Part 29
Quelque grandes que fussent les contrariétés qu'il éprouvait, Napoléon ne pouvait s'en prendre ni à son imprévoyance, ni à l'indocilité de ses agents, mais à la nature des choses, qui commençait à être violentée dans ce qu'il entreprenait depuis quelque temps. Il avait, en effet, donné deux mois tout au plus pour faire sur les Pyrénées les préparatifs d'une immense guerre. Or, si deux mois eussent suffi peut-être sur le Rhin et sur les Alpes, où n'avaient cessé d'affluer pendant plusieurs années toutes les ressources de l'Empire, ces deux mois étaient loin de suffire sur les Pyrénées, où depuis 1795, c'est-à-dire depuis treize années, aucune partie de nos ressources militaires n'avait été dirigée, la France à dater de cette époque ayant toujours été en paix avec l'Espagne. Les agents de l'administration d'ailleurs, ne connaissant pas encore la nature et les besoins de ce nouveau théâtre de guerre, envoyaient des vivres, par exemple, où il aurait fallu des vêtements. De plus, les quantités de toutes choses venaient de changer si subitement, depuis que de 60 ou 80 mille conscrits on s'était élevé à 250 mille hommes, que toutes les prévisions étaient dépassées. D'autre part, si les troupes, au lieu d'être concentrées à Vittoria, étaient dispersées dans diverses directions, c'est qu'un état-major, où ne figuraient pas encore les lieutenants vigoureux que Napoléon avait formés à son école, se troublait à la première apparence de danger, et envoyait les corps au moment même de leur arrivée, partout où l'ennemi se montrait. Enfin le maréchal Lefebvre lui-même n'avait cédé au désir intempestif de combattre, que parce que là où Napoléon n'était pas, le commandement se relâchait, et devenait faible et incertain[21].
[Note 21: Je cite à cet égard une lettre curieuse du maréchal Jourdan, chef d'état-major de Joseph, et chargé de commander quand Berthier et Napoléon n'y étaient pas.
«_Le maréchal Jourdan au général Belliard._
»Vittoria, le 30 octobre 1808.
»Mon cher général, malgré le peu de bonne volonté d'un chacun, le général Morlot est à Lodosa, le maréchal Ney à Logroño. L'ennemi nous a laissé le temps de faire nos allées et nos venues, et nous a laissés prendre nos positions.
»Le général Sébastiani avait reçu ordre de laisser à Murguia le 5e régiment de dragons; mais, comme chacun fait ce qui lui convient, il a mené avec lui, à ce qu'on m'a dit, le moitié du régiment avec le colonel: de manière qu'il va fourrer la moitié d'un régiment de dragons dans un pays où il est presque impossible d'aller à cheval. Ah! mon cher général, si vous pouviez coopérer à me sortir de la maudite galère où je suis, vous me rendriez un grand service! Combien je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les choses doivent rester dans l'état où elles sont!
»Le roi a reçu la nuit dernière une lettre du maréchal Victor, datée de Mondragon. Monsieur le maréchal se plaint d'une manière un peu vive de ce qu'on a retenu une de ses divisions à Durango. Il aurait peut-être préféré trouver l'ennemi à Mondragon et à Salinas. Chacun a son goût et sa manière de voir.
»Le roi aurait grande envie de faire attaquer l'ennemi à Durango, mais je crois qu'il craint que cette attaque ne soit désapprouvée par l'Empereur. J'ignore encore à quoi Sa Majesté se décidera, mais très-certainement le succès est assuré. Il est vrai que si on attend encore quelques jours, et que monsieur Blake ait la bonté de rester où il est, il aura de la peine à en sortir. L'obstination de ce général me paraît une chose fort extraordinaire. Attendrait-il des renforts par mer? Si cela était, on ferait bien de le culbuter tout de suite. Mais comment prendre un parti lorsqu'on n'est pas le maître?
»Je vous écris, mon cher général, tout ce que je pense, tout ce que je sais et tout ce qui se passe. Je n'ai d'autre désir ni d'autre intérêt que de voir triompher les armes de l'Empereur, et de voir le roi assis sur le trône d'Espagne. Si ce que je vous écris peut être de quelque utilité, faites-en usage comme vous l'entendrez.»]
[En marge: Napoléon, après avoir employé une journée à remédier à l'inexécution de ses ordres, repart pour Vittoria.]
[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer le moins possible auprès de Joseph.]
Napoléon employa la journée du 3 à témoigner de vive voix, ou par écrit, son extrême mécontentement aux agents qui avaient mal compris et mal exécuté ses ordres, et, ce qui valait mieux, à réparer les inexactitudes ou les lenteurs, plus ou moins inévitables, dont il avait à se plaindre[22]. Il ordonna l'abandon de tous les marchés que les entrepreneurs n'avaient pas exécutés, la création immédiate à Bordeaux d'ateliers de confectionnement, dans lesquels on emploierait les draps du Midi à faire des habits; contremanda tous les envois de grains et de bétail pour ne porter ses ressources que sur l'habillement, fit construire à Bayonne des baraques pour y loger les quatrièmes bataillons, accéléra la marche des conscrits pour en remplir les cadres, passa en revue les troupes qui arrivaient, envoya aux administrations des postes et des ponts et chaussées une foule d'avis lumineux et impératifs, puis, le 4 au soir, franchit la frontière, alla coucher à Tolosa, et le lendemain 5 se rendit à Vittoria, où se trouvait le quartier général de son frère Joseph. Il voyagea à cheval, escorté par la cavalerie de la garde impériale, et entra de nuit à Vittoria, désirant ne recevoir aucun hommage, et se loger hors de la ville, afin de satisfaire son goût, qui était de vivre en plein air, et d'être le moins possible auprès de son frère. Ce n'était ni froideur ni éloignement à l'égard de ce dernier, mais calcul. Il sentait qu'à ses côtés la position de Joseph serait secondaire, comme il l'avait déjà remarqué pendant leur commun séjour à Bayonne, et il désirait au contraire lui laisser aux yeux des Espagnols la première place. Il voulait aussi n'être en Espagne que général d'armée, revêtu de tous les droits de la guerre, et les exerçant impitoyablement, jusqu'à ce que l'Espagne se soumît. Il consentait ainsi à se réserver le rôle de la sévérité, même de la cruauté, pour ménager à Joseph celui de la majesté et de la douceur. Dans ce but, ne pas se loger avec Joseph était le parti le plus sage.
[Note 22: Je cite deux lettres de Napoléon au ministre Dejean, remarquables par ses vues sur la régie et les marchés.
_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._
«Bayonne, 4 novembre 1808.
»Vous trouverez ci-joint un rapport de l'ordonnateur. Vous y verrez comme je suis indignement servi. Je n'ai encore eu que 1,400 habits, que 7,000 capotes au lieu de 50,000; 15,000 paires de souliers au lieu de 129,000. Je manque de tout; l'habillement va au plus mal; mon armée qui va entrer en campagne est nue, elle n'a rien. Les conscrits ne sont pas habillés; vos rapports ne sont que du papier. Ce sont des convois qui m'étaient nécessaires; il fallait les faire partir en règle, et y mettre à la tête un officier ou un commis, et alors on eût été sûr de leur arrivée.
»Vous trouverez ci-joint des lettres du préfet de la Gironde et un rapport de l'inspecteur aux revues Dufresne; vous y verrez que tout est vol et dilapidation. Mon armée est nue, et cependant elle entre en campagne. Je n'en ai pas moins dépensé beaucoup d'argent, mais c'est autant de jeté dans l'eau.»
_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._
«Tolosa, le 5 novembre 1808.
»Les vivres qui sont à Bayonne ne seront pas consommés. Il ne manque pas de vivres en Espagne, surtout des bestiaux et du vin. Je viens d'ordonner que la réserve de boeufs soit contremandée; elle est inutile, ce sera une économie de 2 millions.
»Ce qu'il me faut ce sont des capotes et des souliers. Je ne manquerais de rien si mes ordres avaient été exécutés. Aucun de mes ordres n'a été exécuté parce que l'ordonnateur n'est pas sûr, et qu'on ne traite qu'avec des fripons. Il faut envoyer à Bayonne un ordonnateur au-dessus du soupçon. Je ne veux point de marchés. Vous savez que les marchés ne produisent que des friponneries.
»J'ai cassé le marché de l'habillement de Bordeaux. Envoyez-y un directeur qui fasse confectionner pour mon compte, qui sera aidé du préfet, qui requerra le local et les ouvriers. Partez bien du principe qu'on ne fait des marchés que pour voler; que quand on paye, il n'y a pas besoin de marchés, et que le système de la régie est toujours meilleur.
»Comment faut-il donc faire pour cet atelier de confection? Comme on fait dans les régiments: mettre un commissaire des guerres probe à la tête de cet établissement, y joindre trois ou quatre maîtres tailleurs sous ses ordres, comme employés de l'atelier, et charger trois officiers supérieurs, de ceux qui se trouvent à Bordeaux, de surveiller la réception, de ne recevoir que de bons habits. Il n'y a pas besoin de marché pour tout cela, en mettant de l'argent à la disposition dudit commissaire.
»Par le décret, vous verrez qu'il n'est question que d'avoir un bon adjoint au commissaire des guerres, qui veuille mettre sa réputation à bien faire aller cet atelier, et d'avoir deux bons garde-magasins et deux maîtres tailleurs sortant des corps, honnêtes et experts. Moyennant ces cinq individus, cet atelier marchera parfaitement, et je veux avoir des habits aussi bien confectionnés que ceux de la garde.
»Quant à l'activité, si on veut confectionner 10,000 habits par jour, on les confectionnera, parce qu'il ne sera question que de requérir des ouvriers dans toute la France. Si vous aviez agi d'après ces principes, tout marcherait parfaitement. Mieux vaut tard que jamais. Pour votre règle, je ne veux plus de marché; et quand je ne ferai pas confectionner par les corps, il faudra suivre cette méthode.»]
[En marge: Arrivée de Napoléon à Vittoria.]
À peine rendu à Vittoria, et arraché aux embrassements de son frère, qui lui était fort attaché, il fit appeler auprès de lui son état-major, et particulièrement les officiers français ou espagnols qui connaissaient le mieux les routes de la contrée, afin de commencer sur-le-champ les opérations décisives qu'il avait projetées.
Pour comprendre les remarquables opérations qu'il ordonna en cette circonstance, et qui ne furent pas au nombre des moins belles de sa vie militaire, il faut savoir ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de septembre et d'octobre, mois employés tant à Paris qu'à Erfurt en négociations, en préparatifs de guerre, en mouvements de troupes.
[En marge: Ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de septembre et d'octobre.]
[En marge: Exaltation produite chez les Espagnols par le triomphe de Baylen.]
Les Espagnols, doublement enthousiasmés du triomphe inespéré de Baylen et de la retraite du roi Joseph sur l'Èbre, étaient dans le délire de la joie et de l'orgueil. Ce n'étaient pas quelques conscrits, accablés par la chaleur, mal conduits par un général malheureux, qu'ils croyaient avoir vaincus, mais la grande armée, et Napoléon lui-même. Ils se supposaient invincibles, et ne songeaient à rien moins qu'à réunir une masse de cinq cent mille hommes, à porter ces cinq cent mille hommes au delà des Pyrénées, c'est-à-dire à envahir la France. Dans les négociations avec les Anglais, qu'ils savaient vainqueurs aussi en Portugal, mais dont ils dédaignaient fort la convention de Cintra, en la comparant à celle de Baylen, ils ne parlaient que d'entreprises dirigées contre le midi de la France. Ils acceptaient et désiraient même le secours d'une armée anglaise, mais ils le demandaient sans y attacher le salut de l'Espagne, qu'ils se chargeraient bien d'opérer indépendamment de toute assistance étrangère. Qu'on se figure la jactance espagnole, si grande en tout temps, exaltée par un triomphe inouï, et on se fera à peine une idée juste des folles exagérations que débitaient les insurgés.
[En marge: Difficulté de constituer un gouvernement.]
[En marge: Efforts du conseil de Castille pour ressaisir le pouvoir.]
[En marge: Le conseil de Castille appelle à Madrid les généraux victorieux.]
Ce qui pressait le plus, et ce qu'il y avait de plus difficile, c'était de constituer un gouvernement; car depuis le départ de la famille royale pour Compiégne et Valençay, depuis la retraite de Joseph sur l'Èbre, il n'y avait d'autre autorité que celle des juntes insurrectionnelles formées dans chaque province, autorité extravagante, qui se divisait en douze ou quinze centres ennemis les uns des autres. À Madrid, autrefois centre unique de l'administration royale, il n'était resté que le conseil de Castille, aussi méprisé que haï pour n'avoir opposé à l'usurpation étrangère d'autre résistance qu'un peu de mauvaise grâce, et beaucoup de tergiversations. Ce corps était alors en Espagne dans la situation où avaient été en France, à l'ouverture de la révolution, les anciens parlements, dont on s'était servi avant 1789, et dont après 1789 on ne voulait plus tenir aucun compte, parce qu'ils étaient demeurés fort en deçà des désirs du moment. Doué cependant, comme tous les vieux corps, d'une ambition patiente et tenace, il ne désespérait pas de s'emparer du pouvoir, et crut en trouver l'occasion dans le massacre d'un vieillard, don Luis Viguri, autrefois intendant de la Havane et favori du prince de la Paix, oublié depuis long-temps, mais rappelé malheureusement à l'attention du peuple par une querelle avec un ancien serviteur traître à son maître. L'infortuné don Luis ayant été égorgé et traîné dans les rues, le besoin d'une autorité publique se fit universellement sentir, et le conseil appela à Madrid les généraux espagnols victorieux des Français, pour prêter main-forte à la loi. Il proposa en même temps aux juntes insurrectionnelles de députer chacune un représentant, afin de composer à Madrid avec le conseil lui-même un gouvernement central.
[En marge: Entrée à Madrid de don Gonzalez de Llamas avec les Valenciens, de Castaños avec les Andalous.]
[En marge: Les juntes insurrectionnelles refusent de répondre à l'appel du conseil de Castille et de constituer un gouvernement central sous ses auspices.]
[En marge: Rivalités entre les juntes.]
[En marge: Prétentions des juntes du nord de l'Espagne.]
[En marge: Les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de Saragosse, veulent un gouvernement unique, placé au centre, et font prévaloir ce voeu.]
Les généraux espagnols s'empressèrent en effet de venir triompher à Madrid, et on vit successivement arriver don Gonzalez de Llamas avec les Valenciens et les Murciens, prétendus vainqueurs du maréchal Moncey, et Castaños avec les Andalous, vainqueurs trop réels du général Dupont. L'enthousiasme pour ces derniers fut extrême, et il était mérité, si le bonheur peut être estimé à l'égal du génie. Mais les juntes n'étaient pas d'humeur à subir la prépondérance du conseil de Castille, et à se contenter d'une simple participation au pouvoir, sous la direction suprême de ce corps. Pour unique réponse, toutes (une seule exceptée, celle de Valence) lui adressèrent les plus violents reproches, et elles déclarèrent ne pas vouloir reconnaître une autorité qui n'avait été jadis qu'une autorité purement administrative et judiciaire, et qui récemment ne s'était pas conduite de manière à obtenir de la confiance de la nation un pouvoir qu'elle ne tenait pas des institutions espagnoles. Elles discutèrent entre elles par des envoyés la forme du gouvernement central qu'elles constitueraient. Elles étaient, quant à cet objet, aussi divisées de vues que de prétentions. D'abord toutes jalousaient leurs voisines. Celle de Séville était en brouille avec celle de Grenade, chacune s'attribuant l'honneur du triomphe de Baylen, et poussant la violence jusqu'à vouloir se faire la guerre, qu'elles auraient commencée sans le sage Castaños. De plus, cette même junte de Séville entendait devenir le centre du gouvernement, tant à cause de ses services que de sa situation géographique, qui la plaçait loin des Français, et elle voulait par voie d'adhésions successives attirer toutes les autres à elle. Les juntes du nord, formant deux groupes peu amis, d'une part celui de Galice, de Léon, de Castille, de l'autre celui des Asturies, tendaient cependant à se rapprocher, et, une fois unies, à fixer au nord le gouvernement de l'Espagne. Moins ambitieuses, plus sages, et non moins méritantes, les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de Saragosse, n'avaient aucune de ces ambitions exclusives, et se prononçaient pour la formation d un gouvernement unique, placé au centre de l'Espagne, mais non à Madrid, afin d'éviter la domination du conseil de Castille.
[En marge: Établissement de la junte centrale à Aranjuez.]
Toutes ces juntes finirent par s'entendre au moyen d'envoyés, et elles convinrent de députer à un lieu indiqué, Ciudad-Real, Aranjuez ou Madrid, deux représentants par junte, afin de composer une junte centrale de gouvernement. Cet accord fut accepté, et les deux représentants nommés, après beaucoup d'agitations, se rendirent, les uns à Madrid, les autres à Aranjuez. Ceux de Séville, toujours plus jaloux, parce qu'ils étaient les plus ambitieux, ne voulurent pas dépasser Aranjuez, et finirent par attirer tous les autres à eux. Il plaisait d'ailleurs à l'orgueil de ces suppléants de la royauté absente de s'établir dans son ancienne résidence, et d'en usurper jusqu'aux dehors.
[En marge: Le conseil de Castille élève quelques objections mal accueillies contre la formation d'une junte centrale.]
[En marge: La junte centrale acceptée par les généraux et la nation.]
Constituée à Aranjuez sous la présidence de M. de Florida-Blanca, l'ancien ministre de Charles III, homme illustre, éclairé, habile, mais malheureusement vieux et étranger au temps présent, la junte centrale se déclara investie de toute l'autorité royale, s'attribua le titre de majesté, décerna celui d'altesse à son président, d'excellence à ses membres, avec 120 mille réaux de traitement pour chacun d'eux. S'élevant dans le commencement à vingt-quatre membres, elle fut portée bientôt à trente-cinq, et pour premier acte elle enjoignit au conseil de Castille ainsi qu'à toutes les autorités espagnoles de reconnaître son pouvoir suprême. Le conseil de Castille, qui ne trouvait pas de son goût la création d'une pareille autorité, songea d'abord à résister. Il objecta par une déclaration formelle que, d'après les lois du royaume, la junte, à titre de conseil de régence, était trop nombreuse, et à titre d'assemblée nationale ne pouvait en rien remplacer les cortès. En conséquence, il demanda la convocation des cortès elles-mêmes. Nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer que dans ce soulèvement de l'Espagne pour la royauté, il y avait explosion de tous les sentiments démocratiques, et qu'au nom de Ferdinand VII on ne faisait en réalité que se livrer aux passions de 1793. Aussi rien ne sonnait-il mieux aux oreilles espagnoles que le mot de cortès. Mais du conseil de Castille tout était mal pris. On vit uniquement dans ce qu'il proposait un piége pour annuler la junte et se substituer à elle, et, sans renoncer aux cortès, on ne répondit à sa déclaration que par une rumeur universelle de haine et de mépris. L'appui des généraux était alors la seule force efficace. Or, tous appartenaient à cette junte centrale, composée des juntes provinciales, auprès desquelles ils s'étaient élevés, avec lesquelles ils s'étaient entendus, et ils adhérèrent à la junte, sauf un seul, le vieux Gregorio de la Cuesta, toujours chagrin, toujours insociable, détestant les autorités insurrectionnelles et tumultueuses qui venaient de se former, et préférant de beaucoup le conseil de Castille, qu'il avait jadis présidé. Il songea même un moment à s'entendre avec Castaños, et à s'attribuer à eux deux le gouvernement militaire, en abandonnant le gouvernement civil au conseil de Castille. Les événements prouvèrent bientôt qu'une pareille combinaison aurait mieux valu; mais Castaños n'était pas assez entreprenant pour accepter les offres de son collègue, et d'ailleurs, élevé par la junte de Séville, il était du parti des juntes. Don Gregorio de la Cuesta fut donc obligé de se soumettre, et le conseil de Castille, dénué de tout appui, se trouva réduit à suivre cet exemple.
La junte centrale d'Aranjuez, en plein exercice du pouvoir dès les premiers jours de septembre, se mit à gouverner, à sa manière, la malheureuse Espagne.
[En marge: Composition des armées de l'insurrection.]
[En marge: Quels furent ceux qui s'enrôlèrent sous l'influence de l'enthousiasme du moment.]
[En marge: Armées de l'Andalousie, de Grenade et de Valence.]
[En marge: Division de l'Estrémadure.]
[En marge: Armées de la Galice, des Asturies, de Léon, de la Vieille-Castille.]
Son premier, son unique soin aurait dû être de s'occuper de la levée des troupes, de leur organisation, de leur direction. Mais, dans un pays où il n'y avait jamais eu que fort peu d'administration, où une révolution subite venait de détruire le peu qu'il y en avait, le gouvernement central ne pouvait rien ou presque rien sur la partie essentielle, c'est-à-dire sur l'organisation des forces, et pouvait tout au plus quelque chose sur leur direction générale. L'enthousiasme était assurément très-bruyant en Espagne, aussi bruyant qu'on le puisse imaginer, et on va voir combien l'enthousiasme est une faible ressource effective, combien il est inférieur en résultats à une loi régulière, qui prend tous les citoyens, et les appelle bon gré mal gré à servir le pays. L'Espagne, qui aurait pu et dû donner en de telles circonstances quatre ou cinq cent mille hommes, très-courageux par nature, en donna à peine cent mille, mal équipés, encore plus mal disciplinés, incapables de tenir tête, même dans la proportion de quatre contre un, à nos troupes les plus médiocres. Après beaucoup de bruit, d'agitation, tout ce qui s'enrôla fut la jeunesse des universités, quelques paysans poussés par les moines, et un très-petit nombre seulement des exaltés des villes. Dans certaines provinces, ces enrôlés allèrent grossir les rangs de la troupe de ligne; dans d'autres, ils formèrent sous le nom de _Tercios_, vieux nom emprunté aux anciennes armées espagnoles, des bataillons spéciaux servant à côté de la troupe de ligne. L'Andalousie, si fière de ses succès, eut son armée forte de quatre divisions, sous les ordres des généraux Castaños, la Peña, Coupigny, etc. Grenade eut la sienne sous le major de Reding. Valence et Murcie expédièrent sous Llamas une partie des volontaires qui avaient résisté au maréchal Moncey. L'Estrémadure, qui n'avait pas encore figuré dans les rangs de l'insurrection armée, forma sous le général Galuzzo et le jeune marquis de Belveder une division dans laquelle entrèrent, avec des volontaires, beaucoup de déserteurs des troupes espagnoles de Portugal. À cette division se joignirent les enrôlés de la Manche et de la Nouvelle-Castille. La Catalogne continua à lever des bandes de miquelets qui serraient de près le général Duhesme dans Barcelone. L'Aragon, répondant à la voix de Palafox, et encouragé par la résistance de Saragosse, organisa une armée assez régulière, composée de troupes de ligne et de paysans aragonais, les plus beaux hommes, les plus hardis de l'Espagne. Les provinces du nord, la Galice, Léon, la Vieille-Castille, les Asturies, profitant d'un noyau considérable de troupes de ligne, les unes revenues du Portugal, les autres de garnison au Ferrol, se rallièrent sous les généraux Blake et Gregorio de la Cuesta, dédommagées de leur défaite de Rio-Seco par les succès de l'insurrection dans le reste de la Péninsule. Elles reçurent aussi un renfort inattendu, c'était celui des troupes du marquis de La Romana, échappé avec son corps des rives de la Baltique, par une sorte de miracle qui mérite d'être rapporté.
[En marge: Évasion miraculeuse des troupes de La Romana revenues du Danemark dans les Asturies.]