Part 28
Cet accueil si défiant, accompagné de tant de précautions à l'égard des deux courriers, n'indiquait guère le désir d'établir des communications avec le continent. Les esprits, en effet, n'étaient point à la paix de l'autre côté du détroit. Bien que la nation anglaise, en général, se montrât toujours portée à accepter les propositions de paix dès qu'on en faisait quelqu'une à son gouvernement, et qu'elle blâmât volontiers l'obstination du cabinet à continuer la guerre, cette fois elle manifestait un tout autre penchant. Cette différence dans ses dispositions tenait à diverses causes. D'abord, si après Tilsit la guerre avec tout le continent, avec la Russie notamment, l'avait effrayée comme en 1801, elle s'était bientôt rassurée, en voyant que les conséquences de cette guerre générale n'étaient pas en réalité fort graves. Elle n'en avait pas un ennemi effectif de plus sur les bras, et, dominant toujours l'Océan, elle pouvait se rire des efforts de tous ses adversaires. Elle était fière de leur impuissance, tout à fait libre de ses mouvements, car elle n'avait personne à ménager, et elle se croyait en mesure de tenter plus d'entreprises, en les dirigeant uniquement à son profit. Si le continent à la vérité semblait lui être fermé depuis une extrémité jusqu'à l'autre, il ne l'était pas tellement qu'elle n'introduisît encore, tant par le Nord que par le Midi, et surtout par Trieste, beaucoup de marchandises. Puis les derniers événements de l'Espagne lui promettaient d'immenses avantages commerciaux, en lui ouvrant les ports de la Péninsule, et en lui assurant l'exploitation exclusive des colonies espagnoles, qui toutes s'étaient mises en insurrection contre la royauté de Joseph. L'Angleterre trouvait là subitement un vaste débouché, et l'occasion ou de prendre, ou de pousser à l'indépendance les magnifiques colonies espagnoles, brillante revanche de l'insurrection des États-Unis; de manière qu'en résultat Napoléon, depuis la guerre d'Espagne, en forçant la Russie à se déclarer contre l'Angleterre, n'avait pas créé un nouvel ennemi à celle-ci, et, en lui fermant mal les ports du Nord, lui avait ouvert ceux du Midi, ainsi que tous ceux de l'Amérique du sud. De plus, l'insurrection espagnole venait de faire surgir sur le continent un allié pour l'Angleterre, le seul depuis 1802 qui eût remporté des avantages sur les troupes françaises. Il n'y a pas de peuple qui s'engoue plus facilement que le grave peuple de la Grande-Bretagne, et il était alors épris des insurgés espagnols, comme nous l'avons vu de nos jours s'éprendre des insurgés de tous les pays. Il admirait leur généreux dévouement, leur incomparable courage, et, ne considérant dans la victoire de Baylen que le résultat matériel sans en rechercher la cause, il était tout près de les déclarer les égaux des Français au moins. L'Autriche, bien qu'ayant rompu en apparence ses relations avec le gouvernement britannique, lui donnait sourdement des signes d'intelligence, armait sans relâche, et probablement allait recommencer la guerre contre la France. Les espérances d'une nouvelle lutte, peut-être heureuse, renaissaient donc de toutes parts, au jugement des Anglais, et ce n'était pas le moment de songer à une paix, dont la première condition eût été pour eux de laisser définitivement soumise à Napoléon la seconde des puissances maritimes du continent, c'est-à-dire l'Espagne. Enfin un accident, un pur accident, échauffait toutes les têtes à cette époque. La convention de Cintra avait semblé de la part des généraux britanniques une indigne faiblesse. Comparant cette convention à celle de Baylen, jaloux de n'avoir pas obtenu sur les Français un avantage aussi complet que celui qu'avaient obtenu les Espagnols, soutenant que le général Junot, après la journée de Vimeiro, était aussi mal placé que le général Dupont après celle de Baylen, ce qui était faux, les Anglais étaient indignés de ce qu'on eût accordé à l'armée du général Junot des conditions cent fois plus avantageuses qu'à celle du général Dupont, et ils regrettaient vivement le plaisir dont on les avait privés, plaisir pour eux sans égal, celui de voir défiler sur les bords de la Tamise une armée française prisonnière.
L'irritation contre le ministère était sur ce sujet poussée jusqu'à la démence, et on avait exigé la formation d'une haute cour pour juger les généraux anglais victorieux. Sir Arthur Wellesley lui-même était compromis avec sir Hew Dalrymple dans cette affaire, bien qu'on louât ses opérations militaires. Certes, lorsque, au lieu de blâmer comme autrefois l'acharnement contre les Français, l'opinion publique blâmait une complaisance extrême à leur égard, le moment était mal choisi pour une ouverture de paix. Le ministère Canning-Castlereagh, imitateur outré de la politique de M. Pitt, eût craint d'être accusé bien plus violemment encore s'il avait dans ces circonstances donné suite à des propositions pacifiques. Ainsi, tantôt par une cause, tantôt par une autre, toutes les occasions de rapprochement avec la Grande-Bretagne étaient successivement manquées: celle de lord Lauderdale en 1806, parce que la France voulait poursuivre et achever la conquête du continent; celle de 1807 après Tilsit, celle de 1808 après Erfurt, parce que l'Angleterre voulait poursuivre et achever la conquête des mers. Toutefois, bien que l'Angleterre fût actuellement peu disposée à traiter, le cabinet britannique n'eût pas osé refuser péremptoirement à la face de l'Europe et de sa nation d'écouter des paroles de paix. En conséquence, quelques jours après, le 28 octobre, il répondit à MM. de Champagny et de Romanzoff par un message que porta à Paris un courrier anglais.
[En marge: Réponse du ministère britannique au message des deux empereurs.]
[En marge: L'Angleterre exige comme condition essentielle que les insurgés espagnols soient compris dans la négociation.]
Ce message disait que l'Angleterre, quoiqu'elle eût souvent reçu des propositions pacifiques qu'elle avait de fortes raisons de ne pas croire sérieuses, ne refuserait jamais de prêter l'oreille à des propositions de ce genre, mais qu'il fallait qu'elles fussent honorables pour elle. Et cette fois, renonçant à argumenter sur la base des négociations, celle de l'_uti possidetis_, qui laissait peu de prise à la critique, puisque c'était celle que le gouvernement britannique avait posée à toutes les époques antérieures, le message faisait consister l'honneur et le devoir pour l'Angleterre à exiger que tous ses alliés fussent compris dans la négociation, les insurgés espagnols comme les autres, bien qu'aucun acte formel ne liât l'Angleterre à eux. Mais à défaut d'un semblable lien, un intérêt commun, un sentiment de générosité, de nombreuses relations déjà établies, ne permettaient pas de les abandonner. À cette condition M. Canning se disait prêt à nommer des plénipotentiaires, et à les envoyer où l'on voudrait.
Le cabinet britannique se doutait bien qu'en demandant l'admission des insurgés espagnols aux conférences qui seraient ouvertes pour traiter de la paix, toute négociation deviendrait impossible; car, entre les rois Joseph et Ferdinand VII, il n'y avait pas de transaction imaginable. C'était tout ou rien, Madrid ou Valençay, pour l'un comme pour l'autre.
[En marge: Embarras de MM. de Romanzoff et de Champagny relativement à la condition proposée.]
[En marge: Recours à Napoléon pour la réponse à faire.]
Lorsque M. de Romanzoff et M. de Champagny reçurent cette réponse, qui était accompagnée d'excuses à M. de Romanzoff de ce qu'on ne répondait pas directement aux souverains eux-mêmes, mais à leurs ministres, vu que l'un des deux empereurs n'était pas reconnu par l'Angleterre, ils furent assez embarrassés. Prendre sur eux de s'expliquer affirmativement ou négativement sur la condition essentielle, celle de l'admission des insurgés, leur semblait bien hardi, même en s'autorisant du conseil de M. de Talleyrand. Il fut décidé qu'on en référerait à Napoléon. En attendant on procéda envers M. Canning comme il avait procédé lui-même, et on lui adressa un simple accusé de réception, en remettant à plus tard la réponse à son message.
[En marge: L'impatience de M. de Romanzoff, relativement à la possession des provinces danubiennes, calmée par le désir de réussir dans les négociations entreprises avec l'Angleterre.]
[En marge: Son désir est de faire durer les négociations, et il s'exprime dans ce sens en écrivant à Napoléon.]
M. de Romanzoff, d'abord si pressé de conduire à leur terme les négociations avec Londres, afin de pouvoir s'approprier plus tôt les provinces du Danube; M. de Romanzoff, maintenant qu'il était à Paris, publiquement engagé dans une tentative de paix avec l'Angleterre, mettait un véritable amour-propre à la faire réussir, la convention d'Erfurt ayant bien stipulé d'ailleurs que, dans tous les cas, la Finlande, la Moldavie et la Valachie seraient assurées à la Russie. Il fut donc d'avis avec MM. de Talleyrand et de Champagny que le message anglais, en demandant la présence de tous les alliés de l'Angleterre à la négociation, y compris les insurgés espagnols, n'offrait cependant dans sa forme rien de tellement absolu qu'il fût impossible de s'entendre. Par ce motif, tous les trois écrivirent à l'Empereur, pour le supplier de faire une réponse qui permît de continuer les pourparlers, et d'arriver à une réunion de plénipotentiaires.
[En marge: Nov. 1808.]
[En marge: Napoléon, tout entier aux soins de la guerre, laisse à MM. de Romanzoff, de Champagny et de Talleyrand le soin de conduire la négociation.]
Napoléon était en ce moment sur l'Èbre, tout entier à la guerre, à l'espérance d'accabler les Espagnols et les Anglais, et sous les nouvelles impressions qui le dominaient, n'attachant plus aux pourparlers avec l'Angleterre autant d'importance que d'abord. Le message de M. Canning ne lui laissait guère d'illusion, et il ne comptait que sur un grand désastre infligé à l'armée britannique, pour fléchir l'obstination du cabinet de Londres. Dès lors il était plus disposé à abandonner à d'autres la conduite de cette affaire, et il permit aux trois diplomates qui étaient à Paris de répondre comme ils l'entendraient, moyennant que les insurgés fussent formellement exclus de la négociation. Il envoya un modèle de réponse que de MM. de Champagny, de Romanzoff et de Talleyrand furent autorisés à remanier à leur gré, et qu'ils eurent soin en effet de modérer notablement.
Ce nouveau message, porté à Londres par les mêmes courriers, relevait quelques allusions blessantes du message anglais, puis admettait sans difficulté tous les alliés de l'Angleterre à la négociation, sauf les insurgés espagnols, qui n'étaient que des révoltés, ne pouvant pas représenter Ferdinand VII, puisque celui-ci était à Valençay, d'où il les désavouait et confirmait l'abdication de la couronne d'Espagne.
[En marge: Brusque résolution du cabinet britannique et réponse négative qui met un terme à toute négociation.]
À la réception de cette seconde note, le cabinet britannique, craignant de décourager ses nouveaux alliés, soit en Espagne, soit en Autriche, par des bruits de paix, de refroidir le fanatisme des uns, de ralentir les préparatifs militaires des autres, résolut de rompre brusquement une négociation qui ne lui semblait ni utile ni sérieuse. Ayant dans les mains des documents qui prouvaient que la France ne voulait point faire de concessions aux insurgés espagnols, lesquels jouissaient en Angleterre d'une immense popularité, il ne redoutait rien du parlement, la question étant ainsi posée. En conséquence, il fit une déclaration péremptoire, offensante pour la Russie et la France, consistant à dire qu'aucune paix n'était possible avec deux cours, dont l'une détrônait et tenait prisonniers les rois les plus légitimes, dont l'autre les laissait traiter indignement pour des motifs intéressés; que, du reste, les propositions pacifiques adressées à l'Angleterre étaient illusoires, imaginées pour décourager les peuples généreux qui avaient déjà secoué le joug oppresseur de la France, et ceux qui se préparaient à le secouer encore; que les communications devaient donc être considérées comme définitivement rompues, et la guerre continuée avec toute l'énergie commandée par les circonstances.
Évidemment, l'Angleterre, comptant cette fois sur un prochain renouvellement de la lutte, avait craint, en poursuivant cette négociation, de refroidir les Espagnols et les Autrichiens. M. de Talleyrand éprouva les regrets ordinaires et honorables qu'il ressentait toutes les fois qu'une tentative de paix venait à échouer. M. de Romanzoff fut piqué des allusions blessantes pour sa cour, fâché d'avoir manqué un succès, mais consolé par la liberté désormais acquise d'agir immédiatement en Orient. M. de Champagny, dévoué à l'Empereur, à ses idées, à sa fortune, ne vit dans ce refus que l'occasion de nouvelles guerres triomphales pour un maître qu'il croyait invincible. Le public, à peine averti, n'y prit presque pas garde; il n'attendait de résultat décisif que de la présence de Napoléon en Espagne.
[En marge: Réponse amère de l'Autriche, et raisons de croire que Napoléon n'aura que le temps de faire une courte campagne en Espagne.]
[En marge: Espoir que cette campagne sera décisive.]
Tandis que l'Angleterre répondait de la sorte, l'Autriche ne répondait guère mieux aux déclarations de la Russie et de la France. Elle protestait de son intention de conserver la paix, et, en effet, elle donnait moins d'éclat à ses préparatifs, sans toutefois les interrompre; mais elle accueillait avec amertume la proposition commune de reconnaître le roi Joseph, et elle déclarait que lorsqu'on lui aurait fait savoir ce qui s'était passé à Erfurt, elle s'expliquerait à l'égard de la nouvelle royauté constituée en Espagne, ajoutant que la connaissance de ce qui avait été arrêté entre les deux empereurs lui était indispensable pour éclairer et fixer ses résolutions. La forme autant que le fond même de cette déclaration décelait l'irritation profonde dont l'Autriche était remplie. Il était évident que Napoléon aurait le temps de faire une campagne dans la Péninsule, mais de n'en faire qu'une. On attendait de son génie et de ses troupes qu'elle serait décisive. Le public, habitué à la guerre, habitué surtout sous ce maître tout-puissant à dormir au bruit du canon, dont les échos lointains ne faisaient présager que des victoires, demeurait tranquille et confiant, malgré tout ce qu'avait de triste, de sinistre même, cette guerre entreprise au delà des Pyrénées contre le fanatisme d'une nation entière. L'éclatant spectacle donné à Erfurt éblouissait encore tous les yeux, et leur dérobait les périls trop réels de la situation.
FIN DU LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.
LIVRE TRENTE-TROISIÈME.
SOMO-SIERRA.
Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. -- Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez. -- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. -- Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. -- Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. -- Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos. -- Combat de Burgos et prise de cette ville -- Les maréchaux Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes, sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition, des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais. -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. -- Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich. -- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. -- Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever le camp du Llobregat, et victoire de Molins del Rey. -- Suite des événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird, se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama. -- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. -- Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. -- Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. -- Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. -- Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. -- Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté.
[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne.]
[En marge: État dans lequel il trouve toutes choses.]
Napoléon, parti en toute hâte pour Bayonne, trouva les routes entièrement dégradées par la saison et la grande quantité des charrois militaires, les chevaux de poste épuisés par les nombreux passages, s'irrita fort contre les administrations chargées de ces différents services, et, parvenu à Mont-de-Marsan, monta à cheval pour traverser les Landes à franc étrier. Il arriva le 3 novembre à Bayonne à deux heures du matin. Il manda sur-le-champ le prince Berthier pour savoir où en étaient toutes choses, et se faire rendre compte de l'exécution de ses ordres. Rien ne s'était exécuté comme il l'avait voulu, ni surtout aussi vite, quoiqu'il fût le plus prévoyant, le plus absolu, le plus obéi des administrateurs.
[En marge: Inexécution d'une partie des ordres de Napoléon, et cause de cette inexécution.]
Il avait demandé que vingt mille conscrits des classes arriérées, choisis dans le Midi, et destinés à former le fond des quatrièmes bataillons dans les régiments servant en Espagne[20], fussent réunis à Bayonne. Il y en avait cinq mille au plus d'arrivés. Il comptait sur 50 milles capotes, sur 129 mille paires de souliers, sur une masse proportionnée de vêtements, le reste devant venir au fur et à mesure des besoins. Il trouva 7 mille capotes, et 15 mille paires de souliers. Or, ce qu'il appréciait le plus, comme nous l'avons dit ailleurs, surtout dans les campagnes d'hiver, c'était la chaussure et la capote: il fut donc singulièrement mécontent. Tandis que l'approvisionnement en vêtements était aussi peu avancé, l'approvisionnement en vivres était considérable, ce qui était un vrai contre-sens, car les Castilles regorgent de vivres; les céréales et le bétail y abondent. Il est inutile de parler du vin, qui forme le plus riche produit des coteaux de la Péninsule. Les mulets, dont Napoléon avait ordonné de nombreux achats, choisis, faute d'autres, à quatre ans et demi, étaient trop jeunes pour fournir un bon service; ce qui n'était pas moins regrettable que tout le reste, car les charrois étaient justement ce dont on manquait le plus en Espagne, à cause de l'état des routes et du mode des transports, qui se font presque tous à dos de mulet. En outre Napoléon avait prescrit que les troupes venant d'Allemagne fussent concentrées entre Bayonne et Vittoria, qu'aucune opération ne fût commencée, qu'on permît même aux insurgés de nous déborder à droite et à gauche, car il entrait dans son plan de laisser les généraux espagnols, dans leur ridicule prétention de l'envelopper, s'engager fort avant sur ses ailes. Or les belles troupes tirées de la Grande Armée avaient été dispersées précipitamment sur tous les points où la timidité de l'état-major de Joseph avait cru apercevoir un péril. Enfin le maréchal Lefebvre, commandant le 4e corps, séduit par l'occasion de combattre les Espagnols à Durango, les avait défaits; avantage de nulle valeur pour Napoléon, qui avait le goût, et, dans sa position actuelle, le besoin de résultats extraordinaires.
[Note 20: On a vu dans le livre précédent que Napoléon avait porté tous les régiments à cinq bataillons; que, pour ceux qui étaient en Allemagne, il en voulait quatre à l'armée, le cinquième au dépôt sur le Rhin; que, pour ceux qui servaient en Espagne, il en voulait trois au delà des Pyrénées, le quatrième à Bayonne comme premier dépôt, et le cinquième dans l'intérieur de la France comme second dépôt.]