Part 32
«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre du 6, que votre aide de camp a dit avoir été écrite à midi. Sa Majesté a été très-mécontente de ce qu'au lieu d'avoir soutenu le général Villatte, vous l'ayez laissé aux prises avec l'ennemi; faute d'autant plus grave, que vous savez que le maréchal Lefebvre a commis celle de laisser exposée une division de votre corps d'armée en reployant ses deux autres divisions sur Bilbao. Vous saviez que cette division était exposée à Balmaseda, puisque le général Labruyère avait communiqué avec elle le 5 au matin. Comment, au lieu de vous porter en personne à la tête de vos troupes, pour secourir une de vos divisions, avez-vous laissé cette opération importante à un général de brigade, qui n'avait pas votre confiance, et qui n'avait avec lui que le tiers de vos forces? Comment, après que vous avez eu la nouvelle que, pendant la journée du 5, la division Villatte se fusillait avec les Espagnols, avez-vous pu, au lieu de marcher à son secours, supposer gratuitement que ce général était victorieux? Sa Majesté demande depuis quand la fusillade et l'attaque est une preuve de la retraite de l'ennemi? Cependant les instructions du maréchal Jourdan étaient précises de ne vous porter sur Miranda que quand vous seriez assuré que l'ennemi était en retraite; et au lieu de cela, monsieur le maréchal, vous êtes parti lorsque vous aviez la preuve certaine que l'ennemi se battait. Vous savez que le premier principe de la guerre veut que dans le doute du succès on se porte au secours d'un de ses corps attaqué, puisque de là peut dépendre son salut. Dans l'autre supposition, votre mouvement ne pouvait avoir d'inconvénient, puisque votre instruction de vous porter sur Miranda n'était qu'hypothétique, et qu'ainsi sa non-exécution ne pouvait influer sur aucuns projets du général en chef.
»Voici ce qui est arrivé, monsieur le maréchal: la colonne devant laquelle le général Labruyère s'est ployé a trouvé le général Villatte, qui, attaqué de front et en queue, n'a dû son salut qu'à son intrépidité, et après avoir fait un grand carnage de l'ennemi; de son côté il a peu perdu, et s'est retiré sur Bilbao deux lieues en avant de cette ville le 5 au soir.
»La volonté de l'Empereur est que vous partiez sans délai pour vous porter sur Orduña, que vous marchiez à la tête de vos troupes, que vous teniez votre corps réuni, et que vous manoeuvriez pour vous mettre en communication avec le maréchal Lefebvre, qui doit être à Bilbao.
»ALEXANDRE.»]
[En marge: Retour du maréchal Lefebvre sur Balmaseda.]
En recevant ces remontrances de l'Empereur, et en apprenant le danger du général Villatte, le maréchal Lefebvre se hâta de marcher sur Balmaseda. Il employa la journée du 6 à rallier les détachements envoyés aux environs de Bilbao pour chasser les Anglais du littoral, et le 7 au matin il se dirigea sur Balmaseda par Sodupe et Gueñes, avec les divisions Villatte, Sébastiani et Leval, les deux premières françaises, la troisième allemande, présentant à elles trois une masse d'environ 18 mille hommes, presque sans artillerie ni cavalerie, car on ne pouvait en conduire dans ces vallées étroites, où l'on trouvait à peine des transports pour les munitions de l'infanterie.
[En marge: Combat de Gueñes.]
La route suivait le fond de la vallée. Le maréchal Lefebvre s'avança ayant la division Villatte à gauche de cette route, la division Leval sur la route elle-même, la division Sébastiani à droite, celle-ci un peu en avant des deux autres. La division Sébastiani força d'abord le village de Sodupe, puis, se portant au delà, rencontra sur les hauteurs de Gueñes Blake avec vingt et quelques mille hommes et trois pièces de canon. Les troupes de la division Sébastiani gravirent sur-le-champ ces hauteurs, malgré le feu très-peu inquiétant des Espagnols, qui tiraient de loin pour s'enfuir plus vite. Arrivées au sommet, elles ne purent faire de prisonniers; car les Espagnols, bien autrement agiles que nos soldats, quoique ceux-ci le fussent extrêmement, couraient à toutes jambes sur le revers de leurs montagnes. Pendant qu'on enlevait ainsi ces positions de droite, on renversait tous les obstacles sur la route elle-même, et dix mille Espagnols, débordés par ce mouvement rapide, restaient en arrière sur les hauteurs de gauche, séparés de leur corps de bataille. Le maréchal fit passer la rivière qui forme le fond de la vallée à l'un des régiments de la division Sébastiani, au 28e de ligne, lequel se trouvait ainsi sur les derrières de ce corps espagnol, en même temps que le général Villatte allait l'aborder de front. Mais nos troupes, trouvant les insurgés toujours prompts à tirer hors de portée, ne purent les joindre nulle part, et reçurent aussi peu de mal qu'elles en firent. Toutefois on tua ou blessa quelques centaines d'hommes à l'ennemi. On en dispersa et dégoûta du métier des armes un bien plus grand nombre.
Revenu avec 36 mille hommes environ sur Balmaseda, Blake n'en amenait pas autant en se retirant de nouveau vers les gorges. Mais s'il eût rencontré le corps du maréchal Victor sur ses derrières, toute l'agilité de ses soldats ne les aurait pas empêchés d'être enveloppés et pris en majeure partie. Le lendemain 8, le maréchal Victor, de son côté, s'était remis en route vers le but qu'il n'aurait pas du perdre de vue, tandis que le maréchal Lefebvre entrait dans Balmaseda. Ils étaient réunis désormais, et en mesure de tout entreprendre contre l'armée espagnole. La seule difficulté était celle de vivre. Au milieu de ces montagnes escarpées, où la culture est rare, nos soldats manquaient de tout. Les Espagnols n'étaient pas moins dénués. Dans cette disette réciproque, on pillait et ravageait le pays. Balmaseda et tous les villages avaient été dévastés, et quelquefois brûlés, pour fournir au chauffage des deux armées.
[En marge: Napoléon exécute enfin son projet de couper par le milieu la ligne espagnole.]
[En marge: Mouvement sur Burgos.]
Napoléon sut, le 9 au matin, que ses troupes, ayant repris l'offensive, n'avaient qu'à se montrer pour que l'ennemi disparût devant elles. Quoiqu'il ne crût guère à la valeur des insurgés, cependant, avant d'avoir acquis l'expérience complète de ce qu'ils étaient, il avait mis dans ses mouvements plus de précaution qu'il n'aurait fallu. Mais il n'hésita plus, dès le 9 au matin, à ordonner au maréchal Soult de percer sur Burgos, avec le 2e corps et une forte portion de cavalerie. Le brillant Lasalle commandait la cavalerie légère de ce corps, composée de chasseurs et de Polonais de la garde. On lui adjoignit la division Milhaud, consistant en quatre beaux régiments de dragons. C'était un total d'environ 17 ou 18 mille fantassins et de 4 mille chevaux. Napoléon venait d'apprendre que les troupes d'Estrémadure avaient paru à Burgos. Il prescrivit au maréchal Soult, sans attendre le maréchal Ney ni la garde, de pousser en avant, de passer sur le corps de ces troupes espagnoles, qui avaient la hardiesse de se placer si près de lui, et de leur enlever Burgos.
[En marge: Combat de Burgos.]
Le maréchal Soult, rendu depuis la veille à Briviesca, avait sur-le-champ donné aux trois divisions Mouton, Merle et Bonnet, l'ordre de se réunir sur la route de Briviesca à Burgos, aux environs de Monasterio. (Voir la carte nº 43.) Il avait en avant la cavalerie de Lasalle, et celle de Milhaud avec son corps de bataille. C'est au delà de Burgos que commencent les plaines de Castille, et c'était pour les parcourir au galop et y poursuivre les fuyards espagnols, que Napoléon avait amené avec lui une si grande masse de dragons.
Le 10, dès quatre heures du matin, le maréchal Soult ébranla son corps d'armée, sur la route de Monasterio à Burgos, la cavalerie légère de Lasalle et la vaillante division Mouton en tête, la division Bonnet et les dragons de Milhaud en seconde ligne, la division Merle, la plus éloignée des trois, en arrière-garde. Environ douze mille hommes du corps d'Estrémadure étaient sortis de Burgos pour se rendre sur le haut Èbre, et aller à Frias couvrir la droite du général Blake, conformément aux décisions du conseil de guerre tenu à Tudela. Six mille hommes de ce corps restaient massés à Aranda, route de Madrid. Les douze mille, portés en avant de Burgos, se composaient, comme toutes les troupes espagnoles, d'un mélange d'anciennes troupes de ligne et de volontaires, paysans, étudiants et autres. Ce corps comptait à la vérité dans ses rangs quelques bataillons des gardes wallones et espagnoles, qui étaient les meilleurs soldats de l'Espagne. Il possédait une nombreuse artillerie, bien attelée et bien servie; mais il avait pour chef, en l'absence du capitaine général Galuzzo, le marquis de Belveder, jeune homme sans expérience, qui s'était avancé contre les Français avec la plus folle présomption.
[En marge: Position de Gamonal en avant de Burgos.]
[En marge: Effroyable déroute des Espagnols.]
[En marge: Occupation de Burgos.]
Dès la pointe du jour, la cavalerie de Lasalle, marchant en tête du corps d'armée, rencontra les avant-postes espagnols, échangea quelques coups de carabine avec eux, et se replia sur la division Mouton, car on était en présence d'obstacles que l'infanterie seule pouvait emporter. En suivant la grande route, et en s'approchant de Burgos même, on avait à gauche un petit cours d'eau qu'on appelle l'Arlanzon, lequel longe le pied des hauteurs boisées de la Chartreuse; au centre, le bois de Gamonal, que traverse la grande route, et à droite les hauteurs du parc de Villimar, dont le sommet est occupé par le château fortifié de Burgos, et le pied par la ville de Burgos elle-même. Les Espagnols avaient des tirailleurs sur les hauteurs, à droite et à gauche de cette position, leur principale infanterie dans le bois de Gamonal, barrant la grande route, leur cavalerie à la lisière de ce bois, leur artillerie en avant. À peine le maréchal Soult fut-il arrivé sur le terrain, qu'il mit en mouvement la division Mouton pour aborder l'obstacle le plus sérieux, celui du bois de Gamonal. Il rangea en arrière sa cavalerie, pour courir sur les Espagnols lorsque l'obstacle du bois serait vaincu, et un peu plus en arrière encore la division Bonnet, pour enlever les sommets couronnés par l'ennemi s'ils offraient quelque résistance. L'illustre général Mouton s'avança sans hésiter avec ses quatre vieux régiments, les 2e et 4e légers, les 15e et 36e de ligne, sur le bois de Gamonal. L'artillerie espagnole, tirant vivement, nous emporta d'abord quelques files; mais nos soldats, marchant baïonnette baissée sur le bois de Gamonal, y pénétrèrent malgré les gardes wallones et espagnoles, et le franchirent en un clin d'oeil. À cet aspect, l'armée ennemie tout entière se débanda avec une promptitude inouïe. Drapeaux, canons, tout fut abandonné. Les troupes qui suivaient ramassèrent dans le bois plus de vingt bouches à feu. Toutes les hauteurs environnantes furent également désertées par les Espagnols, et la masse de leurs fuyards se jeta, soit dans Burgos, soit au delà de l'Arlanzon, pour se sauver plus vite. Lasalle et Milhaud passèrent alors l'Arlanzon, partie à gué, partie sur les ponts qui traversent ce cours d'eau, et s'élancèrent au galop sur les soldats dispersés de l'Estrémadure, dont ils sabrèrent un nombre considérable. L'infanterie du général Mouton entra dans Burgos à la suite des Espagnols, reçut quelques coups de fusil de plusieurs couvents qu'elle saccagea, et se rendit maîtresse tant de la ville que du château lui-même, que l'ennemi n'avait pas eu la précaution de mettre en état de défense. Cette journée, terminée par un seul choc de la division Mouton, nous valut, avec Burgos et son château, 12 drapeaux, 30 bouches à feu, environ 900 prisonniers, indépendamment de tous les fuyards qu'on tua ou prit encore dans la plaine. On évalua à plus de deux mille les tués ou les blessés atteints au delà de Burgos par le sabre de nos cavaliers. Il n'y avait, avec des soldats si agiles dans la fuite, d'autre moyen de diminuer la force de l'ennemi que de sabrer les fuyards, car il était impossible de s'y prendre différemment pour faire des prisonniers. Le maréchal Soult s'attacha à rétablir l'ordre dans Burgos, où il régna au premier moment une assez grande confusion, par le concours des vaincus et des vainqueurs, et la disparition de presque tous les habitants. En quelques jours, cependant, cette ville importante eut repris son aspect accoutumé.
[En marge: Établissement de Napoléon à Burgos.]
Napoléon, impatient de faire du point central de Burgos le pivot de ses opérations, s'était hâté, dans la journée du 10, de porter son quartier général en avant. Il avait couché le 10 à Cubo, et dès le 11 il était entré à Burgos. Pendant son séjour à Vittoria il avait eu soin d'ordonner à Miranda, à Pancorbo, à Briviesca, la construction de postes qui étaient des demi-forteresses, capables d'abriter un hôpital, un magasin, un dépôt de munitions, et dans lesquels les colonnes en marche pouvaient se reposer, se ravitailler, déposer les hommes fatigués ou malades hors de l'atteinte des guérillas. Il avait déjà reconnu, en effet, avec sa promptitude habituelle, que, dans un pays où la force régulière était si peu redoutable, et où la force irrégulière causait tant de dommages, on aurait beaucoup à craindre pour ses communications. Il ne faisait donc pas un seul pas en avant sans travailler à les assurer.
[En marge: Manière de traiter les autorités et les habitants de Burgos.]
Napoléon entra la nuit et incognito dans Burgos, persistant à laisser à Joseph les honneurs royaux, et à se réserver à lui seul l'odieux des rigueurs de la guerre[24]. Il donna l'ordre de brûler l'étendard qui avait servi à la proclamation de la royauté de Ferdinand, reçut le clergé et les autorités avec une extrême sévérité, prit l'attitude d'un conquérant irrité, ayant acquis tous les droits de la guerre, voulant les exercer tous, et n'étant disposé à s'en départir qu'autant que la clémence du roi Joseph pourrait l'obtenir de lui.
[Note 24: Voici à ce sujet une nouvelle lettre de Napoléon qui nous semble digne d'être rapportée:
_L'Empereur au roi d'Espagne._
«Cubo, le 10 novembre 1808.
»Je pars à une heure du matin pour être rendu incognito demain ayant le jour à Burgos, où je ferai mes dispositions pour la journée; car vaincre n'est rien si l'on ne profite pas du succès.
»Je pense que vous devez vous rendre à Briviesca demain.
»Autant je pense devoir faire peu de cérémonie pour moi, autant je crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec le métier de la guerre; d'ailleurs, je n'en veux pas.
»Il me semble que des députations doivent venir au-devant de vous et vous recevoir au mieux. À mon arrivée, j'ordonnerai tout pour le désarmement et pour brûler l'étendard qui a servi à la publication de Ferdinand. Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n'est pas pour rire.
»On me mande que l'armée d'Estrémadure est détruite. C'est d'ailleurs une infâme canaille fanfaronne, qui n'a pas soutenu la charge d'une brigade du général Mouton.
»Si vous savez quelque chose du côté d'Orduña ou des maréchaux Lefebvre ou Victor, mandez-le-moi. L'espérance d'avoir quelque nouvelle de ce côté m'a fait rester ici.
»Le général Dejean, qui commande mille chevaux à Miranda, a eu ordre de protéger le passage des Espagnols qui sont avec vous, des parcs qui se dirigent sur Burgos, du trésor, etc.
»NAPOLÉON.»]
[En marge: Enlèvement de toutes les laines appartenant aux grands propriétaires espagnols.]
[En marge: Don fait au Corps Législatif des drapeaux pris sur les gardes espagnoles et wallones.]
Il existait, soit dans les magasins de Burgos, soit dans les environs, des quantités considérables de laines, appartenant aux plus grands propriétaires d'Espagne, tels que les ducs de Medina-Celi, d'Ossuna, de l'Infantado, de Castel-Franco, et autres que Napoléon se proposait de frapper durement, en faisant grâce à tout ce qui était au-dessous d'eux. Il ordonna la confiscation de ces laines, qui montaient à une valeur de 12 à 15 millions de francs. Son projet était de les vendre au commerce de Bayonne à très-bas prix, afin de favoriser la draperie française, et d'en consacrer ensuite le produit soit à indemniser les Français qui avaient souffert à Valence, à Cadix et dans les diverses villes d'Espagne, soit à augmenter le trésor de l'armée. Jusqu'ici il avait donné au Sénat tous les drapeaux conquis sur les armées ennemies. Il voulut que le Corps Législatif eût aussi sa part de ces trophées, et il lui fit don des douze drapeaux pris sur les gardes espagnoles et wallones, désirant le plus possible atténuer en France la défaveur qui s'attachait à la guerre d'Espagne.
[En marge: Dispositions militaires de Napoléon après son arrivée à Burgos.]
[En marge: Mouvement ordonné au maréchal Soult sur Reinosa afin de prendre Blake à revers.]
[En marge: Vues de Napoléon sur le corps du maréchal Soult.]
Mais ce n'étaient là que des soins tout à fait accessoires pour lui. La conduite des opérations militaires était, dans ce moment, le principal et le plus urgent. Arrivé le 11 à Burgos, il lança dans la journée même le général Lasalle avec sa cavalerie légère sur Lerma et Aranda, pour pousser les Espagnols jusqu'au pied du Guadarrama, nettoyer le pays, et préparer les voies aux colonnes qui devaient prendre à revers les armées espagnoles. Tandis qu'il lançait Lasalle directement devant lui, il portait à droite les deux mille dragons de Milhaud sur Valladolid, avec mission de sabrer les fuyards, de faire des prisonniers, de déposer partout les autorités instituées au nom de Ferdinand VII, et d'en créer de nouvelles au nom de Joseph. Mais ce qui pressait le plus pour lui, et ce qu'il exécuta immédiatement, en donnant un seul jour de repos aux troupes, ce fut d'acheminer de Burgos vers Reinosa le maréchal Soult, avec le 2e corps, afin de le jeter sur les derrières de Blake. Une fois, en effet, arrivé à Burgos, le moment était venu de se rabattre à droite et à gauche sur les derrières des armées espagnoles, et de commencer par celle que commandait le général Blake, puisque c'était celle qui se trouvait actuellement aux prises avec les généraux français, et contre laquelle il importait de marcher, si on voulait arriver à temps pour la prendre à revers. Napoléon ordonna au maréchal Soult de partir à marches forcées de Burgos dès le 12 au matin, et, par un mouvement en arrière à droite, de se porter par Huermèce et Canduela sur Reinosa. Il était probable, si l'armée espagnole de Blake avait été battue, que le maréchal Soult la rencontrerait dans sa retraite, et que, si au lieu de se retirer en ordre, comme font les armées régulières, elle se dispersait en nuées de fuyards, il en recueillerait au moins quelques débris. De Reinosa, le maréchal Soult devait marcher sur Santander pour soumettre les Asturies. Napoléon trouvait à cette marche du maréchal Soult un double avantage: c'était d'abord de tourner Blake; secondement, de rendre le 2e corps, qui était l'ancien corps de Bessières, à sa destination première, celle d'occuper la Vieille-Castille et le royaume de Léon, pays qu'il connaissait, et où il avait l'habitude d'agir. Son projet était, en même temps, dès que les maréchaux Lefebvre et Victor auraient achevé leur opération en Biscaye, de les rappeler à lui par Vittoria, où les attendait leur artillerie, qu'ils n'avaient pu emmener avec eux dans les montagnes, et de les attirer, par Miranda et Burgos, sur le chemin de Madrid. Le maréchal Soult partant avec toute son artillerie, qu'il n'avait pas été obligé de laisser en arrière, parce qu'il avait suivi la grande route, avait tout ce qu'il lui fallait pour les opérations dont il était chargé.
[En marge: Ordres pour accélérer l'entrée en Espagne du corps du général Junot, afin de l'adjoindre au corps du maréchal Soult contre les Anglais.]
Napoléon avisa le jour même aux moyens de lui préparer un renfort considérable. On parlait vaguement des Anglais à Burgos, et plusieurs prisonniers, questionnés avec soin, avaient annoncé leur présence sur les routes qui aboutissent du Portugal en Espagne. D'autres avaient parlé d'Anglais débarqués à la Corogne, et s'acheminant par Astorga sur Léon. Les lettres interceptées à la poste contenaient les mêmes indications. Il était évident que, sans savoir l'époque à laquelle on les rencontrerait, on devait avoir affaire à eux dans les plaines de la Vieille-Castille, soit qu'établis en Portugal ils vinssent de Lisbonne sur Salamanque, soit que débarqués en Galice ils vinssent de la Corogne à Astorga. Napoléon ne les croyait pas aussi rapprochés de lui qu'ils l'étaient en effet, car le plan britannique s'exécutait ponctuellement. Les détachements de John Moore avaient déjà dépassé Badajoz et Almeida; et celui de sir David Baird, reçu enfin à la Corogne, s'avançait sur Lugo et Astorga. Mais, que les Anglais fussent plus ou moins rapprochés, la question importait peu à Napoléon, qui au contraire souhaitait de les voir s'engager dans l'intérieur de la Péninsule de telle façon qu'ils n'en pussent pas revenir; et dans cette prévision il disposait tout pour les accabler. Il avait résolu de joindre au maréchal Soult le corps du général Junot, ramené de Portugal par mer, conformément à la convention de Cintra, que les Anglais, tout en la blâmant, avaient loyalement exécutée. Déjà il avait donné des ordres pour que ce corps fût réarmé, réorganisé, et bientôt mis en état de reparaître en ligne. Il expédia de Burgos de nouveaux ordres pour que la première division, celle du général Laborde, passât la Bidassoa le 1er décembre; que la seconde, celle du général Loison, marchât immédiatement après, et que la troisième, qu'il venait de confier au général Heudelet, mais qui était moins préparée que les deux autres, suivît celles-ci dans le plus court délai possible. Napoléon ne doutait pas que ce corps déjà bien aguerri ne se montrât jaloux de venger la journée de Vimeiro, et n'en fût très-capable. Les corps du maréchal Soult et du général Junot résistant de front aux Anglais, il pourrait de Madrid, où il se proposait d'être prochainement, opérer sur leurs flancs et leurs derrières quelque manoeuvre, d'autant plus décisive qu'on les laisserait avancer plus loin. Il ne s'occupa donc en ce moment des Anglais, dont l'apparition était facile à prévoir, que pour préparer les moyens de les arrêter plus tard dans leur marche.
Après le départ du maréchal Soult, Napoléon, resté seul à Burgos avec la garde impériale et une partie des dragons, hâta le mouvement des deux divisions du maréchal Ney sur cette ville, les destinant à opérer plus tard sur les derrières de Castaños, quand il en aurait fini avec le général Blake, et qu'il pourrait dégarnir son centre au profit de sa gauche. Il avait tracé l'itinéraire du maréchal Ney sur Burgos par Haro, Pancorbo et Briviesca.
[En marge: Marche des maréchaux Lefebvre et Victor contre le général Blake.]
[En marge: Réunion momentanée de ces deux maréchaux à Balmaseda et poursuite séparée du général Blake.]
[En marge: Arrivée du maréchal Victor à Espinosa à la suite du général Blake.]
[En marge: Situation d'Espinosa au centre de toutes les routes.]