Part 16
Au milieu de toutes ces fautes, c'en était une de plus que d'abandonner tant de terrain, tant de travaux surtout accumulés devant Saragosse. Depuis les dernières attaques, les moyens de tout genre avaient été considérablement augmentés pour réduire cette ville opiniâtre, qui prouvait que les défenses de l'art les plus habilement combinées sont moins puissantes que le courage d'habitants résolus à se faire tuer dans leurs maisons. Deux vieux régiments, le 14e si malheureux et si héroïque à Eylau, le 44e signalé dans la même bataille et à Dantzig, venaient d'arriver, et de porter à 16 ou 17 mille hommes le corps de siége. La grosse artillerie, nécessaire pour abattre les couvents qui flanquaient le mur d'enceinte, avait été transportée de Pampelune par l'Èbre et le canal d'Aragon. L'aide de camp de l'Empereur, le colonel du génie Lacoste, avait pris habilement ses dispositions pour pratiquer en peu de temps de larges ouvertures dans le mur d'enceinte, et renverser les gros bâtiments qui lui servaient d'appui. Tout étant prêt le 4 août au matin, soixante bouches à feu, mortiers, obusiers, pièces de 16, vomirent leur feu sur la ville et sur le couvent de Santa-Engracia, qui est au centre de la muraille d'enceinte, à un angle saillant qu'elle forme vers le milieu de son étendue. (Voir la carte nº 45.) À gauche et à droite de ce couvent se trouvaient deux portes par lesquelles on voulait pénétrer pour se porter rapidement par une rue assez large vers le _Cosso_, espèce de boulevard intérieur, qui traverse dans toute sa longueur la ville de Saragosse, et duquel une fois maître on pouvait se croire en possession de la ville tout entière. L'artillerie française ayant réussi vers midi à faire taire celle de l'ennemi, et de larges brèches ayant été pratiquées dans le mur d'enceinte, les colonnes d'assaut furent formées, et deux de ces colonnes, une à droite sous le général Habert, une à gauche sous le général Grandjean, s'élancèrent sur la muraille abattue aux cris de _Vive l'Empereur_! Les Espagnols, qui n'avaient pas fait consister leur résistance dans la défense d'une enceinte qui n'était ni bastionnée ni terrassée, mais dans leurs rues barricadées et leurs maisons crénelées, attendaient nos soldats au delà des deux brèches, et les accueillirent par une grêle de balles dès qu'ils les eurent franchies. La colonne de droite, plus heureuse, pénétra la première, et, détruisant les obstacles qui arrêtaient celle de gauche vers la porte des Carmes, l'aida à pénétrer à son tour. Elle se jeta ensuite malgré le feu des maisons dans une rue, celle de Santa-Engracia, qui descendait perpendiculairement vers le _Cosso_, but principal de nos attaques. Trois grandes barricades armées de canons coupaient cette rue. Nos soldats, entraînés par leur ardeur, enlevèrent d'assaut ces barricades, prirent treize pièces de canon, tuèrent les Espagnols qui les servaient, et débouchèrent sur le _Cosso_, se croyant déjà maîtres de la ville. Mais restaient sur leurs derrières les insurgés, les uns paysans et moines, les autres soldats de ligne, retranchés dans les maisons, et résolus à les faire brûler plutôt que de les abandonner. Il fallait donc revenir pour les débusquer avant de s'établir sur le _Cosso_. C'est ce qu'on fit, se battant de maison à maison, perdant du monde pour les prendre, et se vengeant, quand on les avait prises, par la mort de ceux dont on avait essuyé le feu.
La colonne de gauche avait trouvé sur son chemin un grave obstacle, c'était un vaste édifice, le couvent des Carmes, qui avait été entouré d'un fossé, et dans lequel beaucoup de troupes espagnoles s'étaient logées sous des officiers expérimentés, comme dans un camp retranché. Il avait fallu enlever ce couvent, ce qu'on avait fait avec vigueur, mais non sans de grandes pertes. Cette oeuvre terminée, on s'était mis, de même que la colonne de droite, à fusiller de maison à maison, pendant que l'artillerie continuait d'envoyer des obus et des bombes qui, passant par-dessus la tête de nos soldats, allaient punir et ravager la ville. Cet horrible combat durait depuis le matin avec un acharnement incroyable, lorsque nos soldats fatigués commencèrent à se répandre dans les maisons qu'ils venaient de conquérir, et à y chercher les vivres dont ils avaient besoin, et surtout les vins, dont ils savaient toutes les villes d'Espagne abondamment pourvues. Malheureusement ils trouvèrent dans cette maraude intérieure l'écueil de leur bravoure, et bientôt une moitié de nos troupes fut ensevelie dans l'inaction et l'ivresse. Malgré tout ce que firent nos généraux, la plupart blessés, ils ne purent ramener les soldats soit au combat, soit du moins au soin de leur propre sûreté. Si les Espagnols avaient soupçonné l'état dans lequel étaient leurs assaillants, ils auraient pu les faire repentir du sanglant succès de la journée. Il fallut attendre au lendemain pour recommencer et poursuivre la difficile conquête de Saragosse, maison à maison, rue à rue. Outre beaucoup d'officiers blessés, et notamment les deux généraux en chef, Verdier et Lefebvre-Desnoette, le premier atteint d'une balle à la cuisse, le second souffrant d'une forte contusion dans les côtes, nous avions environ onze ou douze cents hommes hors de combat, dont trois cents morts et huit ou neuf cents blessés. Les deux vieux régiments, le 14e et le 44e, avaient cru retrouver dans les rues de Saragosse la fusillade d'Eylau.
Le lendemain, le général Verdier n'ayant pu, à cause de sa blessure, reprendre le commandement des attaques, le général Lefebvre-Desnoette, qui l'avait remplacé, rallia les troupes dispersées dans les maisons, barricada lui-même, pour le compte des Français, les rues conquises et aboutissant au Cosso, et résolut, pour épargner le sang, d'employer la sape et la mine, ne croyant pas devoir plus ménager une ville espagnole que ne le faisaient les Espagnols eux-mêmes.
[En marge: La conquête de Saragosse abandonnée par suite de la retraite des Français sur le haut Èbre.]
[En marge: Retraite du corps d'armée de l'Aragon sur Tudela.]
C'est dans cet état que survint la nouvelle du désastre de Baylen, de l'évacuation de Madrid, et de la retraite générale sur l'Èbre. Nos généraux et nos soldats éprouvèrent un amer déplaisir de voir tant de sang inutilement répandu, et une proie sur laquelle ils s'étaient acharnés près de leur échapper. Le corps de Saragosse devant former, à Tudela, sur l'Èbre, la gauche de la nouvelle position que l'armée française allait occuper en Espagne, on achemina d'abord les blessés, puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua le reste, et on se mit en marche, le chagrin dans le coeur, la tristesse sur le visage, humilié au dernier point de reculer devant des soldats qu'on n'était pas parvenu à considérer beaucoup, malgré l'obstination déployée dans les rues de Saragosse par des paysans et des moines. On revint environ 16 mille hommes sur Tudela, les uns anciennement, les autres récemment aguerris, mais tous en rase campagne capables de battre trois ou quatre fois plus d'Espagnols qu'ils ne comptaient d'hommes dans leurs rangs.
[En marge: Opérations en Catalogne.]
En Catalogne, on avait été obligé de s'enfermer dans les murs de Barcelone. Le général Duhesme, ayant d'abord essayé de comprimer l'insurrection au midi de cette province pour pouvoir communiquer avec Valence, mais n'ayant plus à s'inquiéter de ce qui se passait de ce côté depuis la retraite du maréchal Moncey, avait alors tenté d'agir au nord, afin de maintenir ses communications avec la France, et de donner la main à la colonne du général Reille. Il était sorti à la tête de la principale partie de ses forces par Mataro et Hostalrich sur Girone, avec le projet de s'emparer de cette dernière place, l'une des plus importantes de la Catalogne, que les Français avaient eu le tort de ne pas occuper. Arrivé à Mataro, il s'était vu dans la nécessité de prendre cette petite ville d'assaut, et de la livrer à la fureur du soldat, chaque jour plus exaspéré de la guerre barbare qu'on lui faisait. De Mataro il avait marché sur Girone, qu'il avait espéré surprendre et enlever par l'escalade. Ses grenadiers armés d'échelles avaient déjà gravi l'enceinte de la ville et allaient y pénétrer, lorsqu'ils avaient été repoussés par le peuple mêlé aux soldats et aux moines. Privé de grosse artillerie, et désespérant d'emporter cette place de vive force, le général Duhesme était rentré dans Barcelone, forcé de combattre sans cesse sur la route, et réduit à saccager des villages pour venger l'assassinat de ses soldats. Il ne lui avait pas été possible pendant cette incursion de communiquer avec le général Reille, qui s'était porté de son côté jusqu'à Figuières, sans réussir à s'avancer au delà. Tout ce qu'avait pu ce dernier, ç'avait été de ravitailler le fort de Figuières, occupé par une petite garnison française, et d'y déposer des vivres et des munitions en suffisante quantité. Mais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus loin, il avait été assailli de toutes parts par de hardis miquelets, déjouant par leur vitesse et leur adresse à tirer le courage de nos jeunes soldats, qui ne savaient guère courir après des montagnards habitués à chasser le chamois[10]. Le général Reille avait ainsi éprouvé beaucoup de pertes sans utilité, et, informé de la rentrée du général Duhesme à Barcelone, il s'était borné à garder la frontière, attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux ordres.
[Note 10: J'emploie le nom le plus général; mais dans les Pyrénées, le chamois s'appelle izard.]
[En marge: Situation générale des Français en Espagne au mois d'août 1808.]
Telle était notre situation au mois d'août 1808, dans cette Espagne que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si facile à conquérir. Nous en avions perdu tout le midi, après y avoir laissé l'une de nos armées prisonnière. Sous l'impression de cet échec, nous avions abandonné Madrid, interrompu le siége presque achevé de Saragosse, et rétrogradé jusqu'à l'Èbre; et le seul de nos corps qui n'eût pas évacué la province qu'il était chargé d'occuper, celui de Catalogne, était enfermé dans Barcelone, bloqué sur terre par d'innombrables miquelets, sur mer par la marine britannique, arrivant en toute hâte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole.
[En marge: Événements de Portugal.]
Restait au fond de la Péninsule une armée française, sur le sort de laquelle il était permis de concevoir de bien graves inquiétudes: c'était celle du général Junot, paisiblement établie en Portugal avant la commotion terrible qui venait d'ébranler si profondément toute l'Espagne. On n'en recevait aucune nouvelle, et on ne pouvait lui en faire parvenir aucune, l'Andalousie et l'Estrémadure insurgées au midi, la Galice et le royaume de Léon insurgés au nord, interceptant toutes les communications.
[En marge: La commotion de l'Espagne communiquée au Portugal.]
[En marge: Désarmement par les Français des troupes espagnoles du Portugal.]
Dès que l'insurrection du mois de mai avait éclaté, les Espagnols, suivant leur coutume, annonçant la victoire avant de l'avoir remportée, n'avaient pas manqué, par la Galice et par l'Estrémadure, de remplir le Portugal de nouvelles sinistres pour l'armée française. Les juntes avaient écrit à tous les corps espagnols pour les engager à déserter en masse, et à venir se joindre à l'insurrection. Le général Junot, bientôt informé confusément de ce qui se passait en Espagne, sans en savoir tous les détails, avait senti la nécessité de prendre de sévères précautions contre les troupes espagnoles qu'on lui avait envoyées pour le seconder, et qui, loin de lui apporter aucun secours, devenaient, dans l'état présent des choses, la principale de ses difficultés. Il avait, près de Lisbonne, la division Caraffa, de trois ou quatre mille hommes, chargée de l'aider à soumettre l'Alentejo. Il l'entoura à l'improviste par une division française, et, se fondant sur les circonstances, il la somma de déposer les armes, ce qu'elle fit en frémissant. Cependant, quelques centaines de fantassins et de cavaliers parvinrent à s'enfuir, à travers l'Alentejo, vers l'Estrémadure espagnole. Un régiment français de dragons lancé à leur poursuite en reprit quelques-uns. Les autres réussirent à gagner Badajoz.
[En marge: Le général Junot place sur des bâtiments, au milieu du Tage, les soldats espagnols désarmés.]
Le général Junot avait réuni sur le Tage un certain nombre de bâtiments hors de service. Il les fit mettre à l'ancre au milieu du canal, sous le canon des forts, et il y plaça les soldats espagnols privés de leurs armes, mais suffisamment pourvus de tout ce qui leur était nécessaire.
[En marge: Disposition à s'insurger combattue chez les Portugais par la crainte.]
Tandis qu'on en agissait ainsi à Lisbonne avec la division Caraffa, la division Taranco, forte de 16 bataillons, et qu'aucune troupe française ne contenait à Oporto, s'était soulevée, avait fait prisonnier le général français Quesnel avec tout son état-major, et avait pris le chemin de la Galice pour rejoindre le général Blake, en appelant les Portugais aux armes. Ce n'était pas l'envie de s'insurger qui manquait à ceux-ci, car les Portugais, quoique ennemis des Espagnols, ne sont au fond que des Espagnols qui en détestent d'autres. À la vue des Français, ils avaient bien senti qu'ils étaient de cette race de Maures chrétiens, qui habitent la Péninsule, et haïssent tout ce qui est au delà. Ils n'auraient pas demandé mieux que de s'insurger; mais devant l'armée française ils ne l'avaient point osé, et le bon ordre maintenu par Junot parmi ses troupes avait contribué à leur rendre cette soumission moins pénible. Mais en apprenant le soulèvement de l'Espagne, en entendant dire aux Espagnols qu'ils avaient vaincu les Français, ils avaient conçu naturellement le désir de suivre un pareil exemple; et il ne leur fallait plus que la vue de leurs vieux alliés les Anglais, alliés et tyrans à la fois, pour déterminer parmi eux une insurrection générale.
L'amiral sir Charles Cotton croisait, en effet, du cap Finistère au cap Saint-Vincent; mais on n'apercevait que des vaisseaux se tenant à distance, n'abordant pas encore, et on attendait avec impatience qu'un convoi apportât enfin une armée anglaise. Lisbonne, que contenait le général Junot avec le gros de ses troupes, ne pouvait guère se permettre un soulèvement, tandis qu'Oporto, qui avait tous les sentiments portugais dans le coeur, et, en outre, le chagrin de ne plus voir les Anglais dans son port, Oporto était prêt à éclater au premier signal de l'Angleterre.
[En marge: Situation de l'armée française.]
Le brave général Junot sentait tout ce que cette situation avait de grave. Au moment où le général Dupont succombait, il y avait un mois qu'il était sans nouvelles de France, car la mer soumise aux Anglais ne laissait pas passer un navire, et l'insurrection espagnole, qui enveloppait le Portugal du nord au midi, ne laissait pas passer un courrier. Le bruit de l'événement de Baylen, transmis par l'enthousiasme espagnol à la haine portugaise, se répandit en Portugal avec une promptitude incroyable, et y causa une émotion extraordinaire. Au contraire, la victoire de Rio-Seco, quoique antérieure de beaucoup au désastre de Baylen, n'était pas encore connue; car l'esprit humain propage les faits qui le flattent, et reste sans écho pour les autres. Il n'y avait pas de mal, au surplus, et ce fait heureux, qu'on devait bientôt apprendre, allait devenir, comme on va le voir, une ressource pour le moral de nos soldats. Quoique jeunes, ils s'étaient déjà aguerris par une difficile marche en Portugal. Ils s'étaient reposés, réorganisés, instruits, acclimatés, et présentaient le plus bel aspect. Entrés au nombre de 23 mille, rejoints par 3 mille autres, ils se trouvaient encore, après leur désastreuse marche de l'automne dernier, au nombre de 24 mille, très en état de soutenir l'honneur des armes françaises avant de se rendre, s'il fallait qu'eux aussi succombassent pour expier dans toute la Péninsule l'attentat de Bayonne.
[En marge: Conseil de guerre tenu par les généraux français dans lequel on arrête la conduite à suivre.]
Le général Junot, se voyant si loin de France, enfermé entre l'insurrection espagnole qui s'annonçait victorieuse, et la mer qui se montrait couverte de voiles anglaises, ne se faisait pas illusion sur ses dangers; mais il était intelligent et brave, et il était résolu à se conduire de manière à obtenir l'approbation de Napoléon. Il tint un conseil de guerre, et dans ce conseil, composé de généraux élevés à l'école de Napoléon, les résolutions furent conformes aux vrais principes de la guerre. Malheureusement, si on reconnut en théorie les vrais principes, dans l'application on ne les suivit pas avec la vigueur et la précision que le maître seul savait y apporter. Abandonner tous les points accessoires qu'on occupait, se réunir en masse à Lisbonne, pour contenir la capitale, et se mettre en mesure de jeter à la mer le premier débarquement de troupes anglaises, était naturellement le plan que tout le monde dut concevoir et adopter. Il fut donc résolu qu'on évacuerait les Algarves, l'Alentejo, le Beyra, toutes les parties enfin où l'on avait des troupes, sauf les deux places d'Almeida au nord, d'Elvas au midi, sauf aussi la position de Setubal et de Peniche sur le littoral, et qu'on se concentrerait entre Lisbonne et Abrantès. La résolution était bonne, mais pas assez complète, car il y avait encore dans ces points de quoi absorber 4 à 5 mille hommes sur 20 ou 22 mille de valides, et, en tenant compte de ce qu'il faudrait à Lisbonne même, on pourrait bien n'avoir pas plus de 10 ou 12 mille soldats à opposer à un débarquement, tandis qu'on aurait dû s'en réserver 15 ou 18 mille pour une action décisive.
[En marge: Mauvais sentiments de l'amiral russe Siniavin, refusant au général Junot toute espèce de concours.]
On avait auprès de soi un allié qui aurait pu rendre de grands services, c'était l'amiral russe Siniavin avec sa flotte montée par des matelots, marins médiocres, mais soldats excellents. S'il avait embrassé franchement la cause commune, il lui aurait été facile de garder Lisbonne à lui seul, et de rendre disponibles trois ou quatre mille Français de plus. Mais il persistait, comme il l'avait déjà fait, à se conduire en Russe passionné pour l'Angleterre, plein de haine pour la France, et tout disposé à ouvrir les bras à l'ennemi. Il répondait froidement ou négativement à toutes les demandes de concours qu'on lui adressait, quoiqu'il fût, par sa position au milieu du Tage, encore plus obligé d'en défendre l'entrée que Junot lui-même. C'était pour celui-ci une grave difficulté, surtout ayant à contenir une population hostile de trois cent mille âmes, dans laquelle vingt mille montagnards de la Galice, exerçant comme les Savoyards ou les Auvergnats à Paris le métier d'hommes de peine, montraient des dispositions fort peu amicales. Toutefois, comme à Lisbonne se trouvait le principal établissement de l'armée française, Junot espérait, avec les dépôts, les malades, les gardiens du matériel, imposer à la mauvaise volonté de la capitale. Il ordonna au général Loison de quitter Almeida avec sa division, au général Kellermann de quitter Elvas avec la sienne, sauf à laisser une garnison dans ces deux places. Son projet était, une fois ces deux divisions rentrées, de tenir une masse toujours prête à agir sur le littoral contre l'armée anglaise, dont on annonçait le prochain débarquement.
[En marge: Évacuation d'Almeida par le général Loison, d'Elvas par le général Kellermann.]
Déjà l'insurrection, quoique n'ayant pas encore éclaté, couvait sourdement en Portugal, et il était presque impossible de faire arriver un courrier. On envoya cependant tant de messagers au général Kellermann, et surtout au général Loison, plus difficile à rejoindre que le général Kellermann, à cause de l'éloignement de la province qu'il occupait, que l'un et l'autre furent avertis à temps. Le général Loison, au moment de partir, était déjà entouré d'insurgés qu'avait gagnés la contagion de l'insurrection espagnole. Les prêtres, non moins ardents en Portugal qu'en Espagne, s'étaient mis à la tête des paysans, et gardaient tous les passages, faisant le genre de guerre qui se pratiquait alors dans toute la Péninsule, c'est-à-dire barricadant l'entrée des villages, dérobant les vivres, et massacrant les malades, les blessés ou les traînards. Mais le général Loison était aussi vigoureux qu'aucun officier de son temps. Il laissa dans les forts d'Almeida quatorze ou quinze cents hommes les moins capables de soutenir les fatigues d'une longue route, les pourvut de vivres et de munitions, et s'achemina avec trois mille, pour traverser tout le nord du Portugal par Almeida, la Guarda, Abrantès et Lisbonne. Il eut plusieurs fois à passer sur le corps des révoltés et à les punir sévèrement; mais il sut partout se faire respecter, s'ouvrir les chemins, se procurer des subsistances, et il arriva enfin à Abrantès, n'ayant perdu que deux cents hommes pendant le trajet le plus pénible et le plus périlleux.
Le général Kellermann se tira d'Elvas tout aussi heureusement. Déjà, au bruit de l'insurrection de l'Andalousie et de l'Estrémadure, les Algarves et l'Alentejo avaient commencé à s'agiter. Le général Kellermann envoya des détachements dans divers sens, à Béja notamment, où il fit une exécution sévère, parvint à contenir les révoltés, puis laissa à Elvas, comme le général Loison à Almeida, tout ce qui était le moins capable de marcher par les chaleurs étouffantes de juillet, et il rentra sans obstacle à Lisbonne par la gauche du Tage. Il n'y avait plus dès lors de troupes françaises qu'à Almeida, Elvas, Setubal, Peniche, Lisbonne et les environs.
[En marge: Annonce de la prochaine arrivée d'une armée anglaise.]
De toutes parts en effet on annonçait comme certaine l'arrivée d'une armée britannique, venant suivant les uns de Gibraltar et de Sicile, venant suivant les autres de l'Irlande et de la Baltique. L'amiral sir Charles Cotton avait plusieurs fois touché au rivage, parlementé tantôt à l'embouchure du Tage, tantôt à celle du Douro, et partout promis un débarquement prochain. La connaissance survenue en même temps du désastre du général Dupont fut pour les esprits un dernier stimulant, et en un clin d'oeil le Portugal, qui ne s'était encore révolté que partiellement, se souleva tout entier, depuis le Minho jusqu'aux Algarves.
[En marge: Insurrection d'Oporto et de plusieurs provinces.]
C'est à Oporto que l'incendie éclata d'abord. On y chargeait du pain pour un détachement de troupes françaises. Le peuple à cette vue s'insurgea, s'empara des voitures, les pilla, et en un instant toute la ville fut debout. L'évêque se mit à la tête de l'insurrection, et le drapeau portugais fut relevé partout aux cris de _Vive le prince régent_! L'incendie se propagea dans les provinces, faillit se communiquer à Lisbonne même, traversa le Tage, se répandit dans l'Alentejo, et vint se réunir au feu qui s'était une seconde fois allumé vers Elvas, par le contact avec l'Estrémadure. À Oporto, on était entré en communication ouverte avec les Anglais; à Elvas, on entra en communication tout aussi ouverte avec les Espagnols. Un corps de ceux-ci, composé de troupes régulières, s'avança même de Badajoz jusqu'à Evora, pour servir d'appui à l'insurrection portugaise.