Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 15

Chapter 153,664 wordsPublic domain

Ainsi, grave erreur de Napoléon à l'égard de l'Espagne, position militaire mal choisie par le général Dupont, lenteur trop grande à en changer, bataille mal livrée, faux mouvements du général Vedel, démoralisation des généraux et des soldats, telles furent les causes du cruel revers de Baylen. Tout ce qu'on a dit de plus n'est que de la calomnie. La longue file des bagages, a-t-on répété souvent, amena tous nos malheurs. En supposant qu'un général fût capable du stupide calcul de perdre son honneur, sa carrière militaire, le bâton de maréchal qui lui était réservé, pour quelques centaines de mille francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté toutes les prétendues richesses de Cordoue en matières d'or et d'argent, et il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade. Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pillés, et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre cent mille francs. Tout ce qu'on peut dire, en somme, c'est que le général Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n'eut pas l'indomptable fermeté de Masséna à Gênes et à Essling. Mais il était malade, blessé, épuisé par quarante degrés de chaleur; ses soldats étaient des enfants, exténués de fatigue et de faim; les malheurs s'étaient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on sonde profondément tout ce tragique événement, on verra que l'Empereur lui-même, qui mit tant d'hommes dans une si fausse position, ne fut pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans l'intérêt de la moralité militaire, que dans ces situations extrêmes la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car certainement, à l'arrivée du général Vedel, la résolution de mourir pour percer la division Reding eût permis aux deux parties de l'armée française de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais pas, au lieu d'en sortir humiliées et prisonnières. En sacrifiant sur le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une affreuse captivité, on eût changé en un triomphe le revers le plus éclatant de cette époque extraordinaire[8].

[Note 8: J'exprime ici, par pur amour de la vérité, et surtout par le dégoût profond que j'ai toujours eu pour l'injustice envers les malheureux, un jugement sur l'affaire de Baylen, qui choquera tous les préjugés de l'époque impériale. Mais tout homme d'un esprit droit, après avoir lu les précieux documents que j'ai possédés, ne pourra pas porter un autre jugement que celui que je porte moi-même. Ces documents ont été de diverses sortes, et sont infiniment curieux et concluants. Il existe d'abord plusieurs volumes de pièces relatives à l'affaire de Baylen au dépôt de la guerre, avec les modèles d'interrogatoires qui furent dictés par l'Empereur, et qui révèlent l'opinion qu'il se faisait sur les fautes militaires commises en cette campagne. Il y a sa correspondance avec le général Savary, qui n'est pas le moins important de ces documents, la correspondance du général Dupont avec ses lieutenants, et enfin la procédure elle-même instruite contre les généraux Dupont, Marescot, Vedel, Chabert, etc. Napoléon voulut d'abord, dans un premier élan de colère, faire fusiller tous les auteurs de la capitulation. Bientôt, sur les remontrances du sage et toujours sage Cambacérès, et sous l'inspiration de son coeur, qui eût suffi pour l'arrêter, le premier moment passé, il déféra à un Conseil d'enquête, composé des grands de l'Empire, le jugement de l'affaire de Baylen. D'après l'avis de ce Conseil, un décret impérial prononça la destitution du général Dupont, lui enleva son titre de comte, le raya de la Légion d'honneur, lui retira ses dotations, prescrivit sa translation dans une prison d'État, et ordonna que trois exemplaires manuscrits de la procédure tout entière seraient déposés, l'un au Sénat, l'autre aux archives du gouvernement (Secrétairerie d'État), le troisième aux archives de l'Empire (Archives nationales). Lorsque, après la restauration, le général Dupont fut revenu en faveur (et à cette époque il devint, à mon avis, plus coupable qu'à Baylen), il obtint une ordonnance du roi qui prescrivait le dépôt de ces trois exemplaires à la Chancellerie, _pour être statué ultérieurement_ sur la procédure même. Deux de ces exemplaires furent déposés à la Chancellerie, et ils n'ont jamais été communiqués. Le troisième était resté dans les mains de l'une des grandes familles créées par l'Empire. C'est ce précieux manuscrit, où tout, à mon avis, se trouve complètement éclairci, qui contient la justification du général Dupont, celle, du moins, qu'on peut fournir avec raison et justice. Si on lit dans cette procédure l'opinion du prince Berthier, car chacun des grands de l'Empire exprima la sienne, on y verra, outre une rare supériorité de raison et une honorable humanité, dont les autres personnages, et surtout les personnages de l'ordre civil, ne donnèrent pas l'exemple, à peu près le jugement que je porte ici. J'ajouterai que Napoléon lui-même, revenu par la suite à plus de justice, répétait souvent: Dupont fut plus malheureux que coupable!--Il sentait dès lors les atteintes du malheur, et, avec son grand esprit et son grand coeur, il appréciait mieux à quel point il faut tenir compte des circonstances pour juger équitablement les hommes. Au surplus, je n'ai rencontré dans ma carrière aucun des acteurs qui figurent dans ce récit, ni eux ni leur famille, et je parle par un pur sentiment d'impartialité.]

[En marge: Effet produit à Madrid par la capitulation de Baylen.]

[En marge: Danger pour Madrid qui se trouve découvert par la destruction de l'armée d'Andalousie.]

[En marge: Ressources qui restaient à Madrid après la perte de l'armée d'Andalousie.]

La nouvelle de cet étrange désastre, qu'on croyait impossible à Madrid depuis que l'armée du général Dupont avait été portée à 20 mille hommes par l'envoi successif des divisions Vedel et Gobert, s'y répandit rapidement, d'abord par les communications secrètes des Espagnols, puis par quelques officiers échappés et venus de poste en poste dans la Manche, et enfin par l'arrivée de M. de Villoutreys lui-même, qu'on chargea d'apporter à l'Empereur la convention de Baylen. Le détail d'un tel revers consterna tout ce qui était Français, ou attaché à la fortune de la France. Les Espagnols étaient ivres d'orgueil, et ils avaient droit d'être fiers, non de l'habileté ou de la bravoure déployées en cette circonstance, bien qu'ils se fussent vaillamment conduits, mais des obstacles de tout genre que nous avait créés leur patriotique insurrection, obstacles qui avaient été la principale cause des malheurs du général Dupont. Les vingt mille hommes qui étaient destinés à conquérir l'Andalousie, et en cas d'insuccès à se replier sur la Manche pour couvrir Madrid, manquant tout à coup, la situation devenait des plus difficiles. Il était évident que les insurgés de Valence, de Carthagène, de Murcie, donnant la main à ceux de Grenade et de Séville enorgueillis de leur triomphe imprévu, entraînant à leur suite ceux de l'Estrémadure et de la Manche qui n'avaient pas encore osé se montrer, marcheraient bientôt sur Madrid. Quoique le nombre de ceux qui étaient enrégimentés dans les troupes de ligne fût très-exagéré, et qu'il n'y eût de nombreux que les bandes de coureurs, qui, sous le titre de guérillas, couvraient les campagnes, arrêtant les convois, égorgeant les blessés et les malades, et ravageant l'Espagne bien plus que les armées françaises elles-mêmes, toutefois le général Castaños pouvait arriver avec les troupes de Valence, de Murcie, de Carthagène, de Grenade, de Séville, de Badajoz, c'est-à-dire à la tête de 60 à 70 mille hommes fort encouragés par les événements de Baylen, et on n'avait à leur opposer que les divisions Musnier, Morlot, Frère, la brigade Rey, et la garde impériale. Tous ces corps, sans les blessés, les malades, auraient dû donner environ 30 mille hommes en ligne, et dans l'état de santé des troupes en donnaient tout au plus 20 ou 25 mille. Néanmoins, avec un général vigoureux, Murat par exemple, au lieu de Joseph, on aurait pu battre 60 mille Espagnols avec 20 mille Français, et rejeter les vainqueurs de Baylen sur la Manche et l'Andalousie, s'ils venaient à se présenter devant Madrid. Il est vrai qu'on avait derrière soi une grande capitale, qu'il fallait garder et contenir; mais il était possible (comme l'écrivit Napoléon depuis) de ramener sur cette capitale un renfort considérable, et suffisant pour imposer à l'ennemi du dehors et du dedans. Le maréchal Bessières, après sa victoire de Rio-Seco, avait marché sur la Galice, et s'apprêtait à y pénétrer. Il fallait le rappeler à Burgos, en réduisant son rôle à couvrir la route de Madrid à Bayonne. On pouvait lui reprendre alors la brigade Lefebvre, détachée momentanément de la division Morlot avant la connaissance de la victoire de Rio-Seco, la division Mouton composée de vieux régiments, le 26e de chasseurs récemment arrivé, les 51e et 43e de ligne près d'arriver à Bayonne (et faisant partie des douze vieux régiments appelés en Espagne), ce qui aurait présenté un renfort de 10 mille hommes environ de troupes excellentes, et capables de se battre contre toutes les armées de l'Espagne. Le maréchal Bessières aurait eu encore, avec les troupes de marche, et les colonnes mobiles placées à Vittoria, Burgos, Aranda, environ 14 ou 15 mille hommes. Enfin les 14e et 44e de ligne, faisant partie aussi des anciens régiments appelés en Espagne, avaient accru le corps du général Verdier devant Saragosse, et l'avaient porté à 17 mille hommes. On pouvait, à la rigueur, soit que l'attaque nouvelle préparée contre Saragosse, et dont on annonçait tous les jours le succès comme probable et prochain, s'effectuât ou fût différée, détacher ces deux régiments et les amener à Madrid. Dans le cas de la prise de Saragosse, ils arrivaient avec leur force matérielle et un grand effet moral à l'appui. Dans le cas contraire, la prise de Saragosse n'en était que retardée; mais Madrid était mis à l'abri de toute tentative, et l'ennemi, quel qu'il fût, qui s'en approcherait, devait être rejeté au loin. L'Espagne, après tout, avec les 30 mille hommes qu'on pouvait réunir à Madrid, les 14 mille qui seraient restés au maréchal Bessières, les 17 mille du général Verdier, les 11 mille du général Duhesme en Catalogne, les 7 mille du général Reille, contenait encore 80 mille Français environ, et certainement il était possible avec une pareille force de tenir tête aux Espagnols, sans compter qu'à chaque instant on voyait apparaître à Bayonne de nouveaux renforts préparés par Napoléon. Mais il aurait fallu un prince militaire, nous le répétons, et non un prince doux, sage, instruit, et point homme de guerre, bien que, dans les moments de péril, il se souvînt qu'il était frère de Napoléon[9].

[Note 9: Je ne tire point ces observations uniquement de mon esprit. J'avais toujours pensé, en réfléchissant sur ces événements, qu'il restait, même après le désastre de Baylen, des forces suffisantes pour continuer à occuper Madrid; mais j'ai trouvé récemment une note de l'Empereur, datée de Bordeaux, du 2 août, qui m'a confirmé dans cette opinion, et c'est de cette note même que j'extrais les calculs que je viens de présenter, ainsi que l'indication des concentrations qu'on aurait pu opérer. Je n'ai fait que réduire quelques chiffres exagérés dans cette note sur la force des corps qui restaient en Espagne. Napoléon, voulant engager son frère à tenir bon, flattait naturellement un peu la situation, et entre les chiffres douteux préférait toujours les plus élevés. Quoiqu'il comptât plus de 80 mille hommes en Espagne après la perte des 20 mille de Dupont, il en restait à peine ce nombre, tant les maladies et le feu avaient déjà exercé de ravages.]

[En marge: Épouvante du roi Joseph, et sa résolution de quitter Madrid.]

Il n'y avait donc pas lieu de désespérer, puisqu'en ramenant le maréchal Bessières de la Galice dans la Vieille-Castille, en réduisant son rôle à garder la route de Madrid, en attirant à soi une partie des forces dont il disposait, plus une portion des troupes qui assiégeaient Saragosse, et enfin celles qui venaient de traverser Bayonne, on était en mesure de tenir Madrid, et de battre les insurgés qui oseraient se montrer sous ses murs. Mais l'infortuné roi d'Espagne n'avait pas le caractère trempé comme celui de son frère. La joie des Espagnols qui lui étaient hostiles, et c'était le très-grand nombre, la désolation de ceux qui s'étaient attachés à sa cause, l'ébranlement d'esprit de ses ministres, le peu de fermeté des généraux français qui l'entouraient, l'embarras de se trouver au milieu d'une ville qui lui était inconnue, tout contribua à troubler profondément son âme, et à lui faire prendre la désastreuse résolution de quitter sa nouvelle capitale, dix jours après y être entré. Il aurait dû tout braver plutôt que de se résoudre à évacuer Madrid, car le seul effet moral devait en être immense. Tant qu'il y demeurait, les événements de la guerre pouvaient être considérés comme des alternatives de revers et de succès; Rio-Seco pouvait être opposé à Baylen, bien qu'il ne le valût pas; la prise justement espérée de Saragosse pouvait être opposée bientôt à la résistance de Valence; et Madrid, toujours occupé, restait comme la preuve de la supériorité des Français dans la Péninsule. L'insurrection pouvait douter encore d'elle-même, et les Anglais, présumant moins de sa puissance, n'auraient pas fait d'aussi grands efforts pour la seconder. Mais Madrid évacué semblait de la part de la nouvelle royauté l'aveu formel qu'elle était incapable de conserver par la force le royaume qu'elle avait prétendu recevoir de la Providence. Ce que la Providence veut, elle sait le soutenir, et elle ne le laisse pas tomber. Dès ce moment, l'Espagne entière allait être debout, et, à la honte particulière de Baylen, qui frappait quelques généraux, devait succéder une confusion cruelle pour Napoléon, la confusion de sa politique, conséquence de l'évacuation totale ou presque totale de l'Espagne.

[En marge: Conduite du général Savary à Madrid, et ses conseils au roi Joseph.]

Le général Savary se trouvait encore à Madrid, bien que Joseph, n'aimant ni sa personne ni sa manière de penser et d'agir, eût fait de son mieux pour se débarrasser de lui. Le général Savary représentait le système des exécutions militaires, de l'application à bien entretenir l'armée française quoi qu'il en coûtât à l'Espagne, de la soumission absolue aux volontés de Napoléon, et de l'indifférence aux volontés de Joseph quand elles n'étaient pas exactement conformes aux ordres émanés de l'état-major impérial. Joseph, voulant se populariser en Espagne, et par suite fort enclin à sacrifier l'intérêt de l'armée à celui des Espagnols, éprouvait pour le général Savary et l'ensemble de choses qu'il représentait auprès de lui, une aversion profonde. Aussi, avait-il demandé à Napoléon de lui accorder le maréchal Jourdan, dont il avait pris l'habitude de se servir à Naples, qui était droit, sage, tranquille, pas plus actif qu'il ne fallait à la mollesse de son maître, et peu disposé à se prosterner devant Napoléon, qu'il ne comprenait guère et qu'il aimait encore moins. Joseph, pressé d'avoir le maréchal Jourdan, et de n'avoir plus le général Savary, avait donné à entendre à celui-ci qu'il ferait bien de partir, et le général Savary, toujours assez indocile, excepté pour Napoléon, lui avait répondu qu'il serait charmé de le quitter dès qu'il en aurait la permission de l'Empereur, son unique maître. En attendant cette permission, il était resté à Madrid, faisant tous les jours, dans sa correspondance avec l'Empereur, un tableau peu flatté des hommes et des choses. Après le désastre de Baylen, Joseph fut trop heureux d'avoir auprès de lui le général Savary, pour partager la responsabilité des graves résolutions qu'il y avait à prendre, et il le consulta avec beaucoup plus de déférence que de coutume. Le général Savary, qui n'était pas faible, mais qui voyait combien ce malheureux monarque était incapable de se soutenir à Madrid avec vingt mille hommes, crut plus prudent de l'en laisser sortir, et il lui donna même le conseil de se retirer au plus tôt.--Et que dira l'Empereur? demanda cependant Joseph avec inquiétude.--L'Empereur grondera, repartit le général Savary; mais ses colères, vous le savez, sont bruyantes, et ne tuent pas. Lui, sans doute, tiendrait ici; mais ce qui est possible à lui ne l'est pas à d'autres. C'est assez d'un désastre comme celui de Baylen, n'en ayons pas un second. Quand on sera sur l'Èbre, bien concentré, bien établi, et en mesure de reprendre l'offensive, l'Empereur en prendra son parti, et vous enverra les secours nécessaires.--

[En marge: Joseph prend le parti de quitter Madrid.]

[En marge: Conduite des Espagnols au moment de la retraite des Français.]

Le roi Joseph ne se fit pas répéter une seconde fois ce conseil par le général Savary, et il donna des ordres pour la retraite de Madrid. Mais il y avait à Madrid plus de trois mille malades et blessés, un immense matériel de guerre accumulé dans le Buen-Retiro, dont on avait commencé à faire une forteresse. Il fallait donc du temps et de grands efforts pour évacuer tant d'hommes et de matériel. On l'entreprit sans délai. Malheureusement la mauvaise volonté des habitants ajoutait encore à la difficulté de l'opération. Le bruit de la retraite des Français s'était bientôt répandu à l'aspect de leurs préparatifs, et les Espagnols, transportés de joie, résolus de plus à rendre cette retraite désastreuse autant qu'il serait en eux, réunissaient leurs charrettes et leurs voitures de tout genre, les formaient en tas, et y mettaient le feu. Ils aimaient mieux voir ce matériel détruit qu'utile aux Français. Le transport des blessés, des malades, des administrations, présenta ainsi beaucoup plus de difficulté, et exigea plusieurs jours avant qu'on pût faire partir les troupes.

[En marge: Août 1808.]

Au seul bruit d'une pareille résolution, tout ce qui avait pris parti un moment pour les Français disparut. Deux des ministres de Joseph, MM. Pinuela et Cevallos, s'en allèrent sans une seule explication. Le dernier surtout, devenu depuis un pamphlétaire attaché à diffamer la France, tint une conduite digne du reste de sa vie. Long-temps le bas adulateur du prince de la Paix, ensuite son ennemi acharné, serviteur obséquieux de Ferdinand VII pendant ses deux mois de règne, ministre de Joseph, qu'il n'aurait jamais dû songer à servir, il s'échappait honteusement à la nouvelle de Baylen, ne disant rien aux Français qu'il quittait, mais disant aux Espagnols, auxquels il revenait, que s'il avait consenti à être ministre de Joseph, c'était pour avoir la permission de rentrer en Espagne, et l'occasion de se rattacher à une cause dont il avait toujours prévu et désiré le triomphe. Le vieux d'Azanza, MM. O'Farrill, d'Urquijo, agissant en hommes graves, qui avaient su ce qu'ils voulaient en acceptant la royauté française, c'est-à-dire la régénération de l'Espagne, n'abandonnèrent point Joseph, mais le suivirent l'âme remplie de douleur. M. de Caballero, traité par ses compatriotes avec un mépris insultant, qu'il méritait beaucoup moins que M. de Cevallos, resta à la cour de Joseph comme dans un asile. Parmi les grands, le prince de Castel-Franco, qui avait tenu tête à l'orage, sentit son courage défaillir au dernier moment, et, après avoir promis de partir, ne partit point. Pas un de ceux qui suivaient Joseph ne put emmener un domestique espagnol. Les hommes de cette condition restèrent tous à Madrid. Il y avait près de deux mille individus employés dans les palais et les écuries de la couronne, à cause du grand nombre de magnifiques chevaux qu'entretenait ordinairement la royauté espagnole. De peur d'être emmenés, ils disparurent presque tous dans une nuit. Joseph eut à peine le moyen de se faire servir dans sa retraite.

[En marge: Sortie de Madrid le 2 août.]

Il sortit le 2 août pour se rendre à Chamartin, sans essuyer aucun témoignage insultant, car sa personne avait obtenu une sorte de respect. On vit partir les troupes françaises avec une joie toute naturelle, mais on n'osa les offenser, car on tremblait encore à leur aspect, et, malgré une présomption bien motivée cette fois, on se disait confusément qu'on pourrait les revoir. À dater de cette retraite, Joseph n'avait plus personne pour lui en Espagne, ni le peuple qu'il n'avait jamais eu, ni les classes moyennes et élevées qui, après avoir hésité un instant par crainte de la France et par l'espoir des améliorations qu'on pouvait attendre d'elle, n'hésitaient plus maintenant que la France elle-même semblait s'avouer vaincue en se retirant de Madrid.

[En marge: L'armée se retire par Buytrago, Somo-Sierra et Aranda.]

[En marge: Sentiments qui éclatent pendant cette retraite.]

L'armée rétrograda lentement par la route de Buytrago, Somo-Sierra, Aranda et Burgos. Ayant trouvé de nombreuses traces de cruauté sur sa route, elle ne put contenir son exaspération, et elle se vengea en plus d'un endroit. La faim se joignant à la colère, elle détruisit beaucoup sur son passage, et laissa partout des marques de sa présence qui portèrent au comble la haine des Espagnols. Joseph, effrayé des sentiments qu'on allait ainsi provoquer, s'employait vainement à empêcher les excès commis le long de la route. Mais il ne réussit qu'à blesser l'armée elle-même, dont les soldats disaient qu'il devrait s'intéresser un peu plus à eux, qui le soutenaient, qu'aux Espagnols, qui le repoussaient. Quand les choses vont mal, au malheur se joint la désunion. Les ministres de Joseph étaient peu d'accord avec les généraux français, et la nouvelle cour d'Espagne fort peu avec l'armée, qui était son unique appui. La tristesse régnait parmi les chefs, l'irritation parmi les soldats, la fureur de la vengeance chez toutes les populations traversées.

[En marge: Le mouvement rétrograde poussé jusqu'à Miranda.]

Le roi Joseph et ceux qui l'entouraient, se démoralisant à chaque pas, ne se crurent pas même en sûreté à Burgos. Ils furent effrayés d'avoir encore sur leurs derrières tout le pays compris entre Burgos et les provinces basques, et ils jugèrent convenable de se porter à la ligne de l'Èbre, en prenant Miranda pour quartier général. Ils avaient ramené le maréchal Bessières sur leur droite, et ils voulurent ramener le général Verdier sur leur gauche, s'inquiétant peu de rendre inutiles tous les efforts qui avaient été faits pour prendre Saragosse, et qui dans le moment allaient être couronnés de succès. Ils ne retrouvèrent quelque assurance que derrière l'Èbre, ayant, outre les vingt mille hommes de Madrid, les vingt et quelques mille du maréchal Bessières, les dix-sept du général Verdier, et toutes les réserves de Bayonne.

[En marge: Opérations devant Saragosse.]

[En marge: Assaut donné le 4 août à Saragosse, et entrée dans cette ville.]