Part 38
[Note 27: On est honteux, en lisant les Mémoires si remarquables d'ailleurs du maréchal Saint-Cyr sur sa campagne de Catalogne, des petitesses qui s'y rencontrent, à côté de vues saines et profondes. J'ai lu toute sa correspondance avec l'état-major impérial, et j'affirme qu'elle dément complétement ses assertions, sous un seul rapport, bien entendu, celui du soin qu'aurait mis l'Empereur à lui marchander les moyens, afin que les succès en Catalogne n'effaçassent point les succès en Castille. On est affligé, en vérité, de voir un esprit aussi distingué s'abaisser jusqu'à de si misérables suppositions. L'Empereur n'aimait pas le caractère insociable du maréchal Saint-Cyr, mais il rendait justice à ses qualités éminentes, et n'en était pas jaloux. On voit dans son Histoire de César qu'il était jaloux peut-être de César ou d'Alexandre, mais en fait de jalousie il ne descendait pas au-dessous.]
[En marge: Raisons de faire le siége de Roses avant de s'avancer en Catalogne.]
Les instructions du général Saint-Cyr lui laissaient carte blanche quant aux opérations à exécuter en Catalogne, et n'étaient impérieuses que sous un rapport, la nécessité de débloquer Barcelone le plus tôt possible. Comme on avait Figuières, il restait trois places à prendre dans la direction de Barcelone, Roses à gauche sur la route de mer, Girone et Hostalrich à droite sur la route de terre. Ces places, dans ce pays montueux, étaient situées de manière à être difficilement évitées, si on voulait suivre les voies praticables à l'artillerie. Cependant, s'arrêter à faire trois siéges réguliers avant de débloquer Barcelone, était chose impraticable. Le général Saint-Cyr se décida à en entreprendre un seul, celui de Roses, par deux motifs suffisamment fondés pour excuser le retard qui allait en résulter: le premier, c'est que Figuières sans Roses ne formait pas un point d'appui suffisant au delà des Pyrénées, car la garnison de Roses eût sans cesse inquiété Figuières, et rien n'aurait pu entrer dans cette dernière place ni en sortir, si on n'avait pris la place voisine; le second, c'est que le golfe de Roses était l'abri ordinaire des escadres anglaises qui bloquaient Barcelone, et que leur présence ne permettait pas de ravitailler cette ville. Le général Saint-Cyr, étant destiné à s'y établir, ne voulait pas y être un jour affamé, comme le général Duhesme craignait de l'être à cette époque.
[En marge: Passage de la frontière les Pyrénées orientales.]
[En marge: Pluies torrentielles qui retardent les opérations en Catalogne.]
Malgré les instances de l'état-major général, lui recommandant sans cesse la célérité dans ses opérations, le général Saint-Cyr résolut d'exécuter le siége de Roses avant de pénétrer en Catalogne. Il passa la frontière dans les premiers jours de novembre, au moment même où les principales masses de l'armée française commençaient, comme on l'a vu, à agir en Castille, au moment où les maréchaux Lefebvre, Victor, Soult, étaient aux prises avec Blake et le marquis de Belveder. La division Reille, placée dès l'origine à La Jonquère, se porta le 6 devant Roses. La division Pino la suivit immédiatement, escortant les convois de grosse artillerie. La division Souham, venant la troisième, alla s'établir en arrière de la Fluvia, petit cours d'eau qui arrose la plaine du Lampourdan. (Voir la carte nº 43.) Cette dernière division avait pour mission de couvrir le siége de Roses contre les troupes espagnoles qui pourraient être tentées de le troubler. Tandis que nos armées de Castille et d'Aragon jouissaient d'un temps superbe, celle de Catalogne eut à essuyer des pluies diluviennes, qui pendant plusieurs jours inondèrent le pays, et rendirent tout mouvement impossible. Nos soldats supportèrent patiemment ces souffrances. Ils avaient pour chef un général qui dans les rangs de l'armée du Rhin avait appris à tout endurer, et à exiger qu'autour de lui on endurât tout sans murmure.
[En marge: Configuration de la citadelle de Roses.]
Jusqu'au 12 novembre on fut dans l'impossibilité de se mouvoir. La pluie ayant cessé, on s'approcha de Roses, et on resserra la garnison dans ses murs. Elle était forte de près de 3 mille hommes, commandée par un bon officier, et pourvue d'ingénieurs savants, dont au reste l'Espagne n'a jamais manqué. La place de Roses est un pentagone, situé entre la mer et un terrain sablonneux, au centre d'un golfe spacieux, profond, et garanti des mauvais vents. À l'entrée de ce golfe se trouve un fort, dit le fort du Bouton, construit sur une hauteur, et protégeant de son canon la meilleure partie du mouillage. La brigade Mazuchelli envoya deux bataillons pour commencer l'attaque de ce fort. Là, comme devant la place principale, il fallut refouler dans l'intérieur des murs la garnison soutenue par le feu de l'escadre anglaise, qui était composée de six vaisseaux de ligne et de plusieurs petits bâtiments.
[En marge: Ouverture de la tranchée devant Roses, dans la nuit du 18 au 19 novembre.]
Après diverses sorties vigoureusement repoussées, la tranchée fut ouverte devant Roses dans la nuit du 18 au 19 novembre, sur deux fronts opposés, à l'est et à l'ouest, de manière à interdire par les feux des tranchées la communication avec la mer. En peu de jours, une batterie établie près du rivage rendit le mouillage tellement dangereux pour les Anglais, qu'ils furent contraints de s'éloigner, et d'abandonner la garnison à elle-même.
La petite ville de Roses, formée de quelques maisons de pêcheurs et de commerçants, était située à l'est, en dehors même de l'enceinte fortifiée. On l'attaqua dans la nuit du 26 au 27. Les Espagnols, qui, de tant de faiblesse en rase campagne, passaient subitement à une extrême énergie derrière leurs murailles, se défendirent vigoureusement, et ne se retirèrent qu'après avoir perdu 300 hommes, et nous avoir laissé 200 prisonniers. Cette action nous coûta 45 hommes tués ou blessés. Dès cet instant, la garnison n'avait plus aucun appui extérieur.
[En marge: Prise du fort du Bouton.]
[En marge: Reddition de Roses, après seize jours de tranchée ouverte.]
Pendant ce temps, on poussait les opérations contre le fort du Bouton. On avait hissé à force de bras quelques pièces de gros calibre sur les hauteurs, et, après avoir démantelé le fort, on avait obligé la garnison à l'évacuer. Le 3 décembre, on ouvrit la troisième parallèle devant Roses. Le 4, on disposa la batterie de brèche, et il ne restait plus que l'assaut à livrer, lorsque la garnison, après seize jours de tranchée ouverte, consentit à se rendre prisonnière de guerre. La résistance avait été honorable et conforme à toutes les règles. Nous y prîmes 2,800 hommes, beaucoup de blessés, et un matériel considérable apporté par les Anglais. Grâce à cette importante conquête, les communications par mer avec Barcelone devenaient, sinon certaines, au moins très-praticables, et notre ligne d'opération, appuyée sur Figuières et Roses, était assurée à la fois par terre et par mer.
[En marge: Roses pris, le général Saint-Cyr se décide à marcher sur Barcelone.]
Pendant ce siége, le général Saint-Cyr avait reçu, soit du général Duhesme, soit du quartier général impérial, de vives instances pour qu'il se dirigeât enfin sur Barcelone. Il s'y était refusé avec son obstination ordinaire, jusqu'à ce que Roses fût en son pouvoir; mais maintenant que cette place venait de capituler, il n'avait plus aucun motif de différer. En effet, quand le général Duhesme bloqué avait à peine de quoi vivre, quand Napoléon s'était avancé jusqu'à Madrid (il y entrait le jour où le général Saint-Cyr entrait dans Roses), il devenait urgent de porter la gauche des armées françaises à la même hauteur que leur droite, et de déborder ainsi Saragosse des deux côtés. Roses pris, le général Saint-Cyr n'hésita plus à marcher sur Barcelone.
[En marge: Le général Saint-Cyr prend la résolution audacieuse de marcher sans son artillerie.]
Il avait envoyé dans le Roussillon sa cavalerie, qu'il ne pouvait nourrir dans le Lampourdan. Il la fit revenir pour la conduire avec lui à Barcelone. Son artillerie, quoique fort désirable dans les rencontres qu'il allait avoir avec l'armée espagnole, était un fardeau bien embarrassant à traîner à travers la Catalogne, surtout lorsqu'il fallait éviter la grande route, qui était fermée par les places de Girone et d'Hostalrich, dont on n'était pas maître. Le général Saint-Cyr prit un parti d'une extrême hardiesse, ce fut de laisser son artillerie à Figuières, en conduisant à la main les chevaux de trait destinés à la traîner. Le général Duhesme lui avait écrit de Barcelone qu'il avait un matériel immense dans l'arsenal de cette place, et que, moyennant qu'on amenât des chevaux, on trouverait de quoi former un train complet d'artillerie. En conséquence, il se décida à ne conduire avec lui que des chevaux, des mulets, des fantassins, et pas une voiture. Il donna à chaque soldat quatre jours de vivres et cinquante cartouches, plaça en outre sur des mulets quelque biscuit et quelques cartouches, et se disposa à partir équipé ainsi à la légère. Si dans la marche audacieuse qu'il allait entreprendre il rencontrait l'armée espagnole, il était résolu à se faire jour à la baïonnette; car pour lui la vraie victoire, c'était d'arriver à Barcelone, où l'attendait une armée française qui était largement pourvue du matériel nécessaire, et qui, jointe à la sienne, le mettrait au-dessus de tous les événements.
[En marge: Passage de la Fluvia le 9 décembre.]
[En marge: Le général Saint-Cyr dérobe sa route à l'ennemi, et réussit à le tromper complétement.]
Tout étant réglé de la sorte, il s'avança sur la Fluvia le 9 décembre, laissant sur ses derrières la division Reille, qui était indispensable à Roses et Figuières pour garder notre base d'opération, et se porta en avant avec 15,000 fantassins, 1,500 cavaliers, 1,000 artilleurs, c'est-à-dire avec 17 ou 18,000 hommes. Déjà une forte avant-garde, composée d'un corps aragonais sous le marquis de Lassan, et d'un détachement de l'armée de Vivès, sous le général Alvarez, avait fait contre la division Souham diverses tentatives victorieusement repoussées. Le général Saint-Cyr rejeta cette avant-garde des bords de la Fluvia sur ceux du Ter, et l'obligea à se retirer précipitamment. Deux routes se présentaient à lui, et toutes deux fort difficiles à parcourir. La route de terre, qui se présentait à droite, lui offrait Girone et Hostalrich, sous le canon desquelles il était, sinon impossible, du moins très-périlleux de passer. La route de mer, qui se présentait à gauche, lui offrait le danger des flottilles anglaises canonnant tous les passages vus de la mer, et celui des miquelets joignant leur mousqueterie à l'artillerie des Anglais. Il résolut de suivre alternativement chacune de ces routes, au moyen de chemins de traverse qui communiquaient de l'une à l'autre. Pour le moment, il chercha à persuader aux Espagnols qu'il se dirigeait sur Girone, avec l'intention d'en exécuter le siége après celui de Roses. Le 11, en effet, il s'avança dans la direction de cette place; et quand il vit l'avant-garde espagnole y courir en toute hâte, il se déroba en prenant à gauche, et se dirigea vers la Bisbal, chemin qui devait le mener à Palamos, le long de la mer. Il arriva le 11 au soir à la Bisbal, en repartit le 12 pour Palamos, après avoir rencontré au col de Calonja des miquelets et des somathènes, qui tiraillèrent beaucoup sur ses ailes. Le soldat, bien conduit, encouragé par les succès qu'il avait déjà obtenus, n'ayant aucun embarras à traîner, était alerte quoique très-chargé, fort dispos, et préparé à tout entreprendre.
Toutefois, si les Espagnols avaient eu quelque habitude de la guerre, ils auraient dû choisir l'instant où le général Saint-Cyr était séparé de la division Reille sans avoir encore rejoint le corps de Duhesme, et où il se hasardait sans artillerie contre un ennemi qui en avait beaucoup, pour l'arrêter avec l'ensemble de leurs forces. Il est vrai qu'aucun plan n'est bon quand on n'a pas de troupes capables de tenir en ligne; il est vrai aussi que les officiers espagnols ignoraient les particularités de la marche du général Saint-Cyr, et qu'aucun d'eux n'avait assez de génie pour les deviner. Toutefois il est incontestable que le moment où ce général devait être le plus faible était celui où il s'éloignait des Pyrénées sans avoir encore touché à Barcelone, et qu'à le rencontrer dans une occasion, c'était cette occasion qu'il fallait choisir, en se réunissant en masse pour l'attendre à tous les passages qui mènent à Barcelone. Mais les insurgés avaient détaché environ une dizaine de mille hommes sur la Fluvia, et le reste était employé à bloquer Duhesme dans Barcelone. Le général Claros, qui commandait à Girone, s'était contenté, en voyant déboucher le général Saint-Cyr sur cette place, de dépêcher un courrier à don Juan de Vivès.
Le général Saint-Cyr, ferme dans l'accomplissement de son dessein, repartit le 12 au matin de Palamos, essuya le long de la mer le feu peu meurtrier de quelques canonnières anglaises, et se dirigea sur Vidreras, regagnant cette fois la grande route de terre, parce qu'il supposait que les Espagnols, trompés par la direction qu'il avait prise de la Bisbal sur Palamos, se jetteraient en masse vers la mer. Ce qu'il avait prévu arriva effectivement. Un corps envoyé de Barcelone, sous Milans, se porta par Mataro le long de la mer; quelques détachements sortis d'Hostalrich, des miquelets, des somathènes accoururent vers le littoral pour en défendre, avec les Anglais, les principaux passages où ils croyaient rencontrer les Français.
Le général Saint-Cyr, prenant des chemins de traverse, se dirigea de Palamos sur Vidreras, vit les troupes de Lassan et d'Alvarez, qu'il avait trompées en les induisant à se jeter sur Girone, réduites à le suivre de loin, au lieu de pouvoir lui barrer le chemin, et camper sur ses derrières à une distance qui rendait toute attaque impossible. Elles n'étaient pas de force à se mesurer avec 17 ou 18 mille Français habilement et énergiquement conduits.
[En marge: Le général Saint-Cyr par ses marches et contre-marches, réussit à éviter les places de Girone et d'Hostalrich.]
[En marge: Passage du défilé de Trenta-Passos.]
Le général Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et de Lassan, qu'il avait d'abord en tête, ayant de plus sur sa gauche les divers détachements qui gardaient la mer, s'avançait comme un sanglier entouré de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait droit à Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grâce à la légèreté de son équipement, il put parcourir les hauteurs qui entourent Hostalrich sans passer par la route frayée, en fut quitte pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des canonnières anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant évité les deux places fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant maintenant à craindre que la grande armée de don Juan de Vivès elle-même. Dans l'après-midi du 15, en effet, il rencontra un premier détachement de cette armée, celui qui était venu de Barcelone sous les ordres de Milans, et le rencontra à l'entrée du défilé de Trenta-Passos. Il se hâta de forcer ce défilé, ne voulant pas avoir à le franchir devant l'armée espagnole qu'il s'attendait à chaque instant à trouver sur son chemin, car il n'était plus qu'à deux journées de Barcelone.
[En marge: Don Juan de Vivès quitte enfin le blocus de Barcelone pour venir avec toutes ses forces à la rencontre du général Saint-Cyr.]
Don Juan de Vivès, averti par le courrier qu'on lui avait envoyé, avait enfin quitté le blocus de Barcelone pour s'opposer à la marche du général Saint-Cyr. Il avait dépêché devant lui Milans, avec 4 à 5 mille hommes; il en amenait lui-même 15 mille, desquels faisait partie la division de Grenade, sous le général Reding. Le reste de la grande armée de Catalogne était aux environs de Barcelone, sur le Llobregat.
[En marge: Bataille de Cardedeu livrée et gagnée par les Français sans artillerie.]
Le général don Juan de Vivès vint prendre position à Cardedeu, sur des hauteurs boisées, que traverse la grande route de Barcelone. Il y était avec les 15 mille hommes tirés de son camp, et attendait sur sa droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nuée de miquelets couvraient les environs. C'est cette force régulière, placée dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et secondée par de hardis tirailleurs, que le général français avait à culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone.
Son parti fut bientôt pris. À tâtonner il aurait gagné d'encourager les Espagnols, de décourager les Français, en éclairant les uns et les autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres n'avaient que des fusils; il aurait gagné de laisser à Claros, à Alvarez, à Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par derrière, tandis que Vivès l'attaquerait de front. Il donna donc à la division Pino, qui marchait la première, l'ordre de ne pas se déployer, de ne pas tirer, car c'était perdre du temps et des munitions, tout ce dont on avait peu à perdre, de gravir tête baissée la route escarpée de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin à la baïonnette. Malheureusement, avant que les ordres du général en chef fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division Pino, s'était déployée à gauche de la route de Barcelone, sous le feu de la division Reding, la meilleure de l'armée espagnole, et elle en souffrait beaucoup. Le général Saint-Cyr porta sur-le-champ à l'extrême gauche de cette brigade la division française Souham en colonne serrée, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi à la baïonnette sans se déployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-même, il prescrivit un mouvement semblable à la brigade Fontana, la seconde de Pino, et la dirigea en colonne serrée sur le centre des Espagnols. À la droite de cette même route il envoya deux bataillons menacer l'extrémité de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prête à charger là où le terrain le permettrait, s'avançait dans les intervalles d'une colonne à l'autre.
[En marge: Brillants résultats de la bataille de Cardedeu.]
Ces ordres, exécutés avec précision et une rare vigueur, furent suivis du résultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham à l'extrême gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre, abordèrent avec tant de résolution la ligne espagnole, qu'elles la rompirent et la culbutèrent en un clin d'oeil, dégageant ainsi sur ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal à propos déployée. Les dragons italiens et le 24e de dragons français, s'élançant au galop, chargèrent les Espagnols déjà repoussés, et les jetèrent dans un affreux désordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur le champ de bataille 600 morts, 800 blessés, 1,200 prisonniers, toute son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions, dont nous avions grand besoin. Les généraux Vivès et Reding, entraînés dans la déroute générale, se sauvèrent par miracle, l'un vers la mer, où il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la route de Barcelone, qu'il parvint à franchir grâce à la vitesse de son cheval. Cette bataille gagnée en moins d'une heure nous valut, avec l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et un ascendant irrésistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros survinrent à la fin du jour sur nos derrières, mais trop tard pour prendre part à l'action. Le combat terminé, ils n'avaient plus rien à faire qu'à regagner Girone, ou à se porter par des détours au camp du Llobregat.
[En marge: Entrée du général Saint-Cyr à Barcelone, et joie des deux armées françaises qui se rejoignent.]
Il ne restait qu'une étape à parcourir pour se rendre à Barcelone. Il importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le biscuit de nos soldats était épuisé. Le général Saint-Cyr, plaçant sur les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blessés qui pouvaient être transportés, et réduit à abandonner à la discrétion des somathènes ceux qui n'étaient pas capables de supporter le trajet, se mit en route pour Barcelone, où il arriva le 17, au milieu de l'étonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que la vue d'une armée française venant les débloquer remplissait d'une vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et on se promettait les plus heureux résultats de cette réunion.
Le général Saint-Cyr, outre l'artillerie prise à Cardedeu, en trouvait une à Barcelone fort nombreuse, fort belle, et très-facile à atteler avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et comptait au moins 17 mille hommes en état de servir. De son côté, le général Duhesme en avait encore, indépendamment des malades et des blessés, 9 mille propres à un service actif. C'était donc un effectif réel de 26 mille hommes, égaux en nombre et supérieurs de beaucoup en qualité à tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur concentration était le glorieux résultat d'une marche aussi hardie que savamment conduite.
[En marge: Arrivé à Barcelone, le général Saint-Cyr ne veut pas s'y renfermer, et se décide à poursuivre l'armée catalane.]
Bien que Barcelone ne fût pas dépourvue de ressources alimentaires autant que l'avait prétendu le général Duhesme, lequel avait exagéré sa détresse, pour exciter le zèle de ceux qui étaient chargés de le débloquer, néanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on voulait vivre. Le général Saint-Cyr était en effet résolu à poursuivre ses avantages, à chercher partout l'armée espagnole, et à l'anéantir entièrement, pour assiéger ensuite, l'une après l'autre, les places fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les journées des 18 et 19 décembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se porta sur le Llobregat.
[En marge: Sortie de Barcelone pour détruire le camp du Llobregat.]
Il n'était pas fâché, en accordant à ses troupes le temps de se reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement préparé sur le Llobregat, à quelques lieues de Barcelone. Si on a raison de chercher à diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir rencontrer en masse, pour le détruire d'un seul coup, un ennemi plus habile à se dérober qu'à combattre. Le général Saint-Cyr sortit avec son corps d'armée, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division Chabran. Il préposa l'autre, la division Lechi, à la garde de Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour culbuter tout ce qui se présenterait sur son chemin.
[En marge: Bataille et victoire de Molins-del-Rey.]
Le 20 au soir il arriva devant le Llobregat, dont il borda le cours depuis Molins-del-Rey jusqu'à San-Feliu. Les Espagnols étaient là, au nombre de trente et quelques mille hommes, avec une forte artillerie, établis sur des hauteurs boisées, et couverts par le Llobregat, qui n'était guéable qu'en quelques points. Le pont de Molins-del-Rey, sur lequel passe la grande route de Barcelone à Valence, avait été fortement défendu au moyen d'ouvrages d'un accès très-difficile. Avec de bonnes troupes, l'ennemi aurait dû compter sur une pareille position, et s'y croire en sûreté.