Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 24

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Napoléon de son côté avait quitté Paris, précédé, entouré et suivi de tout ce qu'il y avait de plus grand dans son armée et dans sa cour. M. de Talleyrand était l'un des personnages qu'il avait dépêchés en avant, pour donner au langage, à l'attitude de tout le monde, la direction qu'il lui convenait d'imprimer. Quoique déjà mécontent de quelques propos de M. de Talleyrand sur les affaires d'Espagne, dont celui-ci cherchait à se séparer depuis qu'elles tournaient mal, Napoléon avait voulu l'avoir pour se servir de lui au besoin dans diverses communications délicates, auxquelles M. de Champagny n'était pas propre. Une grande quantité de généraux, de diplomates étaient du voyage. L'Allemagne s'était fait représenter par une foule de princes couronnés. Dès le 26, le roi de Saxe s'était empressé de paraître à Erfurt. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince ecclésiastique, habituée, comme Weimar, et plusieurs autres capitales studieuses de l'Allemagne, à un calme inaltérable, était devenue le lieu le plus animé, le plus brillant, le plus peuplé de soldats, d'officiers, d'équipages, de serviteurs à livrée. On y rencontrait comme de simples promeneurs des rois, des princes, de très-grands seigneurs de l'ancien et du nouveau régime. Napoléon y avait expédié d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs élégants et magnifiques le sérieux des affaires. Il y arriva le 27 septembre, à 10 heures du matin. Après avoir reçu les autorités civiles et militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de l'Europe, les potentats de la Confédération du Rhin, le roi de Saxe, il sortit d'Erfurt à cheval, vers le milieu du jour, entouré d'un immense état-major, pour aller à la rencontre de l'empereur Alexandre, qui venait de Weimar en voiture découverte. Weimar est à quatre ou cinq lieues d'Erfurt. Napoléon rencontra son allié à deux lieues. En apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop à son cheval comme pour mieux témoigner son empressement. Arrivés l'un près de l'autre, les deux empereurs mirent pied à terre, s'embrassèrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrême plaisir à se revoir: plaisir sincère du reste; car, outre qu'ils avaient grand besoin de conférer de leurs affaires, ils se plaisaient réciproquement. Des chevaux avaient été préparés pour Alexandre et sa suite; les deux empereurs rentrèrent donc à cheval, marchant l'un à côté de l'autre, s'entretenant avec une véritable effusion, se demandant des nouvelles de leurs familles, comme si ces familles de même origine s'étaient jadis connues et aimées, charmant enfin par leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord, car c'était pour elles un gage qu'elles ne reverraient plus ces formidables armées qui deux ans auparavant, à la même époque et dans les mêmes lieux, ravageaient leurs belles campagnes.

[En marge: Emploi de la première journée à Erfurt.]

Arrivé à Erfurt, Napoléon présenta à l'empereur Alexandre tous les personnages admis à cette entrevue, en commençant par les rois et princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destiné. C'était chez Napoléon qu'on devait dîner tous les jours, puisque c'était lui qui offrait l'hospitalité au souverain du Nord. Le soir, s'assirent autour d'un festin splendide Napoléon, Alexandre, le grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes régnants, des personnages titrés, civils et militaires. La ville fut illuminée, et on assista à une représentation de _Cinna_, donnée par les acteurs tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possédés. La clémence habile du fondateur d'empire désarmant les partis, les rattachant à son pouvoir, était le spectacle par lequel Napoléon voulait que commençassent les représentations de la tragédie française.

[En marge: Résolutions de Napoléon en venant à Erfurt sur les objets dont il allait entretenir l'empereur Alexandre.]

[En marge: Renonciation à toute idée de partage relativement à l'empire turc, et don immédiat à la Russie des provinces du Danube.]

Il était convenu qu'au milieu de ces fêtes on prendrait le matin, le soir, dans le cabinet ou à la promenade, le temps de s'entretenir en liberté des graves intérêts qu'il s'agissait de régler. Le parti de Napoléon, en venant à Erfurt, était pris sur les objets essentiels qui allaient être traités dans l'entrevue, et il avait son plan arrêté d'avance. Sur l'Orient d'abord, il était revenu de toute idée de partage, ayant senti, après quelques discussions auxquelles il s'était prêté par complaisance, qu'il lui était impossible de s'entendre avec la Russie à ce sujet. S'il ne donnait Constantinople, il ne donnait rien, accordât-il l'empire turc tout entier; car pour Alexandre et M. de Romanzoff, la question consistait uniquement dans la possession des deux détroits. Et s'il donnait Constantinople, il donnait cent fois trop; il donnait l'avenir de l'Europe, il donnait enfin une conquête dont l'éclat effacerait toutes les siennes. Mais il avait aperçu qu'en payant comptant, si l'on peut s'exprimer ainsi, en sacrifiant sur-le-champ une partie du territoire turc que la Russie ambitionnait avec passion, il lui causerait un plaisir assez grand pour la satisfaire et se l'attacher complétement dans l'occurrence actuelle. Or, cela suffisait aux desseins de Napoléon.

Ainsi, à un rêve magnifique, mais dangereux pour l'Europe, substituer une réalité restreinte, mais immédiate, était pour cette fois son plan de séduction à l'égard de la Russie. Tout ce que l'empereur Alexandre et M. de Romanzoff avaient dit depuis plusieurs mois prouvait que, malgré l'exaltation de leurs espérances, ils se départiraient sans trop de peine de la prétention de partager l'empire turc, vu la difficulté de se mettre d'accord, moyennant qu'on leur abandonnât tout de suite et définitivement une portion de territoire à leur convenance, cette portion de territoire étant située sur le Danube. C'était, sans doute, une concession grave à l'ambition russe, mais la moins dangereuse de toutes celles qu'on pouvait faire, fâcheuse surtout pour l'Autriche, des déplaisirs de laquelle on n'avait guère à s'inquiéter, et devenue inévitable quand on s'était créé de si grands embarras en Espagne. Dans la position où nous avaient mis les derniers événements, ce sacrifice était indispensable, et, réduit à certaines proportions, il ne dépassait pas assurément, il n'égalait même pas les avantages que la France obtenait de son côté.

En retour, Napoléon voulait exiger de la Russie une alliance intime, pour la paix comme pour la guerre, un concours absolu d'efforts contre l'Autriche et l'Angleterre. Ce concours était immanquable, du reste; car Napoléon, en concédant la Valachie et la Moldavie à la Russie, se décidait à un don qui brouillait inévitablement Alexandre avec l'Autriche et l'Angleterre. Dès lors, puisqu'on allait se brouiller avec elles pour cette cause essentielle, il fallait s'entendre à l'avance pour leur tenir tête, et l'alliance offensive et défensive s'ensuivait immédiatement.

Napoléon avait donc, en se résignant à la cession des provinces danubiennes, le moyen presque infaillible de faire aboutir la conférence d'Erfurt à la fin qu'il désirait. Son plan bien arrêté, il ne lui était pas difficile, avec son art profond d'entraîner et de dominer les hommes quand il voulait s'y appliquer, d'amener Alexandre à ses vues.

[En marge: Premières conversations sérieuses de Napoléon avec Alexandre.]

[En marge: Dire d'Alexandre.]

Les premiers moments ayant été consacrés aux protestations d'usage, les deux souverains s'abordèrent vivement sur les grands sujets qui les occupaient. Alexandre recommença ses discours habituels touchant la convenance et la nécessité d'unir les deux empires. Il affirma de nouveau que toute jalousie était éteinte dans son coeur, mais que la France venait de recevoir d'immenses agrandissements, et que, s'il désirait quelques compensations au profit de la Russie, c'était moins pour lui que pour sa nation, à laquelle il fallait faire tolérer les grands changements opérés en Occident. Des événements si étranges de Bayonne, de l'occupation si brusque de Rome, il proféra à peine un mot, se bornant à dire que les princes d'Espagne, que le pontife romain n'étaient que de tristes personnages, qui méritaient leur sort par leur incapacité, et s'étaient, par leur aveuglement, rendus incompatibles avec l'état actuel des choses en Europe. Toutefois, ajoutait Alexandre, il fallait avoir compris aussi bien que lui le système de Napoléon pour admettre avec autant de facilité les catastrophes dont on venait de rendre le monde témoin; et il fallait qu'à l'Orient aussi de notables changements attirassent l'attention des Russes, afin de la détourner de ceux qui s'accomplissaient en Occident. Quant aux ennemis de la France, Alexandre déclara qu'il les prenait tous pour siens; car, suivant le voeu de Napoléon, il s'était mis en guerre avec l'Angleterre; et relativement à l'Autriche, il ne lui restait presque rien à faire pour devenir son adversaire déclaré, puisqu'il était prêt, pour la contenir, à employer les manifestations les plus imposantes et les plus décisives, et, si ces manifestations ne suffisaient pas, à passer des paroles aux actes, c'est-à-dire à la guerre, sous une condition cependant, c'est qu'on laisserait à la cour de Vienne le tort de l'agression sans le prendre pour soi.

[En marge: Dire de Napoléon.]

Napoléon répondit à ces protestations de dévouement avec toute l'effusion possible, et par l'exposition de vues exactement pareilles. Il exprima de son côté la résolution de se prêter à tous les accroissements raisonnables de la Russie, mais il se retrancha sur l'impossibilité de s'entendre à l'égard de certains projets, et sur les embarras dans lesquels étaient actuellement engagés les deux empires, embarras qui leur conseillaient de ne pas tenter en ce moment de trop grands remaniements territoriaux, car il y en avait, certes, d'assez grands d'opérés dans le monde, sans y en ajouter de prodigieux, comme de partager l'empire turc, par exemple, et surtout de le partager tout entier. Examinant dans leur détail les projets qui avaient tant agité l'esprit d'Alexandre et de M. de Romanzoff, Napoléon discuta successivement les divers plans de partage proposés, et, pour amener plus facilement l'empereur Alexandre à ses vues, se montra, ce qu'il avait toujours été, péremptoire sur l'article de Constantinople, c'est-à-dire sur la possession des détroits, et ne laissa pas la moindre espérance d'une concession à ce sujet. Ensuite, il exposa la difficulté pour la Russie elle-même de se livrer sur-le-champ à l'exécution d'une telle entreprise. L'Autriche n'y accéderait certainement pas, quelques offres qu'on lui fît, et elle aimerait mieux une lutte désespérée qu'un partage de l'empire turc. L'Angleterre, l'Autriche, la Turquie soulevée jusque dans ses fondements, l'Espagne, une partie de l'Allemagne, s'uniraient pour combattre une dernière fois contre ce remaniement du monde entier. Était-ce bien l'heure que devaient choisir les deux empires pour une oeuvre aussi gigantesque? La Russie rencontrait des obstacles dans la Finlande, qui, comme l'Espagne, avait paru au premier abord si facile à soumettre. Elle avait une armée sur le Danube, suffisante sans doute pour tenir tête aux Turcs, mais non dans le cas d'un soulèvement national de leur part; il lui restait enfin très-peu de forces vis-à-vis de l'Autriche. Il faudrait donc que Napoléon à lui seul fît face à l'Autriche, à l'Angleterre, à l'Espagne, aux portions de l'Allemagne qui essayeraient de s'agiter. Il le pouvait sans nul doute, car il se trouvait en mesure d'accabler tous ses ennemis; mais était-il sage d'entreprendre autant à la fois, et pourquoi d'ailleurs? Pour un but chimérique à force d'être vaste, et sur lequel les deux empires ne pouvaient pas parvenir à s'entendre eux-mêmes. N'y avait-il pas quelque chose de plus simple, de plus pratique, de plus certainement satisfaisant? Ne pouvait-on, par exemple, convenir de quelques acquisitions, très-indiquées d'avance, qu'il ne serait pas difficile de faire admettre par la diplomatie européenne, même sans sortir des moyens pacifiques, et qui constitueraient déjà le plus brillant, le plus inespéré des résultats pour la Russie? Si elle obtenait, par exemple, à la suite des événements du temps, la Finlande, la Moldavie, la Valachie, n'aurait-elle pas égalé sous le règne d'Alexandre les plus beaux règnes, les plus féconds en agrandissements territoriaux? Quant à la France, elle ne voulait plus rien désormais. L'Espagne à Joseph, le pouvoir temporel aux Français dans Rome, comblaient tous ses désirs. Elle ne voulait pas un seul changement territorial de plus. Pour le prouver elle allait distribuer aux princes de la Confédération du Rhin les territoires allemands qui lui restaient du démembrement de la Prusse. Ses frontières naturelles lui suffisaient, et l'Espagne même, dont elle venait de s'emparer, n'était pas une acquisition territoriale, mais un complément de son système fédératif, puisque, après tout, l'Espagne demeurait indépendante et séparée sous un prince de la maison Bonaparte, au lieu de l'être sous un prince de la maison de Bourbon. Or, tous ces avantages, pour la Russie comme pour la France, il n'était pas impossible de les obtenir par la diplomatie, et, par un dernier effort militaire, des Russes en Finlande, des Français en Espagne. N'était-il pas probable, en effet, que l'Europe, fatiguée de tant d'agitations, aimerait mieux, en présence des deux empires fortement unis, finir par la paix que par la guerre? Et la paix, après avoir assuré à la Russie la Finlande, la Valachie, la Moldavie, après avoir assuré à la France le complément de son système fédératif par la soumission de l'Espagne au roi Joseph, la paix était certainement un dénoûment bien beau et bien acceptable, et qui remplirait de joie l'univers épuisé. Mais si la paix, à ces conditions, était impossible, les deux empires pourraient, après en avoir fini, l'un avec la Finlande, l'autre avec l'Espagne, s'engager dans l'avenir inconnu, immense, qui s'ouvrait pour eux en Orient, et ils s'y engageraient plus libres de leurs mouvements, plus maîtres de leurs moyens. D'ailleurs, Alexandre, Napoléon étaient jeunes, ils avaient le temps d'attendre, et de remettre à plus tard leurs vastes projets sur l'Orient!

La situation étrange, qui plaçait ainsi en présence les deux souverains d'Orient et d'Occident pour y traiter de tels sujets, une fois admise, rien n'était plus sage qu'un pareil système. Achever ce qu'on avait commencé avant de se livrer à de nouvelles entreprises, était une prudence qu'un premier revers inspirait à Napoléon, et qu'un peu de fatigue de la guerre contribuait aussi à lui rendre agréable. Plût au ciel qu'il eût été plus sensible à ces premières leçons de la fortune!

[En marge: Les réalités substituées aux chimères pour gagner l'empereur Alexandre.]

Ce n'est pas en un seul entretien, mais dans plusieurs, que Napoléon et Alexandre purent se dire toutes ces choses. Quant à Alexandre, dès qu'on lui refusait Constantinople, il n'y avait plus rien qui fût de nature à lui plaire dans le partage de l'empire turc. Ajourner cette immense question, qui contenait le sort du vieil univers, l'ajourner à des temps où la Russie aurait moins à compter avec l'Occident, était tout ce qui restait à faire. Mais à la place de ces projets gigantesques, et beaucoup trop chimériques, substituer une réalité, telle que le don des provinces du Danube, pourvu que ce ne fût plus une vaine promesse, mais un don certain, immédiat, avait aussi de quoi satisfaire le czar; et à tout prendre, dans ses moments de bon sens, il sentait lui-même que c'était ce qui lui convenait le mieux, car, dans ce cas, il n'y avait rien à donner à la France sur les rivages d'Orient, ni l'Albanie, ni la Morée, ni la Thessalie, ni la Macédoine, ni la Syrie, ni l'Égypte. Le vieux et débile empire des sultans demeurait comme une proie toujours préparée pour le moment où l'on pourrait la dévorer, et quant à présent on recevait un don réel, qu'en tout autre temps qu'un temps de prodiges on aurait jugé magnifique, qui ne devait entraîner aucun regret, qui n'était payé d'aucune compensation fâcheuse, puisque, après tout, que l'Espagne appartînt à la maison de Bourbon ou à la maison Bonaparte, cela importait sans doute à l'Angleterre, mais nullement à la Russie.

Alexandre pouvait donc accéder aux nouvelles vues de Napoléon, et y trouver encore d'amples satisfactions. Le merveilleux n'y était plus, il est vrai, et, avec une imagination comme celle de ce jeune souverain, le merveilleux était fort à regretter. Le résultat le plus positif, sans un peu de merveilleux, allait manquer de charme pour lui, et l'alliance française courait risque de devenir l'une de ces vives amitiés sur lesquelles il était si prompt à se refroidir. Toutefois il y avait quelque chose qui auprès du jeune empereur était capable de suppléer au prestige de tous les plans de partage: c'était la réalisation instantanée de ses désirs. Ces désirs avaient la vivacité des appétits de la jeunesse, qui veulent être satisfaits sur-le-champ. Son vieux ministre, M. de Romanzoff, arrivé à l'autre extrémité de la vie, avait toute l'ardeur juvénile des désirs de son maître. Il désirait aussi, il désirait tout de suite, sans un jour de délai dans l'accomplissement de ses voeux, comme s'il avait craint à son âge de ne pas avoir le temps de jouir de sa gloire, gloire en effet bien belle pour un ancien disciple de Catherine, que de procurer à l'empire russe les bouches du Danube. Le charme donc que Napoléon devait substituer à celui du merveilleux, c'était le charme de la promptitude. Il fallait donner, donner sur-le-champ, pour que le don eût son véritable prix.

[En marge: À la passion chimérique de partager l'empire turc, se trouve substituée chez Alexandre et M. de Romanzoff la passion de posséder sur-le-champ la Moldavie et la Valachie.]

Ce nouveau système d'arrangement admis, Alexandre et M. de Romanzoff se jetèrent avec une passion inouïe sur l'idée d'acquérir la Moldavie et la Valachie, et voulurent emporter d'Erfurt, non pas une promesse vaine, mais une réalité, qu'on pût annoncer publiquement en rentrant à Saint-Pétersbourg[14].

[Note 14: Il existe aux archives de la secrétairerie d'État des lettres de M. de Champagny fort curieuses, lesquelles, racontant à Napoléon les entretiens de M. de Champagny lui-même avec M. de Romanzoff, donnent la plus singulière idée de l'impatience du ministre russe. On en lira plus bas divers passages qui peignent cette impatience dans toute sa vérité.]

[En marge: Octob. 1808.]

Jusqu'ici Napoléon avait toléré l'occupation momentanée des provinces de Moldavie et de Valachie par les Russes, mais non sans quelques plaintes à ce sujet, non sans faire entendre que l'occupation prolongée de la Silésie par les Français en serait la conséquence forcée. Il ne devait plus être question aujourd'hui de rien de pareil. Il fallait que la France consentît par un traité formel à ce que la Russie prît définitivement les provinces du Danube, et s'engageât non-seulement à ratifier cette acquisition, mais à la faire ratifier par la Turquie, par l'Autriche, et par l'Angleterre elle-même, quand on traiterait avec celle-ci. En conséquence, la Russie allait rompre l'armistice avec les Turcs, pousser ses armées jusqu'au pied des Balkans, au delà même, jusqu'à Andrinople et Constantinople s'il était nécessaire, pour arracher à la Porte ce sacrifice. Au cas où l'Autriche voudrait intervenir, on l'accablerait en commun. Quant à l'Angleterre, on était en guerre avec elle, on n'avait vis-à-vis de cette puissance aucun parti nouveau à prendre. C'était à Napoléon, en lui infligeant quelque sanglant échec sur le sol de la Péninsule, à lui faire trouver bon tout ce qu'on entreprendrait sur le reste du continent.

Napoléon n'avait à ces idées aucune objection. Donner tout de suite était sa pensée, car il avait compris la nécessité d'exciter une nouvelle passion dans le coeur d'Alexandre. Il désirait seulement observer quelque prudence dans l'énoncé des résolutions qu'on arrêterait à Erfurt, pour ne pas nuire à la tentative de paix générale qu'il voulait faire sortir de cette entrevue. Il accepta donc le principe que la Russie entrerait immédiatement en possession de la Moldavie et de la Valachie. La manière de publier la chose ne pouvait plus être qu'une affaire de rédaction, dont le soin était laissé aux ministres des deux souverains.

[En marge: Satisfaction qui se manifeste dans les relations des deux souverains, après leur accord sur le fond des choses.]

Leurs désirs étant ainsi satisfaits, Alexandre et M. de Romanzoff éprouvèrent une joie qui égalait presque le plaisir qu'ils avaient à rêver trois mois auparavant la conquête de Constantinople. Napoléon avait donc atteint son but de contenter Alexandre par un don restreint mais immédiat, presque autant que par des perspectives magnifiques mais douteuses. C'est à convenir de ces points qu'avaient été employés les huit ou dix premiers jours de l'entrevue. Aussi, quoiqu'une extrême courtoisie eût sans cesse régné dans leurs rapports, les deux souverains cependant se manifestèrent à partir de ce moment une satisfaction toute nouvelle. Alexandre surtout semblait mettre de l'affection dans la politique; il se montrait à la promenade, à table, au spectacle, familier, amical, déférent, enthousiaste pour son illustre allié. Quand il parlait de lui, c'était avec un sentiment d'admiration dont tout le monde était frappé.

[En marge: Nouvelle affluence de princes et de grands personnages à Erfurt.]

Erfurt était devenu le rendez-vous de souverains le plus extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Aux empereurs de France et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse, au roi de Saxe, s'étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg, le roi et la reine de Westphalie, le prince Primat, chancelier de la Confédération, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, les ducs de Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d'Oldembourg, de Mecklembourg-Strélitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, avec leurs chambellans et leurs ministres. Ils dînaient chaque jour chez l'Empereur, assis chacun à son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle de théâtre que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La soirée s'achevait chez l'empereur de Russie. Napoléon s'étant aperçu qu'Alexandre éprouvait quelque difficulté à entendre, à cause de la faiblesse de son ouïe, avait fait disposer une estrade à la place que l'orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en évidence. À droite, à gauche, étaient rangés des siéges pour les rois. Derrière, c'est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes, les ministres, les généraux, ce qui a donné lieu de dire si souvent qu'à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait représenté _Cinna_, on représenta _Andromaque_, _Britannicus_, _Mithridate_, _Oedipe_. À cette dernière représentation, un fait singulier frappa l'auditoire d'étonnement et de satisfaction. Alexandre, tout plein du nouveau contentement que Napoléon avait eu l'art de lui inspirer, donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable flatterie. À ce vers d'Oedipe: _L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux_, Alexandre, de manière à être aperçu de tous les spectateurs, saisit la main de Napoléon, et la serra fortement. Cet à-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et d'adhésion unanime.

[En marge: Arrivée de M. de Vincent, ministre d'Autriche, et son attitude à Erfurt.]