Part 42
Toujours plus sollicité par l'urgence des événements d'Autriche et de Turquie, qui lui révélaient une nouvelle guerre générale, il se décida même à partir de Valladolid, pour se rendre à Paris, laissant les affaires d'Espagne dans un état qui lui permettait d'espérer bientôt l'entière soumission de la Péninsule. Les Anglais, en effet, étaient rejetés dans l'Océan; les Français occupaient tout le nord de l'Espagne jusqu'à Madrid; le siége de Saragosse se poursuivait activement, le général Saint-Cyr était victorieux en Catalogne. Napoléon avait le projet d'envoyer le maréchal Soult en Portugal avec le 2e corps, dans lequel venait d'être fondu le corps du général Junot, en laissant le maréchal Ney dans les montagnes de la Galice et des Asturies, pour réduire définitivement à l'obéissance ces contrées si difficiles et si obstinées; d'établir le maréchal Bessières avec beaucoup de cavalerie dans les plaines des deux Castilles, et, tandis que le maréchal Soult marcherait sur Lisbonne, d'acheminer le maréchal Victor avec trois divisions et douze régiments de cavalerie sur Séville par l'Estrémadure. Le maréchal Soult, une fois maître de Lisbonne, pouvait par Elvas expédier l'une de ses divisions au maréchal Victor, pour l'aider à soumettre l'Andalousie. Saragosse conquise, les troupes de l'ancien corps de Moncey, qui exécutaient ce siége, pourraient prendre la route de Valence, et terminer de leur côté la conquête du midi de l'Espagne. Pendant ces mouvements savamment combinés, Joseph, placé à Madrid avec la division de Dessoles (troisième de Ney, rentrée à Madrid), avec le corps du maréchal Lefebvre, comprenant une division allemande, une division polonaise, et la division française Sébastiani, aurait une réserve considérable, pour se faire respecter de la capitale, et pour se porter partout où besoin serait. D'après ces vues, et en deux mois d'opérations, si l'intervention de l'Europe ne modifiait pas cette situation, la Péninsule tout entière, Espagne et Portugal compris, devait être soumise sans y employer un soldat de plus.
[En marge: Repos d'un mois accordé à l'armée avant d'envahir le midi de la Péninsule.]
Mais pour le moment Napoléon voulait que son armée se reposât tout un mois, du milieu de janvier au milieu de février. C'était la durée qu'il supposait encore au siége de Saragosse. Pendant ce mois le maréchal Soult rallierait ses troupes, y réunirait les portions du corps de Junot qui ne l'avaient pas encore rejoint, et préparerait son artillerie; les divisions Dessoles et Lapisse ramenées vers Madrid auraient le temps d'y arriver et de s'y reposer; la cavalerie refaite se trouverait en état de marcher, et on serait ainsi complétement en mesure d'agir vers le midi de la Péninsule. La seule opération que Napoléon eût prescrite immédiatement consistait à pousser le maréchal Victor avec les divisions Ruffin et Villatte sur Cuenca, pour y culbuter les débris de l'armée de Castaños, qui semblaient méditer quelque tentative. Les ordres de Napoléon furent donnés conformément à ces vues. Il achemina vers le maréchal Soult les restes du corps de Junot; il fit préparer un petit parc d'artillerie de siége pour le maréchal Victor, afin de pouvoir forcer les portes de Séville, si cette capitale résistait; il ordonna des dépôts de chevaux pour remonter l'artillerie, et fit partir de Bayonne, en bataillons de marche, les conscrits destinés à recruter les corps, pendant le mois de repos qui leur était accordé. Trouvant que le général Junot, qui avait remplacé le maréchal Moncey dans le commandement du 3e corps, et le maréchal Mortier à la tête du 5e, ne concouraient pas assez activement au siége de Saragosse, il envoya le maréchal Lannes, remis de sa chute, prendre la direction supérieure de ces deux corps, afin qu'il y eût à la fois plus de vigueur et plus d'ensemble dans la conduite de ce siége, qui devenait une opération de guerre aussi singulière que terrible.
[En marge: Dispositions pour l'entrée de Joseph dans Madrid.]
[En marge: Mesures sévères de Napoléon pour contenir la populace des villes espagnoles.]
Enfin Napoléon s'occupa de préparer l'entrée de Joseph dans Madrid. Ce prince était resté jusqu'ici au Pardo, très-impatient de rentrer dans sa capitale, ne l'osant pas toutefois sans l'autorisation de son frère, quoique instamment appelé à y venir par la population tout entière, qui trouvait dans son retour le gage assuré d'un régime plus doux, et la certitude que le pouvoir civil remplacerait bientôt le pouvoir militaire. Napoléon, en effet, dans ses profonds calculs, avait voulu faire désirer son frère, et avait exigé qu'on lui produisît, sur le registre des paroisses de Madrid, la preuve du serment de fidélité prêté par tous les chefs de famille, disant, pour motiver cette exigence, qu'il ne prétendait pas imposer son frère à l'Espagne, que les Espagnols étaient bien libres de ne pas l'accepter pour roi, mais qu'alors, n'ayant aucune raison de les ménager, il leur appliquerait les lois de la guerre, et les traiterait en pays conquis. Mus par cette crainte, et délivrés des influences hostiles qui les excitaient contre la nouvelle royauté, les habitants de Madrid avaient afflué dans leurs paroisses pour prêter sur les Évangiles serment de fidélité à Joseph. Cette formalité, remplie en décembre, ne leur avait pas encore procuré en janvier le roi qu'ils désiraient sans l'aimer. Napoléon consentit enfin à ce que Joseph fit son entrée dans la capitale de l'Espagne, et voulut auparavant recevoir à Valladolid même une députation qui lui apportait le registre des serments prêtés dans les paroisses. Il accueillit cette députation avec moins de sévérité qu'il n'avait accueilli celle que Madrid lui avait envoyée à ses portes en décembre, mais il lui déclara encore d'une manière fort nette que, si Joseph était une seconde fois obligé de quitter sa capitale, celle-ci subirait la plus cruelle et la plus terrible exécution militaire. Napoléon avait très-distinctement aperçu, dans le prétendu dévouement du peuple espagnol à la maison de Bourbon, les passions démagogiques qui l'agitaient, et qui pour se produire adoptaient cette forme étrange, car c'était de la démagogie la plus violente sous les apparences du plus pur royalisme. Ce peuple extrême avait en effet recommencé à égorger, pour se venger des revers des armées espagnoles. Depuis l'assassinat du malheureux marquis de Peralès à Madrid, de don Juan San Benito à Talavera, il avait massacré à Ciudad-Real don Juan Duro, chanoine de Tolède et ami du prince de la Paix, à Malagon l'ancien ministre des finances don Soler. Partout où ne se trouvaient pas les armées françaises, les honnêtes gens tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Napoléon, voulant faire un exemple sévère des assassins, avait ordonné à Valladolid l'arrestation d'une douzaine de scélérats, connus pour avoir contribué à tous les massacres, notamment à celui du malheureux gouverneur de Ségovie, don Miguel Cevallos, et les avait fait exécuter, malgré les instances apparentes des principaux habitants de Valladolid[31].--Il faut, avait-il écrit plusieurs fois à son frère, vous faire craindre d'abord, et aimer ensuite. Ici on m'a demandé la grâce des quelques bandits qui ont égorgé et pillé, mais on a été charmé de ne pas l'obtenir, et depuis tout est rentré dans l'ordre. Soyez à la fois juste et fort, et autant l'un que l'autre, si vous voulez gouverner.--Napoléon avait exigé de plus que l'on arrêtât à Madrid une centaine d'égorgeurs, qui assassinaient les Français sous prétexte qu'ils étaient des étrangers, les Espagnols sous prétexte qu'ils étaient des traîtres; et il avait prescrit qu'on en fusillât quelques-uns, voulant, de plus, que ces actes lui fussent imputés à lui seul, pour qu'au-dessus de la douceur connue du nouveau roi, planât sur les scélérats la terreur inspirée par le vainqueur de l'Europe.
[Note 31: _Au roi d'Espagne._
«Valladolid, le 12 janvier 1809, à midi.
«L'opération qu'a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre une vingtaine de mauvais sujets. Demain j'en fais pendre ici sept, connus pour avoir commis tous les excès, et dont la présence affligeait les honnêtes gens qui les ont secrètement dénoncés, et qui reprennent courage depuis qu'ils s'en voient débarrassés. Il faut faire de même à Madrid. Si on ne s'y débarrasse pas d'une centaine de boute-feux et de brigands, on n'a rien fait. Sur ces cent, faites-en fusiller ou pendre douze ou quinze, et envoyez les autres en France aux galères. Je n'ai eu de tranquillité en France qu'en faisant arrêter 200 boute-feux, assassins de septembre et brigands que j'ai envoyés aux colonies. Depuis ce temps l'esprit de la capitale a changé comme par un coup de sifflet.»
_Au roi d'Espagne._
«Valladolid, 16 janvier 1809.
«La cour des alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la prison les trente coquins que le général Belliard avait fait arrêter. Il faut les faire juger de nouveau par une commission militaire, et faire fusiller les coupables. Donnez ordre sur-le-champ que les membres de l'inquisition et ceux du conseil de Castille, qui sont détenus au Retiro, soient transférés à Burgos, ainsi que les cent coquins que Belliard a fait arrêter.
«Les cinq sixièmes de Madrid sont bons; mais les honnêtes gens ont besoin d'être encouragés, et ils ne peuvent l'être qu'en maintenant la canaille. Ici ils ont fait l'impossible pour obtenir la grâce des bandits qu'on a condamnés; j'ai refusé; j'ai fait pendre, et j'ai su depuis que, dans le fond du coeur, on a été bien aise de n'avoir pas été écouté. Je crois nécessaire que, surtout dans les premiers moments, votre gouvernement montre un peu de vigueur contre la canaille. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de toute la nation.»]
[En marge: Napoléon quitte Valladolid le 17 janvier.]
[En marge: Ses paroles à Joseph sur l'année 1809.]
Ces ordres expédiés, Napoléon quitta Valladolid, résolu de franchir la route de Valladolid à Bayonne à franc étrier, afin de gagner du temps, tant il était pressé d'arriver à Paris. Son frère l'ayant félicité à l'occasion des fêtes du premier de l'an, dans les termes suivants: «Je prie Votre Majesté d'agréer mes voeux pour que dans le cours de cette année l'Europe pacifiée par vos soins rende justice à vos intentions[32]...,» il lui répondit: «Je vous remercie de ce que vous me dites relativement à la bonne année. Je n'espère pas que l'Europe puisse être encore pacifiée cette année. Je l'espère si peu que je viens de rendre un décret pour lever cent mille hommes. La haine de l'Angleterre, les événements de Constantinople, tout fait présager que l'heure du repos et de la tranquillité n'est pas encore sonnée!» Les terribles journées d'Essling et de Wagram étaient comme annoncées dans ces rudes et mélancoliques paroles. Napoléon partit de Valladolid le 17 janvier au matin avec quelques aides de camp, escorté par des piquets de la garde impériale, qui avaient été échelonnés de Valladolid à Bayonne. Il fit à cheval ce trajet tout entier. Il répandit partout qu'il reviendrait dans une vingtaine de jours, et il le dit même à Joseph, lui promettant d'être de retour avant un mois s'il n'avait pas la guerre avec l'Autriche.
[Note 32: Lettres de Joseph et de Napoléon déposées aux Archives de l'ancienne Secrétairerie d'État.]
[En marge: Joseph, autorisé par Napoléon à rentrer dans Madrid, attend le résultat des opérations du maréchal Victor contre le corps de Castaños retiré à Cuenca.]
Joseph, ayant la permission de s'établir à Madrid, fit les apprêts de son entrée solennelle dans cette capitale. Il aimait l'appareil, comme tous les frères de l'Empereur, réduits qu'ils étaient à chercher dans la pompe extérieure ce qu'il trouvait, lui, dans sa gloire. Joseph manquait d'argent, et il avait obtenu de Napoléon deux millions en numéraire à imputer sur le prix des laines confisquées, dont le trésor espagnol devait avoir sa part. Napoléon s'était procuré ces deux millions en faisant frapper au coin du nouveau roi beaucoup d'argenterie saisie chez les principaux grands seigneurs, dont il avait séquestré les biens pour cause de trahison. Joseph, toutefois, désirait reparaître dans sa capitale sous les auspices de quelque succès brillant. L'expulsion des Anglais du sol espagnol à la suite de la bataille de la Corogne, qu'on représentait comme ayant été désastreuse pour eux, était déjà un fait d'armes qui avait beaucoup d'éclat, et qui tendait à ôter toute confiance dans l'appui de la Grande-Bretagne. Mais d'un jour à l'autre on attendait un exploit du maréchal Victor contre les restes de l'armée de Castaños retirés à Cuenca, et Joseph disposa tout pour entrer à Madrid après la connaissance acquise de ce qui aurait eu lieu de ce côté. La prise de Saragosse eût été le plus heureux des événements de cette nature, mais l'étrange obstination de cette ville ne permettait pas de l'espérer encore.
[En marge: Marche du maréchal Victor sur Cuenca.]
Effectivement, le maréchal Victor avait marché avec les divisions Villatte et Ruffin sur le Tage, dès que l'arrivée de la division Dessoles à Madrid avait permis de distraire de cette capitale quelques-uns des corps qui s'y trouvaient. Il s'était dirigé par sa gauche sur Tarancon, afin de marcher à la rencontre des troupes sorties de Cuenca. Voici quel était le motif de cette espèce de mouvement offensif de l'ancienne armée de Castaños, passée après sa disgrâce aux ordres du général la Peña, et récemment à ceux du duc de l'Infantado.
[En marge: Motifs du mouvement offensif des troupes espagnoles réfugiées à Cuenca.]
Lorsque le général Moore, tout effrayé de ce qu'il allait tenter, s'était avancé sur la route de Burgos pour menacer, disait-il, les communications de l'ennemi, mais en réalité pour se rapprocher de la route de la Corogne, il avait craint de voir bientôt toutes les forces de Napoléon se tourner contre lui, et il avait demandé que les armées du midi fissent une démonstration sur Madrid, dans le but d'y attirer l'attention des Français. La junte centrale, incapable de commander, et ne sachant que transmettre les demandes de secours que les corps insurgés s'adressaient les uns aux autres, avait vivement pressé l'armée de Cuenca d'opérer quelque mouvement dans le sens indiqué par le général Moore. Le duc de l'Infantado, toujours malheureux en guerre comme en politique, s'était empressé de porter en avant de Cuenca, sur la route d'Aranjuez, une partie de ses troupes. Réduit primitivement à huit ou neuf mille soldats, fort indociles et fort démoralisés, qu'il avait reçus de la main de la Peña, il était parvenu à rétablir un peu d'ordre parmi eux, et il les avait successivement augmentés, d'abord des traînards qui avaient rejoint, puis de quelques détachements venus de Grenade, de Murcie et de Valence, ce qui avait enfin élevé ses forces à une vingtaine de mille hommes. Excité par les dépêches de la junte centrale, il avait dirigé quatorze à quinze mille hommes environ sur Uclès, route de Tarancon. (Voir la carte nº 43.) Il avait confié ce détachement, formant le gros de son armée, au général Vénégas, qui, dans la retraite de Calatayud, avait montré une certaine énergie. Il s'était proposé de le suivre avec une arrière-garde de 5 à 6 mille hommes.
Le maréchal Victor, pouvant disposer de la division Ruffin depuis le retour à Madrid de la division Dessoles, l'avait immédiatement acheminée sur Aranjuez, pour la joindre à la division Villatte, qui était déjà sur les bords du Tage, avec les dragons de Latour-Maubourg. Le 12 janvier, il porta ses deux divisions d'infanterie et ses dragons sur Tarancon, le tout présentant une force d'une douzaine de mille hommes des meilleures troupes de l'Europe, capables de culbuter trois ou quatre fois plus d'Espagnols qu'il n'allait en rencontrer.
[En marge: Manoeuvre du maréchal Victor pour tourner la position des Espagnols à Uclès.]
Sachant que les Espagnols l'attendaient à Uclès, dans une position assez forte, il eut l'idée de ne leur opposer que les dragons de Latour-Maubourg et la division Villatte, gui suffisaient bien pour les débusquer, et, en faisant par sa gauche avec la division Ruffin un détour à travers les montagnes d'Alcazar, d'aller leur couper la retraite, de manière qu'ils ne pussent pas s'échapper.
[En marge: Bataille d'Uclès.]
[En marge: Brillants résultats de la bataille d'Uclès.]
Le 13 au matin, la division Villatte s'avança hardiment sur Uclès. La position consistait en deux pics assez élevés, entre lesquels était située la petite ville d'Uclès. Les Espagnols avaient leurs ailes appuyées à ces pics, et leur centre à la ville. Le général Villatte les aborda brusquement avec ses vieux régiments, et les chassa de toutes leurs positions. Tandis qu'à gauche le 27e léger culbutait la droite des Espagnols, au centre le 63e de ligne prenait d'assaut la ville d'Uclès, et y passait par les armes près de deux mille ennemis, avec les moines du couvent d'Uclès, qui avaient fait feu sur nos troupes. À droite, les 94e et 95e de ligne, manoeuvrant pour tourner les Espagnols, les obligeaient à se retirer sur Carrascosa, où les attendait la division Ruffin dans les gorges d'Alcazar. Ces malheureux, en effet, fuyant en toute hâte vers Alcazar, y trouvèrent la division Ruffin qui arrivait sur eux par une gorge étroite. Ils prirent sur-le-champ position pour se défendre en gens déterminés. Mais attaqués de front par le 9e léger et le 96e de ligne, tournés par le 24e, ils furent contraints de mettre bas les armes. Une partie d'entre eux, voulant gagner la gorge même d'Alcazar, d'où avait débouché la division Ruffin, allaient se sauver par cette issue, qu'occupait seule actuellement l'artillerie du général Senarmont, restée en arrière à cause des mauvais chemins. Celui-ci pouvait être enlevé par les fuyards; mais, toujours aussi résolu et intelligent qu'à Friedland, il imagina de former son artillerie en carré, et tirant dans tous les sens, il arrêta la colonne fugitive, qui fut ainsi rejetée sur les baïonnettes de la division Ruffin. Treize mille hommes environ déposèrent les armes à la suite de cette opération brillante, et livrèrent trente drapeaux avec une nombreuse artillerie.
Sans perdre un instant, le maréchal Victor courut sur Cuenca pour atteindre le peu qui restait du corps du duc de l'Infantado. Mais celui-ci s'était enfui précipitamment sur la route de Valence, laissant encore dans nos mains des blessés, des malades, du matériel. Nos dragons recueillirent les débris de son corps, et sabrèrent plusieurs centaines d'hommes.
[En marge: Après les batailles de la Corogne et d'Uclès, Joseph se décide enfin à entrer dans Madrid.]
[En marge: Entrée de Joseph dans Madrid le 22 janvier.]
Après ce fait d'armes, on devait pour long-temps être en repos à Madrid, et la victoire d'Uclès prouvait qu'on n'aurait pas beaucoup de peine à envahir le midi de la Péninsule. Toutefois on ne pouvait pas encore y songer. Il fallait auparavant que Joseph s'établît à Madrid, que l'armée française se reposât, et que Saragosse fût pris. Les événements de la Corogne étaient maintenant tout à fait connus. On savait que les Anglais s'étaient retirés en désordre, abandonnant tout leur matériel, et ayant perdu sur les routes ou sur le champ de bataille un quart de leur effectif, leurs principaux officiers et leur général en chef. La prise à Uclès d'une armée espagnole tout entière, vrai pendant de Baylen, si la prise d'une armée espagnole avait pu produire le même effet que celle d'une armée française, était un nouveau trophée très-propre à orner l'entrée du roi Joseph à Madrid. Napoléon avait voulu que cette entrée eût quelque chose de triomphal. Il avait placé auprès de son frère la division Dessoles, la division Sébastiani, pour qu'il eût avec lui les plus belles troupes de l'armée française, et qu'il ne parût au milieu des Espagnols qu'entouré des vieilles légions qui avaient vaincu l'Europe.--_Je leur avais envoyé des agneaux_, avait-il dit en parlant des jeunes soldats de Dupont, _et ils les ont dévorés; je leur enverrai des loups qui les dévoreront à leur tour_.--C'est à la tête de ces redoutables soldats que Joseph entra, le 22 janvier, dans Madrid, au bruit des cloches, aux éclats du canon, et en présence des habitants de la capitale soumis par la victoire, résignés presque à la nouvelle royauté, et, quoique toujours blessés au coeur, préférant pour ainsi dire la domination des Français à celle de la populace sanguinaire, qui peu de temps auparavant assassinait l'infortuné marquis de Peralès. Celle-ci seule était irritée et encore à craindre. Mais on venait d'arrêter une centaine de ses chefs les plus connus par leurs crimes, et au Retiro, vis-à-vis de Madrid, s'élevait un ouvrage formidable, hérissé de canons, et capable en quelques heures de réduire en cendres la capitale des Espagnes. Joseph fut donc accueilli avec beaucoup d'égards, et même avec une certaine satisfaction par la masse des habitants paisibles, mais avec une rage concentrée par la populace, qui se sentait détrônée à l'avénement d'un gouvernement régulier, car c'était son règne plus que celui de Ferdinand VII dont elle déplorait la chute. Joseph se rendit au palais, où vinrent le visiter les autorités civiles et militaires, le clergé, et ceux des grands seigneurs de la cour d'Espagne qui n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter Madrid. Joseph passait tellement pour protecteur des Espagnols auprès du conquérant qui avait étendu sur eux son bras terrible, qu'on ne regardait pas comme un crime de l'aller voir. Mais au fond, tant la gloire soumet les hommes, on était plus près d'aimer, si on avait aimé quelque chose dans la cour de France, l'effrayante grandeur de Napoléon que l'indulgente faiblesse de Joseph; et si celle-ci était le prétexte, celle-là était le motif vrai qui amenait encore beaucoup d'hommages aux pieds du nouveau monarque.
Joseph fut donc suffisamment entouré dans son palais pour s'y croire établi. Le célèbre Thomas de Morla accepta de lui des fonctions. On vint le solliciter d'alléger le poids de certaines condamnations. Il lui arriva plus d'un avis de Séville, portant qu'il n'était pas impossible de traiter avec l'Andalousie; car, indépendamment de ce que la junte centrale était tombée au dernier degré du mépris par sa manière de gouverner, elle avait perdu le président qui seul répandait quelque éclat sur elle, l'illustre Florida Blanca. Pour qui n'avait pas le secret de la destinée, il était permis de se tromper sur le sort de la nouvelle dynastie imposée à l'Espagne, et on pouvait croire qu'elle commençait à s'établir comme celles de Naples, de Hollande et de Cassel.
Au milieu de ces apparences de soumission, un seul événement, toujours annoncé, mais trop lent à s'accomplir, celui de la prise de Saragosse, tenait les esprits en suspens, et laissait encore quelque espoir aux Espagnols entêtés dans leur résistance. Nous avons vu en plaine les Espagnols fuir, sans aucun souci de leur honneur militaire et de leur ancienne gloire: ils effaçaient à Saragosse toutes les humiliations infligées à leurs armes, en opposant à nos soldats la plus glorieuse défense qu'une ville assiégée ait jamais opposée à l'invasion étrangère.
[En marge: Siége de Saragosse.]
[En marge: Première cause des lenteurs de ce siége.]
[En marge: Opérations tendant à resserrer l'ennemi dans la ville.]
[En marge: Inaction du 5e corps pendant les commencements du siége.]