Part 2
À Oviedo, capitale des Asturies, on était déjà fort agité par deux circonstances accidentelles: premièrement la convocation de la junte provinciale, qui avait l'habitude de se réunir tous les trois ans, et secondement un procès intenté à quelques Espagnols pour avoir insulté le consul français de Gijon. Ce procès, ordonné par le gouvernement de Madrid, avait provoqué une désapprobation générale, car tout le monde se sentait prêt à faire ce qu'avaient fait les auteurs de l'outrage qu'il s'agissait de punir. La nouvelle des abdications étant arrivée par le courrier de Madrid, on ne se contint plus. Dans cette province, qui était une Espagne dans l'Espagne, et qui éprouvait pour toutes les innovations l'aversion que la Vendée avait manifestée autrefois, il n'y avait qu'un esprit, et les plus grands seigneurs sympathisaient complétement avec le peuple. Ils se mirent à la tête du mouvement, et le 24 mai, jour de l'arrivée du courrier de Madrid, on se concerta par l'intermédiaire des moines et des autorités municipales avec les gens des campagnes, pour s'emparer d'Oviedo. À minuit, au bruit du tocsin, le peuple de la montagne descendit en effet vers la ville, l'envahit, se joignit au peuple de l'intérieur, courut chez les autorités, les déposa, et conféra tous les pouvoirs à la junte. Celle-ci choisit pour son président le marquis de Santa-Cruz de Marcenado, grand personnage du pays, fort ennemi des Français, très-passionné pour la maison de Bourbon, et plein de sentiments patriotiques que nous devons honorer, quoique contraires à la cause de la France. Sous son impulsion, on n'hésita pas à considérer les abdications comme nulles, les événements de Bayonne comme atroces, l'alliance avec la France comme rompue, et on déclara solennellement la guerre à Napoléon. Après avoir procédé de la sorte, on s'empara de toutes les armes que contenaient les arsenaux royaux, très-largement approvisionnés dans cette province par l'industrie locale. On enleva cent mille fusils, qui furent partie distribués au peuple, partie réservés pour les provinces voisines. On fit des dons considérables pour remplir la caisse de l'insurrection, dons auxquels le clergé et les grands propriétaires contribuèrent pour une forte part. Enfin on proclama le rétablissement de la paix avec la Grande-Bretagne, et on envoya sur un corsaire de Jersey deux députés à Londres, afin d'invoquer l'alliance et les secours de l'Angleterre. L'un de ces deux députés était le comte de Matarosa, depuis comte de Toreno, si connu des hommes de notre âge, comme ministre, ambassadeur et écrivain.
[En marge: Massacre empêché par un chanoine.]
Mais l'enthousiasme patriotique des Espagnols ne pouvait malheureusement éclater sans accompagnement d'affreuses cruautés, et le sang qui coula bientôt dans les autres provinces allait couler dans les Asturies, lorsque, pour l'honneur de cette province, un prêtre en arrêta l'effusion. Il y avait à Oviedo deux commissaires espagnols envoyés à l'instigation de Murat pour accélérer le procès intenté aux offenseurs du consul de Gijon. Il y avait aussi le commandant de la province, appelé La Llave, lequel avait paru peu favorable à une insurrection qui lui semblait singulièrement imprudente; enfin le colonel du régiment des carabiniers royaux et celui du régiment d'Hibernia, qui tous deux avaient opiné autrement que leurs officiers lorsqu'il s'était agi de savoir si on empêcherait ou favoriserait le mouvement populaire. Sur-le-champ on avait proclamé traîtres ces cinq personnages, et la nouvelle autorité les avait mis en prison pour apaiser la populace. Afin de les soustraire à sa fureur, la junte voulut les faire sortir de la principauté. Le peuple profita de l'occasion pour s'emparer de leurs personnes, et une multitude composée surtout des nouveaux volontaires, les avait déjà attachés à des arbres pour les fusiller, lorsqu'un chanoine (en Espagne le clergé séculier se montra partout meilleur que les moines), lorsqu'un chanoine eut l'idée de se rendre en procession au lieu où se préparait le crime, et, couvrant les victimes avec le saint sacrement, parvint à les sauver. Ce ne fut pas le seul effort du clergé honnête pour empêcher l'effusion du sang, mais le seul effort heureux, car bientôt l'Espagne devint un théâtre de crimes atroces, commis non-seulement sur les Français, mais sur les Espagnols les plus illustres et les plus dévoués à leur pays.
[En marge: Commencement d'agitation à la Corogne.]
[En marge: Vains efforts du capitaine général Filangieri pour contenir cette agitation.]
[En marge: La fête de saint Ferdinand devient l'occasion dont on se sert pour faire éclater l'insurrection.]
L'insurrection des Asturies ne devança que de deux ou trois jours celle du nord de l'Espagne. À Burgos on ne pouvait remuer, car le maréchal Bessières y avait son quartier général. Mais à Valladolid, où ne se trouvait plus aucune des divisions du général Dupont, déjà transportées au delà du Guadarrama, à Léon, à Salamanque, à Benavente, à la Corogne enfin, la nouvelle des abdications avait soulevé tous les coeurs. Toutefois, les plaines de la Castille et du royaume de Léon, que la cavalerie française pouvait traverser au galop sans rencontrer d'obstacle, étaient trop ouvertes pour qu'on n'hésitât pas un peu plus long-temps à s'insurger. Ce fut la Galice, protégée comme les Asturies par des montagnes presque inaccessibles, qui répondit la première au signal d'Oviedo. La Corogne, capitale de cette province, renfermait encore un assez grand nombre de troupes espagnoles, bien que la plupart eussent suivi le général Taranco en Portugal. L'esprit de subordination militaire et administrative dominait dans cette province, l'un des centres de la puissance espagnole. Le capitaine général Filangieri, frère du célèbre jurisconsulte napolitain, homme sage, doux, éclairé, universellement aimé de la population, mais un peu suspect aux Espagnols en sa qualité de Napolitain, cherchait à maintenir l'ordre dans son commandement, et était du nombre des chefs militaires et civils qui ne considéraient l'insurrection ni comme prudente, ni comme profitable au pays. S'étant aperçu que le régiment de Navarre, qui tenait garnison à la Corogne, était prêt à donner la main aux insurgés, il l'avait envoyé au Ferrol. Il avait ainsi réussi à gagner quelques jours, car jusqu'au 30 mai l'insurrection, qui avait éclaté le 24 dans les Asturies, et qu'on disait accomplie ou près de l'être à Léon, à Valladolid, à Salamanque, avait été empêchée dans la Galice. Mais le 30 était le jour de la fête de saint Ferdinand. On avait coutume ce jour-là d'arborer à l'hôtel du gouvernement et dans les lieux publics des drapeaux à l'effigie du saint. On ne l'avait pas osé cette fois, car en fêtant saint Ferdinand, on aurait semblé fêter le souverain détenu à Bayonne, et qui venait d'abdiquer. À ce spectacle, le peuple de la Corogne ne se contint plus. Une foule d'hommes, de femmes, d'enfants, vinrent devant le front des troupes qui protégeaient l'hôtel du gouvernement, en criant _Vive Ferdinand!_ et en portant des images du saint. Les enfants, plus hardis, se jetèrent au milieu des soldats, qui laissèrent traverser leurs rangs. Les femmes suivirent, et bientôt l'hôtel du capitaine général fut envahi, ravagé, et surmonté des insignes du saint, que d'abord on n'avait pas arborés. Le capitaine général Filangieri lui-même se vit obligé de s'enfuir.
[En marge: Déclaration de guerre à la France, dans la Galice comme dans les Asturies.]
Aussitôt une junte fut formée, l'insurrection proclamée, la guerre déclarée à la France, une levée en masse ordonnée comme à Oviedo, et la distribution des fusils de l'arsenal faite à la multitude. Quarante ou cinquante mille fusils sortirent des arsenaux royaux pour armer tous les bras qui s'offrirent. Le régiment de Navarre fut immédiatement rappelé du Ferrol et reçu en triomphe. Les dons abondèrent de la part des grands et du clergé. Le trésor de Saint-Jacques de Compostelle envoya deux à trois millions de réaux. Cependant on estimait le capitaine général Filangieri, on sentait le besoin d'avoir à la tête de la junte un personnage aussi éminent, et on lui en offrit la présidence, qu'il consentit à accepter. Cet homme excellent, cédant, quoique à regret, à l'entraînement patriotique de ses concitoyens, se mit loyalement à leur tête, pour racheter par la sagesse des mesures la témérité des résolutions. Il rappela du Portugal les troupes du général Taranco; il versa la population insurgée dans les cadres des troupes de ligne pour les grossir; il employa le matériel considérable dont il disposait pour armer les nouvelles levées, et il se hâta ainsi d'organiser une force militaire de quelque valeur.
[En marge: Assassinat du capitaine général Filangieri.]
En attendant, il avait porté au débouché des montagnes de la Galice, afin d'arrêter les troupes ennemies qui viendraient des plaines de Léon et de la Vieille-Castille, ses corps les mieux organisés, entre Villafranca et Manzanal. Mais, tandis qu'il veillait lui-même au placement de ses postes, quelques furieux qui ne lui pardonnaient ni des hésitations, ni une prudence peu en harmonie avec leurs passions désordonnées, l'égorgèrent atrocement dans les rues de Villafranca. Il y avait là un détachement du régiment de Navarre, irrité encore de quelques jours d'exil au Ferrol, et on attribua à ce régiment un crime qui devint le signal du massacre de la plupart des capitaines généraux.
[En marge: Soulèvement dans le royaume de Léon et dans la Vieille-Castille.]
[En marge: Violence faite à don Gregorio de la Cuesta, gouverneur de la Vieille-Castille, pour l'obliger à proclamer l'insurrection.]
La commotion de la Galice gagna sur-le-champ le royaume de Léon. À l'arrivée de 800 hommes de troupes envoyés de la Corogne à Léon, l'insurrection s'y produisit de la même manière et avec les mêmes formes. On institua une junte, on déclara la guerre, on décréta une levée en masse, on s'arma avec toutes les armes sorties des arsenaux d'Oviedo, du Ferrol et de la Corogne. À Léon on était déjà en plaine, et assez rapproché des escadrons du maréchal Bessières; mais à Valladolid on en était encore plus près. Néanmoins il suffisait à l'imprudent enthousiasme des Espagnols de ne pas voir ces escadrons, quoiqu'ils fussent à quelques lieues, pour éclater en mouvements insurrectionnels. Le capitaine général de Valladolid était don Gregorio de la Cuesta, vieux militaire, inflexible observateur de la discipline, esprit chagrin et morose, blessé au coeur comme tous les Espagnols des événements de Bayonne, mais n'imaginant pas qu'on pût résister à la puissance de la France, et porté à croire qu'il fallait recevoir d'elle la régénération de l'Espagne, en se dédommageant de la blessure faite à l'orgueil national par les biens qui résulteraient d'une réforme générale des anciens abus. Un sentiment particulier agissait de plus sur son coeur, c'était l'aversion de la multitude et de son intervention dans les affaires de l'État. La populace de Valladolid, que les événements d'Oviedo, de la Corogne, de Léon avaient fort émue, et qui ne voulait pas se montrer plus insensible que les autres populations du nord à la nouvelle des abdications, s'assembla, courut sous les fenêtres du capitaine général Gregorio de la Cuesta, et l'obligea à paraître. Ce vieil homme de guerre, paraissant avec un visage mécontent, essaya d'opposer quelques raisons fort sensées à une levée de boucliers faite si près des troupes françaises; mais sa voix fut couverte de huées. Une potence apportée par des gens du peuple fut dressée en face de son palais, et, à ce spectacle, il se rendit, donnant son adhésion à ce qu'il regardait comme une folie. Valladolid eut sa junte insurrectionnelle, sa levée en masse et sa déclaration de guerre.
[En marge: Mouvement à Ségovie et à Ciudad-Rodrigo.]
[En marge: Madrid et Tolède contenus par la présence de l'armée française.]
Ségovie, située à quelque distance sur la route de Madrid, quoique se trouvant à quelques lieues de la troisième division du général Dupont, la division Frère, qui était campée à l'Escurial, Ségovie s'insurgea aussi. Il y avait en cette ville, dans le château qui la domine, un collége militaire d'artillerie. Tout le collége se souleva, et, réuni au peuple, barricada la ville. À droite Ciudad-Rodrigo suivit le même exemple, et massacra son gouverneur, parce qu'il n'avait pas mis assez de promptitude à se prononcer. La ville de Madrid tressaillit à ces nouvelles; mais le corps du maréchal Moncey, la garde impériale, la cavalerie entière de l'armée, et enfin la présence à l'Escurial, à Aranjuez, à Tolède du corps du général Dupont, ne lui permettaient guère de montrer ce qu'elle éprouvait. D'ailleurs cette capitale croyait avoir payé sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les provinces de la monarchie vinssent la débarrasser de ses fers. Tolède, qui avait fait mine de s'insurger quelques semaines auparavant, avait été promptement réprimée, et elle attendait aussi qu'on la délivrât, assistant avec une satisfaction mal dissimulée à l'élan universel de l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le prouvait en donnant asile aux déserteurs de l'armée, qui trouvaient partout logement, vivres, secours de tout genre pour gagner les provinces reculées, où il existait des rassemblements de troupes espagnoles.
[En marge: Insurrection de l'Andalousie.]
[En marge: Meurtre du comte del Aguila.]
[En marge: Levée en masse et déclaration de guerre à la France.]
[En marge: Promesse de convoquer les Cortès pour corriger les abus de l'ancien régime.]
Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la distance qui la séparait des Pyrénées, aspirant à devenir le nouveau centre de la monarchie depuis que Madrid était occupé, avait ressenti des premières le coup porté à la dignité de la nation espagnole. Elle n'avait pas attendu comme quelques autres provinces la fête de saint Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai au soir elle avait éclaté. Déjà depuis quelque temps on conspirait à Séville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrémadure, le comte de Tilly, frère d'un autre Tilly qui avait figuré dans la révolution française, personnage inquiet, entreprenant, malfamé, porté aux nouveautés quelles qu'elles fussent, se concertait secrètement avec des hommes de toutes les classes, pour préparer un soulèvement contre les Français. Un autre personnage plus singulier, également étranger à Séville, mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers événements, le nommé Tap y Nuñez, espèce d'aventurier faisant la contrebande avec Gibraltar, bon Espagnol du reste, doué au plus haut point du talent d'agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurés du comte de Tilly, et la nouvelle des abdications étant venue, tous d'un commun accord choisirent le 26 mai, jour de l'Ascension, pour opérer le soulèvement de la province. Le 26 au soir, en effet, une foule assemblée par eux, et où figuraient des gens du peuple avec des soldats du régiment d'Olivenza, se rendit au grand établissement de la Maestranza d'artillerie, qui renfermait un riche dépôt d'armes, l'envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple de Séville fut armé, et parcourut dans une sorte d'ivresse les rues de cette grande cité. La municipalité, pour délibérer avec plus de calme et d'indépendance, avait abandonné l'Hôtel-de-Ville, et s'était transportée à l'hôpital militaire. On s'empara de l'Hôtel-de-Ville resté vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela se pratiquait alors dans toute l'Espagne. Ce fut le chef de la populace Tap y Nuñez, qui en désigna les membres, sous l'inspiration de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui plaisent dans les temps d'agitation, c'est-à-dire des turbulents, et puis quelques hommes graves pour couvrir l'inconsistance des autres. Cette junte, toute pleine de l'orgueil andaloux, n'hésita pas à se proclamer _Junte suprême d'Espagne et des Indes_. Elle ne dissimulait pas, comme on le voit, l'ambition de gouverner l'Espagne pendant l'occupation des Castilles par les Français. Tout cela fut fait au milieu d'un enthousiasme impossible à décrire. Mais le lendemain cet enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s'y attendre. L'autorité municipale, retirée à l'hôpital militaire, était suspecte comme toute autorité ancienne; car c'était, nous le répétons, la démagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On accusait cette autorité municipale de tiédeur patriotique, et même de secrète connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte del Aguila, gentilhomme des plus distingués de la province, vint en son nom se présenter à la junte pour lui offrir de se concerter avec elle. À sa vue, la multitude furieuse demanda sa tête. La junte, qui ne partageait pas les sentiments féroces de la populace, voulut le sauver, et pour cela feignit de l'envoyer prisonnier à l'une des tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila fut enlevé par les insurgés, conduit violemment dans la cour de la prison, attaché à une balustrade et tué à coups de carabine; puis la multitude alla promener dans les rues les débris de son cadavre. Au milieu de l'ivresse populaire, et de la terreur qui commençait à s'emparer des classes élevées, on prit une suite de mesures dictées par les circonstances. On décréta la déclaration de guerre à la France, la levée en masse de tous les hommes de 16 à 45 ans, l'envoi de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les soulever et les rattacher à la junte qui s'intitulait _Junte suprême d'Espagne et des Indes_. Ces commissaires durent aller à Badajoz, à Cordoue, à Jaen, à Grenade, à Cadix, au camp de Saint-Roque. En déclarant la guerre à la France, on prit l'engagement de ne poser les armes que lorsque Napoléon aurait rendu Ferdinand VII à l'Espagne, et on promit de convoquer après la guerre les Cortès du royaume, afin d'opérer les réformes dont on sentait, disait-on, l'utilité, et appréciait le mérite, sans avoir besoin d'être initié par des étrangers à la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux insurgés comprenaient la nécessité d'opposer au moins quelques promesses d'améliorations à la constitution de Bayonne.
[En marge: Soulèvement de Cadix, et mort violente du marquis de Solano, capitaine général de l'Andalousie.]
C'était surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards, car c'était là que résidait le capitaine général Solano, marquis del Socorro, qui réunissait au commandement de la province celui des nombreuses troupes répandues dans le midi de l'Espagne. On lui avait dépêché un commissaire pour le décider à prendre part à l'insurrection, et on en avait expédié un autre également au général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque. Le comte de Téba, envoyé à Cadix, s'y présenta avec toute la morgue insurrectionnelle du moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro, caractère fougueux, altier, estimé de l'armée et aimé de la population. Celui-ci était, comme tous les militaires instruits, très-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglément. Il l'avait dit en revenant du Portugal, soit à Badajoz, soit à Séville, avec une hardiesse de langage qui avait grandement offusqué les conspirateurs. On s'en souvenait, et on était à son égard rempli de défiance. Le général Solano convoqua chez lui une assemblée de généraux pour écouter les propositions de Séville. Cette assemblée fut d'avis, comme lui, que toutes les raisons militaires et politiques se réunissaient contre l'idée d'une lutte armée avec la France, et elle fit une déclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection et concluant pour, elle ordonnait les enrôlements volontaires, se rendant ainsi par pure déférence à un voeu populaire qu'elle déclarait déraisonnable. La lecture de cette pièce, qui à côté d'un acte de condescendance plaçait un blâme, faite publiquement dans les rues de Cadix, y produisit l'émotion la plus vive. La foule se transporta chez le capitaine général. Un jeune homme se fit son orateur, discuta avec le général Solano, réussit à troubler ce brave militaire, habitué à commander, non à raisonner avec de tels interlocuteurs, et lui arracha la promesse que le lendemain la volonté populaire serait pleinement satisfaite. La multitude, contente pour la journée, voulut cependant se donner le plaisir de ravager, et courut à la maison du consul de France Leroy, qu'elle saccagea. Cet infortuné représentant de la France, naguère si redouté, n'eut d'autre ressource que de se réfugier à bord de l'escadre de l'amiral Rosily, qui depuis trois années attendait vainement dans les eaux de Cadix une occasion favorable pour sortir.
Le lendemain, la populace avait conçu un nouveau désir: elle voulait sans retard commencer la guerre contre la France, en accablant de tous les feux de la rade l'escadre de l'amiral Rosily. La multitude se repaissait avec transport de l'idée de ce triomphe, triomphe facile et bien insensé contre une marine alliée, au profit de la marine anglaise. Toutefois, il y avait quelque difficulté à détruire des vaisseaux montés et commandés par de braves gens, héros malheureux de Trafalgar, qui dans cette journée terrible bravaient la mort à leur poste, tandis que les marins espagnols fuyaient pour la plupart le champ de bataille. De plus, ils étaient tellement mêlés avec les bâtiments espagnols, que ceux-ci pouvaient être brûlés les premiers. C'est ce que disaient les hommes raisonnables de l'armée et de la marine. Ils ajoutaient qu'on avait dans le Nord la division du marquis de La Romana, laquelle pourrait bien expier les barbaries qu'on commettrait à l'égard des marins français. Cependant, la raison, l'humanité avaient en ce moment bien peu de chances de se faire écouter.
La réunion des généraux, convoquée de nouveau le lendemain par le marquis del Socorro, avait adhéré en tout au voeu du peuple, et plusieurs de ses membres avaient dans leurs entretiens rejeté lâchement sur le marquis la demi-résistance opposée la veille. Mais il restait à décider la question fort grave de l'attaque immédiate contre la flotte française. Cette question regardait les officiers de mer plus que les officiers de terre, et ils déclaraient unanimement qu'on s'exposerait, avant d'avoir satisfait la rage populaire, à faire brûler les vaisseaux espagnols. La communication de cet avis des hommes compétents, faite en place publique, avait amené encore une fois la populace devant l'hôtel de l'infortuné Solano. On lui avait aussitôt demandé compte de cette nouvelle résistance au voeu populaire, et on lui avait dépêché trois députés pour s'en expliquer avec lui. L'un des trois députés ayant paru à la fenêtre de l'hôtel pour rendre compte de sa mission, et ne pouvant se faire entendre au milieu du tumulte, la foule crut ou feignit de croire qu'on refusait de lui donner satisfaction, et envahit l'hôtel. Le marquis de Solano, voyant le péril, s'enfuit chez un Irlandais de ses amis établi à Cadix, et qui résidait dans son voisinage. Malheureusement un moine attaché à ses pas l'avait aperçu et dénoncé. Bientôt poursuivi par ces furieux, atteint, blessé dans les bras de la courageuse épouse de cet Irlandais, qui s'efforçait de l'arracher aux assassins, il fut conduit le long des remparts, criblé de blessures, et enfin renversé d'un coup mortel qu'il reçut avec le sang-froid et la dignité d'un brave militaire. C'est ainsi que le peuple espagnol préparait sa résistance aux Français, en commençant par égorger ses plus illustres et ses meilleurs généraux.
[En marge: Menace d'attaquer la flotte française dans les eaux de Cadix.]
[En marge: Thomas de Morla, nommé par les insurgés capitaine général de l'Andalousie, entre en pourparlers avec les Anglais.]