Part 27
L'entrevue d'Erfurt avait atteint son but; les deux empereurs étaient d'accord, et surtout paraissaient l'être. Alexandre croyait tenir enfin la Valachie et la Moldavie; Napoléon croyait tenir le jeune empereur, assez du moins pour qu'aucune coalition ne fût possible, assez pour n'avoir rien à craindre de l'Autriche jusqu'au printemps prochain. Il espérait même que la paix pourrait naître de cette étroite alliance publiquement proclamée entre les deux plus grandes puissances de l'univers. Aux fâcheux récits de Baylen, il avait substitué, dans les entretiens de l'Europe, le récit merveilleux de l'assemblée de rois tenue à Erfurt. Les deux monarques étaient parfaitement contents l'un de l'autre; une plus douce union semblait devoir s'ajouter un jour à l'union toute politique qui les liait désormais. Il fut décidé qu'on donnerait encore le 13 à l'intimité, le 14 à la séparation, et qu'on emploierait ces dernières journées à multiplier les témoignages, et à combler de présents les serviteurs de l'une et l'autre cour. Voyant bien que M. de Tolstoy avait trop à Paris l'attitude d'un soldat, Alexandre était convenu de le remplacer par le vieux prince Kourakin, courtisan obséquieux, incapable de brouiller son maître avec Napoléon, et actuellement ambassadeur à Vienne. Mais il fut convenu aussi que, pour suivre de plus près les négociations avec l'Angleterre, et ne retarder que le moins possible les démarches auprès de la Porte, M. de Romanzoff se rendrait lui-même à Paris afin de recevoir les réponses, faire les répliques, sans autre délai que le temps nécessaire pour aller de Londres à Paris. Napoléon rédigea même à Erfurt, de sa propre main, la lettre commune au roi d'Angleterre qui devait être signée des deux empereurs, et les notes à l'appui, de façon à prévenir toute longueur.
M. de Tolstoy était à Erfurt. Napoléon voulut y recevoir ses lettres de recréance, et lui donner des marques de faveur qui ôtassent à sa révocation toute apparence de disgrâce. Il lui fit cadeau des porcelaines de Sèvres et des tapisseries des Gobelins qui avaient orné son habitation à Erfurt. Il combla de présents et de décorations tout l'entourage d'Alexandre. Alexandre ne se montra pas moins magnifique, conféra le cordon de Saint-André aux principaux personnages de la cour de Napoléon, et prodigua les portraits, les tabatières et les diamants.
[En marge: Audience de congé de M. de Vincent et lettre de Napoléon à l'empereur d'Autriche.]
Le seul personnage étranger à toutes ces distinctions était le représentant de l'Autriche, M. de Vincent. Malgré des efforts inouïs pour découvrir le secret de ce qu'on avait fait à Erfurt, il n'avait pu le pénétrer. Il savait qu'on avait échangé des témoignages de tout genre, qu'on avait posé dans une convention formelle les principes de l'alliance; mais le secret véritable des acquisitions qu'on s'était concédées les uns aux autres, des négociations qu'on allait entreprendre, il l'ignorait, et il supposait même beaucoup plus qu'il n'y avait. Napoléon lui accorda son audience de congé, en lui renouvelant ses remontrances, et lui répéta que l'Autriche serait pour toujours laissée en dehors des affaires européennes, tant qu'elle paraîtrait vouloir recourir aux armes. Il le chargea pour l'empereur de la lettre suivante, qui contenait toute sa pensée:
«Erfurt, le 14 octobre 1808.
»Monsieur mon frère, je remercie Votre Majesté Impériale de la lettre qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté; mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes, qui seraient l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été le maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de la laisser moins puissante; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle l'est de mon aveu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont soldés, et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais rien contre les principaux intérêts de ses États, mais Votre Majesté ne doit pas remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé. Elle doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu craindre que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la Russie. Je viens de licencier les camps de la Confédération. Cent mille hommes de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes projets contre l'Angleterre. Que Votre Majesté s'abstienne de tout armement qui puisse me donner de l'inquiétude et faire une diversion en faveur de l'Angleterre. J'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur de voir Votre Majesté et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que nos affaires étaient terminées pour toujours, et que je pouvais me livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre Majesté se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa monarchie, troublent ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples. Ceux-là seuls sont dangereux; ceux-là seuls appellent les dangers qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, franche et simple, Votre Majesté rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du bonheur dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles, et sera sûre d'avoir en moi un homme décidé à ne jamais rien faire contre ses principaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance, elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui, c'est la simplicité et la vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes lorsqu'on parviendra à lui en donner, je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre Majesté me permette un dernier mot: qu'elle écoute son opinion, son sentiment, il est bien supérieur à celui de ses conseils.
»Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et de Votre Majesté.»
À cette lettre si polie et si fière, Napoléon ajouta de nouveau la demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph, comme le moyen le plus sûr de faire éclater les vraies dispositions de l'Autriche, et de l'engager dans son système, ou de la placer dans un embarras, duquel il l'obligerait à se tirer, soit par la paix, soit par la guerre, quand il lui plairait de pousser les choses à bout.
[En marge: Séparation d'Alexandre et de Napoléon, le 14 octobre.]
Les souverains accourus à Erfurt, ayant pris congé des deux empereurs, étaient successivement repartis. Le 14 au matin, Alexandre et Napoléon montèrent à cheval, au milieu de la population affluant de toutes parts, en présence des troupes sous les armes, et sortirent d'Erfurt à côté l'un de l'autre, comme ils y étaient entrés. Ils parcoururent ensemble une certaine étendue de chemin; puis ils mirent pied à terre abandonnant leurs chevaux à des piqueurs, se promenèrent quelques instants ensemble, se redirent de nouveau et brièvement ce qu'ils s'étaient dit tant de fois sur l'utilité, la fécondité, la grandeur de leur alliance, sur leur goût l'un pour l'autre, sur leur désir et leur espérance de resserrer leurs liens, puis s'embrassèrent avec une sorte d'émotion. Bien qu'il y eût de la politique, de l'ambition, de l'intérêt dans leur amitié, tout n'était pas calcul dans ce sentiment. Les hommes, même les plus obligés à la dissimulation, ne sont jamais aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que l'imagine la finesse du vulgaire, qui croit être profonde en ne supposant partout que du mal. Alexandre et Napoléon se quittèrent émus, et se serrèrent de bonne foi la main, l'un du haut de sa voiture, l'autre du haut de son cheval. Alexandre partit pour Weimar et Saint-Pétersbourg, Napoléon pour Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs projets du moment, aucun ne devait se réaliser!
Napoléon, rentré à Erfurt, donna congé aux personnages, princes et autres, qui restaient encore, puis monta lui-même en voiture quelques heures après, laissant dans le silence et la solitude cette petite ville, qu'il en avait tirée un instant, pour la remplir de tumulte, d'éclat, de mouvement, et la replonger ensuite dans sa paisible obscurité. Elle restera célèbre cependant, comme ayant été le théâtre où fut donnée cette prodigieuse représentation des grandeurs humaines.
[En marge: Retour de Napoléon à Paris, le 18 octobre.]
Parti d'Erfurt le 14 octobre, Napoléon fut rendu le 18 au matin à Saint-Cloud. Par l'entrevue qu'il venait d'avoir avec l'empereur Alexandre il avait atteint son but, car l'Autriche était contenue, pour le moment du moins; il avait le temps de faire dans la Péninsule une campagne courte et décisive; aux impressions produites par les affaires d'Espagne étaient substituées d'autres impressions moins pénibles; l'événement de Baylen, très-connu de l'Europe, très-peu de la France, se trouvait effacé par l'événement d'Erfurt connu de tous; et enfin, devant les forces unies de la France et de la Russie, il était possible que l'Angleterre intimidée consentît à écouter des paroles de paix.
[En marge: Départ des courriers russes et français pour Londres.]
À peine arrivé à Saint-Cloud, Napoléon fit donner suite au projet de négociation avec la Grande-Bretagne. Il prescrivit au chef des forces navales à Boulogne d'embarquer de la manière la plus ostensible les deux messagers envoyés d'Erfurt, et désignés comme courriers, l'un de l'empereur de Russie, l'autre de l'empereur des Français. Le message dont ils étaient chargés pour M. Canning, et qui contenait une lettre des deux empereurs au roi d'Angleterre, pour lui offrir la paix, en termes dignes mais formels, portait sur son enveloppe extérieure qu'il était adressé par Leurs Majestés l'empereur des Français et l'empereur de Russie à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne. Ces courriers avaient ordre de dire partout, principalement en Angleterre, qu'ils venaient d'Erfurt, où ils avaient laissé les deux empereurs ensemble, et qu'ils avaient rencontré sur leur route des troupes nombreuses se dirigeant vers le camp de Boulogne. Napoléon voulait ainsi faire peser sur le cabinet de Londres la responsabilité du refus de la paix, et frapper aussi l'imagination des Anglais par la possibilité d'une nouvelle expédition de Boulogne.
Il se proposait de rester à Paris le nombre de jours nécessaire à l'exécution de ses derniers ordres, et de partir ensuite pour l'Espagne, afin de diriger lui-même les opérations militaires avec l'activité et la vigueur qu'il savait y mettre, et qu'il lui importait plus que jamais d'y apporter, pour enlever à l'Angleterre la ressource de l'insurrection espagnole, et rendre plus tôt disponibles ses armées dans le cas d'une reprise d'hostilités avec l'Autriche, ce qu'il regardait toujours comme possible au printemps suivant. Éloigner néanmoins cette nouvelle crise était tout son désir. Alarmer l'Angleterre, rassurer l'Autriche, pour inspirer à l'une la pensée de la paix, pour ôter à l'autre la pensée de la guerre, fut le double motif qui dicta ses dernières dispositions.
[En marge: Conversion de la grande armée en armée du Rhin.]
En conséquence, il distribua d'une manière toute nouvelle les forces qu'il avait laissées en Allemagne. Il leur retira d'abord le titre de _Grande Armée_, pour les qualifier du titre plus modeste d'_Armée du Rhin_, et il en destina le commandement au maréchal Davout, le plus capable de ses maréchaux pour tenir et discipliner une armée. Le corps du maréchal Soult fut dissous, et ce maréchal lui-même eut ordre de se rendre en Espagne. Des trois divisions qui composaient son corps, l'une, la division Saint-Hilaire, fut ajoutée au corps du maréchal Davout, qui devenait armée du Rhin; les deux autres, qui étaient les divisions Carra Saint-Cyr et Legrand, furent acheminées sur la France, avec apparence de se diriger vers le camp de Boulogne, mais très-lentement, de manière à pouvoir toujours au besoin se reporter sur le haut Danube. Les divisions Boudet et Molitor eurent ordre de marcher vers Strasbourg et Lyon, comme si elles avaient dû se rendre en Italie, mais sans perdre la possibilité de revenir en Souabe et en Bavière. Le maréchal Davout, avec ses trois anciennes divisions, Morand, Friant, Gudin, avec la nouvelle division Saint-Hilaire détachée du maréchal Soult, avec la belle division d'élite Oudinot, avec tous les cuirassiers, avec une forte portion de cavalerie légère, et une magnifique artillerie, dut occuper la gauche de l'Elbe, sa cavalerie cantonnée en Hanovre et en Westphalie, son infanterie dans les anciennes provinces franconiennes et saxonnes de la Prusse. Il allait avoir environ 60 mille hommes d'infanterie, 12 mille cuirassiers, 8 mille hussards et chasseurs, 10 mille soldats d'artillerie et du génie, c'est-à-dire 90 mille combattants, les meilleurs de toutes les armées françaises. Il restait sur les bords de la mer du Nord 6 mille Français, 6 mille Hollandais, commandés par le prince de Ponte-Corvo. Les quatre divisions rentrant en France pouvaient par un mouvement à gauche venir renforcer de 40 mille hommes environ les troupes consacrées à l'Allemagne. Moyennant l'organisation qui ajoutait un cinquième bataillon à tous les régiments, et portait le quatrième au corps, en employant la nouvelle conscription, ces forces devaient s'élever encore à près de 180 mille hommes.
Grâce à cette même organisation, tous les régiments d'Italie, ayant quatre bataillons au corps, devaient former un total de 100 mille hommes, dont 80 mille d'infanterie, 12 mille de cavalerie, le reste d'artillerie et du génie. Napoléon ordonna de profiter de la fin d'octobre pour faire partir les conscrits avant l'hiver. Il voulait qu'en Italie tout fût prêt au mois de mars. L'armée de Dalmatie, qualifiée toujours du titre de deuxième corps de la Grande Armée, depuis qu'après Austerlitz elle s'était détachée sous le général Marmont pour occuper cette province, s'appela premier corps de l'armée d'Italie, portée de cette manière à 120 mille hommes.
Ainsi, tout en rassurant l'Autriche par la distribution et la direction de ses forces, Napoléon se tint en mesure à son égard. D'autre part, et pour alarmer l'Angleterre, il fit grand étalage du mouvement des deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand vers le camp de Boulogne.
[En marge: Distribution de l'armée d'Espagne en huit corps.]
Napoléon donna en même temps les derniers ordres pour la composition de l'armée d'Espagne. Il la forma en huit corps, dont il se proposait de prendre le commandement en chef, le prince Berthier étant comme d'habitude son major général. Le 1er corps de la Grande Armée, porté de Berlin à Bayonne vers la fin d'octobre, conserva sous le maréchal Victor le titre de 1er corps de l'armée d'Espagne. Le corps de Bessières devint le 2e et fut destiné au maréchal Soult. Le corps du maréchal Moncey fut qualifié de 3e de l'armée d'Espagne. La division Sébastiani, réunie avec les Polonais et les Allemands sous le maréchal Lefebvre, prit le titre de 4e corps. Le 5e corps de la Grande Armée, sous le maréchal Mortier, acheminé, par un ordre parti d'Erfurt, du Rhin sur les Pyrénées, dut garder son rang, en s'appelant 5e corps de l'armée d'Espagne. L'ancien 6e corps de la Grande Armée, récemment arrivé d'Allemagne, toujours composé des divisions Marchand et Bisson, et commandé par le maréchal Ney, dut s'appeler 6e corps de l'armée d'Espagne. On lui créa, sous le général Dessoles, avec quelques-uns des vieux régiments transportés dans la Péninsule, une troisième et belle division, qui devait rendre ce corps plus nombreux qu'il n'avait jamais été. Le général Gouvion Saint-Cyr, avec les troupes du général Duhesme enfermées dans Barcelone, la colonne Reille restée devant Figuières, les divisions Pino et Souham venues de Piémont en Roussillon, dut former le 7e corps de l'armée d'Espagne. Junot, avec les troupes revenues par mer du Portugal, réarmées, recrutées, pourvues de chevaux d'artillerie et de cavalerie, forma le 8e. Le maréchal Bessières fut mis à la tête de la réserve de cavalerie, composée de 14 mille dragons et 2 mille chasseurs. Le général Walther prit le commandement de la garde impériale forte de 10 mille hommes. C'était une masse de 150 mille hommes de vieilles troupes, qui, jointe aux 100 mille qui se trouvaient déjà au delà des Pyrénées, présentait le total énorme de 250 mille combattants. Voilà à quels efforts était obligé Napoléon, pour avoir au début entrepris d'envahir l'Espagne avec une armée trop peu nombreuse et trop peu aguerrie.
De ce renfort de 150 mille hommes, 100 mille au moins, partis d'Allemagne ou d'Italie à la fin d'août, étaient rendus sur les Pyrénées à la fin d'octobre: c'étaient les 1er, 4e, 6e et 7e corps, la garde et les dragons. Le 5e, sous le maréchal Mortier, parti plus tard que les autres, le 8e, sous le général Junot, récemment débarqué par les Anglais à La Rochelle, étaient encore en marche.
[En marge: Départ de Napoléon pour l'Espagne, le 29 octobre.]
Joseph, comme on l'a vu, n'avait cessé d'imaginer et d'exécuter de faux mouvements, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche, n'obtenant d'autre résultat de cette imitation des manoeuvres de l'Empereur, que de fatiguer inutilement ses troupes, et de leur ôter toute confiance dans l'autorité qui les commandait. Pour couronner cette triste campagne d'automne sur l'Èbre, il avait projeté, ou l'on avait projeté pour lui, un mouvement offensif sur Madrid, en abandonnant au hasard les communications de l'armée avec la France, et en laissant à Napoléon le soin de les rétablir à l'aide des 150 mille hommes qu'il amenait d'Allemagne et d'Italie. Napoléon prit pitié d'une si folle conception, lui écrivit à ce sujet, sur l'art dont il était le grand maître, les lettres les plus belles, les plus instructives, et lui enjoignit de se tenir tranquille à Vittoria, de ne tenter aucune opération, de laisser les insurgés de droite sous le général Blake s'avancer jusqu'à Bilbao, les insurgés de gauche sous les généraux Palafox et Castaños s'avancer jusqu'à Sanguesa, plus loin même, s'ils le voulaient, parce qu'arrivé bientôt au centre, vers Vittoria, avec une masse écrasante de forces, il pourrait se rabattre sur eux, les prendre à revers, les accabler, et finir, comme il disait, la guerre d'un seul coup. Le major général Berthier partit le premier pour Bayonne, afin d'aller y organiser l'état-major, y mettre chaque corps en place, et pour que Napoléon en arrivant n'eût plus qu'à donner les ordres du mouvement. Napoléon, après avoir ouvert le corps législatif avec peu d'appareil, confié à M. de Talleyrand la mission de recevoir les membres des deux assemblées, de les voir, de les fréquenter sans cesse, et de les diriger dans la voie tranquille et laborieuse qu'ils suivaient alors, après avoir remis à MM. de Romanzoff et de Champagny le soin de conduire la grande négociation entamée avec l'Angleterre, quitta Paris le 29 octobre pour se rendre à Bayonne. Ses proches, et tous ceux qui tenaient à sa précieuse existence, le virent avec une sorte d'appréhension s'exposer au milieu de ce pays de fanatiques, où le général Gobert était mort d'une balle tirée d'un buisson. Quant à lui, calme et serein, ne songeant pas plus à la balle tirée d'un buisson qu'aux centaines de boulets qui traversaient le champ de bataille d'Eylau, il partit plein de confiance, et caressant l'espoir d'infliger aux Anglais quelque désastre humiliant.
[En marge: Ordres à la marine pour l'expédition de plusieurs croisières.]
Avant son départ, il avait donné des ordres à la marine. Obligé de renoncer à ses vastes projets maritimes, conçus lorsqu'il croyait pouvoir dominer l'Espagne sans difficulté et la faire concourir à ses gigantesques expéditions, il s'était de nouveau réduit à de simples croisières. Il avait expédié beaucoup de frégates, chargées de déposer des soldats et des vivres dans les colonies, d'en rapporter du sucre et du café pour le compte du commerce, et de pratiquer la course chemin faisant. Il avait en outre ordonné deux fortes croisières, l'une sous le contre-amiral Lhermite, partant avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Rochefort, l'autre sous le capitaine Troude, partant aussi avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Lorient, toutes deux devant toucher à la Guadeloupe et à la Martinique, y débarquer des troupes, des vivres, rapporter des denrées coloniales, et opérer leur retour vers Toulon. Enfin, il prescrivit à sa flotte de Flessingue de sortir à la première occasion favorable, et de se diriger ou par la Manche, ou par un mouvement autour des îles Britanniques vers la Méditerranée. Il avait toujours l'intention de tenter avant la conclusion de la paix une grande entreprise sur la Sicile, afin de la réunir au royaume de Naples. Murat venait de s'emparer de l'île de Caprée, et Napoléon ne désespérait pas de voir, sous ce prince belliqueux aidé de la marine française, le royaume des Deux-Siciles entièrement reconstitué.
[En marge: Négociation entamée avec l'Angleterre.]
[En marge: Manière de recevoir les deux courriers impériaux à Londres.]
Tandis qu'il était en route vers l'Espagne, les négociations, comme nous l'avons dit, devaient continuer en son absence, conduites par MM. de Champagny et de Romanzoff, d'après les conseils de M. de Talleyrand. Les courriers partis de Boulogne eurent quelque peine à pénétrer en Angleterre, car l'ordre le plus précis était donné à tous les croiseurs de la marine britannique de ne laisser passer aucun bâtiment parlementaire. Cependant un officier de marine fort adroit, qui commandait le brick sur lequel ils étaient embarqués, traversa, sans être joint, la ligne des croiseurs anglais, et vint débarquer aux Dunes. On fit d'abord difficulté d'admettre ces deux courriers; puis on expédia le russe à Londres, en retenant le français aux Dunes. Un ordre de M. Canning permit bientôt à celui-ci de se rendre à Londres. On eut beaucoup d'égards pour les deux courriers, en les plaçant néanmoins sous la garde d'un courrier anglais, qui ne les quitta pas un instant, et on les réexpédia après quarante-huit heures avec un simple accusé de réception pour MM. de Champagny et de Romanzoff, annonçant qu'on enverrait plus tard la réponse au message des deux empereurs.
[En marge: La nation anglaise, contre son usage, peu disposée à la paix.]
[En marge: Grand déchaînement en Angleterre contre la convention de Cintra, et peu de disposition à ménager la France.]