Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 39

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Le général Saint-Cyr s'y prit pour l'emporter avec cet art qui faisait de lui l'un des premiers tacticiens de son siècle. Le 21 décembre au matin, il posta la division Chabran devant Molins-del-Rey, lui enjoignant d'y dresser une batterie, comme si on devait agir sérieusement par cet endroit, et de ne rien négliger pour persuader aux Espagnols que c'était là le vrai point d'attaque. Il lui prescrivit ensuite, lorsqu'elle verrait que les autres colonnes avaient traversé le Llobregat au-dessous, de fondre impétueusement sur le pont, de l'enlever, et de se placer sur la route de Valence, qui donnait juste sur les derrières de l'ennemi. Tandis qu'il disposait ainsi la division Chabran, il porta au-dessous à gauche la division Pino, avec ordre de passer le Llobregat au gué de Llors, et plus au-dessous encore la division Souham, avec ordre de le passer au gué de Saint-Jean Despi. Le Llobregat franchi, ces deux divisions devaient déborder la position des Espagnols, l'attaquer vigoureusement, et l'emporter. Ce mouvement devait jeter les Espagnols sur la division Chabran, si elle avait suivi ses instructions. Il ne pouvait dès lors s'en sauver qu'un petit nombre.

[En marge: Résultats de la victoire de Molins-del-Rey.]

Les dispositions du général Saint-Cyr s'exécutèrent fidèlement, en partie du moins. Le général Chabran feignit bien l'attaque prescrite sur Molins-del-Rey. Les divisions Pino et Souham franchirent bien aussi le Llobregat aux deux points indiqués, ce qui les conduisit au pied des positions de l'ennemi, de manière à les déborder. Arrivées devant ces positions, elles les gravirent avec aplomb, sous un feu assez sûrement dirigé, et qui prouvait que les Espagnols avaient acquis déjà quelque instruction. Au moment où nous allions les joindre, leur seconde ligne passant en colonne à travers les intervalles de la première, et opérant cette manoeuvre avec une certaine précision, fit mine de vouloir nous arrêter. Mais elle se rompit à la vue de nos baïonnettes, et les réserves espagnoles, n'attendant pas pour tirer qu'elle eût évacué le terrain, lui causèrent autant de dommage qu'à nous-mêmes. Alors toute la masse s'enfuit en désordre, abandonnant son artillerie, son parc de munitions, jetant ses fusils et ses sacs. Si dans cet instant le général Chabran, faisant succéder à une attaque feinte une attaque sérieuse, comme il en avait reçu l'ordre, eût enlevé Molins-del-Rey à temps, et débouché sur les derrières des Espagnols, pas un n'aurait réussi à se sauver. Le général Chabran enleva à la vérité cette position, mais trop tard pour que sa présence sur la route de Valence eût toute l'utilité désirée. Néanmoins cette bataille fut encore pour les Espagnols une affreuse déroute, qui nous valut la prise de cinquante bouches à feu, d'une immense quantité de fusils jetés en fuyant, et de douze ou quinze cents prisonniers ramassés par la cavalerie. Dans le nombre se trouvait le général espagnol Caldagnès. La dispersion de l'ennemi fut complète, comme après Tudela et Espinosa.

De toute l'armée du général Vivès, il ne se rallia pas plus de quinze mille hommes à Tarragone, privés d'armes et fort affaiblis dans leur moral. Dès ce moment, le général Saint-Cyr était maître de la campagne en Catalogne, et nul obstacle ne l'empêchait de la parcourir en tous sens pour y entreprendre les siéges qu'il lui plairait d'exécuter. Barcelone soumise ne pouvait plus rien tenter.

Une place forte réduite au moyen d'un siége régulier, une marche des plus hardies et des plus difficiles à travers un pays couvert d'ennemis, deux batailles gagnées, un ascendant décisif acquis à nos armes, tels étaient les résultats qu'avait obtenus l'armée du général Saint-Cyr, du 6 novembre au 21 décembre, et qui compensaient bien quelques retards reprochés à cet habile général. On aurait pu agir plus vite, mais non pas mieux.

[En marge: Situation générale des Français en Espagne de décembre 1808.]

Les Français étaient donc, dans la seconde moitié de décembre, libres de leurs mouvements en Catalogne, occupés en Aragon à préparer le siége de Saragosse, maîtres des Asturies et de la Vieille-Castille par le maréchal Soult, en possession de Madrid et de la Nouvelle-Castille par le gros de l'armée française, et envoyaient des patrouilles de cavalerie à travers la Manche, jusqu'à la Sierra-Morena. Ils n'avaient plus qu'un pas à faire pour envahir le midi de la Péninsule; mais auparavant, Napoléon voulait avoir sous sa main les corps qu'il attendait, soit pour prendre les Anglais à revers, s'ils s'engageaient vers le nord de l'Espagne, soit pour percer dans le midi s'ils se retiraient en Portugal: alternative possible, et à laquelle on pouvait croire d'après les renseignements contradictoires fournis par les déserteurs et les prisonniers.

[En marge: Forces dont dispose Napoléon par l'arrivée de tous les corps appelés à Madrid.]

Mais au moment même où s'accomplissaient en Catalogne les heureux événements que nous venons de retracer, les corps en marche étaient arrivés, et des rapports plus circonstanciés éclaircissaient la situation. Le maréchal Ney était entré à Madrid avec les divisions Marchand et Lagrange (celle-ci devenue Maurice-Mathieu par suite de la blessure du général Lagrange). La division Dessoles, restée pendant quelques jours en arrière pour pacifier la province de Guadalaxara, y avait laissé le 55e de ligne avec de l'artillerie et un détachement de dragons, et entrait elle-même à Madrid à la suite du 6e corps. Le maréchal Lefebvre, rejoint, comme nous l'avons dit, par la division polonaise Valence, était descendu par le Guadarrama sur l'Escurial, et avait été envoyé à Talavera, précédé par la cavalerie légère de Lasalle, et par les dragons de Milhaud. Napoléon avait donc à Madrid les corps de Victor, de Ney, de Lefebvre, la garde impériale et les divisions de dragons Latour-Maubourg, Lahoussaye, Milhaud, représentant environ 75 mille hommes, capables de marcher immédiatement. Il avait par conséquent de quoi frapper où il voudrait un coup décisif. En arrière venaient la division Laborde, déjà rendue à Burgos, la division Loison qui la suivait, les dragons de Lorge placés au delà de Burgos, les dragons de Millet en deçà, et enfin le maréchal Soult, repassant des Asturies dans le royaume de Léon avec les divisions Merle et Mermet, et un détachement de cavalerie. Napoléon attendait à chaque instant d'être exactement renseigné sur les Anglais pour prendre définitivement un parti à leur égard.

[En marge: Les Anglais, après de longues hésitations, prennent enfin leur parti et marchent sur Valladolid.]

[En marge: Une dépêche interceptée par les Anglais, les décide à marcher contre le maréchal Soult.]

Le général Moore, tout aussi embarrassé que lui pour savoir la vérité dans un pays où l'on ne disait rien aux Français, par haine, et guère plus aux Anglais, par répugnance pour les étrangers, même quand ces étrangers étaient des auxiliaires, le général Moore avait fini, après de longues hésitations, par adopter un plan de campagne. Alarmé de sa situation au milieu des armées françaises, dégoûté de ses alliés, qu'il avait crus ardents, dévoués, empressés à le seconder, et qu'il trouvait abattus, consternés, ne livrant rien qu'à prix d'argent, il aurait voulu se retirer, et se serait retiré en effet, si les supplications de la junte centrale, réfugiée à Séville, ne l'en avaient empêché, et surtout si le ministre anglais, M. Frère, n'avait appuyé les supplications de la junte par des sommations impérieuses[28]. Le sage général Moore, qui déjà, comme on l'a vu, avait abandonné sa ligne de communication avec le Portugal pour s'en créer une sur la Galice, et s'était acheminé vers le Duero, pour y rallier sir David Baird, venait d'ajouter quelque chose à cette résolution: c'était de se porter à Valladolid, ce qui lui donnait encore mieux l'apparence de menacer les communications des Français, et de servir de quelque manière la cause des Espagnols, sans compromettre ni sa jonction avec David Baird, ni sa retraite sur la Corogne. Le général anglais, une fois cette résolution prise, avait marché de Salamanque sur Valladolid, prescrivant à sir David Baird de le rejoindre par Benavente. Mais à peine commençait-il ce mouvement, que les Espagnols ayant assassiné un officier français qui portait au maréchal Soult des ordres de l'Empereur, et ayant vendu pour quelques louis ses dépêches à la cavalerie anglaise, il apprit que le maréchal Soult passait des Asturies dans le royaume de Léon, qu'il allait y être en force inférieure à l'armée britannique; car il était dit dans les dépêches interceptées que le maréchal n'avait en ce moment que deux divisions d'infanterie, ce qui ne pouvait faire avec la cavalerie plus de 15 mille hommes, tandis que les Anglais en devaient avoir 29 ou 30, après la réunion du corps principal avec David Baird. Le général Moore dans cette situation, ayant plutôt à désirer une rencontre qu'à l'éviter, n'en résolut pas moins, en accélérant sa jonction avec sir David Baird, de l'opérer plus en arrière qu'il n'avait projeté d'abord, et, au lieu de l'effectuer vers Valladolid, de l'effectuer par Toro sur Benavente, où il avait appelé sir David Baird. Ce mouvement exécuté comme il l'avait conçu, il arriva le 18 à Castronuevo, et sir David Baird à Benavente. Le 20 décembre ils étaient réunis l'un et l'autre à Mayorga, ayant environ 29 mille hommes, dont 24 mille fantassins, 3 mille cavaliers, 2 mille artilleurs, et 50 bouches à feu, armée du reste excellente, et ayant déjà pris en Portugal l'habitude de se mesurer avec les Français. Le général Moore se hâta d'écrire au marquis de La Romana, qui venait de quitter Léon avec les restes de l'armée de Blake pour chercher un abri en Galice, de ne point le laisser seul en présence des Français, devant lesquels il allait se trouver. Le marquis de La Romana, devenu à cette époque généralissime espagnol, et commandant spécial des armées de Vieille-Castille, Léon, Asturies et Galice, avait rallié une vingtaine de mille hommes, dans un état de dénûment absolu, incapables d'être présentés à l'ennemi, et le pensant eux-mêmes, car ils n'avaient plus aucun désir de rencontrer les Français. C'est pourquoi le marquis de La Romana les conduisait par Léon et Astorga en Galice, où il espérait les réorganiser sous la protection des montagnes, protection que l'hiver rendait plus rassurante. Le général Moore, regrettant moins son appui qu'alarmé de voir encombrer les routes de la Galice, seule ligne de retraite désormais de l'armée anglaise, obtint à force d'instances qu'il retournerait à Léon. Le marquis de La Romana y ramena en effet près de 10 mille hommes, les moins dépourvus, les moins désorganisés de cette armée de Blake, dont on s'était promis tant de merveilles. Le général espagnol envoya même une avant-garde de 5 à 6 mille hommes à Mansilla, sur la rivière de l'Esla.

[Note 28: Les dépêches de John Moore, publiées par sa famille, ne peuvent laisser aucun doute sur tous ces points.]

[En marge: Le général Moore s'avance sur Sahagun à la rencontre du maréchal Soult.]

Le général Moore réuni à son lieutenant sir David Baird, et comptant 29 mille hommes de bonnes troupes, avec environ 10 mille Espagnols, utiles au moins comme troupes légères, commença à s'avancer à pas de loup vers le maréchal Soult, désirant, craignant tout à la fois de le rencontrer, le désirant quand il songeait au petit nombre des soldats du maréchal, le craignant quand il songeait à la masse des Français répandus en Espagne, et à la rapidité avec laquelle Napoléon savait les mouvoir. Le 21, il se porta à Sahagun, où le général Paget enleva quelques hommes à un détachement des dragons de Lorge. (Voir la carte nº 43.)

[En marge: Napoléon est averti le 19 décembre, par des déserteurs, de la marche des Anglais.]

[En marge: Promptitude et sûreté de ses déterminations.]

C'est le 19 décembre que Napoléon apprit d'une manière certaine, par des déserteurs du général Dupont, que l'armée anglaise, forte, disaient ces déserteurs, de 15 à 20 mille hommes, avait quitté Salamanque pour se rendre à Valladolid. Des rapports de cavalerie l'informèrent en même temps de la prise de quelques Anglais en avant de Ségovie, lesquels appartenaient probablement au corps qui, sous le général Hope, avait eu tant de détours à faire pour rejoindre le général Moore à Salamanque. Napoléon savait de plus avec certitude qu'un autre corps était venu par la Corogne à Astorga. Il supposait donc que l'armée anglaise pourrait s'élever à trente mille hommes, et il eut d'abord un peu de peine à s'expliquer ses mouvements, car jusque-là il l'avait crue plutôt disposée à s'enfuir en Portugal, qu'à courir sur les derrières des Français. Mais bientôt il devina la vérité en concluant de sa marche au nord qu'elle voulait changer sa ligne de retraite, et la placer sur la route de la Corogne. Son parti fut pris à l'instant avec cette promptitude de détermination et cette sûreté de coup d'oeil qui ne l'abandonnaient jamais.

[En marge: Manoeuvre de Napoléon pour envelopper les Anglais.]

Loin d'être inquiet de trouver les Anglais sur sa ligne d'opération, il souhaita de les y voir engagés plus encore qu'ils ne l'étaient, pour se porter lui-même sur leurs derrières. Il prescrivit au maréchal Soult et à tous les corps qui étaient en marche sur Burgos, ou au delà, tels que la division Laborde du corps de Junot, et les dragons de Lorge, de se concentrer entre Carrion et Palencia, et d'employer le temps, non pas à marcher en avant, mais à se rallier, car il aimait mieux attirer les Anglais que les repousser. Quant à lui, par un mouvement en arrière vivement exécuté, il songea à passer le Guadarrama entre l'Escurial et Ségovie, c'est-à-dire à la droite de Madrid, et à se jeter dans le flanc des Anglais, si par bonheur ils s'engageaient assez avant dans la Vieille-Castille pour rencontrer le maréchal Soult. S'ils avaient, comme on le disait, paru à Valladolid, il était possible en s'avançant rapidement par l'Escurial sur Villa-Castin, Arevalo, et Tordesillas, de les envelopper, et de les prendre jusqu'au dernier. Mais il fallait se porter en toute hâte dans cette direction, et profiter du temps, qui était superbe encore autour de Madrid, pour exécuter cette marche décisive.

[En marge: Départ du maréchal Ney pour passer le Guadarrama avec les divisions Marchand et Maurice-Mathieu.]

[En marge: Départ de Napoléon avec la division Dessoles, la division Lapisse et la garde impériale.]

Napoléon, informé le 19 décembre, ordonna au maréchal Ney de se mettre en route le 20 avec deux divisions, qui, outre l'avantage d'avoir ce maréchal à leur tête, étaient au nombre des meilleures de la Grande Armée. Le maréchal Ney devait être rejoint en route par les dragons de Lahoussaye, qui allaient se diriger vers lui par Avila. La division Dessoles et la division Lapisse, celle-ci empruntée au corps du maréchal Victor, devaient suivre aussi vite que le permettrait leur emplacement actuel autour de Madrid. Au cas où les renseignements encore incertains, d'après lesquels on avait résolu ce mouvement considérable, se confirmeraient, l'Empereur avait le projet de partir avec toute la garde impériale à pied et à cheval, et une immense réserve d'artillerie, pour joindre le maréchal Ney, et accabler les Anglais si on parvenait à les atteindre. Il emmenait ainsi une quarantaine de mille hommes; le maréchal Soult en pouvait rallier une vingtaine; c'était plus qu'il n'en fallait pour écraser les Anglais et les faire tous prisonniers en manoeuvrant bien.

[En marge: Forces laissées à Madrid pour la garde de cette capitale.]

[En marge: Mouvement du maréchal Lefebvre pour se porter sur les derrières des Anglais.]

Napoléon confia au maréchal Victor le soin de garder Madrid et Aranjuez avec les divisions Ruffin et Villatte, plus la division allemande Leval, que le maréchal Lefebvre n'avait pas conduite avec lui à Talavera. Il lui adjoignit en outre la division des dragons Latour-Maubourg, la plus nombreuse de l'armée. Quant au maréchal Lefebvre, qui avait à Talavera la belle division française Sébastiani, une bonne division polonaise, la cavalerie de Lasalle, et les dragons de Milhaud, c'est-à-dire 10 mille fantassins et 4 mille cavaliers excellents, il lui ordonna de partir de Talavera, où il avait eu le loisir de se reposer, de courir promptement au pont d'Almaraz sur le Tage, d'enlever ce pont à l'armée d'Estrémadure, de la repousser au delà de Truxillo, de s'en débarrasser ainsi pour long-temps, et puis de se dérober par sa droite pour se porter par Plasencia sur la route de Ciudad-Rodrigo. Il était possible en effet que si les Anglais, battus, mais non enveloppés, prenaient pour se retirer le chemin du Portugal, on réussît à leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer. Quant à l'ancienne armée de Castaños, retirée à Cuenca, le maréchal Victor avec les divisions françaises Ruffin et Villatte, avec la division allemande Leval, avec les dragons Lahoussaye, était bien assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle songeait à en faire une. En tout cas, des instructions étaient laissées pour qu'au premier signal le maréchal Lefebvre fît un mouvement rétrograde vers Aranjuez et Madrid.

Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les Anglais, se mit lui-même en route le 22 après avoir acheminé la garde à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère l'ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo, ne jugeant pas encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer le gouvernement civil au gouvernement militaire.

[En marge: Passage du Guadarrama.]

Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial, et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe, était tout à coup devenu affreux, au moment même où l'on avait des marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour Napoléon; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les Anglais. Était-il donc décidé que, toujours heureux contre l'Europe coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à l'entrée de la gorge, où venaient s'encombrer aussi les charrois d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tête de la colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands périls. Il n'y avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer les premiers, en colonne serrée, conduits par des guides. Ces hardis cavaliers marchant en tête de l'armée, et foulant la neige avec leurs pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les suivaient. Napoléon gravit lui-même la montagne à pied au milieu des chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigué, sur le bras du général Savary. Le froid, qui était aussi rigoureux qu'à Eylau, ne l'empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son projet avait été d'aller coucher à Villa-Castin; mais force fut de passer la nuit dans le petit village d'Espinar, où il logea dans une misérable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On prit, sur les mulets chargés de son bagage, de quoi lui servir un repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant quelquefois de ses généraux de cavalerie, qui avaient battu le pays entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines, sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations ultérieures.

[En marge: Arrivée à Villa-Castin.]

Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villa-Castin. Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans les terres de la Pologne. L'infanterie avançait avec peine; l'artillerie n'avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put pousser au delà d'Arevalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tête de la colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser Tordesillas.

[En marge: Arrivée à Tordesillas le 26.]

[En marge: Marche du maréchal Soult à la rencontre des Anglais.]

L'Empereur, fatigué d'attendre, voulut se porter lui-même à l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivé le 26 à Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de Potes à Saldaña, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. On lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun et Villalon, à une marche des troupes françaises. (Voir la carte nº 43.) Il avait 20 mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec les généraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se défendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui étaient devant lui au nombre de 29 à 30 mille.

[En marge: Situation critique des Anglais près d'être pris entre le maréchal Soult et le maréchal Ney.]

Cette dépêche remplit Napoléon d'espérance et d'anxiété.--Si les Anglais, répondit-il au maréchal Soult, sont restés un jour de plus dans cette position, ils sont perdus, car je vais être sur leur flanc.--Le maréchal Ney entrait effectivement ce même jour à Medina de Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une marche; _car plus ils s'engageraient_, disait-il, _et mieux cela vaudrait_.

[En marge: Avis parvenu au général Moore qui le décide à décamper.]