Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 25

Chapter 253,688 wordsPublic domain

Il était arrivé à Erfurt un personnage que tous ces témoignages, que tout cet éclat agitaient, tourmentaient, remplissaient d'une anxiété profonde: c'était M. de Vincent, représentant de la cour d'Autriche. Son maître l'avait envoyé, en apparence pour complimenter les deux grands souverains venus si près de son empire, en réalité pour observer ce qui se passait, pénétrer s'il était possible le secret de l'entrevue, et se plaindre, avec convenance du reste, de ce que l'Autriche eût été négligée, donnant assez clairement à entendre que si on eût invité l'empereur François, il se serait empressé de venir, que sa présence n'aurait pas diminué l'éclat de l'entrevue, et que son adhésion n'aurait pas nui à l'accomplissement des résolutions qui pouvaient y être prises.

[En marge: Profond secret gardé à l'égard M. de Vincent.]

Napoléon avait tracé d'avance la conduite à tenir à l'égard de l'envoyé autrichien. D'abord, pour que les secrets de l'entrevue fussent bien gardés, ils avaient été renfermés entre quatre personnages, les deux empereurs et leurs deux ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny. Alexandre et M. de Romanzoff par l'intérêt de leur ambition, Napoléon par l'intérêt de sa politique tout entière, M. de Champagny par une discrétion à l'épreuve, étaient incapables de laisser échapper aucune partie du secret des négociations. On en avait fait mystère même à M. de Talleyrand, dont Napoléon se méfiait chaque jour davantage, surtout lorsqu'il s'agissait de relations avec l'Autriche. On lui avait bien confié que le but de l'entrevue était de rapprocher les deux empires de France et de Russie, de fixer même dans une convention les principes qui les uniraient; mais l'objet positif des résolutions lui avait été soigneusement caché. On ne disait donc absolument rien à M. de Vincent; et quand il se plaignait de ce que son maître avait été laissé en dehors de cette réunion impériale, on lui répondait, sans beaucoup de ménagements, que c'était la conséquence de ses armements inexplicables; que pour être associé à une politique, il fallait s'y montrer favorable, et non pas avoir l'air de préparer contre elle toutes les forces de ses États; que tout ce que l'Autriche gagnerait à une telle conduite, ce serait d'être chaque jour tenue plus éloignée des affaires sérieuses de l'Europe, et qu'il ne lui resterait, si elle voulait de grandes intimités, qu'à les aller chercher en Angleterre.

[En marge: Fausse position de M. de Vincent, rendue tous les jours plus embarrassante par un calcul de Napoléon et d'Alexandre.]

La position de M. de Vincent devenait à chaque instant plus fausse, et Napoléon mettait à la rendre embarrassante, souvent même humiliante, quoique la politesse extérieure fût extrême, une malice qu'Alexandre secondait de son mieux. M. de Vincent n'avait de ressource qu'auprès de M. de Talleyrand, qui était toujours plus dévoué à la politique autrichienne, et qui s'efforçait de rassurer M. de Vincent en lui affirmant que rien ne se faisait, et qu'on affectait l'intimité, uniquement pour maintenir la paix dont tout le monde avait besoin. On se réunissait beaucoup chez une personne distinguée, soeur de la reine de Prusse, la princesse de La Tour et Taxis, qui recevait chez elle la compagnie la plus brillante, et souvent l'empereur Alexandre lui-même. On insinuait là tout ce qu'on ne voulait pas dire ouvertement dans les conférences diplomatiques, genre de communications auquel M. de Talleyrand était fort employé, comme on le verra tout à l'heure. On déployait de l'esprit, de la finesse, de la grâce; on voyait les hommes de génie de l'Allemagne, Goethe, Wieland, venus avec leurs augustes protecteurs, les princes de Weimar, se mêler aux rois, ministres et généraux. C'est là qu'on allait chercher à deviner ce qu'on ne pouvait pas savoir, à surprendre dans un mot échappé quelque grande pensée politique ou militaire. L'infortuné M. de Vincent s'y épuisait en recherches, en observations, en conjectures de tout genre, et ses tortures assez visibles plaisaient fort aux deux empereurs, qui voulaient punir l'Autriche de sa conduite aussi hostile qu'imprudente.

[En marge: Pleinement rassuré à l'égard de la Russie, Napoléon emprunte à la grande armée de nouveaux détachements pour l'Espagne.]

L'accord paraissant assuré avec la Russie, moyennant la cession formelle et non différée des provinces danubiennes, et le concours de cette puissance contre l'Autriche en étant la suite nécessaire, Napoléon décida à Erfurt même plusieurs questions restées douteuses, relativement à la distribution de ses forces. Il ordonna de faire partir immédiatement de Paris et des points où elle était rassemblée, la belle division Sébastiani, qui devait être composée de quelques-uns des vieux régiments destinés à l'Espagne, et qui n'avait pas encore été mise en mouvement sur Bayonne. Il donna le même ordre à l'égard de la division Leval, entièrement formée des Allemands auxiliaires, de manière que ces deux divisions fussent rendues à Bayonne à la fin d'octobre. Il prit enfin son parti au sujet du 5e corps, et voulût que sa marche, d'abord dirigée sur Bayreuth, le fût définitivement sur le Rhin et les Pyrénées. Enfin, aux trois divisions de dragons déjà acheminées vers l'Espagne, il en ajouta deux autres, et ne laissa en Allemagne que les cuirassiers, avec une notable portion de la cavalerie légère. Ces dispositions étaient le résultat naturel de la sécurité que lui inspirait l'entente avec la Russie, et du désir d'accabler tout de suite les Espagnols et les Anglais par une masse irrésistible de forces.

[En marge: La rédaction de la nouvelle convention confiée à MM. de Champagny et de Romanzoff.]

Il y avait déjà dix jours que les deux monarques se trouvaient réunis: il restait à rédiger les conditions de leur accord, et ce n'était pas chose facile avec la nouvelle passion de jouir sur-le-champ qui s'était emparée d'Alexandre et de M. de Romanzoff. Les deux souverains, pour ne pas troubler leur union chaque jour plus cordiale par des discussions de détail, convinrent de laisser à leurs ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, le soin de rédiger la convention qui devait contenir leurs nouvelles résolutions, et ils partirent le 6 octobre, pour passer deux jours à la cour de Weimar, où des fêtes magnifiques leur étaient depuis long-temps préparées. MM. de Romanzoff et de Champagny demeurèrent en tête-à-tête pour procéder à l'oeuvre importante qui leur était confiée[15].

[Note 15: J'ai déjà dit qu'il y avait des lettres de M. de Champagny à l'Empereur, où les détails de la négociation étaient racontés jour par jour, même quand M. de Champagny et Napoléon se trouvaient réunis à Erfurt. Ces lettres continuèrent naturellement pendant que Napoléon était à Weimar. Je ne suis donc pas réduit aux conjectures, et c'est d'après les documents les plus authentiques que je retrace les détails de cette entrevue, où les résolutions prises n'eurent pas moins d'intérêt que le spectacle donné à l'Europe.]

[En marge: Projet de convention combiné de manière à faire sortir la paix et non la guerre de l'accord avec la Russie.]

Napoléon, comme nous l'avons dit, voulait qu'il résultât de l'entrevue d'Erfurt un accord avec la Russie qui fût solide et surtout évident, qui imposât à ses ennemis, et, en leur ôtant tout espoir de succès, les contraignît à la paix. Il concédait à la Russie, pour prix de ce qu'elle lui laissait faire en Espagne et en Italie, que la Finlande, la Valachie, la Moldavie lui appartiendraient dans tous les cas, paix ou guerre; mais il entendait que, s'il était possible de procurer ces avantages à la Russie par la paix, on l'essayerait, avant de se jeter dans une nouvelle guerre générale, dans laquelle le monde entier serait compris, la Turquie et l'Autriche notamment. Napoléon était convaincu que si l'union des deux puissances, la Russie et la France, était bien complète, bien sincère et bien manifeste, l'Autriche devrait se rendre en présence de cette union, car elle serait écrasée entre les deux empires si elle essayait de remuer; que l'Autriche se rendant, l'Angleterre devrait céder à son tour, et être obligée de signer la paix maritime. Il se chargeait de plus d'y décider celle-ci par divers autres moyens. Il voulait d'abord qu'on fît à l'Angleterre des ouvertures de paix, qu'on les lui fît solennellement, au nom des deux empereurs, de manière qu'elles fussent bien connues du public anglais, et, pendant ces ouvertures, il se proposait, rassuré par l'alliance russe, de ne laisser en Allemagne qu'une très-petite partie de la grande armée, de porter le reste vers le camp de Boulogne, de marcher lui-même à la tête d'un renfort de 150 mille hommes de vieilles troupes vers la Péninsule, ce qui élèverait à 250 mille le total des forces françaises employées au delà des Pyrénées, d'accabler les insurgés, et d'infliger aux Anglais débarqués quelque grand désastre. Avec ces moyens réunis il croyait pouvoir contraindre l'Angleterre à traiter. Il est vrai qu'il fallait l'amener à accepter deux faits considérables, l'établissement de la maison Bonaparte en Espagne, et la possession des provinces du Danube par la Russie. Mais c'étaient deux faits consommés, ou près de l'être, car l'Espagne, à son avis, devait être soumise en deux mois, et les provinces du Danube étaient occupées par la Russie, de manière à interdire presque tout espoir aux Turcs et à leurs amis de les faire évacuer. D'ailleurs l'Angleterre avait déjà témoigné à la Russie une sorte de disposition à lui concéder la Moldavie et la Valachie. Napoléon ne voyait donc pas dans ce qu'on voulait des obstacles invincibles à la paix, surtout s'il réussissait dans les grands coups qu'il espérait porter aux Espagnols et aux Anglais.

Il avait en conséquence imaginé une proposition à l'Angleterre, faite au nom des deux empereurs, unis, devait dire le manifeste, _pour la guerre et pour la paix_, et offrant de négocier un rapprochement général basé sur l'_uti possidetis_. Cette base de négociation était commode, puisqu'en laissant à l'Angleterre ses conquêtes maritimes, Malte comprise, elle assurait à la France l'Espagne et Naples, à la Russie la Finlande et les provinces danubiennes. Afin d'assurer ces dernières à la Russie, on s'adresserait à la Porte pour lui déclarer que la Russie entendait garder ces provinces, déclaration qu'on appuierait de la présence des armées russes et des conseils de la France. Si on ne parvenait pas à se faire écouter, la France livrerait la Porte à la Russie, ce qui ne permettait aucun doute relativement au résultat.

Sur tous ces points on était tombé d'accord, et la rédaction ne pouvait présenter de difficulté, car il n'y a jamais de difficulté dans l'expression quand il n'y en a pas dans la pensée. Mais il était un point important sur lequel l'accord semblait difficile. Napoléon, en concédant positivement et immédiatement à la Russie la Moldavie et la Valachie, voulait que la Russie ajournât de quelques semaines ses communications à la Porte, car si cette puissance apprenait ce qu'on lui préparait, elle en serait exaspérée, elle avertirait l'Angleterre, se jetterait dans ses bras[16], et l'Angleterre, voyant surgir un nouvel allié, trouverait dans l'union de l'Espagne, de l'Autriche, de la Turquie, des chances pour une nouvelle lutte, qui la disposeraient à refuser la paix. Au contraire, en attendant quelques semaines seulement, on pourrait entraîner l'Angleterre à négocier. Une fois engagée dans la négociation, il ne lui serait plus aussi facile d'en sortir, le public anglais devant souhaiter la fin de la guerre; et quand enfin on lui révélerait la dernière condition, celle de laisser à la Russie les deux provinces que cette puissance possédait de fait, il était douteux qu'amenée aux idées de paix, elle revînt aux idées de guerre pour une question à laquelle elle ne prenait pas personnellement un grand intérêt. C'est dans cette clause additionnelle que consistait la difficulté, c'est-à-dire dans ce délai de quelques semaines auquel on voulait condamner l'impatience russe.

[Note 16: Voici ce qu'écrivait Napoléon à M. de Champagny sur ce sujet:

«Toute la discussion ne peut donc tomber que sur la seule phrase ajoutée à l'article VII. Elle est cependant une conséquence immédiate de la démarche qui est faite; car, si l'Angleterre est portée à entrer en négociation, il est évident que la nouvelle lui survenant qu'une puissance d'une masse aussi considérable que la Turquie entre dans ses intérêts, cela la rendra plus exigeante dans la négociation. À quoi bon lui rouvrir sans raison les ports de la Syrie, de l'Égypte, de l'Afrique, de la Morée? Les comptoirs français seraient pillés, plusieurs milliers d'hommes emprisonnés et égorgés, le commerce interrompu; et tout cela en pure perte pour la Russie. Et si la paix était faite entre la Russie et la Porte pendant que les négociations auront lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus clair dans les affaires qui se sont traitées à Erfurt, et le traité fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de partage sont éloignées et l'effraierait moins. Tout porte donc à exécuter scrupuleusement l'article proposé.»]

[En marge: Difficulté de rédaction qui arrête les deux ministres.]

L'empereur Alexandre s'en était reposé à cet égard sur son vieux ministre, dont l'ardeur égalait au moins la sienne. M. de Champagny s'étant abouché avec M. de Romanzoff, le trouva disposé à consentir à tout sans aucune hésitation; mais quand on en fut à la précaution demandée, celle de différer les communications à la Porte, il devint intraitable. Un nouveau délai, après quinze mois d'attente depuis Tilsit, ne se pouvait supporter, suivant M. de Romanzoff. Il y avait quinze mois que la France faisait des promesses à la Russie sans lui rien accorder, et l'obligeait ainsi à rester envers les Turcs à l'état d'armistice. Sans les instances de la France, disait M. de Romanzoff, on aurait déjà marché sur les Balkans, et réduit la Turquie à céder les provinces qu'elle n'était plus capable ni de retenir, ni de gouverner. Tout ce qu'on avait retiré de l'union de Tilsit, c'était cette gêne imposée à l'action russe, et on en avait trop souffert pour vouloir s'y soumettre encore. On n'était même venu de si loin, de Saint-Pétersbourg à Erfurt, malgré beaucoup d'oppositions, de sinistres pronostics et de grands sacrifices de dignité, que pour faire cesser un _statu quo_ désolant.

M. de Champagny avait beau répondre qu'il s'agissait d'un délai de quelques semaines seulement, qu'on allait envoyer des courriers à Londres, que la réponse ne saurait se faire attendre, que dans le cas où l'Angleterre accéderait à l'ouverture d'une négociation, on verrait bientôt si la base de l'_uti possidetis_ était acceptée ou ne l'était pas; que si elle l'était, il vaudrait la peine de patienter un peu pour obtenir de la sorte sans recourir à la guerre les belles acquisitions projetées; que si, au contraire, elle n'était pas acceptée, on pourrait sur-le-champ commencer à Constantinople les pourparlers qui devaient être suivis, pacifiquement ou militairement, de l'acquisition des bords si désirés du Danube. De toutes ces raisons, le ministre russe n'en voulait admettre aucune.--Toujours des délais! répétait-il avec une sorte d'accent douloureux. On n'aura donc que des délais à nous imposer, quand on ne s'en impose aucun ni à Madrid, ni à Rome! Encore si c'était un délai fixe, déterminé, à la suite duquel toute incertitude dût cesser, soit. Mais on nous force de patienter jusqu'au moment où la négociation ne présentera plus d'espérance fondée de s'entendre. Or, il y a des négociations qui ont duré des années. Il nous faudra continuer pendant des années à rester dans l'état d'armistice avec les Turcs!--

[En marge: Les deux ministres ne pouvant s'entendre sur la rédaction de la convention proposée, attendent le retour des deux monarques.]

M. de Champagny fut frappé de l'ardeur, de l'impatience de ce vieux ministre, dominé par une de ces passions violentes qui s'emparent quelquefois des vieillards, et leur ôtent toute la gravité de leur âge, sans leur donner l'attrayante vivacité de la jeunesse[17]. Il était évident aussi qu'une certaine défiance se joignait à l'ardeur du désir, et que M. de Romanzoff craignait qu'on ne voulût leurrer lui et son maître par une nouvelle remise. M. de Champagny, voyant qu'il attachait à cette acquisition la gloire de ses derniers jours, qu'il serait plus exigeant qu'Alexandre lui-même, crut devoir attendre le retour des deux monarques, et laisser l'empereur des Français exercer son ascendant personnel sur l'empereur de Russie, pour obtenir de lui l'admission dans le traité d'une précaution qui était jugée indispensable.

[Note 17: Voici comment M. de Champagny s'en explique avec l'Empereur:

«Erfurt, le 6 octobre 1808.

»Sire,

»Traitant cette question avec toute la bonne foi possible, bien persuadé que le délai demandé, celui qui subordonne toute démarche pour l'obtention des deux provinces à l'issue de la négociation avec l'Angleterre, est autant dans les intérêts de la Russie que dans ceux de la France, j'espérais éteindre le sentiment de défiance qu'annonçait la réponse de M. de Romanzoff; mais je n'ai pu l'ébranler. Celui qui est prêt à saisir une proie qu'il a long-temps convoitée, est sourd à toutes les raisons qui peuvent retarder sa jouissance. Il y a trente ans que M. de Romanzoff a rêvé cette acquisition; c'est le triomphe de son système; là est sa réputation et son honneur. Tout autre intérêt lui paraîtra faible auprès de celui-là. L'empereur Alexandre, qu'aucun motif personnel ne pousse, et à qui tous les intérêts de son empire sont également chers, doit être beaucoup plus accessible à la force des raisons qui, pour son intérêt, lui prescrivent de retarder, non pas une jouissance, mais une simple prise de possession d'une province qui ne peut lui échapper. Je ne suis donc convenu de rien avec M. de Romanzoff; quand même j'y aurais été autorisé, je n'étais pas plus disposé que lui à céder, et je regarde comme inutile de lui en parler encore avant l'arrivée de Votre Majesté. Sur le reste nous sommes à peu près d'accord.

«_Signé_ CHAMPAGNY.»

«Erfurt, le 8 octobre 1808.

»SIRE,

»Deux heures de conférence avec M. le comte de Romanzoff n'ont amené aucun résultat. Son système paraît irrévocablement arrêté; il veut les provinces turques; il les veut à tout prix; il les veut aujourd'hui plutôt que demain. Ses objections sont moins contre l'article VI, dont Votre Majesté veut maintenir la rédaction, que contre l'addition qu'elle propose à l'article VII du contre-projet, et qui consiste en ces mots:

«Il ne sera donné aucun éveil à la Porte sur les intentions de la Russie qu'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux puissances à l'Angleterre.»

»Ces mots effarouchent beaucoup M. de Romanzoff. Aucun délai ne lui paraît admissible, et surtout un délai indéterminé.--Quand, comment connaîtra-t-on, dit-il, l'effet de ces propositions? Un premier résultat ne mettra-t-il pas dans le cas d'en attendre un second, celui-ci un troisième, et notre arrangement avec la Turquie ne sera-t-il pas continuellement ajourné? Il appliquait ce raisonnement à tout. Si je lui parlais des ménagements dus aux Français établis dans le Levant, il me demandait: Mais voulez-vous attendre qu'ils soient revenus en France? Quand pourront-ils y revenir? La paix avec l'Angleterre lui paraît difficile, et c'est pour cela qu'il ne veut pas y subordonner la paix avec la Turquie. Il m'a parlé aussi de la nécessité de frapper l'opinion des Russes par la certitude de cette importante acquisition, et m'a paru avoir quelques craintes si tel n'était pas le résultat du voyage de l'empereur Alexandre. On m'a plutôt laissé deviner ces craintes qu'on ne me les a montrées; mais le sentiment qui perçait à chaque mot était celui de la défiance, défiance des événements, défiance aussi de nos intentions. C'est d'après cela qu'il mettait moins d'importance à l'article VI. Peu lui importe, en effet, de quelle manière cet article prononce le consentement de la France aux acquisitions de la Russie, si l'article suivant permet à celle-ci d'agir et de marcher à son but. C'est encore pour cela qu'un délai indéterminé l'effraie davantage: il craint d'exposer à des chances un avantage qui lui paraît presque acquis dans ce moment. Il consentirait plutôt à un délai dont le terme serait fixé. Il veut que tout soit précis. «Le vague des articles de Tilsit, dit-il, nous a fait trop de mal; une année a été perdue, et tel est encore l'unique résultat de notre alliance avec vous.»

»Cette obstination de M. de Romanzoff n'est pas le produit du moment. Elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que dans le moment actuel rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je désespère de la vaincre.

»Je suis avec respect, etc.

»_Signé_ CHAMPAGNY.»]

[En marge: Voyage de Napoléon et d'Alexandre à Weimar.]

[En marge: Fête qu'on leur donne.]

Les deux empereurs, avec toute leur suite de rois et de princes, s'étaient rendus à Weimar pour y rester pendant les journées du 6 et du 7 octobre, et revenir le 8 à leurs importantes affaires. Entre Erfurt et Weimar se trouve la forêt d'Ettersburg. Le grand-duc de Weimar y avait fait préparer une ligne de pavillons élégants pour tous ses visiteurs couronnés. Celui des empereurs et des rois, placé au centre, était magnifique. Devant ces pavillons devait passer une masse immense de gibier, cerfs, daims, lièvres, retenus dans des filets, et obligés pour s'enfuir d'essuyer le feu des hôtes conviés à cette fête. Alexandre n'avait jamais tiré un coup de fusil, tant était douce la nature de ses goûts. Il abattit cependant un cerf, et il en tomba une multitude d'autres sous les coups de cette illustre compagnie de chasseurs. Une réception somptueuse attendait à Weimar les deux empereurs. Après un repas splendide, un bal réunit la plus brillante société allemande. Goethe et Wieland s'y trouvaient. Napoléon laissa cette société pour aller dans le coin d'un salon converser longuement avec les deux célèbres écrivains de l'Allemagne. Il leur parla du christianisme, de Tacite, de cet historien, l'effroi des tyrans, dont il prononçait le nom sans peur, disait-il en souriant; soutint que Tacite avait chargé un peu le sombre tableau de son temps, et qu'il n'était pas un peintre assez simple pour être tout à fait vrai. Puis il passa à la littérature moderne, la compara à l'ancienne, se montra toujours le même, en fait d'art comme en fait de politique, partisan de la règle, de la beauté ordonnée, et, à propos du drame imité de Shakespeare, qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au burlesque, il dit à Goethe: Je suis étonné qu'un grand esprit comme vous _n'aime pas les genres tranchés_!--Mot profond, que bien peu de critiques de nos jours sont capables de comprendre.

Après ce long entretien, où il déploya une grâce infinie, et où il laissa voir à ces deux hommes de lettres éminents qu'il leur avait sacrifié la plus noble compagnie, Napoléon les quitta flattés comme ils devaient l'être d'une si haute marque d'attention. C'est à l'entrevue d'Erfurt qu'ils durent d'être décorés de l'ordre de la Légion d'honneur, distinction qu'ils méritaient à tous les titres, et qui, accordée à de tels personnages, ne perdait rien de son éclat.

[En marge: Fête sur le champ de bataille d'Iéna.]