Part 36
Napoléon se hâta de répandre sa cavalerie de Buytrago jusqu'aux portes de Madrid, et de s'y porter de sa personne, pour essayer d'enlever cette grande capitale par un mélange de persuasion et de force, désirant lui épargner les horreurs d'une prise d'assaut. Heureusement elle n'était pas en mesure de se défendre; et d'ailleurs le tumulte qui y régnait aurait rendu la défense impossible, quand même elle aurait eu des murailles capables de résister au formidable ennemi qui la menaçait.
[En marge: Déc. 1808.]
[En marge: À la nouvelle du combat de Somo-Sierra, la junte centrale quitte Aranjuez pour Badajoz.]
[En marge: Moyens employés pour disputer Madrid aux Français.]
[En marge: Madrid, tombé au pouvoir de la populace, est livré aux plus affreux désordres.]
[En marge: Massacre du marquis de Péralès.]
[En marge: Quelques travaux de défense aux portes de Madrid.]
À la nouvelle de la prise de Somo-Sierra, la folle présomption des Espagnols s'était subitement évanouie, et la junte s'était hâtée de quitter Aranjuez pour Badajoz. En s'éloignant elle avait annoncé la résolution d'aller préparer dans le midi de la Péninsule des moyens de résistance, dont Baylen, disait-elle, révélait assez la puissance. Mais il n'en avait pas moins été résolu de disputer Madrid au conquérant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la population le voulait ainsi, et parlait d'égorger quiconque proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castellar avaient été chargés de la défense, de concert avec une junte réunie à l'hôtel des postes, dans laquelle siégeaient des gens de toute sorte. Il restait à Madrid trois à quatre mille hommes de troupes de ligne, de fort médiocre qualité; mais il s'était joint à cette garnison un peuple frénétique, tant de la ville que de la campagne, lequel avait exigé et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la capitale, et redoutables seulement aux honnêtes gens. Quelques furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait distribuées une poussière noirâtre qu'ils disaient être du sable et non de la poudre, s'en étaient pris au marquis de Péralès, corrégidor de Madrid, personnage long-temps favori de la multitude, parce que, dans ses goûts licencieux, il s'était publiquement attaché à rechercher les plus belles femmes du peuple. L'une d'elles, délaissée par lui, l'ayant accusé d'avoir préparé ces munitions frauduleuses, et d'être complice d'une trahison ourdie contre la sûreté de Madrid, la troupe des égorgeurs s'empara de ce malheureux, et le massacra comme elle en avait déjà massacré tant d'autres depuis la fatale révolution d'Aranjuez, et puis elle traîna son corps dans les rues. Après s'être donné cette satisfaction à eux-mêmes, les barbares dominateurs de Madrid exécutèrent à la hâte quelques préparatifs de défense, sous la direction des gens du métier. Madrid n'est point fortifié; il est comme Paris l'était il y a quelques années, avant les immenses travaux qui l'ont rendu invincible, entouré d'un simple mur qui n'est ni bastionné ni terrassé. On crénela ce mur, on en barricada les portes, et on y plaça du canon. On prit ce soin particulièrement pour les portes d'Alcala et d'Atocha, qui aboutissent vers la grande route par laquelle devaient se présenter les Français. En arrière des portes, on pratiqua des coupures, on éleva des barricades dans les rues correspondantes, pour que, la première résistance vaincue, il en restât une autre en arrière.
Vis-à-vis des portes d'Alcala et d'Atocha, s'élèvent sur un terrain dominant, en face de Madrid, le château et le parc du Buen-Retiro, séparés de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crénela le mur d'enceinte du Retiro, on y fit quelques levées de terre, on y traîna du canon, on y logea en guise de garnison une multitude fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le défendre. Les femmes, joignant leurs efforts à ceux des hommes, se mirent à dépaver les rues, et à monter les pavés sur le toit des maisons, pour en accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de tenir la population en haleine. Le duc de l'Infantado avait été secrètement envoyé hors de Madrid, pour aller chercher l'armée de Castaños, et l'amener sous Madrid.
[En marge: L'armée française paraît le 2 décembre aux portes de Madrid.]
[En marge: Napoléon fait sommer la ville.]
Toute cette agitation n'était pas un moyen de résistance bien sérieux à opposer à Napoléon. Il arriva le 2 décembre au matin sous les murs de Madrid, à la tête de la cavalerie de la garde, des dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Ce jour était l'anniversaire du couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour Napoléon comme pour ses soldats, une sorte de superstition s'attachait à cette date mémorable. Le temps était d'une sérénité parfaite. Cette belle cavalerie, en apercevant son glorieux chef, poussa des acclamations unanimes, qui allèrent se mêler aux cris de rage que proféraient les Espagnols en nous voyant. Le maréchal Bessières, duc d'Istrie, commandait la cavalerie impériale. L'empereur, après avoir considéré un instant la capitale des Espagnes, ordonna à Bessières de dépêcher un officier de son état-major pour la sommer d'ouvrir ses portes. Ce jeune officier eut la plus grande peine à pénétrer. Un boucher de l'Estrémadure, préposé à la garde de l'une des portes, prétendait qu'il ne fallait pas moins que le duc d'Istrie lui-même pour remplir une telle mission. Le général Montbrun qui était présent, ayant voulu repousser cette ridicule prétention, fut obligé de tirer son sabre pour se défendre. L'officier parlementaire, admis dans l'intérieur de la ville, se vit assailli par le peuple, et allait être massacré, lorsque la troupe de ligne, sentant son honneur intéressé à faire respecter les lois de la guerre, lui sauva la vie en l'arrachant aux mains des assassins. La junte chargea un général espagnol de porter sa réponse négative. Mais les chefs de la populace exigèrent que trente hommes du peuple escortassent ce général pour le surveiller, encore plus que pour le protéger, car cette multitude furieuse apercevait des trahisons partout. L'envoyé espagnol, ainsi entouré, parut devant l'état-major impérial, et il fut aisé de deviner, par son attitude embarrassée, sous quelle tyrannie lui et les honnêtes gens de Madrid étaient placés en ce moment. Sur l'observation réitérée que la ville de Madrid ne pourrait pas tenir contre l'armée française, qu'on ne ferait en résistant qu'exposer à être égorgée, à la suite d'un assaut, une population de femmes, d'enfants, de vieillards, le malheureux se taisait en baissant les yeux, car il n'osait, devant les témoins qui l'observaient, laisser percer les sentiments dont il était plein. On le renvoya avec sa triste escorte, en lui déclarant que le feu allait commencer.
[En marge: Sur le refus de la junte de rendre Madrid, Napoléon fait préparer une première attaque.]
Napoléon n'avait encore avec lui que sa cavalerie, et il attendait son infanterie vers la fin du jour. Il fit lui-même à cheval une reconnaissance autour de Madrid, et prépara un plan d'attaque qui pût se diviser en plusieurs actes successifs, de manière à sommer la place entre chacun d'eux, et à la réduire par l'intimidation plutôt que par l'emploi des redoutables moyens de la guerre.
Vers la fin du jour, les divisions Villatte et Lapisse, du corps du maréchal Victor, étant arrivées, il fit ses dispositions pour enlever le Buen-Retiro, qui domine Madrid à l'est, et les portes de los Pozos, de Fuencarral, del Duque, qui le dominent au nord. Le clair de lune était superbe. Dans la soirée, on prit position. Le général Senarmont prépara l'artillerie afin de battre les murs du Buen-Retiro, et tout fut disposé pour un premier acte de vigueur. Préalablement, le général Maison, chargé des portes de los Pozos, de Fuencarral et del Duque, enleva toutes les constructions extérieures sous un feu violent et des mieux ajustés. Mais, parvenu près des portes, il s'y arrêta, attendant le signal des attaques.
[En marge: Attaque sur le Buen-Retiro et les portes d'Alcala et D'Atocha.]
Napoléon, avant de commencer, dépêcha encore un officier, celui-ci espagnol et pris à Somo-Sierra. Cet officier était porteur d'une lettre de Berthier, à la fois menaçante et douce, pour le marquis de Castellar, commandant de Madrid. La réponse ne tarda pas à venir: elle était négative, et consistait à dire qu'il fallait, avant de se résoudre, avoir le temps de consulter les autorités et le peuple. Napoléon alors, à la pointe du jour, se plaça de sa personne sur les hauteurs, ayant le Buen-Retiro à gauche, les portes de los Pozos, de Fuencarral, del Duque à droite, et ordonna lui-même l'attaque. Une batterie espagnole bien dirigée ayant couvert de boulets le point où il se trouvait, il fut obligé de s'éloigner un peu. Ce n'était pas en effet sous de tels boulets qu'un tel homme devait tomber. Dès que le brouillard matinal eut fait place au soleil étincelant qui, depuis quelque temps, ne cessait de briller, le général Villatte, chargé d'agir à la gauche, s'avança avec sa division sur le Buen-Retiro. Le général Senarmont ayant renversé à coups de canon les murs de ce beau parc, l'infanterie y entra à la baïonnette, et en eut bientôt délogé quatre mille hommes, bourgeois et gens du peuple, qui avaient eu la prétention de le défendre. La résistance fut presque nulle, et nos colonnes, traversant le Buen-Retiro sans difficulté, débouchèrent immédiatement sur le Prado. Cette superbe promenade s'étend de la porte d'Atocha à celle d'Alcala, et les prend en quelque sorte à revers. Nos troupes s'emparèrent de ces portes et de l'artillerie dont on les avait armées. Puis des compagnies d'élite s'élancèrent sur les premières barricades des rues d'Atocha, de San-Jeronimo, d'Alcala, et les enlevèrent malgré une fusillade des plus vives. Il fallut emporter d'assaut plusieurs palais situés dans ces rues, et passer par les armes les défenseurs qui les occupaient.
[En marge: Attaque par le général Maison des portes de Fuencarral, del Duque et de San-Bernardino.]
[En marge: Nouvelle sommation adressée à la junte de défense.]
À droite, le général Maison, qui avait dû rester toute la nuit sous un feu meurtrier pour conserver des maisons des faubourgs, attaqua les portes de Fuencarral, del Duque, et de San-Bernardino, afin de pénétrer jusqu'à un vaste bâtiment qui servait de quartier aux gardes du corps, et dont les murs, solides comme ceux d'une forteresse, étaient capables de résister au canon. Il réussit à s'introduire dans l'intérieur de la ville, et à entourer de toutes parts le bâtiment des gardes du corps, en essuyant un feu épouvantable. L'artillerie de campagne n'ayant pu faire brèche dans les murs, le général Maison s'avança à la tête d'un détachement de sapeurs pour enfoncer les portes à coups de hache. Mais les matériaux amassés derrière ces portes rendaient impossible de les forcer. Alors le général fit diriger de toutes les maisons voisines une violente fusillade sur ce bâtiment. Il était depuis vingt et une heures au feu, lorsqu'il fut atteint d'une balle qui lui fracassa le pied. Déjà deux cents hommes, morts ou blessés, avaient été abattus devant ce redoutable bâtiment, quand l'empereur ordonna de s'arrêter avant de livrer un assaut général. Il était maître des portes de Fuencarral, del Duque, de San-Jeronimo, attaquées par le général Maison, de celles d'Alcala, d'Atocha, attaquées par le général Villatte, et son artillerie, des hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour réduire bientôt cette malheureuse cité. Cependant, à 11 heures du matin, il suspendit l'action, et envoya une nouvelle sommation à la junte de défense, annonçant que tout était prêt pour foudroyer la ville si elle résistait plus long-temps, mais que, prêt à donner un exemple terrible aux villes d'Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait mieux cependant devoir la reddition de Madrid à la raison et à l'humanité de ceux qui s'en étaient faits les dominateurs.
[En marge: Réponse plus favorable de la junte à cette dernière sommation.]
La prise du Buen-Retiro et des portes de l'est et du nord avait déjà produit une vive sensation sur les défenseurs de Madrid. Pas un homme raisonnable ne doutait des conséquences d'une prise d'assaut. La populace elle-même avait éprouvé aux portes d'Atocha et d'Alcala ce qu'on gagnait à tirer du haut des maisons sur les Français, et la violence des esprits commençait à s'apaiser un peu. La junte de défense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Bernardo Iriarte au quartier général.
[En marge: Accueil que fait Napoléon à Thomas de Morla, envoyé auprès de lui par la junte de défense.]
Napoléon les reçut à la tête de son état-major, et leur montra un visage froid et sévère. Il savait que don Thomas de Morla était ce gouverneur d'Andalousie sous le commandement duquel avait été violée la capitulation de Baylen. Il se promettait de lui adresser un langage qui retentît dans l'Europe entière. Thomas de Morla, intimidé par la présence de l'homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par le courroux visible, quoique contenu, qui se révélait sur ses traits, lui dit que tous les hommes sages dans Madrid étaient convaincus de la nécessité de se rendre, mais qu'il fallait faire retirer les troupes françaises, et laisser à la junte le temps de calmer le peuple et de l'amener à déposer les armes.--«Vous employez en vain le nom du peuple, lui répondit Napoléon d'une voix courroucée. Si vous ne pouvez parvenir à le calmer, c'est parce que vous-même vous l'avez excité et égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvents, les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures du matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux prisonniers français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il y a peu de jours encore, laissé traîner et mettre à mort dans les rues deux domestiques de l'ambassadeur de Russie, parce qu'ils étaient nés Français. L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille de Baylen, et la capitulation a été violée. Vous, monsieur de Morla, quelle lettre avez-vous écrite à ce général? Il vous convenait bien de parler de pillage, vous qui, entré en 1795 en Roussillon, avez enlevé toutes les femmes, et les avez partagées comme un butin entre vos soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage? La capitulation de Baylen vous l'interdisait. Voyez quelle a été la conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'être rigides observateurs du droit des nations! Ils se sont plaints de la convention de Cintra, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur la même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous demander une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix, elle était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole dans mes rangs, j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers d'Espinosa, que de la désarmer. J'ai préféré avoir neuf mille ennemis de plus à combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur. Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain, 6 heures du matin. Revenez alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez tous passés par les armes[26].»
[Note 26: Ces paroles sont textuellement celles de Napoléon, consignées tout au long dans le _Moniteur_ de cette époque.]
[En marge: Reddition de Madrid.]
[En marge: Entrée des Français dans Madrid, le 4 décembre.]
[En marge: Désarmement général des habitants.]
[En marge: Napoléon n'entre point de sa personne à Madrid, et n'y laisse point entrer son frère Joseph.]
Ces paroles redoutables et méritées firent frémir d'épouvante Thomas de Morla. Revenu auprès de la junte, il ne put dissimuler son trouble, et ce fut don Iriarte qui fut obligé de rendre compte pour lui de la mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier général français. L'impossibilité de la résistance était si évidente que la junte elle-même, quoique divisée, reconnut à la majorité qu'il fallait se soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla à Napoléon, pour lui annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions insignifiantes. Pendant cette nuit du 3 au 4, le marquis de Castellar voulut avec ses troupes échapper à la clémence comme à la sévérité du vainqueur. Suivi de ses soldats et de tout ce qu'il y avait de plus compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les Français n'occupaient point. Le lendemain, bien que le peuple furieux poussât encore des cris de rage, les gens armés ayant reçu et accepté l'invitation de ne plus résister, les portes de la ville furent livrées au général Belliard. L'armée française s'empara des principaux quartiers, et vint s'établir dans les grands bâtiments de Madrid, particulièrement dans les couvents, aux frais desquels Napoléon exigea qu'elle fût nourrie. Il ordonna qu'on procédât à un désarmement général et immédiat. Ensuite, sans daigner entrer lui-même dans Madrid, il alla se loger au milieu de sa garde à Chamartin, dans une petite maison de campagne appartenant à la famille du duc de l'Infantado. Il prescrivit à Joseph de passer le Guadarrama, et de venir résider, non à Madrid, mais en dehors, à la maison royale du Pardo, située à deux ou trois lieues. Son intention était de faire trembler Madrid sous une occupation militaire prolongée, avant de lui rendre le régime civil avec la nouvelle royauté. Sa conduite en cette circonstance fut aussi habile qu'énergique.
[En marge: Moyens d'intimidation employés à l'égard des Espagnols.]
Il voulait, sans employer la cruauté, mais seulement l'intimidation, placer la nation entre les bienfaits qu'il lui apportait et la crainte de châtiments terribles contre ceux qui s'obstineraient dans la rébellion. Il avait déjà ordonné la confiscation des biens des ducs de l'Infantado, d'Ossuna, d'Altamira, de Medina-Celi, de Santa-Cruz, de Hijar, du prince de Castel-Franco, de M. de Cevallos. Ces deux derniers étaient punis pour avoir accepté du service sous Joseph, et l'avoir ensuite abandonné. Napoléon était résolu à user d'une sévérité toute particulière envers ceux qui passeraient d'un camp dans un autre, et qui, à la résistance, en soi fort légitime, ajouteraient la trahison, qui ne l'était pas. Le prince de Castel-Franco, le duc de l'Infantado n'avaient été que faibles, M. de Cevallos avait agi comme un traître. Aussi l'ordre était-il donné de l'arrêter partout où on le trouverait. Mais celui-ci s'étant enfui, Napoléon fit saisir MM. de Castel-Franco et de Santa-Cruz, qui n'avaient pas eu le temps de se dérober. Il fit saisir également et déférer à une commission militaire le duc de Saint-Simon, qui, étant Français d'origine, avait encouru la peine de ceux qui servent contre leur patrie. Son projet n'était pas de sévir, mais d'intimider, en envoyant temporairement dans une prison d'État les hommes qu'il faisait arrêter et condamner. Il fit arrêter aussi et conduire en France les présidents et procureurs royaux du conseil de Castille. Il traita de même quelques-uns des meneurs populaires qui avaient trempé dans l'assassinat des soldats français et des personnages espagnols victimes des fureurs de la populace. En même temps il ordonna de nouveau le désarmement le plus complet et le plus général. Il exigea, comme nous l'avons dit, que les couvents reçussent une partie de l'armée, et la nourrissent à leurs frais.
[En marge: Aux sévérités envers quelques individus, Napoléon ajoute des mesures qui doivent être des bienfaits pour la nation entière.]
Tandis qu'il déployait ces rigueurs apparentes, il voulut frapper la masse de la nation espagnole par l'idée des bienfaits qui devaient découler de la domination française. En conséquence il décida par une suite de décrets la suppression des lignes de douanes de province à province, la destitution de tous les membres du conseil de Castille, et le remplacement immédiat de ce conseil au moyen de l'organisation de la cour de cassation, l'abolition du tribunal de l'inquisition, la défense à tout individu de posséder plus d'une commanderie, l'abrogation des droits féodaux, et la réduction au tiers des couvents existant en Espagne.
Le désir de ménager le clergé et la noblesse l'avait d'abord porté à hésiter sur l'opportunité de ces grandes mesures, quand il était encore à Bayonne, occupé de préparer la Constitution espagnole. Mais depuis l'insurrection générale, la difficulté étant devenue aussi grave qu'on pouvait l'imaginer, il n'avait plus de ménagements à garder avec telle ou telle classe, et il ne devait plus songer qu'à conquérir par de sages institutions la partie saine et intelligente de la nation, laissant au temps et à la force le soin de lui en ramener le reste.
[En marge: Moyens employés par Napoléon pour faire désirer Joseph avant de le rendre aux Espagnols.]
Ces décrets promulgués, il déclara aux diverses députations qui lui furent présentées, qu'il n'avait pas, quant à lui, à entrer dans Madrid, n'étant en Espagne qu'un général étranger, commandant une armée auxiliaire de la nouvelle dynastie; que, quant au roi Joseph, il ne le rendrait aux Espagnols que lorsqu'il les croirait dignes de le posséder par un retour sincère vers lui; qu'il ne le replacerait pas dans le palais des rois d'Espagne pour l'en voir expulsé une seconde fois; que si les habitants de Madrid étaient résolus à s'attacher à ce prince par l'appréciation plus éclairée de tout le bien que leur promettait une royauté nouvelle, il le leur rendrait, mais après que tous les chefs de famille, rassemblés dans les paroisses de Madrid, lui auraient prêté sur les saints Évangiles serment de fidélité; que sinon, il renoncerait à imposer aux Espagnols une royauté dont ils ne voulaient pas; mais que, les ayant conquis, il userait à leur égard des droits de la conquête, qu'il disposerait de leur pays comme il lui conviendrait, et probablement le démembrerait, en prenant pour lui-même ce qu'il croirait bon d'ajouter au territoire de la France.
[En marge: Napoléon commence à organiser une armée espagnole pour le compte de Joseph.]
Il s'occupa en outre de former un commencement d'armée à son frère Joseph. Il lui ordonna de réunir en un régiment de plusieurs bataillons tous les Allemands, Napolitains et autres étrangers qui servaient depuis long-temps en Espagne, et qui ne demandaient pas mieux que de retrouver une solde. Ce régiment devait s'appeler Royal-Étranger, et s'élever à environ 3,200 hommes. Il ordonna de réunir les Suisses espagnols qui étaient restés fidèles, ou qui étaient portés à revenir à Joseph, en un régiment qui s'appellerait _Reding_, parce qu'il y avait un officier de ce nom qui s'était bien conduit. On pouvait espérer que ce régiment serait de 4,800 hommes. Il prescrivit de réunir sous le nom de Royal-Napoléon tous les soldats espagnols qui avaient embrassé la cause de Joseph, au nombre présumé de 4,800, et enfin, sous le nom de garde royale, les Français qui après Baylen avaient pris du service sous Castaños pour échapper à la captivité. On supposait que, joints à des conscrits tirés de Bayonne, ils présenteraient un effectif de 3,200 hommes. C'était un premier noyau de 16 mille soldats qui pourraient avoir de la valeur, si on les payait bien, et si on s'occupait de leur organisation.