habitants, ils devaient être refoulés dans l'intérieur de la ville, et y augmenter l'encombrement, tandis que nous aurions le moyen de la foudroyer de la rive gauche de l'Èbre. Il lui donna un excellent officier du génie, le colonel Dode, pour diriger cette opération.
Le maréchal Lannes prescrivit ensuite au maréchal Mortier de quitter sa position de Calatayud où il ne rendait pas de services, aucune force ennemie ne pouvant venir du côté de Valence, et de passer sur la rive gauche de l'Èbre, pour y dissiper les rassemblements qui nous inquiétaient.
[En marge: Opérations du maréchal Mortier contre les insurgés extérieurs.]
Le maréchal Mortier, exécutant les ordres qu'il avait reçus, franchit l'Èbre le 23, et laissant le 40e de ligne pour appuyer la division Morlot, qui était la plus faible du corps de siège, s'avança avec les 34e, 64e, 88e de ligne, le 10e de hussards, le 21e de chasseurs, et dix bouches à feu, sur la route de la Perdiguera. Il trouva en position à Liciñena, sur le penchant des montagnes, la plus grande partie d'un corps de quinze mille hommes, qui arrivait du nord de l'Aragon au secours de la capitale assiégée. Ce rassemblement se composait de troupes de ligne et de paysans. On y comptait des détachements des régiments de Savoie, de Prado et d'Avila, des bataillons de Jaca, des chasseurs de Palafox, et d'autres troupes d'ancienne et nouvelle formation. Le maréchal Mortier fit aborder les Espagnols par le 64e de ligne, qui marcha sur eux de front, avec l'aplomb et la résolution de nos vieilles bandes, tandis que les 34e et 88e de ligne, les tournant par les hauteurs, les rabattaient dans la plaine. Les Espagnols ne tinrent pas devant cette double attaque, et s'enfuyant à toutes jambes dans la plaine, ils vinrent passer à portée du 10e de chasseurs, qui fondit au galop sur cette masse de fuyards, et les sabra impitoyablement. Quinze cents restèrent sur la place. Nous prîmes six pièces de canon et deux drapeaux. Dans le même moment, l'adjudant commandant Gasquet s'étant porté, avec trois bataillons de la division Gazan, sur la route de Zuera, parallèlement au maréchal Mortier, culbutait environ trois mille Espagnols du même corps, et leur prenait des hommes et du canon. Le maréchal Mortier, après avoir repoussé pour tout le reste du siége les levées du nord de l'Aragon, descendit l'Èbre jusqu'à Pina, avec ordre de balayer les insurgés, de ménager les villages soumis, de brûler les villages insoumis, et d'acheminer du bétail sous l'escorte de la cavalerie vers le camp de l'armée assiégeante.
Tandis que le maréchal Mortier nettoyait la rive gauche, le général Junot avait envoyé le général Wathier, commandant la cavalerie du 3e corps, avec 1,200 hommes d'infanterie d'élite et 600 cavaliers, pour disperser un rassemblement formé des insurgés de quatre-vingts communes, lesquelles relevaient de la juridiction d'Alcañiz. Ils étaient retranchés dans la ville d'Alcañiz, qu'ils avaient barricadée et crénelée. Le général Wathier les chargeant dans cette position, comme il aurait pu le faire en plaine, à la tête de ses cavaliers, les aborda si brusquement qu'il entra pêle-mêle avec eux dans la ville d'Alcañiz, força toutes les barricades, et passa au fil de l'épée plus de six cents de ces malheureux. Les autres furent poursuivis par nos cavaliers, et se sauvèrent chez eux. La ville fut pillée, et tout le bétail ramassé dans les campagnes environnantes dirigé sur Saragosse.
Grâce à ces diverses expéditions, l'armée assiégeante n'eut plus rien à craindre pour ses derrières. Cependant elle ne reçut de moutons que ceux qui étaient bien escortés, et la viande resta fort rare dans notre camp.
[En marge: Continuation des travaux autour de la place.]
Pendant que le maréchal Lannes faisait exécuter ces opérations aux environs de Saragosse, les travaux du génie, poussés avec une extrême activité par le général Lacoste, par ses lieutenants Rogniat et Haxo, permettaient enfin de donner l'assaut général, après lequel on devait se trouver dans la ville, et en mesure de commencer la terrible guerre des maisons.
[En marge: Passage de la Huerba au moyen de ponts de chevalets couverts d'épaulements.]
À l'attaque de droite on avait jeté deux ponts de chevalets, couverts d'épaulements, sur la Huerba, en avant du couvent de Saint-Joseph, conquis par l'assaut du 11 janvier. La Huerba franchie sur ce point, on avait cheminé vers une huilerie, dont le bâtiment isolé était contigu au mur de la ville. Un peu à gauche, on avait conduit un boyau de tranchée vers un autre point de ce même mur. Deux assauts devaient être livrés en ces deux endroits, dès que le canon y aurait fait des brèches praticables.
À l'attaque du centre, on avait renoncé à se servir de la tête de pont de la Huerba, enlevée aux assiégés, à cause des feux qui la flanquaient. On avait passé la Huerba dans un coude au-dessous, vis-à-vis le couvent de Santa-Engracia, au saillant même de l'angle que la ville formait de ce côté. Une batterie de brèche, dirigée sur le couvent, devait rendre ses murailles accessibles à une colonne d'assaut. Maîtres de ces diverses brèches, deux à droite, une au centre, nous devions avoir trois issues pour pénétrer dans la ville, toutes trois aboutissant à de grandes rues qui donnaient perpendiculairement sur le _Cosso_.
Le 26 janvier, cinquante bouches à feu de gros calibre tonnèrent à la fois contre Saragosse, les unes pour ouvrir les brèches de droite et du centre, les autres pour accabler la ville de bombes, d'obus et de boulets. La ville supporta bravement cette pluie de feu: car les Espagnols enduraient tout derrière leurs murailles, pourvu qu'ils ne vissent pas l'ennemi en face; et quant à la population inoffensive, ils ne s'en inquiétaient pas plus que du vil bétail qu'ils abattaient chaque jour pour vivre. Le feu ayant duré toute la journée du 26 et la moitié de celle du 27, les trois brèches parurent praticables, et on résolut de livrer immédiatement l'assaut général.
[En marge: Assaut général donné le 26 janvier.]
Tout le 3e corps était sous les armes, Junot et Lannes en tête. (Voir la carte nº 45.) À droite, la division Grandjean, principalement composée des 14e et 44e de ligne, se trouvait dans les ouvrages, attendant le signal. Au centre, la division Musnier, forte surtout en Polonais, attendait le même signal avec impatience. Elle était appuyée par la division Morlot, qui s'était massée sur sa droite pour seconder l'assaut du centre. Le 40e de ligne et le 13e de cuirassiers occupaient à gauche la place qu'avait abandonnée la division Morlot, et avaient pour mission de contenir les sorties qui pourraient venir par le château de l'Inquisition, sur lequel on n'avait dirigé jusqu'ici qu'une fausse attaque.
[En marge: Enlèvement de la première brèche à l'attaque de droite.]
À midi, Lannes donne le signal vivement désiré, et aussitôt les colonnes d'assaut sortent des ouvrages. Un détachement de voltigeurs des 14e et 44e ayant en tête un détachement de sapeurs, et commandé par le chef de bataillon Stahl, débouche de l'huilerie isolée dont il a été parlé tout à l'heure, et s'élance sur la brèche qui était le plus à droite. L'ennemi, prévoyant qu'on partirait de ce bâtiment pour monter à l'assaut, avait pratiqué une mine sous l'espace que nos soldats avaient à parcourir. Deux fourneaux éclatent tout à coup avec un fracas horrible, mais heureusement sur les derrières de notre première colonne d'assaut, et sans enlever un seul homme. La colonne se précipite sur la brèche et s'en empare. Mais lorsqu'elle veut pousser au delà, elle est arrêtée par un feu de mousqueterie et de mitraille qui part des maisons situées en arrière, ainsi que de plusieurs batteries dressées à la tête des rues. Ce feu est tel qu'il est impossible d'y tenir, et qu'on est obligé, après avoir eu beaucoup d'hommes hors de combat, notamment le brave Stahl, grièvement blessé, de se borner à se loger sur la brèche, et à y établir une communication avec l'huilerie qui a servi de point de départ. Les terres remuées par la mine de l'ennemi contribuent à faciliter ce travail.
[En marge: Enlèvement de la seconde brèche à l'attaque de droite.]
À la seconde brèche, ouverte tout près de celle-là, mais un peu à gauche, trente-six grenadiers du 44e, conduits par un vaillant officier nommé Guettemann, s'élancent de leur côté à l'assaut. Ils pénètrent malgré une pluie de balles, franchissent la brèche, et se logent dans les maisons voisines du mur. Une colonne les suit, et on essaie de déboucher de ces maisons dans les rues voisines. Mais à peine se montre-t-on à une porte ou à une fenêtre, qu'un effroyable feu de mousqueterie, partant de mille ouvertures, abat ceux qui ont la témérité de se faire voir. Toutefois, on s'empare des maisons contiguës en passant de l'une à l'autre par des percements intérieurs, et on gagne ainsi en appuyant à gauche jusqu'à l'une des principales rues de la ville, la rue Quemada, qui va droit de l'enceinte au _Cosso_. Mais la mitraille des barricades ne permet pas de s'y avancer. À cette seconde brèche, quoique plus heureux qu'à la première, il faut s'en tenir à une douzaine de maisons conquises.
[En marge: Enlèvement de tous les ouvrages de l'ennemi à l'attaque du centre.]
Au centre, l'action n'est pas moins vive. Des voltigeurs de la Vistule, dirigés par un détachement de soldats et d'officiers du génie, s'élancent, eux aussi, sur la brèche pratiquée dans le couvent de Santa-Engracia. Ils ont à parcourir à découvert, de la Huerba au mur du couvent, un espace de 120 toises, qu'ils franchissent au pas de course sous le feu le plus violent. Ils arrivent sans trop de pertes sur la brèche, et l'escaladent sans autre difficulté que la mousqueterie; car le rare courage des Espagnols derrière leurs murailles n'allait pas jusqu'à nous attendre avec leurs baïonnettes sur le sommet de chaque brèche. Les braves Polonais, mêlés à nos sapeurs, entrent dans le couvent, chassent ceux qui l'occupaient, débouchent sur la place de Santa-Engracia, pénètrent même dans les maisons qui l'entourent, et vont jusqu'à un petit couvent voisin, qu'ils emportent également. Maîtres de la place Santa-Engracia, ils le sont aussi de la grande rue de ce nom, tombant perpendiculairement comme celle de Quemada sur le _Cosso_. Mais de nombreuses barricades hérissées d'artillerie, et vomissant la mitraille, ne permettent pas de pousser au delà, à moins de pertes énormes. Il faudrait la sape et la mine pour aller plus loin.
Du couvent de Santa-Engracia, on court par un terrain découvert jusqu'au saillant de l'angle que l'enceinte de la ville forme vers le milieu de son étendue. Nos soldats traversent rapidement cet espace qui est miné, et, par un inconcevable bonheur, plusieurs fourneaux de mine, éclatant à la fois, ouvrent de vastes entonnoirs sans qu'un seul de nos hommes soit atteint. À partir de cet angle, et en tirant à gauche, règne une ligne de murailles en pierres sèches, avec fossé et terrassement, laquelle aboutit au couvent des Capucins, et plus loin au château de l'Inquisition. Quoiqu'il n'entre pas dans le plan d'attaque d'enlever cette ligne d'ouvrages, qui n'a pas été battue en brèche, un accident imprévu excitant l'ardeur des divisions Morlot et Musnier, on s'y précipite avec une témérité inouïe. En effet, une batterie placée au couvent des Capucins incommodant de son feu la division Morlot, quelques carabiniers du 5e léger se jettent au pas de course sur cette batterie pour s'en débarrasser. Le régiment les suit et prend la batterie. À ce spectacle, le 115e de ligne, l'un des régiments de nouvelle formation, ne peut tenir dans les tranchées. Il s'élance sur le long mur d'enceinte qui s'étend de Santa-Engracia au couvent des Capucins, descend dans le fossé, escalade l'escarpe par les embrasures, s'empare de l'enceinte, de toute l'artillerie, et ose s'engager dans l'intérieur de la ville. Alors une populace furieuse, du haut des maisons environnantes, fusille nos soldats presque à coup sûr. Les Espagnols, plus hardis sur ce point que sur les autres, s'avancent même hors de leurs retranchements pour reprendre le couvent des Capucins. Des moines les dirigent, des femmes les excitent. Mais on les repousse à la baïonnette, et on reste maître du couvent, en y essuyant toutefois un horrible feu d'artillerie qui perce les murailles en plusieurs endroits. On tâche de se couvrir avec des sacs à terre. Mais, ne pouvant tenir à découvert le long de la muraille, on est obligé de la repasser, sans l'abandonner néanmoins et en essayant de s'y loger.
[En marge: Résultats de l'assaut général du 26 janvier.]
Dans cette sanglante journée, on s'était donc emparé de tout le pourtour de l'enceinte. Si c'eût été un siége ordinaire, consistant à enlever la partie fortifiée de la place, Saragosse eût été à nous. Mais il fallait emporter chaque île de maisons, l'une après l'autre, contre une populace frénétique, et les grandes horreurs de la lutte ne faisaient que commencer. Les Espagnols avaient perdu cinq à six cents hommes passés au fil de l'épée, et deux cents prisonniers, avec toute la ligne de leurs murailles extérieures. Les Français avaient eu 186 tués et 593 blessés[33], c'est-à-dire près de 800 hommes hors de combat, perte considérable, due à l'ardeur excessive de nos troupes et à leur héroïque témérité.
[Note 33: Nous donnons ici des nombres précis, parce qu'ils sont fournis cette fois avec détail dans les rapports existant au dépôt de la guerre.]
Le maréchal Lannes lui-même, saisi de cet affreux spectacle, ordonna aux officiers du génie de ne plus souffrir que les soldats s'avançassent à découvert, aimant mieux perdre du temps que des hommes. Il prescrivit de cheminer avec la sape et la mine, et de faire sauter en l'air les édifices, mais avant tout de ménager le sang de son armée. Ce grand homme de guerre, aussi humain que brave, avait ressenti de ce qu'il avait vu une impression profonde[34].
[Note 34: Ses dépêches à l'Empereur font foi du sentiment qu'il avait éprouvé. On y lit les passages suivants: «Jamais, Sire, je n'ai vu autant d'acharnement comme en mettent nos ennemis à la défense de cette place. J'ai vu des femmes venir se faire tuer devant la brèche. Il faut faire le siége de chaque maison. Si on ne prenait pas de grandes précautions, nous y perdrions beaucoup de monde, l'ennemi ayant dans la ville 30 à 40 mille hommes, non compris les habitants. Nous occupons depuis Santa-Engracia jusqu'aux Capucins, où nous avons pris quinze bouches à feu.
«Malgré tous les ordres que j'avais donnés pour empêcher que le soldat ne se lançât trop, on n'a pas pu être maître de son ardeur. C'est ce qui nous a donné 200 blessés de plus que nous ne devions avoir. (Au quartier-général devant Saragosse, le 28 janvier 1809.)»
..... «Le siége de Saragosse ne ressemble en rien à la guerre que nous avons faite jusqu'à présent. C'est un métier où il faut une grande prudence et une grande vigueur. Nous sommes obligés de prendre avec la mine ou d'assaut toutes les maisons. Ces malheureux s'y défendent avec un acharnement dont on ne peut se faire une idée. _Enfin, Sire, c'est une guerre qui fait horreur._ Le feu est dans ce moment sur trois ou quatre points de la ville, elle est écrasée de bombes: mais tout cela n'intimide pas nos ennemis. On travaille à force à s'approcher du faubourg. C'est un point très-important. J'espère que, quand nous nous en serons rendus maîtres, la ville ne tiendra pas long-temps.
..... «Un rassemblement de quelques mille paysans est venu attaquer hier les 400 hommes laissés à El Amurria. J'ai donné ordre au général Dumoustier de partir hier, dans la nuit, avec une colonne de 1,000 hommes, 200 chevaux et deux pièces de 4. Je suis sûr qu'il aura tué ou dispersé toute cette canaille. Autant ils sont bons derrière leurs murailles, autant ils sont misérables en plaine.»]
L'occupation de trois points sur l'enceinte dispensait de pousser une nouvelle attaque à l'extrême gauche vers le château de l'Inquisition, car il s'agissait maintenant de forcer les Espagnols dans leurs maisons, et peu importait dès lors une enceinte dans laquelle ne consistait plus la force de leur défense. On laissa la division Morlot en observation sur la gauche, et avec les divisions Musnier et Grandjean, fortes à elles deux de 9 mille hommes, on se mit à procéder par la sape et la mine à la conquête de chaque maison, tandis que devant le faubourg de la rive gauche le général Gazan pousserait ses travaux de manière à enlever ce dernier asile à la population. On lui envoya même une partie de l'artillerie de siége qui ne trouvait plus d'emploi à la rive droite, depuis qu'on avait ouvert l'enceinte en y faisant brèche, et qu'on devait surtout se battre de rue à rue.
[En marge: Commencement de la guerre de maison à maison dans l'intérieur de la ville.]
Les deux divisions Musnier et Grandjean se partageaient en deux portions de 4,500 hommes chacune, et se relevaient dans cette affreuse lutte, où il fallait alternativement travailler à la sape, ou combattre corps à corps dans d'étroits espaces. Jamais, même à l'époque où la guerre se passait presque toute en siéges, on n'avait rien vu de pareil. Les Espagnols avaient barricadé les portes et les fenêtres de leurs maisons, pratiqué des coupures au dedans, de façon à communiquer intérieurement, puis crénelé les murailles afin de pouvoir faire feu dans les rues, lesquelles en outre étaient traversées de distance en distance par des barricades armées d'artillerie. Aussi, dès que nos soldats y voulaient paraître, ils étaient à l'instant assaillis par une grêle de balles partant des étages supérieurs et des soupiraux des caves, ainsi que par la mitraille partant des barricades. Quelquefois, pour forcer les Espagnols à dépenser leurs feux, ils s'amusaient à présenter d'une fenêtre un shako au bout d'une baïonnette, et il était à l'instant percé de balles[35]. Il n'y avait donc d'autre ressource que de cheminer comme eux de maisons en maisons, de s'avancer à couvert contre un ennemi à couvert lui-même, et de procéder lentement pour ne pas perdre toute l'armée dans cet horrible genre de combats. Il en devait résulter une lutte longue et acharnée.
[Note 35: C'est un fait que j'ai recueilli de la bouche même de l'illustre et à jamais regrettable maréchal Bugeaud. Il était capitaine de grenadiers au siége de Saragosse, et il m'en racontait encore les détails quelques jours avant sa mort.]
[En marge: Énergiques efforts des Espagnols pour reprendre les positions perdues.]
Les Espagnols, que la prise de leur enceinte avait exaspérés au plus haut point par l'aggravation du péril, en étaient venus à un véritable état de frénésie. Ils ne voulaient plus s'en tenir à la défensive, et aspiraient à reprendre ce qu'on leur avait pris. Au centre, ils prétendaient reconquérir le couvent des Capucins pour déborder la position de Santa-Engracia. À droite, ils étaient restés maîtres des couvents de Sainte-Monique et des Augustins, contigus aux deux brèches que nous avions occupées, et de là ils faisaient d'incroyables efforts pour nous débusquer. Les moines, plus actifs que jamais, aidés par quelques-unes de ces femmes ardentes que leur nature irritable, quand elles se livrent à la violence, rend plus féroces que les hommes même, menaient au feu des bandes composées de ce qu'il y avait de plus fanatique, et de la portion la plus résolue de la troupe de ligne. Ainsi à l'attaque du centre, après avoir essayé avec leur artillerie de faire brèche au couvent des Capucins, qui nous était resté, ils osèrent encore une fois venir à l'assaut à découvert. Nos soldats les repoussèrent de nouveau à la baïonnette, et cette fois leur ôtèrent tellement l'espoir de réussir qu'ils les dégoûtèrent tout à fait de semblables tentatives.
[En marge: Travaux d'attaque le long de la rue de Santa-Engracia.]
La conquête commencée vers Santa-Engracia fut poursuivie. De ce couvent partait une rue assez large, appelée du nom même de Santa-Engracia, et aboutissant directement au _Cosso_. D'énormes édifices la bordaient des deux côtés: à droite (droite des Français), le couvent des Filles-de-Jérusalem et l'hôpital des Fous; à gauche, le couvent de Saint-François. Ces édifices pris, on débouchait sur le _Cosso_ (boulevard intérieur, comme nous l'avons dit) et on possédait la principale et la plus large voie intérieure.
[En marge: Procédés employés dans la guerre des maisons.]
On se mit donc à cheminer de maisons en maisons, des deux côtés de cette rue de Santa-Engracia, pour arriver successivement à la conquête des gros édifices, qu'il importait d'occuper. Quand on entrait dans une maison, soit par l'ouverture que les Espagnols y avaient pratiquée, soit par celle que nous y pratiquions nous-mêmes, on courait sur les défenseurs à la baïonnette, on les passait par les armes si on pouvait les atteindre, ou bien on se bornait à les expulser. Mais souvent on laissait derrière soi, au fond des caves ou au haut des greniers, des obstinés restés dans les maisons dont un ou deux étages étaient déjà conquis. On se mêlait ainsi les uns les autres, et on avait sous ses pieds ou sur sa tête, tirant à travers les planchers, des combattants qui, habitués à ce genre de guerre, familiarisés avec la nature de périls qu'il présentait, y déployaient une intelligence et un courage qu'on ne leur avait jamais vus en plaine. Nos soldats, braves en toute espèce de combat, mais voulant abréger la lutte, employaient alors divers moyens. Ils roulaient des bombes dans les maisons dont ils avaient conquis le milieu; quelquefois ils y plaçaient des sacs à poudre, et faisaient sauter les toits avec les défenseurs qui les occupaient. Ou bien ils employaient la mine, et ils renversaient alors le bâtiment tout entier. Mais quand ils avaient ainsi trop détruit, il leur fallait marcher à découvert sous les coups de fusil. Une expérience de quelques jours leur apprit bientôt à ne pas charger la mine avec excès, et à ne produire que le ravage nécessaire pour s'ouvrir une brèche.
On chemina de la sorte dans cette rue, Santa-Engracia, jusqu'au couvent des Filles-de-Jérusalem, dans lequel on chercha à s'introduire par la mine. Nos mineurs ne tardèrent pas à s'apercevoir de la présence du mineur ennemi, qui s'avançait vers eux afin de les prévenir. On le devança en chargeant nos fourneaux avant lui, et on ensevelit les Espagnols dans leur mine. Une brèche ayant été pratiquée au couvent des Filles-de-Jérusalem, on y entra à la baïonnette, en tuant beaucoup d'hommes, et en recueillant un certain nombre de prisonniers. De ce couvent on pénétra dans l'hôpital des Fous, toujours à droite de la rue Santa-Engracia. Mais il fallait se frayer aussi un passage couvert à gauche de cette rue, pour arriver au gigantesque couvent de Saint-François, après la prise duquel on devait se trouver au bord du _Cosso_. On commença donc à miner dans cette direction.
[En marge: Fév. 1809.]
[En marge: Progrès à l'attaque de droite pour s'avancer vers le Cosso.]
[En marge: Les Espagnols pour arrêter nos progrès nous opposent l'incendie.]