Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 34

Chapter 343,604 wordsPublic domain

Pendant que Napoléon déployait tant d'activité, car, à peine arrivé à Vittoria et rassuré sur l'incident de la division Villatte à Balmaseda, il avait porté le maréchal Soult à Burgos; à peine maître de Burgos, il avait reporté ce même maréchal sur Blake, et à peine Blake détruit, il jetait le maréchal Ney sur Castaños; pendant que Napoléon déployait, disons-nous, tant d'activité, tant de science manoeuvrière contre des armées qu'il suffisait d'aborder de front pour les vaincre, la junte centrale d'Aranjuez et la cour de généraux, de royalistes démagogues qui l'entouraient, apprenaient la ruine de l'armée de Blake et du marquis de Belveder avec une surprise, une émotion extraordinaires, comme si aucun de ces événements n'eût été à prévoir. La junte n'imitait pas tout à fait ces lâches soldats, qui en fuyant assassinent leurs officiers, qu'ils accusent de trahison (ce dont on verra bientôt de nouveaux et atroces exemples), mais elle obéissait à un sentiment à peu près semblable, en destituant sans pitié les généraux vaincus. Au milieu de la confusion habituelle de ses conseils, elle déclarait Blake, le meilleur cependant des officiers de l'armée de Galice, indigne de commander, et elle le payait de son dévouement par une destitution. Elle faisait de même envers l'heureux vainqueur de Baylen, envers Castaños, le plus sensé, le plus intelligent des généraux espagnols, sous prétexte d'irrésolution, parce qu'il résistait à toutes les folles propositions des frères Palafox. Castaños n'était certainement pas le plus hardi des généraux espagnols, mais il avait le sentiment éclairé de la situation, et pensait qu'à s'avancer sur l'Èbre comme on s'y était décidé, on ne pouvait recueillir que des désastres. Ayant aperçu combien les Français, faibles sur le Guadalquivir, étaient puissants sur l'Èbre, il aurait voulu qu'on cherchât à leur opposer, soit dans les provinces méridionales, soit dans les provinces maritimes, l'obstacle du climat, des distances, des secours britanniques, et il blâmait fort la guerre qu'on l'obligeait à faire avec deux divisions d'Andalousie, du reste assez bonnes, et un ramassis de paysans et d'étudiants indisciplinés, contre les premières armées de l'Europe. À tous les plans de la junte centrale, fondés sur la plus aveugle présomption, il avait des objections parfaitement raisonnables, et cet incommode contradicteur, pour vouloir être plus sage que ses concitoyens, avait déjà perdu sa gloire et sa faveur. On disait dans l'armée, on répétait à Aranjuez, que les rangs espagnols contenaient une foule de traîtres, et que Castaños était de tous celui qui méritait le plus d'être surveillé. Les lettres interceptées par nos corps avancés étaient remplies de ces absurdes jugements. Aussi le commandement fut-il retiré aux généraux Castaños et Blake à la fois, et donné enfin à un seul, à l'heureux favori de la démagogie espagnole, au marquis de La Romana, le fugitif du Danemark. Un commandement unique aurait été une excellente institution, s'il y avait eu un militaire espagnol capable de ce rôle, et, en tout cas, dans l'état actuel des armées insurgées, Castaños aurait été le seul à essayer. Mais on le jalousait pour Baylen, on le détestait pour son bon sens, et le bizarre marquis de La Romana, formant tous les jours des plans extravagants, plaisant par une sorte d'exaltation romanesque, recommandé par une évasion qui avait quelque chose de merveilleux, agréable à tous les jaloux parce qu'il n'avait pas encore remporté de victoire, étranger à toutes les haines parce qu'il avait vécu éloigné, le marquis de La Romana était élu commandant de l'armée de Blake et de celle de Castaños. Il était pourtant dans l'impossibilité absolue de prendre ces deux commandements, puisqu'il avait été obligé, par la plus longue, la plus pénible des marches à travers des montagnes couvertes de neiges, de se retirer à Léon, avec sept ou huit mille fuyards, qu'il espérait du reste rallier, et reporter au nombre de quinze ou vingt mille. Étant à Léon, à plus de cent lieues de Tudela, il se trouvait hors d'état de commander le centre et la droite. Castaños dut, en attendant, conserver le commandement. Thomas de Morla, le perfide et arrogant capitaine général de Cadix, dont les Français avaient eu tant à se plaindre après Baylen, avait été nommé directeur des affaires militaires auprès de la junte. Il était appelé à mettre l'accord entre les généraux espagnols, et surtout entre les généraux espagnols et les Anglais qui allaient entrer en ligne.

[En marge: Derniers ordres de Napoléon aux maréchaux Ney et Lannes pour la destruction des armées espagnoles du centre et de droite.]

Napoléon, ayant employé les 15, 16, 17 novembre à recueillir les nouvelles de ses divers corps, et certain d'après ces nouvelles que le maréchal Soult était entré à Santander sans aucune difficulté, que le maréchal Lefebvre était établi à Carrion, que le maréchal Victor était en marche sur Burgos, et que le maréchal Ney enfin venait d'arriver à Aranda derrière le rideau de la cavalerie française, Napoléon donna ordre à ce dernier de partir le 18 d'Aranda, de se porter à San-Estevan, et de San-Estevan à Almazan. Il lui prescrivit, une fois rendu là, d'avoir l'oeil et l'oreille sur Soria et Calatayud, pour savoir si Castaños rétrogradait, et si c'était sur la route de Pampelune à Madrid qui passe par Soria, ou celle de Saragosse à Madrid qui passe par Calatayud, qu'il fallait se placer pour être le 22 ou le 23 sur les derrières de l'armée espagnole; car, le 22 ou le 23, Lannes avec trente mille hommes devait la pousser violemment, comme il avait coutume de pousser l'ennemi, dans l'une ou l'autre de ces directions. (Voir la carte nº 43.) Vu les lieux et les circonstances, les instructions étaient aussi précises que possible. Le même jour, Napoléon fit partir Lannes, qui pouvait à peine se tenir à cheval, avec ordre de se rendre à Logroño, d'y réunir l'infanterie de la division Lagrange, la cavalerie des généraux Colbert et Dijeon aux troupes du maréchal Moncey, de se jeter avec 24 mille fantassins, 2 mille artilleurs, 4 mille cavaliers, sur Castaños et Palafox, et de les refouler sur les baïonnettes du maréchal Ney.

[En marge: Marche du maréchal Ney sur Soria.]

Les deux maréchaux commencèrent immédiatement l'exécution du mouvement qui leur était prescrit. Le maréchal Ney, parti d'Aranda le 19, arriva le 19 au soir à San-Estevan, le 20 à Berlanga. S'il était toujours difficile d'éclairer sa marche en Espagne, la difficulté augmentait encore en quittant la grande route de Madrid, et en s'enfonçant dans le pays montagneux de Soria, à travers cette chaîne qui s'élève intermédiairement entre les Pyrénées et le Guadarrama. (Voir la carte nº 43.) Il fallait prendre ces montagnes à revers pour venir tomber sur l'Èbre, et saisir Castaños par derrière. En avançant dans ce pays moins fréquenté, et où naturellement dominaient avec plus de force les vieilles moeurs de l'Espagne, le maréchal Ney devait rencontrer un peuple plus hostile, moins communicatif, et être exposé plus qu'ailleurs aux faux renseignements. Les habitants fuyaient à son approche, et laissaient l'armée française vivre de ce qu'elle enlevait, sans songer à demeurer sur les lieux, pour diminuer le dommage en lui fournissant ce dont elle aurait besoin. Ceux qui restaient, fort peu nombreux, parlaient avec emphase des armées de Castaños et de Palafox, que les uns portaient à 60, les autres à 80 mille hommes. Chacun dans ses récits leur assignait un quartier général différent. On ne disait pas si Castaños se retirait sur Madrid, et si, au cas où il se retirerait sur cette capitale, il passerait par Soria, ou par Calatayud. Napoléon, dans ses instructions, avait admis comme possible l'une ou l'autre hypothèse, et le maréchal Ney était en proie à une extrême incertitude. Avec les divisions Marchand et Dessoles, il ne comptait guère que 13 à 14 mille hommes, et, tout intrépide qu'il était, ayant à Guttstadt tenu tête à 60 mille Russes avec 15 mille Français, il se demandait d'abord s'il se trouvait sur la véritable route de retraite de Castaños, et secondement s'il n'était pas à craindre que Castaños et Palafox, se repliant ensemble avant d'avoir été battus, ne s'offrissent à lui avec 60 ou 80 mille hommes, ce qui aurait rendu sa position grave. Il marchait donc à pas comptés, écoutant, regardant autour de lui, réclamant du quartier général les renseignements qu'il ne pouvait obtenir sur les lieux. Il était le 21 à Soria avec une de ses divisions, attendant le lendemain la seconde, à laquelle il avait prescrit un détour à droite, afin d'avoir des nouvelles de Calatayud. Cet intrépide maréchal hésitait pour la première fois de sa vie, surpris, embarrassé des bruits divers qu'il recueillait dans ce pays d'ignorance, d'exagération et d'aventures. Cependant le temps pressait, car c'était le 22 ou le 23 que les troupes françaises de l'Èbre devaient être aux prises avec Castaños et Palafox.

[En marge: Mouvement du maréchal Lannes sur Tudela.]

De son côté, le maréchal Lannes, montant à cheval avant d'être complétement remis, était parti le 19 de Burgos, et se trouvait le 19 au soir à Logroño. Il avait donné ordre à la division Lagrange, à la cavalerie du général Colbert, à la brigade de dragons du général Dijeon, d'employer la journée du 20 à se concentrer autour de Logroño, de franchir l'Èbre le 21 au matin, et de descendre, en suivant la rive droite de ce fleuve, jusqu'en face de Lodosa, par où devait déboucher le maréchal Moncey. (Voir la carte nº 43.) Reparti le 20 pour Lodosa, il avait vu le maréchal Moncey, qui était momentanément placé sous ses ordres, et lui avait enjoint de se tenir prêt le 21 au soir à passer le pont de Lodosa, pour opérer sa jonction avec les troupes du général Lagrange.

Les instructions du maréchal Lannes s'étaient ponctuellement exécutées, et, le 21 au soir, le général Lagrange, ayant descendu la rive droite de l'Èbre, arrivait devant Lodosa, d'où débouchait le corps du maréchal Moncey. C'était une masse totale de 28 à 29,000 hommes en infanterie et cavalerie. Le maréchal Lannes avait mis sous le commandement du brave Lefebvre-Desnoette toute sa cavalerie, qui était composée des lanciers polonais, des cuirassiers et dragons provisoires, des chevaux-légers qu'avait amenés le général Colbert, et des vieux dragons qu'amenait du fond de l'Allemagne le général Dijeon. L'infanterie se composait de la division Lagrange, ancienne division Bisson, des jeunes troupes du corps du maréchal Moncey, auxquelles on avait joint plus tard les 14e et 44e de ligne, ainsi que les légions de la Vistule. Les jeunes soldats étaient devenus presque dignes des vieux, sauf qu'ils manquaient de bons officiers, comme tous les corps de récente création, dont on a formé les cadres avec des officiers pris à la retraite. Lannes les fit tous bivouaquer, pour se mettre en route dès le lendemain matin. Chaque soldat avait dans son sac du pain pour quatre jours.

Effectivement, le lendemain 22 novembre, on se mit en route en descendant la rive droite de l'Èbre vers Calahorra. Lannes marchait en tête avec Lefebvre-Desnoette suivi des lanciers polonais, qui s'étaient rendus la terreur des Espagnols. Arrivé en vue de Calahorra, on aperçut les Espagnols qui se retiraient sur Alfaro et Tudela, où il fallait s'attendre à les trouver en position le lendemain. Lannes fit hâter le pas, et le soir même alla coucher à Alfaro. Il n'était pas possible d'exécuter un plus long trajet dans la même journée. On pouvait du reste, en partant le lendemain d'Alfaro à la pointe du jour, être d'assez bonne heure à Tudela pour y livrer bataille. Les divisions Maurice-Mathieu, Musnier, Grandjean tenaient la gauche le long de l'Èbre. Les divisions Morlot et Lagrange tenaient la droite, et couchèrent à Corella. La cavalerie précédait l'infanterie pendant cette marche.

[En marge: Bataille de Tudela.]

Le lendemain 23, Lannes donna l'ordre de s'acheminer dès trois heures du matin vers Tudela. Afin de ne pas perdre de temps, il partit au galop avec Lefebvre et les lanciers polonais, désirant devancer ses troupes, et reconnaître la position dans le cas où l'ennemi s'arrêterait pour combattre.

Les généraux espagnols avaient long-temps disputé sur le meilleur plan à suivre, Palafox voulant agir offensivement en Navarre, Castaños au contraire ne voulant pas franchir l'Èbre, et allant jusqu'à dire qu'il vaudrait mieux rétrograder et s'enfoncer en Espagne, pour éviter les affaires générales avec les Français. Ils avaient été surpris dans cet état de controverse par le mouvement de Lannes, et forcés d'accepter la bataille par le cri de la populace espagnole, qui les appelait des traîtres. Les choses en étaient même à ce point que les Aragonais, sous O'Neil, n'avaient pas encore repassé l'Èbre à Tudela le 23 au matin, et qu'entre l'aile droite, formée par ceux-ci, et l'extrémité de l'aile gauche, formée par les Andalous, il y avait près de trois lieues de distance. Castaños se hâta de ranger les uns et les autres en bataille sur les hauteurs qui s'élèvent en avant de Tudela, et qui vont en s'abaissant jusqu'aux environs de Cascante, au milieu de vastes plaines d'oliviers.

[En marge: Terrain en avant de Tudela, sur lequel les Espagnols avaient pris position.]

Lannes, parvenu en face de cette position, aperçut à sa gauche, sur les hauteurs qui précèdent Tudela et près de l'Èbre, une forte masse d'Espagnols. C'étaient justement les Aragonais achevant leur passage, et couverts par une nombreuse artillerie. Au centre, il découvrit sur des hauteurs un peu moindres, et protégée par un bois d'oliviers, une autre masse: c'était celle des Valenciens, des Murciens et des Castillans. Plus loin, à droite, mais à une très-grande distance, vers Cascante, on distinguait dans la plaine un troisième rassemblement: c'étaient les divisions d'Andalousie sous la Peña et Grimarest, qui n'étaient pas encore arrivées en ligne. Le total pouvait s'élever à 40,000 hommes.

[En marge: Dispositions d'attaque ordonnées par Lannes.]

Sur-le-champ, Lannes résolut d'enlever les hauteurs à gauche, puis, quand il serait près d'y réussir, d'enfoncer le centre de l'ennemi, de se rabattre ensuite à droite sur la portion de l'armée espagnole qu'on apercevait vers Cascante, et contre laquelle il se proposait de diriger son arrière-garde, formée par la division Lagrange, qui était restée assez loin en arrière.

Il porta aussitôt la division Maurice-Mathieu, l'une des mieux composées et des mieux commandées, sur les hauteurs de gauche qui s'appuyaient à l'Èbre, et garda en réserve les divisions Musnier, Grandjean et Morlot, pour agir contre le centre lorsqu'il en serait temps. La cavalerie était déployée dans la plaine, une partie faisant face à droite pour contenir la gauche de l'ennemi vers Cascante, et donner à la division Lagrange le temps de rejoindre.

[En marge: Attaque des hauteurs de gauche par la division Maurice-Mathieu.]

[En marge: Lannes fait enfoncer le centre des Espagnols.]

Les généraux Maurice-Mathieu et Habert, précédés d'un bataillon de tirailleurs, s'avancèrent à la tête d'un régiment de la Vistule et du 14e de ligne, vieux régiment d'Eylau, pour lequel des batailles avec les Espagnols n'étaient pas chose effrayante. Lannes avait donné ordre de ne pas trop faire le coup de fusil contre un ennemi supérieur en nombre, et avantageusement placé. Aussi, dès que les tirailleurs eurent replié les Espagnols sur les hauteurs de gauche, les généraux Maurice-Mathieu et Habert se formèrent en colonnes d'attaque, et commencèrent à gravir le terrain. Les Aragonais, plus braves, plus enthousiastes que le reste de la nation, plus engagés par leurs démonstrations antérieures, étaient obligés de tenir, et tinrent en effet avec un certain acharnement. Après s'être bien servis de leur artillerie contre les Français, ils leur disputèrent chaque mamelon l'un après l'autre, et leur tuèrent un assez grand nombre d'hommes. Mais la division Maurice-Mathieu, vigoureusement soutenue, les contraignit après un combat de deux heures à rétrograder vers Tudela. Lorsque Lannes aperçut que de ce côté le combat ne présentait aucun doute, il ébranla la division Morlot qui venait d'arriver, et, la faisant appuyer par la division Grandjean, il les poussa toutes deux sur le centre des Espagnols, composé, avons-nous dit, des Valenciens, des Murciens et des Castillans. Les obstacles du terrain, qui étaient nombreux, présentèrent à la division Morlot plus d'une difficulté à vaincre. Remplie de troupes jeunes et ardentes, elle les surmonta, en perdant toutefois trois ou quatre cents hommes, et rejeta les Espagnols sur Tudela, où le général Maurice-Mathieu avait ordre de pénétrer de son côté.

[En marge: Déroute de la gauche et du centre des Espagnols.]

Ce fut dès lors une déroute générale, car les Espagnols, culbutés par les divisions Maurice-Mathieu et Morlot des hauteurs qui entourent Tudela sur la ville même, et au milieu d'une vaste plaine d'oliviers qui s'étend au delà, s'enfuirent dans un affreux désordre, laissant beaucoup de morts et de blessés, un nombre de prisonniers plus considérable que de coutume, toute leur artillerie, ainsi qu'un immense parc de munitions et de voitures de bagages.

[En marge: Poursuite des fuyards par la cavalerie.]

[En marge: Lannes avec la division Musnier et les dragons fait tête à la gauche des Espagnols, qui n'est pas encore entrée en action.]

Il était trois heures de l'après-midi. Lannes ordonna au maréchal Moncey de les poursuivre sur la route de Saragosse avec les divisions Maurice-Mathieu, Morlot et Grandjean, la cavalerie légère de Colbert, et les lanciers polonais sous les ordres du général Lefebvre-Desnoette. Cette cavalerie passant par la trouée du centre, entre Tudela et Cascante, s'élança au galop sur les fuyards par toutes les routes pratiquées à travers les champs d'oliviers qui environnent Saragosse. Lannes resta avec la division Musnier et les dragons pour tenir tête à la gauche des Espagnols, composée des troupes de la Peña qu'on voyait au loin du coté de Cascante.

[En marge: Attaque vigoureuse de la division Lagrange, et déroute du seul corps espagnol gui fût resté entier.]

Castaños, emporté par la déroute, n'avait pu rejoindre sa gauche. La Peña s'y trouvait seul avec une masse imposante d'infanterie, celle qui avait pris Dupont par derrière à Baylen, et qui avait tout l'orgueil de cette journée sans en avoir le mérite. La Peña l'amena en ligne de Cascante vers Tudela, dans une plaine où la cavalerie pouvait se déployer. Lannes lança sur elle les dragons de la brigade Dijeon, qui, par plusieurs charges répétées, la continrent en attendant la division Lagrange, laquelle n'était pas encore entrée en action. Celle-ci arriva enfin à une heure fort avancée. Le général Lagrange, la disposant en échelons très-rapprochés les uns des autres, se porta sur-le-champ à l'attaque de Cascante. Il conduisait lui-même le 25e léger, formant le premier échelon. Ces vieux régiments de Friedland ne regardaient pas comme une difficulté d'avoir affaire aux prétendus vainqueurs de Baylen. Le 25e marcha baïonnettes baissées sur Cascante, culbuta la division de la Peña et la rejeta sur Borja, à droite de la route de Saragosse. Le général Lagrange, chargeant à la tête de sa division, reçut une balle au bras.

[En marge: Retraite désordonnée des Espagnols, les uns sur Saragosse, les autres sur Calatayud.]

La nuit mit fin à la bataille, qui à la droite comme à la gauche ne présentait plus qu'une immense déroute. Les Aragonais étaient rejetés sur Saragosse, les Andalous sur Borja, et par Borja sur la route de Calatayud. La retraite devait être divergente, quand même les sentiments des généraux ne les auraient pas disposés à se séparer les uns des autres après un échec commun. Cette journée nous valut environ quarante bouches à feu, trois mille prisonniers, presque tous blessés, parce que la cavalerie ne parvenait à les arrêter qu'en les sabrant, indépendamment de deux mille morts ou mourants restés sur le champ de bataille. La dispersion, ici comme à Espinosa, était toujours le résultat principal. Les jours suivants devaient nous procurer encore beaucoup de prisonniers faits comme les autres par le sabre de nos cavaliers.

[En marge: Lannes, retombé malade, laisse au maréchal Moncey et au général Maurice-Mathieu le soin de poursuivre l'ennemi.]

Le lendemain matin Lannes ne pouvait plus supporter la fatigue du cheval, pour avoir voulu s'y exposer trop tôt. Il chargea le maréchal Moncey de continuer la poursuite des Aragonais sur Saragosse avec les divisions Maurice-Mathieu, Morlot, Grandjean et une partie de la cavalerie. Il confia la division Lagrange, dont le chef venait d'être blessé, au brave Maurice-Mathieu, lui adjoignit la division Musnier, les dragons, les lanciers polonais, et ordonna à ces troupes, placées sous le commandement supérieur du général Maurice-Mathieu, de poursuivre Castaños l'épée dans les reins sur Calatayud et Siguenza, route de Saragosse à Madrid. Il espérait, quoiqu'il n'eût rien appris de la marche du maréchal Ney, que les Andalous le trouveraient sur leur chemin, et expieraient sous ses coups la journée de Baylen.

[En marge: Motifs qui avaient retardé le maréchal Ney dans sa marche à travers la province de Soria.]

Malheureusement, au milieu de l'incertitude où il était, le maréchal Ney, ne sachant par quelle route s'avancer, celle de Soria à Tudela, ou celle de Soria à Calatayud, attendant du quartier général des ordres ultérieurs qui n'arrivaient pas, avait non-seulement passé à Soria la journée du 22 pour rallier ses deux divisions, mais celles du 23 et du 24 pour avoir des nouvelles, et ne s'était décidé que le 25 à marcher sur Agreda, point où il était à une journée de Cascante. S'il fût parti seulement le 23 au matin, il pouvait être le soir même ou le lendemain sur les derrières de Castaños. Mais les instructions du quartier général, quoique très-claires, avaient laissé trop de latitude au maréchal. Les derniers renseignements recueillis à Soria sur la force de Castaños l'avaient jeté dans une véritable confusion d'esprit. On lui avait dit[25] que Castaños avait 80 mille hommes, que Lannes même avait été battu, et, abusé par de semblables bruits, l'audacieux maréchal avait craint cette fois d'être trop téméraire. Le 25 novembre, après avoir passé à Soria le 23 et le 24, il s'était mis en marche sur les instances réitérées du quartier général, était parvenu le 25 au soir à Agreda, le 26 à Tarazona, où il avait appris enfin avec grand regret l'erreur dans laquelle il était tombé, et l'occasion manquée d'immenses résultats. Ce qui lui arrivait là était arrivé à tous nos généraux, qui se laissaient imposer par l'exagération des Espagnols, exagération contre laquelle Napoléon s'efforçait en vain de les mettre en garde, en leur répétant que les troupes de l'insurrection étaient de la _canaille_ sur le ventre de laquelle il fallait passer. Il en donna lui-même peu de jours après un exemple mémorable.