Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 40

Chapter 403,662 wordsPublic domain

Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napoléon, ne voulait pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout entière, bien qu'il eût mérité ce succès par l'habileté et la hardiesse de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult, qu'il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique, avait recueilli un double renseignement. D'une part, il avait appris que des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la cavalerie française à Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana avait reçu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqué l'avis que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille. À ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de nombreuses troupes françaises n'ayant fait que s'accroître, il avait redouté quelque grande manoeuvre de la part de Napoléon, et s'était décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l'avait, en effet, commencée le 24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continuée le lendemain 25 pour la cavalerie et l'arrière-garde. Sir David Baird s'était retiré sur l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'armée, sur l'Esla également, par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l'armée anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d'écrire au gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que, s'il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manoeuvre, et rendu un grand service à la cause espagnole; car, en attirant Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces des provinces méridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne.

[En marge: Retraite du général Moore sur Benavente.]

Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste campagne qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n'avait jamais songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur la valeur des armées espagnoles, qu'à se replier d'abord vers le Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donné comme une manoeuvre importante entreprise dans l'intérêt des Espagnols, n'avait donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la porter d'Oporto sur la Corogne. Le 26, du reste, il était à Benavente, échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un côté, le maréchal Soult n'était ce même jour qu'à Carrion, et que de l'autre le maréchal Ney n'était qu'à Medina de Rio-Seco. (Voir la carte nº 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée du 27, on fit sauter le pont, qui était une création de l'ancien régime, du temps où la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de beaux ouvrages. C'était un dommage et une cause de grand déplaisir pour les Espagnols.

[En marge: Les Français ne peuvent arriver que le 29 à Benavente, où les Anglais étaient le 27.]

[En marge: Combat d'arrière-garde dans lequel le général Lefebvre-Desnoette est fait prisonnier.]

Impatient d'atteindre les Anglais, Napoléon, accouru à l'avant-garde avec ses chasseurs, ne put cependant être que le 28 à Valderas, et que le 29 aux approches de Benavente. Le général Moore conduisant une armée solide mais lente, qui ne savait se battre qu'après avoir bien mangé, et ne pouvait manger qu'à la condition de porter beaucoup de bagage avec elle, avait perdu la journée du 28 à Benavente, à faire défiler sous ses yeux tout le matériel qui embarrassait sa marche. Le 29 il en partait avec une arrière-garde de troupes légères et de cavalerie, lorsque de Valderas accouraient les chasseurs de la garde impériale, ayant à leur tête l'impétueux Lefebvre-Desnoette, lequel était habitué à fondre sur les Espagnols sans les compter, et à leur passer sur le corps quel que fût leur nombre. Il emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde. L'Esla, qui coule à quelque distance de Benavente, et dont on avait détruit le pont, celui de Castro-Gonzalo, était grossie par les pluies torrentielles de l'hiver. Après avoir cherché un gué et l'avoir trouvé, Lefebvre-Desnoette franchit la rivière avec ses escadrons, et galopant sur les derrières des Anglais, se mit à en sabrer quelques-uns. Mais il n'avait pas vu la cavalerie anglaise réunie en masse à l'arrière-garde, et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette cavalerie, qui était forte de près de trois mille chevaux, se rabattit presque tout entière, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoette. Celui-ci ne perdit pas contenance, chargea tous ceux qui voulaient lui barrer le chemin pour repasser l'Esla, puis se jeta avec ses hommes à la nage, afin de regagner l'autre rive, car il lui était impossible, n'ayant que trois cents chevaux, d'en combattre trois mille. La plupart de ses cavaliers parvinrent à s'échapper, mais une trentaine furent tués ou pris, et lui-même, s'étant élancé dans la rivière le dernier, allait se noyer, vu que son cheval, frappé d'une balle, ne pouvait plus le soutenir, lorsque deux Anglais le sauvèrent en le faisant prisonnier. Il fut amené comme un précieux trophée au général Moore. Le général anglais avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit avec des égards infinis le brillant général qui commandait la cavalerie légère de Napoléon, le fit asseoir à sa table, et lui donna un magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l'armée anglaise continua sa marche sur Astorga, où sir David Baird avait déjà reçu l'ordre de se diriger.

[En marge: Janv. 1809.]

[En marge: Destruction par le maréchal Soult de l'arrière-garde laissée au pont de Mansilla par le marquis de La Romana.]

Tandis que l'armée anglaise s'en tirait en faisant sauter les ponts, l'armée espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit chez soi, n'avait pas détruit le pont de Mansilla, jeté sur l'Esla en avant de Léon, ainsi que celui de Castro-Gonzalo l'est sur la même rivière en avant de Benavente. La Romana, non moins pressé de s'enfuir que les Anglais, avait cependant laissé une arrière-garde de trois mille hommes au pont de Mansilla. Ce pont était sur la route du maréchal Soult venant de Sahagun. Le 29, jour même de la mésaventure du général Lefebvre-Desnoette, le général Franceschi, commandant la cavalerie légère du maréchal Soult, aborda au galop le pont de Mansilla, qu'on n'avait pas eu soin d'obstruer, culbuta une ligne d'infanterie qui gardait ce pont, le traversa à la suite des fuyards, attaqua et culbuta une seconde ligne d'infanterie qui était sur l'autre rive, lui enleva son artillerie, tua ou blessa quelques centaines d'hommes, en prit 1,500 avec beaucoup de canons, puis se porta sur la ville de Léon, qu'il fit évacuer. La rivière de l'Esla était donc franchie sur tous les points, et, quoique les montagnes de la Galice, dans lesquelles on pénètre après Astorga, présentassent de graves et nombreux obstacles, toutefois la vitesse de nos soldats permettait d'atteindre l'armée anglaise, si le sol ne cédait pas sous leurs pieds. Mais la pluie continuait, et les routes détruites par le passage de deux armées, celles de La Romana et de Moore, pouvaient bien devenir impraticables.

Napoléon, arrivé à Benavente, n'y était malheureusement pas avec le gros de ses forces, car le maréchal Ney, les généraux Lapisse, Dessoles, la garde impériale, bien qu'ils se hâtassent tous de le joindre, ne suivaient ni sa personne ni ses chasseurs à cheval. Le 31 décembre 1808, il se trouvait à Benavente. Le maréchal Soult, qui avait pris la route de Léon, était bien plus près de l'ennemi. Napoléon lui avait ordonné de le poursuivre sans relâche. Mais la boue était profonde, et les soldats enfonçaient jusqu'à mi-jambe.

[En marge: Arrivée à Astorga le 1{er} janvier 1809.]

[En marge: Affreux spectacle offert sur les routes que parcourent les Anglais.]

[En marge: Mécontentement des Espagnols à l'égard des Anglais.]

Le 1er janvier 1809, année qui ne devait pas être moins féconde en scènes sanglantes que les années les plus meurtrières du siècle, le maréchal Bessières, précédant Napoléon, courait avec sept à huit mille chevaux sur Astorga, tandis que le général Franceschi, précédant le maréchal Soult, y courait par la route de Léon. On y était le 1er au soir. Rien ne pourrait donner une idée du désordre que présentait la route, et surtout la ville d'Astorga elle-même. Malgré les vives instances que le général Moore avait adressées au marquis de La Romana pour qu'il lui laissât intact le chemin d'Astorga à la Corogne, et qu'il allât s'enfermer dans les Asturies afin d'inquiéter le flanc droit des Français, le général espagnol n'en avait tenu compte, et avait préféré gagner lui aussi la route de la Corogne, trouvant la Galice plus sûre que les Asturies, parce qu'elle était plus éloignée, et mieux protégée par les montagnes. Les deux armées anglaise et espagnole, si différentes de moeurs, d'esprit, d'aspect, s'étaient donc rencontrées sur la route d'Astorga, et, s'y faisant obstacle, y avaient accumulé leurs débris. Partout on voyait des Espagnols en haillons s'arrêtant, non qu'ils fussent fatigués, mais parce que nos cavaliers les avaient atteints de coups de sabre, des Anglais ne pouvant plus marcher, et la plupart ivres, une immensité de charrois traînés par des boeufs, et chargés ou de guenilles espagnoles, ou du riche matériel des Anglais. Il y avait là de nombreuses captures à faire; mais un spectacle pénible frappait plus que tout le reste nos soldats, c'était celui d'une quantité considérable de beaux chevaux, morts de coups de feu sur la route. Les Anglais, dès que leurs chevaux étaient fatigués, s'arrêtaient, leur tiraient un coup de pistolet dans la tête, et puis s'en allaient à pied. Ils aimaient mieux tuer leur compagnon de guerre que d'en laisser l'usage à l'ennemi. On n'eût jamais obtenu de nos cavaliers ce genre de courage. Toutes les habitations étaient dévastées sur la route. Les Anglais ne trouvant pas les habitants disposés à leur donner ce qu'ils avaient, et les appelant des ingrats, pillaient, brûlaient ensuite leurs maisons, et souvent expiraient eux-mêmes, ivres de vin d'Espagne, au milieu des incendies qu'ils avaient allumés.--Nous, des ingrats! répondaient les malheureux Espagnols; ils sont venus pour eux, et ils partent sans même nous défendre!--Les Espagnols en étaient arrivés à ce point, qu'ils regardaient presque nos soldats comme des libérateurs.

[En marge: Indiscipline et désorganisation de l'armée britannique dans sa retraite.]

À Astorga ce spectacle paraissait encore plus attristant qu'ailleurs. Le matériel abandonné par les Anglais était immense. Le nombre de leurs malades, de leurs traînards, s'était accru en proportion des distances parcourues. Une proclamation ferme et honnête du général Moore, pour leur interdire la maraude, le pillage, l'ivrognerie, n'avait produit aucun résultat; car cette armée, qui ne se soutient que par la discipline, en la perdant par la fatigue et la précipitation, perdait tout ce qui la rend respectable. Après la satisfaction qu'on aurait eue à la faire prisonnière, on ne pouvait pas en goûter une plus vive que de la voir passée de tant de régularité et d'aplomb, à tant de désordre, d'abattement, de misère et de mauvaise conduite.

[En marge: Napoléon reçoit sur la route d'Astorga des dépêches de France qui l'obligent à s'arrêter.]

Napoléon, suivant de près son avant-garde, entra lui-même à Astorga le lendemain 2 janvier. En route il avait été joint par un courrier venant de France, et avait voulu sur le chemin même prendre connaissance des dépêches qu'il lui apportait. On avait allumé un grand feu de bivouac, et il s était mis à lire le contenu de ces dépêches. Elles lui annonçaient ce dont il n'avait jamais douté, la probabilité d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimulé d'abord quand elle avait craint de dévoiler ce qu'elle projetait, ses armements niés et même ralentis quand elle avait craint un brusque retour sur le Danube des troupes de la grande armée, n'étaient plus cachés, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la péninsule espagnole la plus considérable et la meilleure partie des forces de Napoléon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en devait faire une nouvelle et terrible expérience. Mais après avoir laissé passer l'occasion où les Français étaient engagés sur la Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle où ils étaient engagés sur le Tage, et elle armait avec une évidence qui ne permettait plus de doute sur ses desseins. En même temps l'Orient s'obscurcissait. Ce n'était point au moyen de négociations pacifiques qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux Russes. De plus, la Russie, toujours fidèle à l'alliance au prix convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprès de l'Autriche pour que celle-ci n'exposât pas l'Europe à une nouvelle secousse, ne montrait plus cependant le même enthousiasme pour l'alliance française, depuis que le merveilleux avait disparu, et qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy. Cette dernière acquisition était déjà fort belle assurément, car, après quarante ans écoulés, la Russie n'est pas encore dans ces deux capitales; mais c'était de la simple réalité (du moins à ce qu'elle croyait alors), et ce n'était pas du prodige. Elle répétait toujours que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Français pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses démonstrations avait perdu de sa vivacité; en tout cas elle serait trop occupée elle-même sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Français le Danube supérieur, et Napoléon devait s'attendre à ce que la tâche d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pèserait sur lui seul comme par le passé. Il fallait donc qu'il employât janvier, février, mars à préparer ses armées d'Allemagne et d'Italie. C'était assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne fût pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa préoccupation avait été visible au point de frapper ceux qui l'entouraient.

[En marge: Napoléon renonce à poursuivre les Anglais lui-même, et laisse ce soin au maréchal Soult, appuyé par le maréchal Ney.]

Arrivé à Astorga, il changea tous ses projets. Il ne renonçait pas, bien entendu, à faire poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, mais il renonçait à les poursuivre lui-même. Il confia ce soin au maréchal Soult, qui, marchant par la route de Léon, était plus rapproché d'Astorga que le maréchal Ney, marchant par Benavente. Il plaça sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient déjà, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, formée de régiments provisoires, était restée dans les Asturies. Mais la division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet étaient excellentes. Tout le corps de Junot avait été versé dans les deux divisions Laborde et Heudelet, et il était fort aguerri par sa dernière campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore en arrière, mais la division Laborde avait rallié le maréchal Soult, et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions d'infanterie présentant environ 20 mille hommes. Napoléon lui adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforcé de la division Heudelet, le maréchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais jusque-là il n'en possédait que 24 mille. Le maréchal Ney, à la tête des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin. Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais à outrance, et de ne rien négliger pour les empêcher de s'embarquer.

[En marge: Napoléon laisse la division Lapisse en Vieille-Castille, envoie la division Dessoles à Madrid, et s'établit de sa personne à Valladolid.]

Napoléon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour demeurer dans cette capitale, et y faire face à toutes les éventualités. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille, voulant qu'il restât quelques troupes dans cette province. Enfin il dirigea la garde impériale et se dirigea lui-même sur Benavente, et de Benavente sur Valladolid, afin de s'y établir de sa personne, et de gouverner de cette résidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe.

Il n'y avait plus en effet grande manoeuvre à exécuter à la suite des Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des lieutenants de Napoléon était tout aussi propre que lui à cette opération, surtout si c'eût été le maréchal Ney. Celui-ci, par malheur, se trouvait trop en arrière pour être principalement chargé de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napoléon, ne se regardant pas comme nécessaire à la queue des Anglais, se crut mieux placé à Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre d'Espagne et être sur la route des courriers de France, tandis que s'il se fût posté à Astorga ou à Lugo, les courriers auraient eu un détour de plus de cent lieues à faire pour le joindre, et il n'aurait pas pu, tout en dirigeant les armées d'Espagne, s'occuper de l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc à Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des événements d'Allemagne autant que lui-même.

Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du maréchal Soult, il résolut de dédommager le général Junot en lui confiant le commandement des troupes qui assiégeaient Saragosse, et que le maréchal Moncey à son gré commandait trop mollement. Il destinait plus tard le maréchal Moncey à opérer sur le royaume de Valence, que ce maréchal connaissait déjà. Le maréchal Lefebvre, auquel il était prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'à Truxillo, avait bien, il est vrai, enlevé ce pont, mais il avait eu l'idée singulière de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir reçu l'ordre, prenant pour une instruction définitive une première indication de Napoléon. Dans ce mouvement il s'était laissé couper en deux par la Tietar débordée, et il avait envoyé une partie de son corps sur Tolède, tandis qu'il emmenait l'autre à Avila. Napoléon, très-mécontent, plaça sous l'autorité de l'état-major de Joseph le corps du maréchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier à un chef aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps fut réparti entre Madrid, Tolède et Talavera, en attendant que, les affaires terminées au nord de l'Espagne, on pût songer au midi. Après avoir pris ces dispositions, Napoléon se transporta, comme nous venons de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles d'Espagne.

[En marge: Poursuite des Anglais par le maréchal Soult.]

Le maréchal Soult s'était mis, avec les divisions Merle, Mermet, Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye, à la poursuite du général Moore. Malheureusement la route était devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage de deux armées, l'une anglaise, l'autre espagnole. À chaque instant on rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d'effets de campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers espagnols, qui s'enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On ramassait par centaines les soldats anglais exténués de fatigue ou gorgés de vin, qui se laissaient surprendre dans un état à ne pouvoir opposer aucune résistance.

Le 31 décembre, le général Moore avait quitté la plaine pour entrer dans la montagne, à Manzanal, à quelques lieues d'Astorga. (Voir la carte nº 43.) Il se trouvait le 1er janvier à Bembibre, où il avait vainement usé de toute son autorité pour arracher ses soldats des caves et des maisons avant la venue des dragons français. Il était parti lui-même de Bembibre, formant toujours l'arrière-garde avec la cavalerie et la réserve, mais sans réussir à se faire suivre de tous les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Nos dragons accourant au galop fondirent sur une longue file de soldats anglais, ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols, abandonnant leurs demeures sans savoir où chercher un asile, craignant leurs alliés qui s'enfuyaient en les pillant, et leurs ennemis qui arrivaient affamés, le sabre au poing, et dispensés de tout ménagement envers des populations insurgées. Ceux qui avaient le courage de demeurer s'en applaudissaient dès qu'ils avaient pu comparer l'humanité de nos soldats avec la brutalité des soldats anglais, qu'aucun frein n'arrêtait plus, malgré les honorables efforts de leur général et de leurs officiers pour maintenir la discipline.

[En marge: Le général Moore, placé entre les routes de Vigo et de la Corogne, se décide pour celle de la Corogne.]

À Ponferrada, le général Moore avait à choisir entre la route de Vigo et celle de la Corogne, qui aboutissaient toutes les deux à de fort belles rades, très-propres à l'embarquement d'une armée nombreuse. Il préféra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois journées de moins pour atteindre au point d'embarquement. Il avait obtenu que le marquis de La Romana se dirigerait par la route de Vigo, qui passe par Orense, et débarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il lui adjoignit trois mille hommes de troupes légères, sous le général Crawfurd, lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant qu'il fallût plus tard s'y replier afin de s'embarquer. Il envoya courriers sur courriers pour faire arriver à sir Samuel Hood, commandant la flotte britannique, l'ordre d'expédier tous les transports de Vigo sur la Corogne.

[En marge: Combat d'arrière-garde à Pietros.]

Le 3 janvier il se porta sur Villafranca. Désirant s'y arrêter, et donner à tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il résolut de livrer un combat d'arrière-garde à Pietros, en avant de Villafranca, dans une position militaire assez belle, et où l'on pouvait se défendre avantageusement.

La route, après avoir franchi un défilé fort étroit, descendait dans une plaine ouverte, passait à travers le village de Pietros, puis remontait sur une hauteur plantée de vignes, dont le général Moore avait fait choix pour y établir solidement 3 mille fantassins, 600 chevaux, et une nombreuse artillerie.

[En marge: Mort du général Colbert.]