Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 31

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Joseph venait à peine de passer en revue la belle division Sébastiani, du corps de Lefebvre, dans les plaines de Vittoria, qu'oubliant les instructions de son frère, il l'avait acheminée sur sa droite, par la route de Durango, dans la vallée de la Biscaye, afin de contenir le général Blake, qui lui donnait des inquiétudes du côté de Bilbao. Il ne s'en tint pas là. Croyant sur parole les paysans espagnols, qui, lorsqu'il y avait vingt mille hommes, en annonçaient quatre-vingt mille par forfanterie ou par crédulité, il n'avait pas jugé que ce fût assez du corps de Lefebvre, et, pour mieux garder ses derrières, il avait envoyé par Mondragon sur Durango l'une des divisions du maréchal Victor, celle du général Villatte. Enfin, la tête du 6e corps ayant paru à Bayonne, il s'était hâté de diriger la division Bisson par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, afin d'assurer sa gauche comme il venait d'assurer sa droite par la position qu'il faisait prendre au maréchal Lefebvre. Au même instant la garde, arrivée au nombre de dix mille hommes, s'échelonnait entre Bayonne et Vittoria.

[En marge: Rencontre prématurée du général Blake avec le maréchal Lefebvre.]

Ces dispositions intempestives amenèrent un nouvel engagement imprévu sur la droite, entre le général Blake et le maréchal Lefebvre, comme il y en avait eu un sur la gauche, entre Pignatelli et les maréchaux Ney et Moncey. Le général Blake, ainsi que nous l'avons dit, après avoir passé les montagnes des Asturies à Espinosa, et occupé Bilbao, s'était porté en avant de Zornoza sur des hauteurs qui font face à Durango. N'ayant pas encore été rejoint par la division de La Romana, il était là avec environ 20 ou 22,000 hommes, moitié troupes de ligne, moitié paysans et étudiants. Il avait laissé en arrière, sur sa droite, environ 15,000 hommes dans les vallées adjacentes, entre Villaro, Orozco, Amurrio, Balmaseda (voir la carte nº 43), pour garder les débouchés qui communiquaient avec les plaines de Vittoria, et par où auraient pu paraître d'autres colonnes françaises.

Parvenu en présence du corps du maréchal Lefebvre, non loin de Durango, sur la route de Mondragon, et se trouvant ainsi près du but qu'il était chargé d'atteindre pour tourner l'armée française, il hésitait comme on hésite au moment décisif, quand on a entrepris une tâche au-dessus de ses forces.

Plus audacieux que lui parce qu'ils étaient plus ignorants, ses soldats montraient une assurance que lui-même n'avait pas, et du haut de leur position poussaient des cris, insultaient nos troupes, les menaçaient du geste. L'impatience de nos soldats, peu habitués à souffrir l'insulte de l'ennemi, portée au comble, avait excité celle du vieux Lefebvre, qui n'était pas fâché, dans sa grossière finesse, de faire quelque bon coup de main sur l'armée espagnole avant l'arrivée de l'Empereur. Le maréchal avait avec lui la division Sébastiani, composée de quatre vieux régiments d'infanterie (les 32e, 58e, 28e, 75e de ligne) et d'un régiment de dragons, formant un effectif d'environ 6,000 hommes; la division Leval, composée de 7,000 Hessois, Badois, Hollandais, et enfin, seulement comme auxiliaire, la division Villatte, forte de quatre vieux régiments d'un effectif d'à peu près 8,000 hommes, des meilleurs de l'armée française. C'était plus qu'il n'en fallait pour battre l'armée espagnole, quoiqu'une partie des hommes, à la suite d'une longue marche, n'eût pas encore rejoint.

[En marge: Combat de Zornoza.]

Les Espagnols étaient en avant de Durango sur une ligne de hauteurs, dont la droite moins fortement appuyée pouvait être tournée. Le maréchal Lefebvre plaça au centre de sa ligne la division Sébastiani, et à ses deux ailes les Allemands mêlés avec la division Villatte, pour leur donner l'exemple. Il fit commencer l'attaque par sa gauche, afin de tourner la droite des Espagnols, qui était, comme nous venons de le dire, moins solidement établie. Le 31 octobre au matin, par un brouillard épais, le général Villatte avec deux de ses régiments, les 94e et 95e de ligne, et une portion des Allemands, se porta si vigoureusement sur la position, que les Espagnols surpris tinrent à peine. Bien qu'ils eussent beaucoup d'obstacles de terrain à opposer aux Français, ils se laissèrent culbuter de poste en poste, dans le fond de la vallée. Un feu allumé par le général Villatte devait servir de signal au centre et à la droite, qui ne marchèrent pas avec moins de vigueur que la gauche. Une grêle d'obus lancés à travers le brouillard avait déjà fort ébranlé les Espagnols. On les aborda ensuite vivement, et on les refoula si promptement sur le revers des hauteurs qu'ils occupaient, qu'on eut à peine le temps de les joindre. Leur manière de combattre consistait à faire feu sur nos colonnes en marche, puis à se jeter à la débandade dans le fond des vallées. En plaine, la cavalerie les aurait sabrés par milliers. Tout ce que pouvait notre infanterie dans ces montagnes escarpées, c'était de les fusiller dans leur fuite, en ajustant ses coups beaucoup mieux qu'ils ne savaient ajuster les leurs. On leur blessa ou tua ainsi 15 ou 1,800 hommes, pour 200 qu'ils mirent hors de combat de notre côté. Mais plusieurs milliers d'entre eux saisis de terreur se dispersèrent à cette première rencontre, commençant à comprendre, et à moins aimer la guerre avec les Français. Ce n'était pas le courage naturel qui leur manquait assurément; mais, privés de la discipline, les hommes ne conservent jamais dans le danger la tenue qui convient, et sans laquelle toute opération de guerre est impossible.

Le maréchal Lefebvre poursuivant sa victoire entra le lendemain dans Bilbao, où les Espagnols n'essayèrent pas de tenir, et où l'on prit quelques soldats ennemis, quelques blessés, beaucoup de matériel apporté par les Anglais. Les habitants tremblants s'étaient enfuis, les uns dans les montagnes, les autres sur des bâtiments de toute sorte qui stationnaient dans les eaux de Bilbao. Le maréchal Lefebvre, poussant ensuite jusqu'à Balmaseda, n'osa pas aller plus loin, car au delà se trouvait le col qui conduit par Espinosa dans les plaines de Castille; et ayant déjà combattu sans ordre, c'eût été trop que d'étendre encore davantage ses opérations. Il établit à Balmaseda la division Villatte, qui n'était pas à lui, mais au maréchal Victor, et se replia avec son corps sur Bilbao pour y chercher des vivres, qui n'abondaient pas dans ces montagnes, où l'on vit de maïs et de laitage.

[En marge: Déplaisir de Napoléon en voyant les opérations commencées avant son arrivée.]

Telle était la situation des choses au moment de l'arrivée de Napoléon. Ses intentions avaient été entièrement méconnues, puisqu'il aurait voulu qu'on se laissât presque tourner par la droite et par la gauche, afin d'être plus sûr, en débouchant de Vittoria, de prendre à revers les deux principales armées espagnoles. (Voir la carte nº 43.) Le mouvement exécuté par les maréchaux Ney et Moncey sur l'Èbre avait eu en effet pour résultat d'éloigner un peu Castaños et Palafox, et de rendre à ceux-ci le service de les dégager. Le mouvement que s'était permis le maréchal Lefebvre, en repliant Blake de Bilbao sur Balmaseda, tirait le général espagnol d'une situation d'où il ne serait jamais sorti si on lui avait donné le temps de s'y engager complètement. De plus, les troupes françaises étaient disséminées dans différentes directions, qui n'étaient pas les mieux choisies. Les 1er et 6e corps, que Napoléon aurait voulu avoir sous sa main dans les plaines de Vittoria, étaient dispersés dans plusieurs endroits fort distants les uns des autres. Le 1er corps avait une de ses trois divisions, celle du général Villatte, en Biscaye. Le 6e avait la division Bisson à Pampelune, et une autre, la division Marchand, sur la route de Vittoria avec toute son artillerie.

[En marge: Ordres de Napoléon pour ramener les opérations à son plan primitif.]

[En marge: Ordres aux maréchaux Victor et Lefebvre.]

Napoléon, arrivé à Vittoria le 5 novembre, après avoir exprimé, là comme à Bayonne, son déplaisir d'être si mal obéi, donna le 6 tous les ordres nécessaires pour réparer les fautes commises en son absence. S'il n'avait pas été contrarié dans l'exécution de ses plans par des opérations intempestives, il aurait opposé au général Blake, seulement pour le contenir, le corps du maréchal Lefebvre (4e corps); il aurait opposé à Palafox et Castaños, toujours et uniquement pour les contenir, le corps du maréchal Moncey (3e corps); puis, réunissant sous sa main le corps du maréchal Soult, autrefois Bessières (2e corps), celui du maréchal Victor (1er corps), celui du maréchal Ney (6e corps), la garde impériale, les quatorze mille dragons, et débouchant avec quatre-vingt mille hommes sur Burgos, il eût coupé par le centre les armées espagnoles, se serait ensuite rabattu sur elles, et les eût alternativement prises à revers, enveloppées et détruites. Malheureusement, ce plan, sans être compromis, ne pouvait plus s'exécuter d'une manière aussi certaine et aussi complète, d'abord, parce que l'action commencée trop tôt avait un peu arrêté les généraux espagnols, et les avait empêchés de s'engager à fond, les uns en Biscaye, les autres en Navarre; secondement, parce que les divers corps de l'armée française, employés au moment même de leur arrivée, se trouvaient fort disséminés. Cependant, ni Blake retiré en arrière de Balmaseda, ni Castaños et Palafox ramenés sur l'Èbre ne comprenaient jusqu'ici le danger de leur position, et ils ne faisaient rien pour en sortir. Le plan de Napoléon était encore exécutable. Il fit donc ses dispositions d'après le même principe, de couper par le centre la ligne espagnole en deux portions, afin de se rabattre ensuite sur l'une et sur l'autre. Il ordonna au maréchal Victor (1er corps), dont une division, celle du général Villatte, avait déjà été détournée de sa route pour renforcer le maréchal Lefebvre, d'appuyer celui-ci, s'il en avait besoin, par la route de Vittoria à Orduña, et de revenir ensuite par Orduña à Vittoria rallier le centre de l'armée française. On débitait dans le pays de telles choses sur la force des Espagnols, que Napoléon ne croyait pas trop faire en opposant deux corps (le 1er et le 4e) à l'armée de Blake, portée par les moindres évaluations à cinquante mille hommes, et par les plus fortes à soixante-dix. Ces deux maréchaux toutefois, d'après le plan de Napoléon, devaient plutôt contenir Blake que le repousser, jusqu'au moment où partirait du centre de l'armée le signal de se jeter sur lui.

[En marge: Ordres au maréchal Moncey.]

Après avoir réglé ainsi les opérations de sa droite, Napoléon, s'occupant de sa gauche, prescrivit au maréchal Moncey de se tenir prêt à agir quand il en recevrait l'ordre, mais jusque-là de se borner à couvrir l'Èbre, de Logroño à Calahorra. Il lui rendit la division Morlot, un instant détachée de son corps; il y ajouta un renfort de dragons; et enfin l'une des deux divisions du 6e corps (maréchal Ney), la division Bisson, ayant par un faux mouvement pris la route de Pampelune, il ordonna de la laisser reposer dans cette place, puis de la diriger sur Logroño, pour y appuyer la droite du maréchal Moncey, et y rester provisoirement. Cette division changea de commandant, et s'appela division Lagrange, du nom de son nouveau chef. Elle devait rejoindre plus tard le maréchal Ney, et contribuer en attendant à tenir en échec les Espagnols sur l'Èbre.

[En marge: Ordres pour le mouvement du centre.]

Sa droite et sa gauche étant ainsi assurées, mais sans être portées en avant, Napoléon résolut de déboucher par le centre, avec les corps des maréchaux Soult et Ney (2e et 6e), avec la garde impériale et la plus grande partie des dragons. Le corps du maréchal Soult, ancien corps de Bessières, s'il comptait beaucoup de jeunes soldats, renfermait aussi la division Mouton, composée de quatre vieux régiments, auxquels rien ne pouvait résister en Espagne: ils l'avaient prouvé à Rio-Seco. Le corps de Ney, quoique privé de la division Bisson, dirigée mal à propos sur Pampelune, et placée passagèrement sur l'Èbre, contenait cependant la division Marchand, qui lui avait toujours appartenu, et la division Dessoles, qui venait d'être formée d'anciens régiments appelés successivement en Espagne. Ces troupes n'avaient pas leurs pareilles au monde. Avec ces deux corps, avec la garde et la réserve de cavalerie, Napoléon avait environ cinquante mille hommes à pousser sur Burgos. C'était plus qu'il n'en fallait pour écraser le centre de l'armée espagnole.

[En marge: Nouvel incident qui suspend encore l'exécution des plans de Napoléon.]

Ses dispositions, arrêtées dans les journées du 6 et du 7 novembre, furent encore suspendues par un nouvel incident. Les généraux espagnols, quoique fort déconcertés par la vigueur des attaques qu'ils avaient essuyées, les uns à Zornoza, les autres à Logroño et à Lerin, ne renonçaient pas à leur plan; mais ils disputaient plus que jamais sur l'exécution de ce plan, et se demandaient du renfort les uns aux autres. Blake surtout, le plus rudement abordé, voyant sur ses flancs les corps de Lefebvre et de Victor, avait invoqué l'appui du centre et de la droite. Mais il y avait un détour de cinquante à soixante lieues à faire pour communiquer d'un bout à l'autre de la ligne espagnole, et, après avoir tenu conseil de guerre à Tudela, Castaños et Palafox avaient répondu qu'il leur était impossible d'aller au secours de l'armée des Asturies, et s'étaient bornés à prescrire au corps de l'Estrémadure de hâter son arrivée en ligne, pour qu'il vînt couvrir la droite de Blake en prenant position à Frias. Ils avaient promis aussi d'entrer en action le plus tôt qu'ils pourraient, afin d'attirer à eux une partie des forces des Français.

[En marge: Blake renforcé se reporte en avant.]

Blake, en attendant, repoussé de Bilbao et de Balmaseda vers les gorges qui forment l'entrée de la Biscaye, s'y était arrêté, et avait été rejoint par les douze ou quinze mille hommes placés à Villaro et Orozco, pendant qu'il combattait à Zornoza, et par le corps de La Romana. Avec ce qu'il avait perdu en morts et blessés, surtout en hommes dispersés, perte qui montait à six ou sept mille hommes, il lui restait environ trente-six mille hommes à mettre en ligne. Il se reporta donc en avant, dans la journée du 5 novembre, sur Balmaseda, où le maréchal Lefebvre avait laissé la division Villatte, pour se replier lui-même sur Bilbao, afin d'y vivre plus à son aise.

[En marge: Faute des maréchaux Lefebvre et Victor, et danger de la division Villatte.]

Après la faute de s'être porté trop tôt en avant, le maréchal Lefebvre n'en pouvait pas commettre une plus grave que de rétrograder tout à coup sur Bilbao, laissant la division Villatte seule à Balmaseda. Il fallait des soldats aussi fermes que les nôtres, et un ennemi aussi peu redoutable que les insurgés espagnols, pour qu'il ne résultât pas quelque malheur de si fausses dispositions.

De son côté, le maréchal Victor n'avait pas fait mieux. Envoyé par Orduña à Amurrio, afin de flanquer le maréchal Lefebvre, il avait expédié vers Oquendo le général Labruyère avec une brigade, et l'avait retenu dans cette position, sans que l'idée lui vînt de s'y rendre lui-même pour le diriger. Le général Labruyère, au milieu de ces montagnes escarpées, où l'on avait peine à se reconnaître, où les brouillards de l'hiver ajoutaient à l'obscurité des lieux, privé de toute direction, ne sachant ce qu'il pouvait avoir d'ennemis en sa présence, n'avait pas voulu s'engager, et avait laissé passer devant lui les corps qui flanquaient Blake pendant le combat de Zornoza, n'osant rien faire pour arrêter leur retraite. Les jours suivants il était resté en position, voyant Balmaseda de loin, apercevant la division Villatte sans songer à la rejoindre, apercevant aussi la division Sébastiani qui de Bilbao exécutait des reconnaissances sur la route d'Orduña; de manière que nos troupes, au lieu de se réunir pour accabler Blake, seule opération qui fût raisonnable dès qu'on avait eu le tort de combattre avant les ordres du quartier général, étaient dispersées entre Bilbao, Balmaseda et Oquendo, exposées dans leur isolement à de graves échecs.

Le maréchal Victor n'avait pas borné là ses fautes. Pressé de rejoindre le quartier général afin de servir sous les yeux même de l'Empereur, et trouvant dans ses instructions qu'il pourrait reprendre la route de Vittoria dès que sa présence ne serait plus nécessaire en Biscaye, il avait rappelé le général Labruyère à lui, pour repasser les montagnes et redescendre dans la plaine de Vittoria, abandonnant la division Villatte, qui restait toute seule à Balmaseda. Ainsi commençait cette suite de fautes dues à l'égoïsme, à la rivalité de nos généraux, et qui, en perdant la cause de la France en Espagne, l'ont perdue dans l'Europe entière.

[En marge: Attaque du général Blake sur Balmaseda et belle défense de la division Villatte.]

Tandis que le maréchal Victor exécutait ce mouvement rétrograde, le général Blake, renforcé, comme nous l'avons dit, par les troupes de sa gauche et par celles de La Romana, avait résolu de se porter en avant, et de disputer Balmaseda à la division Villatte, qu'il savait y être toute seule. Le séjour du maréchal Lefebvre à Bilbao, la retraite du maréchal Victor sur Vittoria, lui offraient toute facilité pour une tentative de cette nature. Le 5 novembre, en effet, il s'avança à la tête de trente et quelques mille hommes, couronna les hauteurs autour de Balmaseda, pour envelopper la ville avant de l'attaquer, et y faire prisonniers les Français qui la gardaient. Mais le général Villatte, à la tête d'une superbe division de quatre vieux régiments, avait vu d'autres ennemis et d'autres dangers que ceux qui le menaçaient en Biscaye. Il avait autant de sang-froid que d'intelligence. Voulant s'assurer des hauteurs de Gueñes, qui sont en arrière de Balmaseda, et qui commandent la communication avec Bilbao, il y échelonna trois de ses régiments, puis il laissa le 27e léger dans Balmaseda même, pour disputer la ville le plus long-temps possible. Ces dispositions prises, il laissa approcher les Espagnols, et les reçut avec un feu auquel ils n'étaient guère habitués. Ceux qui tentèrent d'aborder Balmaseda furent horriblement maltraités par le 27e, et couvrirent les environs de la ville de morts et de blessés. Cependant les hauteurs environnantes se couronnant d'ennemis, et le maréchal Lefebvre n'arrivant pas de Bilbao, le général Villatte crut devoir se retirer. Il ramena le 27e de Balmaseda sur les hauteurs de Gueñes, et se replia en masse avec ses quatre régiments bien entiers sur la route de Bilbao. Les Espagnols qui voulurent approcher de lui furent vigoureusement accueillis, et payèrent chèrement leur imprudente hardiesse. La division Villatte eut cependant deux cents hommes hors de combat, après en avoir abattu sept ou huit cents à l'ennemi. Si le maréchal Lefebvre avait été à sa portée, et si le maréchal Victor, au lieu de retirer la brigade Labruyère de la position qu'elle occupait, et d'où elle aurait pu fondre sur Balmaseda, avait agi avec tout son corps sur ce point, l'armée de Blake pouvait être enveloppée et prise dans cette même journée.

[En marge: Ordres de Napoléon pour réparer le nouvel incident survenu en Biscaye.]

L'affaire de Balmaseda, qui n'avait d'autre importance que celle d'un danger inutilement couru, transmise de proche en proche au quartier général, avec l'ordinaire exagération des rapports ainsi communiqués, causa à Napoléon un redoublement d'humeur contre des généraux qui comprenaient et exécutaient si mal ses conceptions[23]. Il leur fit adresser par le major général Berthier une réprimande sévère, ordonna au maréchal Lefebvre de revenir sur Balmaseda, au maréchal Victor de rebrousser chemin vers la Biscaye, et de pousser Blake avec la plus grande vigueur, de l'accabler même si on en trouvait l'occasion. Malgré son projet de percer le centre de la ligne ennemie avant d'agir contre ses extrémités, il ne voulait pas se mettre en mouvement sans être assuré qu'une faute sur ses ailes ne viendrait pas compromettre la base de ses opérations.

[Note 23: Je cite des dépêches qui expliquent clairement la situation, et prouvent ce que pensa de la conduite de ces deux maréchaux un juge infaillible, Napoléon lui-même, qui ordinairement avait plutôt de la faiblesse que de la sévérité pour les deux lieutenants dont il s'agit ici.

_Le major général au maréchal Lefebvre._

«Vittoria, 6 novembre 1808, à midi.

»L'Empereur est très-fâché du faux mouvement de retraite de Bilbao. Sa Majesté ne s'attendait pas à cette faute capitale de la part d'un maréchal aussi zélé pour son service. Sa Majesté ne doute pas que si vous eussiez placé votre quartier général à Balmaseda et campé avec vos trois divisions pour agir suivant les circonstances, vous n'eussiez déjà fait plus de huit à dix mille prisonniers à l'ennemi, mais que la conduite tenue dernièrement est d'autant plus extraordinaire qu'en parlant des grands inconvénients des mouvements rétrogrades, vous en avez commencé un de cinq lieues.

»L'Empereur ordonne que vous vous réunissiez à la division Villatte afin de pousser vivement l'ennemi. Si, le 31, monsieur le maréchal, vous n'aviez pas attaqué, et aviez laissé le temps de faire les dispositions nécessaires, la campagne d'Espagne aujourd'hui serait bien avancée. L'Empereur trouve dans votre conduite que trop de zèle vous a fait manquer aux règlements militaires en attaquant sans ordres, mais Sa Majesté ne conçoit pas que l'ennemi puisse rester entier quand on a obtenu sur lui un succès. L'Empereur peut avoir besoin de ses troupes, et quand elles sont engagées on ne peut laisser une division isolée devant l'ennemi, quand d'un autre côté on fait un mouvement rétrograde. Sa Majesté trouve que c'est avec de pareilles dispositions que l'on perd l'avantage de ses succès. L'Empereur pense que, pendant le temps où les troupes des généraux Villatte, Labruyère et Ruffin sont devant l'ennemi, et manoeuvrent pour le couper, ce n'était pas celui de vous retirer, et dans une pareille circonstance Sa Majesté trouve déplacé que les troupes du 4e corps restent inactives à Bilbao.

»Le maréchal Soult marche demain sur Burgos, d'où il se portera sur Reinosa et Santander. Marchez donc vivement, monsieur le maréchal. Le but de l'Empereur est qu'il n'y ait pas un moment de repos jusqu'à ce qu'on ait détruit le corps de Blake et qu'il soit repoussé dans les Asturies.

»L'ennemi s'étant retiré par Balmaseda, Villarcayo et Santander, vous devez le talonner sur les corps qui vont le barrer à Reinosa.

»ALEXANDRE.»

_Le major général au maréchal Victor._

«Vittoria, 6 novembre 1808, à minuit.