Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 41

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Le général Merle avec sa belle division, le général Colbert avec sa cavalerie légère, abordèrent le premier défilé, l'infanterie en avant, pour vaincre les résistances qu'on pourrait leur opposer. Mais les Anglais étaient au delà, à la seconde position, au bout de la plaine. Nous passâmes sans obstacle, et la cavalerie, prenant la tête de la colonne, s'élança au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude de tirailleurs anglais, et fut obligée d'attendre l'infanterie qui, arrivant bientôt, se dispersa de son côté en troupes de tirailleurs pour repousser l'ennemi. Le général Colbert, impatient d'amener les troupes en ligne, était occupé à placer lui-même quelques compagnies de voltigeurs, lorsqu'il reçut une balle au front, et expira, en exprimant de touchants regrets d'être enlevé sitôt, non à la vie, mais à la belle carrière qui s'ouvrait devant lui.

Le général Merle, ayant débouché dans la plaine avec son infanterie, traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des Anglais, au moyen d'une forte colonne qui les aborda de front, tandis qu'une nuée de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s'efforçaient de déborder leur droite. Après une fusillade assez vive les Anglais se retirèrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blessés, quelques prisonniers. Ce combat d'arrière-garde nous coûta une cinquantaine de blessés ou de morts, et surtout le général Colbert, officier du plus haut mérite. L'obscurité ne nous permit pas de pousser plus avant. L'ennemi évacua Villafranca dans la nuit pour se porter à Lugo, qui offrait, disait-on, une forte position militaire. En entrant dans Villafranca nous le trouvâmes dévasté par les Anglais, qui avaient enfoncé les caves, ravagé les maisons, bu tout le vin qu'ils avaient pu, et qui étaient engouffrés dans tous les recoins de la ville, malgré les efforts réitérés de leurs chefs pour les rallier. Nous en prîmes encore plusieurs centaines, avec une grande quantité de munitions et de bagages.

Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant guère avancer plus vite que les Anglais, malgré l'avantage que nos fantassins avaient sur eux sous le rapport de la marche, à cause de l'état des routes et de la difficulté des transports d'artillerie. Nos soldats vivaient de tout ce que laissaient les Anglais après avoir pillé et réduit au désespoir leurs malheureux alliés.

[En marge: Arrivée des deux armées devant Lugo.]

Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivâmes le 5 janvier au soir en vue de Lugo. Nous avions recueilli en chemin beaucoup d'artillerie et un trésor considérable que les Anglais avaient jeté dans les précipices. Nos soldats se remplirent les poches en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs.

[En marge: Le général Moore prend la résolution de s'arrêter à Lugo, pour y offrir la bataille aux Français.]

[En marge: Avantages de la position de Lugo.]

Le 5 au soir l'armée anglaise se montra en bataille en avant de Lugo. Le général Moore se sentant vivement pressé par les Français, et s'attendant chaque jour à les avoir sur les bras, voyant son armée se dissoudre par une rapidité de marche excessive, prit la résolution qu'il faut souvent prendre quand on bat en retraite, celle de s'arrêter dans une bonne position, pour y offrir la bataille à l'ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une excellente position défensive, il avait de grandes chances de vaincre. Vainqueur, il repoussait les Français pour long-temps, illustrait sa retraite par un fait d'armes éclatant, remontait le moral de ses soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne. Vaincu, il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il était exposé à essuyer en détail par cette retraite précipitée. D'ailleurs à la guerre, quand la sagesse le conseille, le général doit braver la défaite, comme le soldat doit braver la mort. Il était impossible, au surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour l'exécution d'un tel dessein. La ville, entourée de murailles, s'élevait au-dessus d'une éminence, laquelle se terminant à pic sur le lit du Minho d'un côté, était bordée de l'autre par une petite rivière vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses clôtures garnissaient cette pente, et en facilitaient la défense. Le général Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les seize ou dix-sept mille hommes d'infanterie qu'il avait encore. Il disposa son artillerie sur son front, et remplit de tirailleurs les nombreuses clôtures qui couvraient le côté abordable de sa position. Il rappela à lui sa cavalerie qui marchait en tête depuis qu'on était entré dans la région montagneuse, et nous montra ainsi environ vingt mille hommes établis de pied ferme en avant de Lugo. C'était tout ce qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu'il avait à Sahagun. Il en avait envoyé cinq à six mille, les uns sur Vigo, les autres en avant, et perdu environ trois mille.

[En marge: Le maréchal Soult passe trois jours devant la position de Lugo sans attaquer.]

Les Français, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient à peine l'ennemi. Ils s'arrêtèrent vis-à-vis, à San-Juan de Corbo, dans une position également forte, où ils pouvaient, sans perdre de vue les Anglais, attendre en sûreté le ralliement de tout ce qui était demeuré en arrière.

Le lendemain 6, les deux divisions Mermet et Laborde, qui suivaient la division Merle, arrivèrent en ligne, mais elles avaient laissé la moitié de leur effectif en arrière, et, outre cette masse de traînards, leur artillerie et leurs convois de munitions. Ce n'était pas dans cet état qu'on devait songer à attaquer les Anglais, car on avait à leur égard la triple infériorité du nombre, des ressources matérielles, et du terrain sur lequel il s'agissait de combattre.

À chaque instant, toutefois, les traînards et les convois d'artillerie rejoignaient, et le lendemain 7, on était déjà beaucoup plus en mesure de livrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais, inabordable d'un côté, puisque c'était le bord taillé à pic du Minho, et très-difficile à emporter de l'autre, à cause des nombreuses clôtures qui la couvraient, le maréchal Soult hésita, et voulut remettre au lendemain 8. Ce jour-là, la plupart de nos moyens étaient réunis, moins toutefois une partie de l'artillerie. Mais, toujours préoccupé des difficultés que présentait cette position, le maréchal Soult remit encore au lendemain 9, pour exécuter par sa droite sur le flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui pût les ébranler.

[En marge: Le général Moore, après avoir attendu trois jours les Français dans la position de Lugo, se décide à décamper.]

C'était trop présumer de la patience du général Moore, que d'imaginer qu'arrivé le 5 à Lugo, y ayant passé les journées du 6, du 7, du 8, il y resterait encore le 9. Le général Moore, en effet, ayant pris trois jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus fatiguées, pour remonter le moral de son armée, pour recouvrer enfin l'honneur des armes par l'offre trois fois répétée de la bataille, se crut dispensé de tenter plus long-temps la fortune. Ayant réalisé une partie des résultats qu'il se proposait d'obtenir en s'arrêtant, il décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de laisser après lui beaucoup de feux et une forte arrière-garde, afin de tromper les Français.

[En marge: Entrée des Français à Lugo.]

[En marge: Arrivée du général Moore à la Corogne.]

[En marge: Chagrin du général Moore en voyant que la flotte anglaise n'a pu encore arriver à la Corogne.]

[En marge: Précautions des Anglais pour se défendre dans la Corogne.]

Le lendemain 9, les Français trouvèrent la position de Lugo évacuée, et ils y firent encore de nombreuses captures en vivres et matériel. On recueillit aux environs et dans Lugo même sept à huit cents prisonniers, qui, malgré les ordres réitérés de leurs chefs, n'avaient pas su se retirer à temps. Le retour à la discipline obtenu par le général Moore fut de courte durée; car de Lugo à Betanzos, dans les journées du 9, du 10, du 11, des corps entiers se débandèrent, et nos dragons purent enlever près de deux mille Anglais et une quantité considérable de bagages. Le 11, le général Moore atteignit Betanzos, et, franchissant enfin la ceinture des hauteurs qui enveloppent la Corogne, descendit sur les bords du beau et vaste golfe dont cette ville occupe un enfoncement. Par malheur, au lieu d'apercevoir la multitude de voiles qu'on espérait y trouver, on vit à peine quelques vaisseaux de guerre, bons tout au plus pour escorter une armée, mais non pour la transporter. Les vents contraires avaient jusqu'ici empêché la grande masse des transports de remonter de Vigo à la Corogne. À cette vue, le général Moore fut rempli d'anxiété, l'armée anglaise de tristesse. Toutefois, on prit des précaution pour se défendre dans la Corogne, en attendant l'apparition de la flotte. Une rivière large et marécageuse à son embouchure coulait entre la Corogne et les hauteurs par lesquelles on y arrivait: c'était la rivière de Mero. Un pont, celui de Burgo, servait à la traverser. On le fit sauter. On fit sauter également, avec un fracas effroyable qui agita le golfe comme un coup de vent, une masse immense de poudre que les Anglais avaient réunie dans une poudrière située à quelque distance des murs. On prit enfin position avec les meilleures troupes sur le cercle des hauteurs qui environnent la Corogne. La première ligne de ces hauteurs, fort élevée et fort avantageuse à défendre, mais trop éloignée de la ville, pouvait, par ce motif, être tournée. On la laissa aux Français qui accouraient. On se posta sur des hauteurs plus rapprochées et moins dominantes, qui s'appuyaient à la Corogne même. On réunit sur le rivage tous les malades, les blessés, les écloppés, le matériel, pour les embarquer immédiatement sur quelques vaisseaux de guerre et de transport mouillés antérieurement dans le golfe. Le général Moore attendit de la sorte, et dans de cruelles perplexités, le changement des vents, sans lequel il allait être réduit à capituler.

[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant la Corogne.]

Ce n'était qu'une avant-garde qui, le 11 au soir, avait suivi les Anglais au pont de Burgo sur le Mero, et qui en avait vu sauter les débris dans les airs. Le lendemain 12 seulement, parurent d'abord la division Merle, puis successivement les divisions Mermet et Laborde. Le maréchal Soult, arrêté devant le Mero, expédia au loin sur sa gauche la cavalerie de Franceschi, pour chercher des passages qu'elle parvint à découvrir, mais dont aucun n'était propre à l'artillerie. Il fit vers sa droite border la mer par des détachements, tâchant de disposer des batteries qui pussent envoyer des boulets au fond du golfe, jusqu'aux quais de la Corogne; ce qui était très-difficile à la distance où l'on était placé.

Obligé de réparer le pont de Burgo, le maréchal Soult y employa les journées du 12 et du 13, opération qui devait donner aux traînards et au matériel le temps de rejoindre. Le 14, avant réussi à rendre praticable le pont de Burgo, il fit passer une partie de ses troupes au delà du Mero, franchit la ligne des hauteurs dominantes qu'on lui avait abandonnées, et vint s'établir sur leur versant, vis-à-vis des hauteurs moins élevées et plus rapprochées de la Corogne, qu'occupaient les Anglais. La division Mermet formait l'extrême gauche, la division Merle le centre, la division Laborde la droite, contre le golfe même de la Corogne. Il fut possible à cette distance de dresser quelques batteries qui avaient un commencement d'action sur le golfe.

[En marge: Nouveau retard du maréchal Soult avant de livrer bataille aux Anglais.]

Cependant, ne se sentant pas assez fort, car il comptait au plus dix-huit mille hommes, tandis que les Anglais, même après tout ce qu'ils avaient perdu, détaché ou déjà embarqué, étaient encore 17 ou 18 mille en bataille, le maréchal Soult voulut attendre que ses rangs se remplissent des hommes restés en arrière, et surtout que toute son artillerie fût amenée en ligne. Les Anglais attendaient de leur côté l'apparition du convoi qui tardait toujours à se montrer, et ils étaient plongés dans les plus cruelles angoisses. Les principaux officiers de leur armée proposèrent même à sir John Moore d'ouvrir une négociation qui leur permît, comme celle de Cintra l'avait permis aux Français, de se retirer honorablement. N'ayant toutefois aucune chance de se sauver si les transports ne paraissaient pas très-promptement, il était douteux qu'ils obtinssent des conditions satisfaisantes pour eux. Aussi le général Moore repoussa-t-il toute idée de traiter, et résolut-il de se fier à la fortune, qui, en effet, lui accorda, comme on va le voir, le salut de son armée, mais non de sa personne, et lui donna la gloire au prix de la vie.

Les 14, 15, 16 janvier, les vents ayant varié, plusieurs centaines de voiles parurent successivement dans le golfe, et vinrent s'accumuler sur les quais de la Corogne, hors de la portée des boulets français. On pouvait les apercevoir des hauteurs que nous occupions, et à cet aspect l'ardeur de nos soldats devint extrême. Ils demandèrent à grands cris qu'on profitât pour combattre du temps qui restait, car l'armée anglaise allait leur échapper. Le maréchal Soult, arrivé en présence de l'ennemi dès le 12, avait employé les journées du 13, du 14 et du 15 à rectifier sa position, à attendre ses derniers retardataires, et surtout à placer vers son extrême gauche, sur un point des plus avantageux, une batterie de douze pièces, qui, prenant par le travers la ligne anglaise, l'enfilait tout entière.

[En marge: Le maréchal Soult se décide enfin à attaquer les Anglais.]

[En marge: Bataille de la Corogne.]

Le 16 au matin, ayant définitivement reconnu la position des Anglais, il résolut de faire une tentative, de manière à déborder leur ligne, et à la tourner. Un petit village, celui d'Elvina, situé à notre extrême gauche, et à l'extrême droite des Anglais, dans le terrain creux qui séparait les deux armées, était gardé par beaucoup de tirailleurs de la division de sir David Baird. Vers le milieu de la journée du 16, la division française Mermet, s'ébranlant sur l'ordre du maréchal Soult, marcha vers le village d'Elvina, pendant que notre batterie de gauche, tirant par derrière nos soldats, causait le plus grand ravage sur toute l'étendue de la ligne ennemie. La division Mermet, vigoureusement conduite, enleva aux Anglais le village d'Elvina, et les obligea à rétrograder. Dans ce moment, le général Moore, accouru sur le champ de bataille avec la résolution de combattre énergiquement avant de se rembarquer, porta le centre de sa ligne, composé de la division Hope, sur le village d'Elvina, afin de secourir sir David Baird, et détacha vers son extrême droite une partie de la division Fraser, pour empêcher la cavalerie française de tourner sa position.

[En marge: Le maréchal Soult laisse la bataille indécise.]

La division Mermet, ayant affaire ainsi à des forces supérieures, fut ramenée. Alors le général Merle, qui formait notre centre, entra en action avec ses vieux régiments. La lutte devint acharnée. On prit et on reprit plusieurs fois le village d'Elvina. Le 2e léger se couvrit de gloire dans ces attaques répétées, mais la journée s'acheva sans avantage prononcé de part ni d'autre. Le maréchal Soult, qui avait à sa droite la division Laborde, laquelle, rabattue sur le centre des Anglais, les aurait sans doute accablés, fit néanmoins cesser le combat, ne voulant point apparemment engager ce qui lui restait de troupes, et hésitant à demander à la fortune de trop grandes faveurs contre un ennemi qui était prêt à se retirer.

[En marge: Mort du général Moore.]

Le combat finit donc à la chute du jour après une action sanglante, où nous perdîmes trois à quatre cents hommes en morts ou blessés, et les Anglais environ douze cents, grâce aux effets meurtriers de notre artillerie. Le général Moore, tandis qu'il menait lui-même ses régiments au feu, fut atteint d'un boulet qui lui fracassa le bras et la clavicule. Transporté sur un brancard à la Corogne, il expira en y entrant, à la suite d'une campagne qui, moins bien dirigée, aurait pu devenir un désastre pour l'Angleterre. Il mourut glorieusement, fort regretté de son armée, qui, tout en le critiquant quelquefois, rendait justice néanmoins à sa prudente fermeté. Le général David Baird avait aussi reçu une blessure mortelle. Le général Hope prit le commandement en chef, et le soir même, rentrant dans la place, fit commencer l'embarquement. Les murs de la Corogne étaient assez forts pour nous arrêter, et pour donner aux Anglais le temps de mettre à la voile.

[En marge: Résultats de cette campagne pour les Anglais.]

Dans les journées des 17 et 18 ils s'embarquèrent, abandonnant, outre les blessés recueillis par nous sur le champ de bataille de la Corogne, quelques malades et prisonniers, et une assez grande quantité de matériel. Ils avaient perdu dans cette campagne environ 6 mille hommes, en prisonniers, malades, blessés ou morts, plus de 3 mille chevaux tués par leurs cavaliers, un immense matériel, rien assurément de leur honneur militaire, mais beaucoup de leur considération politique auprès des Espagnols, et ils se retiraient avec la réputation, pour le moment du moins, d'être impuissants à sauver l'Espagne.

[En marge: Vraie cause qui empêche la destruction entière de l'armée britannique.]

Poursuivis plus vivement, ou moins favorisés par la saison, ils ne seraient jamais sortis de la Péninsule. Depuis, comme il arrive toujours, quelques historiens imaginant après coup des combinaisons auxquelles personne n'avait songé lors des événements, ont reporté du maréchal Soult sur le maréchal Ney le reproche d'avoir laissé embarquer les Anglais, qui auraient dû être, dit-on, atteints et pris jusqu'au dernier. D'abord, il est douteux que, vu l'inclémence de la saison et l'état affreux des chemins, il fût possible de marcher assez vite pour les atteindre, et que le maréchal Soult lui-même, qui était continuellement aux prises avec leur arrière-garde, eût pu les joindre de manière à les envelopper. Quoique la fortune lui eût accordé trois jours à Lugo, quatre jours à la Corogne, il faudrait, pour assurer que son hésitation fut une faute, savoir si son infanterie, dont les cadres arrivaient chaque soir à moitié vides, était assez ralliée, si son artillerie était assez pourvue, pour combattre avec avantage une armée anglaise, égale en nombre, et postée, chaque fois qu'on l'avait rencontrée, dans des positions de l'accès le plus difficile. Mais, si une telle question peut être élevée relativement au maréchal Soult, on ne saurait en élever une pareille à l'égard du maréchal Ney, placé à quelques journées de l'armée britannique. La supposition qu'il aurait pu prendre la route d'Orense, et tourner la Corogne par Vigo, n'a pas le moindre fondement. Ni l'Empereur, qui était sur les lieux, ni le maréchal Soult, auquel on avait laissé la faculté de requérir le maréchal Ney, s'il en avait besoin, n'imaginèrent alors qu'on pût faire un tel détour. Il aurait fallu que le maréchal Ney exécutât le double de chemin par des routes impraticables, et tout à fait inaccessibles à l'artillerie. Et, en effet, le maréchal Soult ayant exprimé, vers la fin de la retraite, c'est-à-dire le 9 janvier, le désir que la division Marchand se dirigeât sur Orense, pour observer le marquis de La Romana et les trois mille Anglais de Crawfurd, le maréchal Ney ordonna ce mouvement au général Marchand, qui ne put l'effectuer qu'avec une partie de son infanterie, et sans un seul canon. Le maréchal Ney serait certainement resté embourbé sur cette route s'il avait voulu la prendre avec son corps tout entier.

Ce qui se pouvait, ce qui n'eut pas lieu, c'était de faire marcher les troupes du maréchal Ney immédiatement à la suite du maréchal Soult, de manière qu'un jour suffît pour réunir les deux corps. Or, à Lugo où l'on eut trois jours, à la Corogne où l'on en eut quatre, il aurait été possible de combattre les Anglais avec cinq divisions. Le maréchal Ney, mis par les ordres du quartier général à la disposition du maréchal Soult, offrit à celui-ci de le joindre, et ne reçut de sa part que l'invitation tardive de lui prêter l'une de ses divisions, lorsqu'il n'était plus temps de faire arriver cette division utilement[29]; nouvel exemple de la divergence des volontés, du décousu des efforts, lorsque Napoléon cessait d'être présent. Le vrai malheur ici, la vraie faute, c'est qu'il ne fût pas de sa personne à la suite des Anglais, obligeant ses lieutenants à s'unir pour les détruire. Mais il était retenu ailleurs par la faute, l'irréparable faute de sa vie, celle d'avoir tenté trop d'entreprises à la fois; car, tandis qu'il aurait fallu qu'il fût à Lugo pour écraser les Anglais, il était appelé à Valladolid pour se préparer à faire face aux Autrichiens[30].

[Note 29: Cette circonstance est prouvée par la correspondance des maréchaux.]

[Note 30: Voici, en effet, ce qu'il écrivait à ce sujet au ministre de la guerre et au roi d'Espagne:

_Au ministre de la guerre._

«Valladolid, le 13 janvier 1809.

«Vous verrez par le bulletin que le duc de Dalmatie est entré à Lugo le 9. Le 10, il a dû être à Betanzos. Les Anglais paraissent vouloir s'embarquer à la Corogne. Ils ont déjà perdu 3 mille hommes faits prisonniers, une vingtaine de pièces de canon, 5 à 600 voitures de bagages et de munitions, une partie de leur trésor et 3 mille chevaux, qu'ils ont eux-mêmes abattus, selon leur bizarre coutume. Tout me porte à espérer qu'ils seront atteints avant leur embarquement et qu'on les battra. _J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas été moi-même, mais il y a d'ici plus de cent lieues; ce qui, avec les retards que font éprouver aux courriers les brigands qui infestent toujours les derrières d'une armée, m'aurait mis à vingt jours de Paris; cela m'a effrayé surtout à l'approche de la belle saison, qui fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent._ Le duc d'Elchingen est en seconde ligne derrière le duc de Dalmatie; la force des Anglais est de 18 mille hommes. On peut compter qu'en hommes fatigués, malades, prisonniers et pendus par les Espagnols, l'armée anglaise est diminuée d'un tiers; et si à ce tiers on ajoute les chevaux tués qui rendent inutiles les hommes de cavalerie, je ne pense pas que les Anglais puissent présenter 15 mille hommes bien portants, et plus de 1,500 chevaux. Cela est bien loin des 30 mille hommes qu'avait cette armée.»

_Au roi d'Espagne._

«Valladolid, 11 janvier 1809.

«.....Je suis obligé de me tenir à Valladolid pour recevoir mes estafettes de Paris en cinq jours. Les événements de Constantinople, la situation actuelle de l'Europe, la nouvelle formation de nos armées d'Italie, de Turquie et du Rhin, exigent que je ne m'éloigne pas davantage. _Ce n'est qu'avec regret que j'ai été forcé de quitter Astorga._

«Il y a à Madrid un millier d'hommes de ma garde, envoyez-les-moi.»]

[En marge: Projet de Napoléon de retourner à Paris.]

[En marge: Ses vues pour la suite de la guerre d'Espagne.]