Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 13

Chapter 133,627 wordsPublic domain

Il est midi. Ce combat si disproportionné a déjà duré huit ou neuf heures. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés. Des capitaines commandent les bataillons, des sergents-majors les compagnies. Toute l'artillerie est démontée. Le général Dupont, désespéré, atteint de deux coups de feu, rachète ses fautes par sa bravoure. Il demande encore une dernière preuve de dévouement à ses soldats. Il les reporte en ligne. Ils marchent, soutenus par l'exemple des marins de la garde impériale, qui ne cessent pas d'être dignes d'eux-mêmes. Mais, après un nouvel effort sur la première ligne, ils aperçoivent la seconde toujours immobile, et ils reviennent de nouveau à l'entrée de cette triste et fatale plaine qu'ils n'ont pu franchir. Dans cet horrible moment, un événement inattendu, quoique facile à prévoir, achève leur démoralisation. Les régiments suisses de Preux et Reding, qui se sont d'abord conduits honorablement, éprouvent cependant un vif chagrin de tirer sur des Suisses et sur des Espagnols, les uns compatriotes, les autres anciens compagnons d'armes. Bien qu'à côté d'eux les Suisses-Français de Freuler se battent avec une rare fidélité, ils ne résistent ni au chagrin ni à la mauvaise fortune, et, malgré les efforts de leurs officiers, ils désertent presque tous. En quelques instants, 1,600 hommes quittent ce champ de bataille, où nous sommes déjà si peu nombreux. Il ne reste pas en effet 3 mille hommes debout sur ce terrain, de 9 mille qu'on y voyait le matin. Dix-huit cents, abattus par le feu, sont morts ou blessés; seize cents ont passé à l'ennemi. Deux ou trois mille autres, exténués de fatigue, abattus par la chaleur et la dyssenterie, se sont laissés tomber à terre en y jetant leurs armes. Le désespoir est dans toutes les âmes. Le général Dupont parcourt les rangs déserts de son armée, et ne trouve sur tous les visages que la douleur dont il est lui-même dévoré. Il s'attache toutefois à une dernière espérance, et il prête l'oreille pour entendre le canon du général Vedel. Mais il écoute en vain! Sur cette plaine brûlante et ensanglantée, aucun bruit ne retentit, que celui de quelques coups de fusil isolés; car, de l'un comme de l'autre côté, on a cessé de combattre. Tout à coup cependant des détonations d'artillerie interrompent le morne silence qui commence à régner. Nouveau sujet de désespoir! on entend ces détonations non pas à gauche, mais en arrière, c'est-à-dire au pont du Rumblar! En effet, le général Castaños, averti à deux ou trois heures du matin de l'évacuation d'Andujar par les Français, a sur-le-champ envoyé à leur poursuite tout ce qu'il lui restait de troupes, sous les ordres du général de la Peña, et celui-ci, d'après un signal convenu, annonce son approche au général Reding par quelques décharges d'artillerie. Dès lors tout est perdu: les trois mille hommes restés dans les rangs, les trois ou quatre mille dispersés dans la campagne, les blessés, les malades, tout va être massacré entre les deux armées du général Reding et du général de la Peña, qui doivent s'élever à trente mille hommes environ. À cette idée, la douleur du général Dupont est au comble, et il n'aperçoit plus d'autre ressource que celle de traiter avec l'ennemi.

[En marge: Envoi de M. de Villoutreys, écuyer de l'Empereur, auprès des généraux Reding et de la Peña.]

Il avait parmi ses officiers un écuyer de l'Empereur, M. de Villoutreys, qui, ayant voulu servir activement, avait été attaché à son corps d'armée; il le charge d'aller auprès du général Reding, proposer une suspension d'armes. M. de Villoutreys traverse cette triste plaine, théâtre de nos premiers malheurs. Il joint le général Reding, et lui demande au nom du général français une trêve de quelques heures, en se fondant sur la fatigue des deux armées. Le général Reding, fort heureux d'en avoir fini avec les Français, car il craint toujours un changement de fortune avec de tels adversaires, adhère à la trêve, à condition qu'elle sera ratifiée par le général en chef Castaños. Pour le moment, il promet de suspendre le feu.

[En marge: Trêve de quelques heures accordée par les généraux espagnols.]

M. de Villoutreys retourne auprès du général Dupont, qui lui donne la nouvelle mission de se porter au-devant du général de la Peña pour l'arrêter au pont du Rumblar. M. de Villoutreys court à ce pont du Rumblar, et y trouve les troupes du général de la Peña tiraillant déjà avec quelques soldats de la garde de Paris. Le général de la Peña, moins accommodant que M. de Reding, et tout plein des passions espagnoles, déclare qu'il veut bien accéder à la trêve, mais provisoirement, et jusqu'à l'adhésion du général en chef. Il annonce, en outre, que les Français n'obtiendront quartier qu'en se rendant à discrétion. Le feu est interrompu de ce côté comme de l'autre. Les Français se reposent, enfin, au milieu de cette fatale plaine, sur laquelle gisent pêle-mêle tant de morts et de mourants, sur laquelle règnent une chaleur dévorante, un affreux silence, et où il n'y a d'eau nulle part, excepté dans quelques cavités fangeuses du Rumblar, qu'on se dispute avec violence. Tout est immobile; mais la joie est chez les uns, le désespoir chez les autres!

M. de Villoutreys, revenu auprès de son général en chef, est chargé d'aller sur la route d'Andujar à la rencontre du général Castaños, pour lui faire ratifier la trêve consentie par ses lieutenants. L'infortuné général Dupont, jusque-là si brillant, si heureux, rentre dans sa tente, accablé de peines morales qui le rendent presque insensible aux peines physiques de deux blessures douloureuses. Ainsi va la fortune, à la guerre, comme dans la politique, comme partout en ce monde, monde agité, théâtre changeant, où le bonheur et le malheur s'enchaînent, se succèdent, s'effacent, ne laissant, après une longue suite de sensations contraires, que néant et misère! Trois ans auparavant, sur les bords du Danube, ce même général Dupont, arrivant à perte d'haleine au secours du maréchal Mortier, le sauvait à Diernstein. Mais autres temps, autres lieux, autre esprit! C'était en décembre et au nord; c'étaient de vieux soldats, pleins de santé et de vigueur, excités par un climat rigoureux, au lieu d'être abattus par un climat énervant, habitués à toutes les vicissitudes de la guerre, exaltés par l'honneur, n'hésitant jamais entre mourir ou se rendre! Ceux-là, si leur position devenait mauvaise un moment, on avait le temps d'accourir à leur aide et de les sauver! Et puis la fortune souriait encore, et réparait tout: personne n'arrivait tard, personne ne se trompait! ou bien, si l'un se trompait, l'autre corrigeait sa faute. Ici, dans cette Espagne où l'on était si mal entré, on était jeune, faible, malade, accablé par le climat, nouveau à la souffrance! On commençait à n'être plus heureux, et si l'un se trompait, l'autre aggravait sa faute. Dupont était venu au secours de Mortier à Diernstein: Vedel n'allait venir au secours de Dupont que lorsqu'il ne serait plus temps!

[En marge: Marche et lenteurs du général Vedel pendant la bataille de Baylen.]

Que faisait donc, dirons-nous encore, que faisait le général Vedel, qui, se trouvant à quelques lieues avec deux divisions, dont une seule aurait changé le sort de cette fatale journée, ne paraissait pas? Il s'était trompé deux fois, et il se trompait une troisième. Parti le 17 au soir de Baylen, parvenu dans la nuit à Guarroman, reparti le 18 pour la Caroline, poursuivant le fantôme d'un ennemi qui était allé, disait-on, s'emparer des défilés, il avait enfin acquis la conviction, le 18, que lui et le général Dufour couraient après une chimère. Cette prétendue armée espagnole qui s'était portée tout entière aux défilés pour y enfermer l'armée française, se réduisait à quelques guérillas, que des officiers, mauvais observateurs ou prompts à s'effrayer, avaient prises pour des masses redoutables. Des reconnaissances dirigées dans tous les sens, des prisonniers interrogés, des paysans questionnés, avaient fini par ramener les généraux Dufour et Vedel à la vérité. Ils formèrent aussitôt le projet de revenir à Baylen, car ce n'était pas le zèle qui leur manquait. Le général Vedel, parti le dernier et engagé moins avant dans les gorges, devait rétrograder le premier sur Baylen. (Voir la carte nº 44.) Mais il avait, par ces allées et venues multipliées, épuisé de fatigue ses malheureux soldats. Presque sans manger, sans s'arrêter, ils avaient fait le chemin de Baylen à Andujar, d'Andujar à Baylen, de Baylen à la Caroline, et il fallait bien leur accorder le reste de la journée du 18 pour se reposer. La fraîcheur du lieu, les fruits, les légumes, les vivres qu'ils avaient à la Caroline, étaient dans le moment une raison bien puissante d'y faire une halte. De plus, les voitures d'artillerie, brisées par suite des mauvaises routes et de la sécheresse, exigeaient quelques réparations. On ignorait enfin le triste secret des événements, et on croyait arriver à temps à Baylen en y arrivant le lendemain. Il n'eût pas été trop tard, en effet, en partant le lendemain 19, à trois heures du matin; car on serait parvenu à Baylen à onze, on aurait pris M. de Reding entre deux feux, et converti la funeste journée de Baylen en une autre journée de Marengo.

Le lendemain 19, à 3 heures du matin, des officiers diligents, debout avant les autres pour s'occuper de leurs troupes, entendent le canon de Baylen, qui, d'échos en échos, vient résonner jusqu'au fond des gorges de la Sierra-Morena. Ce canon, suivant eux, ne peut être que celui du général en chef aux prises avec les Espagnols, car lui seul est resté sur les bords du Guadalquivir. Cependant comment est-il possible que lui, qu'on a laissé avec les Espagnols à Andujar, fasse entendre son canon dans une position qui doit être celle de Baylen? On l'ignore; mais il est certain qu'on entend les détonations répétées de l'artillerie, et le précepte vulgaire de marcher au canon, toujours invoqué, tant de fois méconnu, ne permet pas d'hésiter. En partant sur-le-champ avec la fraîcheur du matin, on peut, en hâtant le pas, arriver à temps pour porter à l'ennemi des coups décisifs. Le général Vedel, si prompt à prendre son parti dans les journées du 16 et du 17, se montre cette fois d'une indécision inexplicable. Il perd deux heures à rallier sa colonne, et ne part qu'à cinq heures. La chaleur est déjà grande; les troupes marchant en colonnes rapprochées, à cause du voisinage de l'ennemi, soulèvent une poussière qui les étouffe. À chaque cavité de rocher où coule un peu d'eau, elles se débandent pour se rafraîchir. Elles ne parviennent ainsi que vers onze heures à Guarroman, moitié chemin de la Caroline à Baylen. À ce moment, le combat ralenti à Baylen faisait beaucoup moins retentir les échos. Toutefois, on entendait encore les éclats du canon, tantôt plus distincts, tantôt plus vagues, suivant la direction du vent.

[En marge: Arrivée de général Vedel à cinq heures de l'après-midi, quand la bataille était depuis long-temps finie.]

[En marge: Le général Vedel, voulant dégager son général en chef, attaque l'armée espagnole, mais il est obligé de s'arrêter devant les ordres qui lui sont apportés.]

Le général Vedel, sans mauvaise intention, car il était, au contraire, profondément dévoué à l'honneur des armes françaises, mais par un aveuglement semblable à celui qui avait persuadé au général Dupont que le danger n'était qu'à Andujar, s'obstine à douter, et à croire que ce qu'on entend n'est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir à Baylen sans avoir complétement exploré les gorges, et s'être assuré que l'ennemi n'est point dans la traverse de Linarès, qui aboutit juste à Guarroman, et il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le canon cesse de gronder, car la bataille est finie à Baylen. Ce silence de la défaite et du désespoir ne laisse plus de doute au général Vedel, et il croit définitivement qu'on s'est trompé. Ses troupes, en cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de chèvres; elles sont affamées, il leur donne deux heures pour faire la soupe. On repart à deux heures. On marche sans impatience, car le silence le plus profond règne partout. On débouche vers cinq heures sur Baylen, et on aperçoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu arriver, on en conclut que l'ennemi s'est placé entre le général Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le général Vedel n'hésite plus, et il veut passer sur le corps de l'armée espagnole pour rejoindre son général en chef. Il se dispose donc à attaquer par la droite, car c'est par là qu'en tournant Baylen il peut se faire jour jusqu'à la route d'Andujar, et rencontrer le général Dupont, n'importe sur quel point de cette route. À l'instant où il donne ses ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une trêve. Le général Vedel refuse d'y ajouter foi, et dépêche un de ses officiers au camp du général Reding pour savoir ce qui en est, déclarant qu'il accorde une demi-heure de délai; après quoi, si on ne lui a pas répondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant à faire ses dispositions, et, la demi-heure écoulée, ne voyant pas reparaître l'officier qu'il a envoyé, il attaque vigoureusement. Ses troupes marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le font prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant eux. Mais tout à coup un groupe d'officiers espagnols, dans lequel se trouve un aide de camp du général Dupont, vient lui prescrire de cesser le feu, et de tout remettre dans le premier état. Devant cet ordre du général en chef, le général Vedel, quoique très-animé au combat, est obligé de s'arrêter. Mais telle est la puissance de ses illusions, qu'il ne peut pas imaginer encore l'étendue des malheurs de l'armée, et il se figure que la trêve invoquée pour l'arrêter n'est qu'un commencement de négociations avec le général Castaños, dont le zèle pour l'insurrection avait toujours été jugé douteux dans l'armée française, et qu'on croyait disposé à traiter à la première occasion.

Telle est la manière dont le général Vedel avait employé son temps pendant la journée du 19; telle est la manière dont s'acheva cette fatale journée. En apprenant que la division Vedel était survenue, les Espagnols furent saisis de crainte, et transportés de rage à la nouvelle que déjà un de leurs bataillons était prisonnier. Ils voulaient se jeter sur la division Barbou et l'égorger tout entière, supposant que la trêve demandée n'avait été qu'une feinte pour laisser arriver le général Vedel, et reprendre le combat dès qu'il paraîtrait. Ils poussaient des cris furieux, que le général Dupont se hâta d'apaiser en donnant l'ordre que nous venons de rapporter. C'était le cas de prendre conseil de l'épouvante et de la rage même des Espagnols pour renouveler l'attaque, en se portant en colonne serrée sur sa gauche. Le général Pryvé, commandant les dragons, en fit la proposition au général Dupont, et lui montra même les hauteurs par lesquelles on pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux général, affaibli lui-même par la maladie qui depuis quelque temps avait envahi l'armée, souffrant cruellement de ses blessures, atteint par l'abattement général, était absorbé dans son chagrin, et il écouta ce que lui dit le général Pryvé sans y répondre. Il semblait dans son désespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait[6].

[Note 6: Tous ces détails sont extraits de la volumineuse procédure, fort curieuse et fort secrète, instruite contre le général Dupont de 1808 à 1811.]

On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les négociations du lendemain. Mais, tandis qu'on était dans l'abondance chez les Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passèrent la nuit comme ils avaient passé la journée, sans pain, sans eau, sans vin. Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac, ou quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi se sustenter.

[En marge: Commencement des négociations avec les généraux espagnols.]

[En marge: Choix du général Marescot pour traiter avec le général Castaños.]

Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys, qui avait été expédié au quartier général espagnol pour faire ratifier la trêve, revint, annonçant que le général Castaños était prêt à traiter sur des bases équitables, et qu'il allait, pour ce motif, se transporter à Baylen. Le général Dupont imagina d'employer en cette circonstance le célèbre général du génie Marescot, qui était de passage dans sa division, avec une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, le général Castaños. Il le fit appeler et le pressa d'user de son influence sur le général espagnol, afin d'en obtenir de meilleures conditions. Le général Marescot, peu soucieux de négocier et de signer une capitulation qui ne pouvait guère être avantageuse, refusa d'abord la mission qui lui était offerte, céda ensuite aux instances du général en chef, et consentit à se rendre au quartier général espagnol.

[En marge: Première entrevue du général Marescot avec le général de la Peña.]

[En marge: Brutales exigences du général espagnol.]

Il fallait, pour joindre le général Castaños, prendre la route d'Andujar, et traverser la division la Peña. Le général Marescot trouva le général de la Peña au pont du Rumblar, courroucé, menaçant, se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n'avait une réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour l'arrêter, le général Marescot fut obligé de promettre qu'on répondrait dans deux heures.

[En marge: Noble mouvement de désespoir du général Dupont.]

[En marge: Refus de se battre de la part des soldats exténués.]

Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes détails au général Dupont. À cette nouvelle, celui-ci se releva, en s'écriant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses soldats que de se rendre à discrétion. Il convoqua auprès de lui tous les généraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais presque tous lui répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se battre. Le général Dupont, pour s'en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer le courage abattu de ses jeunes gens. De vieux soldats d'Égypte ou de Saint-Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur, n'auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mangé ni bu depuis trente-six heures, se sachant placés entre deux feux, et réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec leur artillerie démontée! Ils se plaignirent à leurs généraux d'avoir été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu besoin qu'on remontât son âme, loin d'être capable de remonter celle des autres! Il rentra consterné. Les officiers qui s'étaient le mieux conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré, et soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement après avoir si vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface toujours les précédents, et que c'est sur le dernier qu'on est jugé. Dans une autre situation, sans le général Vedel à leur gauche, ils eussent été excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une ressource qui réussisse. Mais avec le général Vedel à leur gauche, et ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils étaient inexcusables de se rendre avant d'avoir tenté cet effort. L'épuisement physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de l'évacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs armes. Ils opinèrent donc pour qu'on traitât avec l'ennemi, au lieu de recommencer un combat à leurs yeux impossible.

[En marge: Les généraux Marescot et Chabert chargés définitivement de traiter avec l'état-major espagnol.]

L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale, céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce qu'il s'était conduit la veille, à la tête de sa brigade, avec une extrême bravoure. Le général Marescot n'avait voulu accepter d'autre mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le général Chabert. M. de Villoutreys, qui avait déjà porté des propositions aux chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et Marescot.

[En marge: Premières conditions mises en avant de part et d'autre.]

Ils partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de la Peña, mais avec le général Castaños lui-même, qu'ils rencontrèrent à moitié chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste. Il avait auprès de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalante. Le général Castaños, homme doux, humain, sage, reçut les officiers français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine général Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du comte de Tilly, qui se conduisait en démagogue. D'après leurs instructions, les officiers français demandèrent d'abord que les divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au combat, n'étaient pas enveloppées, et pouvaient dès lors échapper au sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le général Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant à la division Barbou, elle pût se retirer sur Madrid, en déposant ou ne déposant pas les armes, suivant le résultat de la négociation. Les généraux espagnols se refusèrent obstinément à ces propositions, car ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils consentaient à traiter, c'était pour avoir à leur disposition les divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs à chacune des divisions françaises un traitement conforme à sa situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restât prisonnière, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient ramenées en France par mer.

[En marge: Incident survenu pendant la négociation, qui empire la situation de l'armée française.]