Part 20
Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter les esprits à Vienne, et à y déchaîner les langues. Le général Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reçu et exécuté l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au pape que l'autorité spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les fenêtres, comme s'il avait dû supporter un siége, s'y était enfermé avec ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres étrangers, se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d'une usurpation abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle il succombait. À ces événements était venue se joindre la réunion au royaume d'Italie des provinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo, sous les titres de départements _du Métaure_, _du Musone_, _du Tronto_.
Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les événements d'Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s'y livrait aux propos les plus amers, en présence même de l'ambassadeur de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos, les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes les familles régnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien s'étendre à l'Italie et à l'Espagne, mais non jusqu'à l'Autriche, répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse toujours crédule. Tous néanmoins étaient d'accord pour dire qu'il fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au delà de l'idée d'une simple défensive. Les préparatifs militaires étaient conformes à ces dispositions morales.
[En marge: Préparatifs militaires de l'Autriche.]
[En marge: Espèce de levée en masse sous forme de réserve.]
[En marge: Énormité des forces autrichiennes à cette époque.]
L'armée autrichienne n'avait pas cessé d'être tenue au grand complet, exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour les finances autrichiennes, on venait tout à coup d'augmenter extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même. Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux. Le nombre avoué était de 60 mille, et le nombre réel de près de 100 mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mille hommes l'armée active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort à nos gardes nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l'exerçait tous les jours. Cette population autrichienne, ordinairement étrangère à son gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eût recours à elle, et, soit le plaisir d'être comptée pour quelque chose, soit la crainte d'un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un empressement singulier. Les nobles, les bourgeois, le peuple, s'étaient offerts. Les dons volontaires des États et des individus avaient fourni des moyens suffisants pour équiper cette masse d'hommes; et on n'estimait pas à moins de 300 mille individus le nombre de ceux qui étaient disposés à faire un service sédentaire et même actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes de troupes actives, trois cent mille de troupes sédentaires, composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que comptait alors la maison d'Autriche, une force énorme, telle que jamais cette maison n'en avait déployé. Il était probable en effet que, grâce à cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent mille combattants véritablement présents au feu, ce qui ne lui était jamais arrivé, ce qui était immense, ce que n'avait fait encore aucune des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie. Tandis que sur l'Inn on démantelait Braunau, vingt mille ouvriers en Hongrie étaient occupés aux fortifications de Comorn, travaux qui prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opiniâtre, et, battu à la frontière, se retirer dans l'intérieur de la monarchie, pour s'y défendre avec acharnement. Déjà même on formait des rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps d'armée, vers la Bohême et la Gallicie, sans doute pour y tenir tête aux forces françaises sur la Vistule et l'Oder.
L'émotion de la cour s'était peu à peu communiquée à toutes les classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Toeplitz, de Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis-à-vis des Français une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec eux, dans les rues de Vienne le peuple menaçait les gens du général Andréossy, à Trieste le peuple avait insulté le consul de France, et en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient été concédées, on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humiliée par nos triomphes, foulée par nos armées, commençait à frémir de colère et d'espérance. Les événements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout à la fois, avaient été pour elle l'occasion de faire éclater ses secrets sentiments.
Quoique Napoléon, appuyé sur la Russie, n'eût rien à craindre du continent, cependant c'était une détermination si grave que de transporter une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre; ce déplacement de ses forces, du Nord au Midi, pouvait tellement enhardir ses ennemis, qu'il voulait auparavant forcer l'Autriche à s'expliquer, et savoir au juste ce qu'il en devait penser. Si elle voulait la guerre, il aimait mieux la lui faire immédiatement, sauf à ajourner la répression de l'insurrection espagnole, la lui faire avec toutes ses forces, de manière; à se passer même du concours des Russes, en finir pour jamais avec elle, et se, rabattre ensuite du Danube sur les Pyrénées pour soumettre les Espagnols et jeter les Anglais à la mer. Mais ce n'était là qu'une extrémité. Il préférait n'avoir pas cette nouvelle guerre à soutenir, car la guerre n'était plus son goût dominant. La gloire militaire après Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna, Friedland, ne pouvait plus être pour lui la source de bien vives jouissances. Désormais la guerre ne devait être pour lui qu'un moyen de soutenir sa politique, politique exorbitante malheureusement, et qui exigerait encore de nombreux et sanglants triomphes. Ainsi, sans vouloir provoquer l'Autriche, il tenait à la faire expliquer de la façon la plus claire.
[En marge: Longue explication de Napoléon avec l'ambassadeur d'Autriche.]
Recevant les représentants des puissances ainsi que les grands corps de l'État dans la journée du 15 août, il saisit cette occasion pour avoir avec M. de Metternich, non point une explication passionnée, provocatrice, comme celle qu'il avait eue jadis avec lord Whitworth, et qui avait amené la guerre contre l'Angleterre, mais une explication douce, calme, et pourtant péremptoire. Il se montra gracieux, serein avec les ministres de toutes les cours, prévenant avec M. de Tolstoy, quoiqu'il eût à se plaindre de ses incartades militaires, amical, ouvert, mais pressant avec M. de Metternich. Sans attirer l'oreille des assistants par les éclats de sa voix, il parla, cependant, de manière à être entendu de certains d'entre eux, notamment de M. de Tolstoy.--Vous voulez ou nous faire la guerre, ou nous faire peur, dit-il à M. de Metternich[13].--M. de Metternich ayant affirme que son cabinet ne voulait faire ni l'un ni l'autre, Napoléon repartit sur-le-champ, d'un ton doux, mais positif: Alors pourquoi vos armements, qui vous agitent, qui agitent l'Europe, qui compromettent la paix, et ruinent vos finances?--Sur l'assurance que ces armements n'étaient que défensifs, Napoléon s'attacha, en connaisseur profond, à prouver à M. de Metternich qu'ils étaient d'une tout autre nature.--Si vos armements, lui dit-il, étaient, comme vous le prétendez, purement défensifs, ils seraient moins précipités. Quand on veut créer une organisation nouvelle, on prend son temps, on ne brusque rien, parce qu'on fait mieux ce qu'on fait lentement. Mais on ne forme pas des magasins, on n'ordonne pas des rassemblements de troupes, on n'achète pas des chevaux, surtout des chevaux d'artillerie. Votre armée est de près de 400 mille hommes. Vos milices seront d'un nombre presque égal. Si je vous imitais, je devrais ajouter 400 mille hommes à mon effectif, et ce serait un armement insensé. Je n'ai pas besoin d'en appeler autant. Moins de deux cent mille conscrits suffiront pour maintenir ma grande armée sur un pied formidable, et pour envoyer cent mille hommes de vieilles troupes en Espagne. Je ne suivrai donc pas votre exemple, car bientôt il faudrait armer les femmes et les enfants, et nous reviendrions à un état de barbarie. Mais en attendant vos finances souffrent, votre change, déjà si bas, va baisser encore, et votre commerce s'interrompre. Et pourquoi tout cela? Vous ai-je demandé quelque chose? Ai-je élevé des prétentions sur une seule de vos provinces? Le traité de Presbourg a tout réglé entre les deux empires; la parole de votre maître, dans l'entrevue que nous avons eue ensemble, doit avoir tout terminé entre les deux souverains. Il restait quelques arrangements à prendre au sujet de Braunau, qui était demeuré dans nos mains, au sujet de l'Isonzo dont le thalweg n'était pas suffisamment déterminé, la convention de Fontainebleau y a pourvu (convention du 10 octobre 1807). Je ne vous demande rien, je ne veux rien de vous, que des rapports sûrs et tranquilles. Y a-t-il une difficulté, une seule entre nous? faites-la connaître pour que nous la vidions sur-le-champ.--M. de Metternich ayant de nouveau affirmé que son gouvernement ne songeait à aucune attaque contre la France, et alléguant comme preuve qu'il n'avait ordonné aucun mouvement de troupes, Napoléon lui répliqua aussitôt, avec la même douceur mais avec la même fermeté, qu'il était dans l'erreur, que des rassemblements de troupes avaient eu lieu en Gallicie et en Bohême, vis-à-vis de la Silésie, en face des quartiers de l'armée française; que ces rassemblements étaient incontestables; que la conséquence immédiate serait de leur opposer d'autres rassemblements non moins considérables; qu'au lieu d'achever la démolition des places de la Silésie, il allait au contraire en réparer quelques-unes, les armer et les approvisionner, convoquer les contingents de la Confédération du Rhin, et tout remettre sur le pied de guerre.--On ne me surprendra pas, vous le savez bien, dit-il à M. de Metternich; je serai toujours en mesure. Vous comptez peut-être sur l'empereur de Russie, et vous vous trompez. Je suis certain de son adhésion, de la désapprobation formelle qu'il a manifestée au sujet de vos armements, et des résolutions qu'il prendra en cette circonstance. Si j'en doutais, je ferais la guerre tout de suite à vous comme à lui, car je ne voudrais pas laisser les affaires du continent dans le doute. Si je me borne à de simples précautions, c'est que je suis tout à fait confiant à l'égard du continent, parce que je le suis complètement à l'égard de l'empereur de Russie. Ne croyez donc pas l'occasion bonne pour attaquer la France; ce serait de votre part une erreur grave. Vous ne voulez pas la guerre, je le crois de vous, monsieur de Metternich, de votre empereur, des hommes éclairés de votre pays. Mais la noblesse allemande, mécontente des changements survenus, remplit l'Allemagne de ses haines. Vous vous laissez émouvoir; vous communiquez votre émotion aux masses, en les poussant à s'armer; vous arrivez, d'armements en armements, à une situation extraordinaire, qu'on ne peut soutenir long-temps, et peu à peu vous serez conduits peut-être à ce point où l'on souhaite une crise, afin de sortir d'une situation insupportable, et cette crise ce sera la guerre. La nature morale comme la nature physique, quand elles en sont venues à cet état orageux qui précède la tempête, ont besoin d'éclater, pour épurer l'air et ramener la sérénité. Voilà ce que je crains votre conduite présente. Je vous le répète, ajouta Napoléon, je ne veux rien de vous, je ne vous demande rien que la paix, des relations paisibles et sûres; mais si vous faites des préparatifs, j'en ferai de tels que la supériorité de mes armes ne soit pas plus douteuse que dans les campagnes précédentes, et, pour conserver la paix, nous aurons amené la guerre.--
[Note 13: Cet entretien, transcrit à l'instant même par M. de Champagny, fut envoyé à Vienne à M. Andréossy, et se trouve conservé aux archives des affaires étrangères. Je ne fais ici qu'en résumer le contenu.]
En terminant cet entretien, Napoléon combla M. de Metternich de témoignages flatteurs, et se comporta en tout comme un homme qui voulait la paix, sans craindre la guerre, mais qui était résolu à ne pas demeurer dans l'obscurité. M. de Metternich et les assistants qui l'entendirent ne purent conserver aucune incertitude sur ses véritables intentions, et il se montra aussi ferme que calme et habile.
[En marge: Pour sonder plus sûrement les dispositions de l'Autriche, Napoléon lui fait demander la reconnaissance de Joseph.]
Le lendemain, 16, fut un jour d'ordres multipliés. M. de Champagny dut transmettre à Vienne l'entretien que Napoléon venait d'avoir avec M. de Metternich, et tirer de tous ces pourparlers des conclusions précises. On dit à Paris à M. de Metternich, on chargea M. le général Andréossy de répéter à Vienne, qu'il fallait absolument interrompre les armements commencés, les interrompre d'une manière tout à fait rassurante, sinon se battre à l'instant même. Puis, pour sonder plus sûrement l'Autriche, Napoléon lui fit demander la reconnaissance immédiate du roi Joseph. C'était sans aucun doute le moyen le plus infaillible de savoir ce qu'elle pensait, ou du moins ce qu'elle voulait dans le moment; car si on parvenait à lui arracher, contrairement à tous ses sentiments, à son langage le plus hautement, le plus récemment tenu, la reconnaissance de la royauté de Joseph, c'est qu'elle n'était capable de rien tenter, de rien oser, et, pour quelque temps au moins, on devait être tranquille à son égard.
M. de Metternich, qui, à Paris, déployait beaucoup de zèle pour maintenir la paix, qui, dans tous ses entretiens, soit avec les ministres de l'Empereur, soit avec l'Empereur lui-même, prodiguait les assurances pacifiques, se hâta de répondre qu'on aurait pleine satisfaction relativement aux armements de l'Autriche. Mais quant à la reconnaissance du roi Joseph, prenant un ton moins affirmatif, une attitude moins aisée, il déclara que, pour lui, il ne prévoyait pas de résistance de la part de son cabinet, qu'il ne pouvait toutefois se prononcer sans en avoir référé à Vienne. Il était évident qu'en ce point on touchait à la plus grande des difficultés actuelles, et que, pour obtenir de l'Autriche un tel désaveu de ses sentiments, de ses discours les plus récents, pour lui infliger une telle humiliation, il ne faudrait pas un moindre effort que s'il s'agissait de lui arracher de nouvelles provinces. Ce n'en était pas moins un moyen de l'embarrasser, et de la ramener à plus de circonspection, si elle n'était pas prête à combattre.
[En marge: Certain d'avoir tôt ou tard une nouvelle guerre avec l'Autriche, Napoléon veut savoir seulement s'il aura le temps de faire en Espagne une campagne courte mais décisive.]
Au fond, Napoléon commençait à croire qu'il lui faudrait avec elle une nouvelle et dernière lutte pour la réduire définitivement; mais il voulait savoir si, auparavant, il aurait au moins six mois pour faire une rapide campagne en Espagne, et y porter cent mille hommes de ses vieilles troupes, sans danger pour sa prépondérance au delà du Rhin. Toutes ses démonstrations, toutes ses demandes d'explication n'avaient pas un autre but.
[En marge: Napoléon fait demander un premier contingent de troupes aux princes de la Confédération du Rhin.]
Afin de leur donner un caractère encore plus sérieux, il réclama de tous les princes de la Confédération du Rhin un premier contingent, faible à la vérité, mais suffisant pour provoquer beaucoup de propos inquiétants en Allemagne, et faire réfléchir l'Autriche. Si la guerre avec elle finissait par éclater, ces faibles contingents seraient portés à leur effectif légal, sinon ils iraient tels quels en Espagne concourir à la nouvelle guerre que Napoléon s'était attirée, car il voulait que les princes du Rhin fussent engagés avec lui dans toutes ses querelles, et partageassent tout entier le fardeau qui pesait sur la France; politique bonne en un sens, mauvaise en un autre, car, s'il les compromettait ainsi à sa suite, en revanche il les exposait à éprouver la haine générale que devaient susciter tôt ou tard ces conscriptions répétées, tant à la droite qu'à la gauche du Rhin, tant au nord qu'au midi des Alpes et des Pyrénées.
[En marge: Résolution d'évacuer la Prusse dictée par les circonstances.]
Le soin que Napoléon avait mis à faire expliquer l'Autriche n'était pas le seul qui lui fût imposé par les circonstances. Quelle que fût la quantité de troupes qui serait détachée de la grande armée pour la guerre d'Espagne, il fallait opérer un nouveau mouvement rétrograde en Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Déjà, lorsqu'il avait pris définitivement le parti de s'engager en Espagne, Napoléon avait changé une première fois l'emplacement de ses troupes, et il les avait transportées de l'espace compris entre la Pregel et la Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le maréchal Soult, laissant les grenadiers Oudinot à Dantzig, la grosse cavalerie dans le delta de la Vistule, s'était replié avec le 4e corps dans la Poméranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le maréchal Bernadotte avait continué à occuper les villes anséatiques avec les divisions Boudet et Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le maréchal Davout, avec le 3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'était replié dans le duché de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le général Victor, élevé au grade de maréchal, avait établi ses quartiers à Berlin avec le 1er corps. Le maréchal Mortier, avec les 5e et 6e corps, était cantonné en Silésie.
L'intention de Napoléon, en prolongeant cette occupation de la Prusse, était de la forcer à régler définitivement la question des contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se dérouler les conséquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son armée toujours en haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il acquittait une portion de ses dépenses sur le trésor extraordinaire.
[En marge: Raisons d'évacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.]
Il était indispensable pourtant de mettre un terme à cette occupation prolongée. En effet, depuis la guerre d'Espagne, il devenait impossible de garder une si vaste étendue de pays, et il fallait abandonner un certain nombre de provinces. Il le fallait, non pas pour plaire à la Russie, avec laquelle tout dépendait d'une concession en Orient; non pas pour plaire à la Prusse, qui, accablée du fardeau pesant sur elle, demandait à traiter à toutes conditions, sauf à ne pas exécuter ces conditions plus tard si elle ne le pouvait point, ou si la fortune l'en dispensait; non pas davantage pour plaire à l'Autriche, avec laquelle on n'en était plus aux ménagements; mais il le fallait pour resserrer ses forces, et en reporter une partie vers les Pyrénées. C'était le cas néanmoins de tirer de ce mouvement rétrograde, qui était devenu nécessaire, une solution avantageuse avec la Prusse. C'était le cas aussi d'en tirer quelque chose d'agréable pour la Russie; car, après l'arrangement des affaires d'Orient, ce que l'empereur Alexandre désirait le plus, pour être délivré, disait-il, _des importunités de gens malheureux qui lui reprochaient leur malheur_, c'était l'évacuation de la Prusse, et le règlement définitif des contributions de guerre qu'on exigeait encore de cette puissance.
[En marge: Napoléon prête enfin l'oreille aux sollicitations du prince Guillaume, venu à Paris pour demander l'évacuation de la Prusse.]
[En marge: Conditions de l'évacuation.]
[En marge: Stipulations secrètes du traité d'évacuation.]