Part 37
Après avoir pris ces mesures, Napoléon en attendit l'effet, persistant à demeurer de sa personne à Chamartin, et à laisser Joseph dans la maison de plaisance du Pardo, où celui-ci vivait séparé, et entouré de toute l'étiquette royale, sans avoir à s'incliner devant la souveraineté supérieure de l'empereur des Français. En attendant que les Espagnols le comprissent, Napoléon continua à faire ses dispositions militaires pour l'entière conquête de la Péninsule.
[En marge: Opérations militaires de Napoléon à la suite de l'occupation de Madrid.]
[En marge: Le corps de Castaños, passé sous le commandement du duc de l'Infantado, est définitivement rejeté sur Cuenca.]
Il avait amené à Madrid le corps du maréchal Victor, composé des divisions Lapisse, Villatte et Ruffin, la garde impériale, et la plus grande masse des dragons. Sur le bruit que le corps de Castaños se retirait par Calatayud, Siguenza et Guadalaxara vers Madrid, il avait envoyé au pont d'Alcala la division Ruffin avec une brigade de dragons. Ce corps de Castaños, en effet, poursuivi à outrance par le général Maurice-Mathieu à la tête des divisions Musnier et Lagrange et des lanciers polonais, abordé vivement à Bubierca, où il avait essuyé des pertes considérables, se repliait en désordre sur Guadalaxara, ne comptant pas plus de 9 à 10 mille hommes, au lieu de 24 qu'il comptait à Tudela. Il avait passé du commandement de Castaños, destitué par la junte, au commandement du général de la Peña. Ballotté ainsi de chefs en chefs, aigri par la défaite et la souffrance, il s'était révolté, et avait pris définitivement pour général le duc de l'Infantado, sorti secrètement, comme on l'a vu, de Madrid, afin d'amener des renforts aux défenseurs de la capitale. L'entrée des Français à Madrid, et la présence de la division Ruffin avec les dragons au pont d'Alcala, ne laissaient pas d'autre ressource à cette ancienne armée du centre que la retraite sur Cuenca. Elle ne courait risque d'y être inquiétée que lorsque les Français prendraient la résolution de marcher sur Valence, ce qui ne pouvait être immédiat.
[En marge: Les restes de l'armée d'Estrémadure sont rejetés au delà de Talavera.]
[En marge: Massacre par ses soldats du brave don Benito San Juan.]
Napoléon voyant s'éloigner l'armée du centre aux trois quarts dispersée, avait abandonné aux dragons le soin de ramasser les traînards, et avait ramené à lui la division Ruffin, du corps de Victor, destinant ce corps à marcher sur Aranjuez et Tolède, à la poursuite de l'armée de l'Estrémadure. Il voulait, après avoir assuré sa gauche en rejetant sur Cuenca l'ancienne armée de Castaños, assurer sa droite en poussant au delà de Talavera les débris de l'armée d'Estrémadure, qui avaient combattu à Burgos et à Somo-Sierra. Il fit partir les divisions Ruffin et Villatte, précédées par la cavalerie légère de Lasalle et les dragons de Lahoussaye, et conserva dans Madrid la division Lapisse et la garde impériale. Lasalle courut sur Aranjuez et Tolède, les dragons coururent sur l'Escurial pour refouler les restes désordonnés de l'armée d'Estrémadure. Cette armée était déjà en déroute en commençant sa retraite. Ce fut bien pis encore lorsqu'elle sentit la pointe des sabres de nos cavaliers. Elle ne présentait plus que des bandes confuses qui, à l'exemple de toutes les troupes incapables de se battre, se vengèrent sur leurs chefs de leur propre lâcheté. L'infortuné don Benito San Juan, qui n'avait quitté que le dernier, et tout sanglant, le champ de bataille de Somo-Sierra, fut leur première victime. Il avait, avec les fugitifs de Somo-Sierra, rejoint à Ségovie ce qui subsistait encore du détachement de Sepulveda et des troupes battues à Burgos par le maréchal Soult. Ces divers rassemblements, après s'être un moment rapprochés de Madrid par la route de Ségovie à l'Escurial, s'enfuirent sur Tolède en apprenant la reddition de la capitale. La garnison de Madrid, sortie avec le marquis de Castellar, se réunit à eux. Leur indiscipline passait toute croyance. Ils pillaient, ravageaient, beaucoup plus que les vainqueurs, ce pays qui était le leur, et qu'ils avaient mission de défendre. Les chefs, saisis de honte et de douleur à un tel spectacle, voulurent mettre quelque ordre dans cette retraite, et épargner aux habitants les horribles traitements auxquels ils étaient exposés. Mais les misérables qu'on cherchait à contenir se mirent à accuser leurs officiers de les avoir trahis. Le brave don Benito San Juan, le plus sévère, parce qu'il était le plus brave, devint l'objet de leur fureur. Ayant voulu à Talavera les réprimer, il fut assailli dans une modeste cellule qui lui servait de logement, traîné sur la voie publique, pendu à un arbre, où, durant plusieurs heures, ces monstres, qui ne l'avaient pas suivi au combat, le criblèrent de leurs balles. Tels étaient les hommes auxquels l'Espagne, dans son aveuglement patriotique, confiait sa défense contre une royauté qui avait à ses yeux le tort d'être étrangère.
Le général Lasalle, toujours au galop à la tête de ses escadrons, arrivé bientôt à Talavera, rejeta jusqu'au pont d'Almaraz sur le Tage ces bandes indisciplinées. Ce pont, autour duquel les Espagnols avaient élevé quelques ouvrages, ne pouvait être emporté que par de l'infanterie. Le général Lasalle s'y arrêta, en attendant que les ordres de l'Empereur prescrivissent de nouvelles opérations dans le midi de la Péninsule.
[En marge: Embarras de l'armée anglaise depuis l'entrée de Napoléon dans Madrid.]
Tandis que les armées espagnoles étaient refoulées de la sorte, celle de Palafox sur Saragosse, celle de Castaños sur Cuenca, celle d'Estrémadure sur Almaraz, celle de Blake sur Léon et les Asturies, et que nous étions ainsi en quelques jours redevenus maîtres d'une moitié de l'Espagne, les Anglais, auxquels on avait promis qu'ils ne viendraient que pour recueillir des trophées, et compléter tout au plus une victoire assurée, se trouvaient dans le plus cruel embarras, car ils n'avaient pu réussir jusqu'ici à rassembler leurs divers détachements en un seul corps d'armée. L'unique progrès qu'ils eussent fait sous ce rapport, c'était de réunir à l'infanterie, amenée par Ciudad-Rodrigo et Salamanque, l'artillerie et la cavalerie venues par Badajoz et Talavera, sous la conduite du général Hope. Celui-ci avait même un moment failli tomber au milieu des escadrons de Lasalle, s'était dérobé par une marche habile dans les montagnes, et avait enfin, par Avila, rejoint son général en chef vers Salamanque. Après cette jonction le général Moore comptait environ 19 mille hommes. Mais il lui restait une dernière jonction à opérer: c'était celle de David Baird, arrivé par la Corogne à Astorga, avec environ 11,000 hommes. Plus que jamais le général anglais songeait à se retirer, car ce n'était pas avec 30,000 hommes qu'il pouvait tenir tête aux Français, les armées espagnoles étant partout anéanties. Le désir de se soustraire au danger, et de rallier sir David Baird, lui avait inspiré la salutaire pensée d'abandonner la ligne de retraite du Portugal pour adopter celle de la Galice, ce qui lui procurait le double avantage d'augmenter sa force d'un tiers, et de se rapprocher d'un bon port d'embarquement. Il inclinait donc à marcher par Toro sur Benavente, en ordonnant à David Baird d'y marcher par Astorga. (Voir la carte nº 43.) Il se donnait de plus, en agissant ainsi, l'apparence de menacer les communications des Français, puisqu'il n'avait qu'un pas à faire pour être à Valladolid, même à Burgos, tandis qu'en réalité il était sur la route de la Corogne, c'est-à-dire de la mer, son refuge le plus sûr. Grâce à ce mouvement, il assurait sa retraite, il semblait en même temps faire quelque chose pour la cause espagnole, et se ménageait une réponse aux instances de M. Frère, qui, devenu le séide du gouvernement insurrectionnel, reprochait sans cesse à l'armée anglaise de ne point agir. Le malheureux John Moore, qui était sage et brave, qui avait l'habitude de la guerre méthodique, auquel on avait promis un accueil enthousiaste, des ressources de tout genre, des victoires faciles, et qui trouvait les Espagnols abattus, fuyant en tous sens, pouvant à peine se nourrir eux-mêmes, était dans un état de surprise, de mécontentement, de dégoût, impossible à décrire, et ne voyait de sûreté qu'à battre en retraite par la route la plus courte. Du reste, il ne dissimulait à son gouvernement aucune de ces fâcheuses vérités.
[En marge: Napoléon s'occupe enfin des Anglais, et amène à Madrid les forces nécessaires pour opérer contre eux.]
Napoléon dans le commencement ne s'était pas occupé des Anglais, quoiqu'il sût bien qu'il en venait un certain nombre de Lisbonne et de la Corogne, parce qu'il voulait d'abord anéantir les armées espagnoles, parce qu'il voulait ensuite laisser l'armée britannique s'enfoncer dans l'intérieur de la Péninsule, pour être plus assuré de l'envelopper et de la prendre. Cependant, quelque bien conçue que fût cette pensée, s'il avait pu connaître à quel point l'armée anglaise était dispersée et décontenancée, il aurait mieux fait encore de fondre sur elle, et de détruire Moore à Salamanque, Hope dans les montagnes d'Avila. Mais on ne sait pas tout à la guerre, on ne sait que ce qu'on devine d'après certains indices, et Napoléon en avait trop peu ici pour conjecturer avec exactitude la situation des Anglais; ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque Moore, au milieu d'un peuple ami, ignorait complétement lui-même les mouvements de l'armée française. Napoléon toutefois, ayant appris, par les courses de sa cavalerie sur Talavera, que les Anglais étaient entre Talavera, Avila, Salamanque, et que du Tage ils s'élevaient à la hauteur du Duero, sentit que le moment était venu d'agir contre eux, et il disposa tout pour réunir les forces nécessaires à leur complète destruction.
[En marge: Le maréchal Lefebvre porté de Valladolid à Talavera.]
Il ordonna au maréchal Lefebvre de se porter de Valladolid sur Ségovie, et de descendre de Ségovie sur l'Escurial, ce qui le plaçait presque à Madrid. Son intention était de lui faire prendre la position de l'Escurial, Tolède et Talavera, afin de ramener à Madrid le corps du maréchal Victor. Le maréchal Lefebvre venait enfin de recevoir la division polonaise, restée jusque-là en arrière, et les Hollandais laissés quelque temps sur le rivage de la Biscaye. Avec les dragons Milhaud et la cavalerie de Lasalle, il allait former la droite de l'armée sur Talavera. Il comptait alors environ 15 mille hommes.
[En marge: Le maréchal Ney amené à Madrid.]
Napoléon, en se préparant à aborder l'armée anglaise, dont il connaissait la solidité, voulait avoir sous la main l'un de ses meilleurs corps, conduit par l'un de ses lieutenants les plus énergiques. Ce corps, c'était le 6e; ce chef, c'était le maréchal Ney. Il avait reproché au maréchal Ney la lenteur de sa marche sur Soria, et tenait à le dédommager de ce reproche en lui donnant les Anglais à battre. Il l'avait déjà rappelé de Saragosse sur Madrid, et lui avait confié la mission de pousser, chemin faisant, Castaños l'épée dans les reins. Il lui prescrivit de hâter sa marche, afin qu'il pût se reposer un instant à Madrid, avant de se reporter à droite sur le Tage ou le Duero.
[En marge: Le 5e corps envoyé devant Saragosse.]
Napoléon allait donc réunir à Madrid même les corps de Victor, Lefebvre, Ney, la garde impériale, une masse de cavalerie considérable; ce qui le mettrait bientôt en mesure de frapper un coup décisif. L'appel du maréchal Ney avec le 6e corps tout entier, y compris la division Lagrange, qui avait été jointe passagèrement au maréchal Moncey pour la journée de Tudela, réduisait ce dernier à l'impossibilité de continuer le siége de Saragosse, car il n'avait plus assez de forces pour tenir la campagne en attaquant la ville. Napoléon donna l'ordre au maréchal Mortier de se détourner avec le 5e corps, et d'aller prendre position sur l'Èbre, afin de couvrir le siège de Saragosse, en laissant toutefois au maréchal Moncey le soin exclusif des attaques.
[En marge: Les troupes du général Junot dirigées sur Burgos.]
[En marge: Le maréchal Soult définitivement ramené vers la Vieille-Castille.]
La belle division Laborde, première du général Junot, venait d'arriver à Vittoria. Napoléon lui assigna Burgos. Il ordonna à la division Heudelet, qui était la seconde de Junot, et qui suivait immédiatement la première, de s'avancer en toute hâte dans la même direction. Les dragons de Lorge, qui avaient accompagné le 5e corps, reçurent également cette destination. Les dragons Millet, un peu en arrière de ceux-ci, furent attirés sur Madrid. Napoléon prescrivit au maréchal Soult une marche conforme à ces divers mouvements. Ce maréchal avait pénétré dans les Asturies, chassé devant lui les débris des Asturiens revenus d'Espinosa, et poussé jusqu'au camp de Colombres. Il avait recueilli, à la suite de combats vifs et répétés, un certain nombre de prisonniers, et beaucoup de munitions et de marchandises accumulées par les Anglais dans les ports de la Cantabrie. Napoléon lui enjoignit de repasser les montagnes pour descendre dans le royaume de Léon, où, réuni au corps de Junot, aux dragons de Lorge et Millet, il devait tenir tête aux Anglais s'ils s'avançaient sur notre droite, ou les pousser vivement s'ils se repliaient devant les troupes parties de Madrid, ou même enfin envahir le Portugal à leur suite. Ainsi, avec trois corps d'armée, plus la garde impériale et une immense cavalerie à Madrid, avec deux corps d'armée et beaucoup de cavalerie aussi sur sa droite en arrière, il était préparé à agir contre les Anglais dans toutes les directions, et pouvait les poursuivre partout où ils se retireraient. Il n'attendait que l'arrivée des maréchaux Lefebvre et Ney pour courir de Madrid à de nouvelles opérations. Du reste le temps n'avait pas cessé d'être parfaitement beau. Le mois de décembre ressemblait à un vrai printemps, soit à Madrid, soit dans les Castilles. Nos corps exécutaient de longues marches sans éprouver aucun des inconvénients ordinaires de la saison. Napoléon, montant tous les jours à cheval autour de Madrid, où il n'entrait jamais, passait ses corps en revue, s'appliquait à les pourvoir de tout ce qu'ils avaient perdu dans les marches et les combats, s'occupait surtout d'un grand établissement militaire au Buen-Retiro, d'où il pût contenir Madrid, et où il fût certain de laisser en sûreté ses malades, ses dépôts, son matériel. Toujours soigneux d'assurer sa ligne d'opération, ce qu'il avait ordonné à Miranda, Pancorbo, Burgos, il venait de l'ordonner à Somo-Sierra, sur le plateau même où l'on avait combattu, et à Madrid, sur la hauteur du Buen-Retiro, qui fait face à cette capitale. Il avait voulu qu'on élevât des ouvrages de campagne autour de ce beau parc, qu'on y joignît un réduit fortifié vers la fabrique de porcelaine (fabrique où les rois d'Espagne faisaient imiter la porcelaine de Chine), et que dans ce réduit on ménageât une place suffisante pour renfermer les blessés de l'armée, son matériel d'artillerie et ses vivres. Il voulait de plus que cet établissement fût hérissé de canons, et que, les premiers ouvrages enlevés, il fallût une attaque régulière pour forcer le réduit.
[En marge: Événements en Aragon et en Catalogne.]
Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de le voir, d'autres événements s'accomplissaient en Aragon et en Catalogne. En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les allées et venues de nos divers corps d'armée avaient privé momentanément le maréchal Moncey des moyens d'agir efficacement contre la ville de Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait dû envoyer des troupes à la poursuite du corps de Castaños, et, à défaut de celles du maréchal Ney, qui n'étaient pas encore arrivées, on y avait envoyé les divisions Musnier et Lagrange sous le général Maurice-Mathieu. Dès lors, le maréchal Moncey n'était resté qu'avec les divisions Grandjean et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou dix mille hommes. Le maréchal Ney était survenu, il est vrai, débouchant de Soria, et offrant de concourir au siège de Saragosse avec les deux divisions Dessoles et Marchand. Mais, le jour même où il allait de concert avec le maréchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et s'emparer du Monte-Torrero, l'ordre lui arriva du quartier général de poursuivre Castaños à outrance, et de revenir en le poursuivant sur Madrid. Si Napoléon, à la distance où il était de l'Aragon, avait pu savoir ce qui s'y passait, il aurait laissé au maréchal Ney le soin d'assiéger Saragosse, et au général Maurice-Mathieu celui de poursuivre Castaños. Ce dernier, avec les divisions Musnier et Lagrange, aurait amené à Madrid à peu près autant de monde que le maréchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On eût ainsi évité un mouvement croisé et inutile du général Maurice-Mathieu rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du maréchal Ney s'en éloignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les accidents, les faux mouvements se multiplient à la guerre avec les nombres et les distances, et Napoléon ajoutait tous les jours aux chances d'erreurs par l'étendue prodigieuse de ses opérations. Le maréchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir près de lui, se hâta d'exécuter ses ordres, quitta le maréchal Moncey, qui resta ainsi tout à fait isolé, et profondément chagrin de ne pouvoir rien entreprendre contre Saragosse dans l'état de faiblesse auquel on le réduisait, d'autant plus que le maréchal Ney reprit en passant auprès du général Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya seulement la division Musnier. Il emmena même avec lui les fameux lanciers polonais, si habitués à l'Aragon, et ne laissa au maréchal Moncey que les régiments de cavalerie provisoire autrefois attachés à son corps. Le maréchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier, fut obligé de différer l'attaque de Saragosse. Il est vrai que pendant ce temps la grosse artillerie, par les soins du général Lacoste, était amenée de Pampelune à Tudela, et de Tudela était transportée à Saragosse sur le canal d'Aragon. De leur côté aussi les Aragonais se remettaient de leur défaite, et se fortifiaient dans leur capitale. Tous ces délais de part et d'autre servaient ainsi à préparer un siége mémorable.
[En marge: Événements en Catalogne.]
En Catalogne s'étaient passés des événements graves, et non moins dignes d'être rapportés que ceux dont on a déjà lu le récit. Depuis la retraite de Joseph sur l'Èbre, le général Duhesme, qui dans le commencement de son établissement à Barcelone ne cessait de faire des sorties, tantôt en avant vers le Llobregat, tantôt en arrière vers Girone, le général Duhesme se trouvait bloqué dans Barcelone sans pouvoir en dépasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran, singulièrement réduites par la guerre et les fatigues, comptaient à peine 8 mille fantassins, lesquels avec l'artillerie et la cavalerie montaient tout au plus à 9,500 hommes. Tous les efforts qu'on avait tentés pour approvisionner Barcelone par mer avaient été infructueux, les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle était défendue par trois mille Espagnols de troupes régulières. Le général Duhesme se voyait donc exposé à manquer bientôt de vivres, tant pour lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce motif que Napoléon avait si souvent pressé le général Saint-Cyr de hâter ses opérations, et de marcher vivement au secours de Barcelone.
[En marge: Forces confiées au général Saint-Cyr pour la soumission de la Catalogne.]
Le général Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurgée tout entière, et gardée par de nombreux corps de troupes, avait, outre la division Reille forte d'environ 7 mille hommes, la division française Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne Pino 5 mille, la division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d'artilleurs et 2 mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23 à 24 mille combattants. Une fois réuni à Duhesme, s'il parvenait à le débloquer, il devait avoir de 34 à 36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la plus difficile à conquérir de toutes celles de la Péninsule, soit à cause de son sol hérissé d'obstacles, soit à cause de ses habitants très-hardis, très-remuants, et craignant pour leur industrie un rapprochement trop étroit avec l'empire français.
[En marge: Forces espagnoles employées à la défense de la Catalogne.]
L'armée espagnole qui défendait cette province, et qu'il n'était possible d'évaluer que très-approximativement, s'élevait à environ 40 mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tirées des îles Baléares et transportées en Catalogne par la marine anglaise; de troupes de ligne tirées du Portugal et transportées également par la marine anglaise en Catalogne; d'une division de Grenade, sous le général Reding; d'une division d'Aragonais, sous le marquis de Lassan, frère de Palafox; enfin des troupes régulières de la province. Elle avait pour général en chef don Juan de Vivès, qui avait servi autrefois contre la France, pendant la guerre de la Révolution, et se vantait beaucoup d'y avoir obtenu des succès. Elle était secondée par des volontaires, appelés miquelets, formés en bataillons nommés _tercios_, et remplissant l'office de troupes légères. Agiles, braves, bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'armée espagnole, lui rendaient de nombreux services. À ces forces il fallait joindre les somathènes, espèce de milice composée de tous les habitants, qui, d'après d'anciennes coutumes, se levaient en masse au premier son de leurs cloches, devaient défendre les villages et les villes, occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de ligne, ces miquelets, ces somathènes, aidés dans leur résistance par un sol hérissé d'aspérités et dépourvu de denrées alimentaires, présentaient des difficultés plus graves qu'aucune de celles qu'on pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la Catalogne était couverte de places fortes qui commandaient toutes les communications de terre et de mer, telles que Figuières que nous possédions, Roses, Girone, Hostalrich, Tarragone que nous ne possédions pas.
[En marge: Motifs qui avaient fait choisir le général Saint-Cyr pour la guerre de Catalogne.]
Son éloignement et sa configuration séparaient cette province du reste de l'Espagne, et en faisaient un théâtre de guerre distinct. C'est pourquoi Napoléon avait chargé de la conquérir un général, excellent quand il était seul, dangereux quand il avait des voisins qu'il secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu'à croire que Napoléon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le perdre; mais, ce travers à part, capitaine habile, profond dans ses combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre méthodique, Napoléon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec tous les généraux du siècle.
Les moyens réunis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la précipitation qu'on avait mise dans les préparatifs de cette guerre. Le matériel d'artillerie était insuffisant; la chaussure, le vêtement manquaient tout à fait. La division Reille était un ramassis de tous les corps et de toutes les nations, inconvénient compensé, il est vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique formée de vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se composait d'Italiens aguerris et élevés à l'école de la Grande Armée. Les moyens de transport, indispensables dans un pays où l'on ne trouvait aucune ressource sur le sol, étaient entièrement nuls. Il n'y avait là rien qui ne se vît dans les Castilles, où Napoléon commandait lui-même. Le général Saint-Cyr croyait cependant que tout cela était malicieusement fait pour lui, et que Napoléon, du faîte de sa gloire, songeait à lui mesurer les succès, et surtout à les rendre moins rapides que les siens[27].