Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 12

Chapter 123,522 wordsPublic domain

De tous ces prétendus mouvements de l'armée espagnole vers la Caroline, par Baeza et Linarès, aucun n'était vrai. Des bandes de guérillas plus ou moins nombreuses avaient inondé les bords du Guadalquivir, gagné la Sierra-Morena, et fait illusion à des officiers peu intelligents ou peu attentifs. Mais les deux armées principales s'étaient portées, celle de Grenade devant Baylen, celle d'Andalousie devant Andujar. Leur intention véritable avait été de sonder partout la position des Français, pour savoir de quel côté on pourrait attaquer avec plus de probabilité de succès. L'impatience des insurgés les portait à demander une attaque immédiate, n'importe sur quel point, et la prudence du général en chef Castaños en était à lutter avec des déclamateurs d'état-major pour s'épargner un échec comme celui de la Cuesta et de Blake. Ses tâtonnements étaient une manière d'occuper les impatients, et de chercher le point où l'imprudence de l'offensive serait moins grande. L'attitude imposante des Français devant Andujar dans les journées du 15 et du 16, leur résistance moins invincible entre Menjibar et Baylen, puisque l'un de leurs généraux y avait été tué et le terrain abandonné, indiquaient que c'était sur Baylen qu'il fallait se porter, si on voulait risquer un effort qui eût quelque chance de réussite. Ce raisonnement du général Castaños faisait honneur à sa perspicacité militaire, et il allait être aussi favorisé de la fortune pour un moment de clairvoyance, que le général Dupont allait en être maltraité pour un moment d'erreur. Un conseil de guerre fut convoqué auprès du général en chef. Là les impatients voulaient que, sans plus tarder, on attaquât de front la position d'Andujar. Le sage et avisé Castaños pensait que c'était beaucoup trop tenter la fortune, et ne voulait pas s'exposer à un revers assez facile à prévoir. Les événements de la veille promettaient bien plus de succès, selon lui, à une attaque du côté de Baylen, et ce projet lui convenait d'autant mieux qu'il faisait peser sur le général Reding et les insurgés de Grenade la responsabilité de l'entreprise. Pour seconder cette tentative, il fut convenu qu'on adjoindrait au général Reding la division Coupigny, l'une des mieux organisées de l'armée d'Andalousie, et que le général Castaños demeurerait avec les deux divisions Jones et la Peña devant Andujar, afin de tromper les Français sur le véritable point d'attaque. Le général Reding, ayant déjà 12 mille hommes environ, et se trouvant renforcé de 6 à 7 mille, devait en réunir 18 mille au moins. Il en restait à peu près 15 mille au général en chef pour occuper l'attention des Français à Andujar.

Ce projet arrêté, on procéda sur-le-champ à son exécution, et, tandis que la division Coupigny se mettait en marche pour remonter le Guadalquivir jusqu'à Menjibar, et se joindre au général Reding afin de concourir à l'attaque de Baylen, le lendemain 18, les troupes du général Castaños se déployaient avec ostentation sur les hauteurs qui faisaient face à Andujar. (Voir la carte nº 44.)

[En marge: Sur un indice recueilli par la cavalerie, le général Dupont prend la résolution de décamper, et malheureusement en ajourne l'exécution de vingt-quatre heures.]

Cependant, durant cette même journée du 17, on pouvait, avec quelque attention, discerner du camp français un mouvement des Espagnols sur leur droite, conséquence du plan qu'ils venaient d'adopter. Le général Fresia, commandant la cavalerie française, avait envoyé par le pont d'Andujar un régiment de dragons courir au delà du Guadalquivir, fort près des Espagnols; qui, à cette vue, se mirent en bataille et accueillirent nos cavaliers à coups de fusil. Mais le colonel de ce régiment de dragons discerna très-clairement le mouvement des Espagnols de leur gauche à leur droite vers Menjibar, c'est-à-dire vers Baylen, et il en fit tout de suite son rapport au général en chef Dupont. Celui-ci, frappé d'abord de cette circonstance, prit un instant la salutaire résolution, qui eût changé sa destinée et peut-être celle de l'Empire, de décamper dans la journée, pour marcher sur Baylen. Sans connaître le secret de l'ennemi, il était évident, par la direction que suivaient les Espagnols, et même par les faux bruits d'une tentative sur la Caroline, que le danger s'accumulait vers la gauche des Français, vers Baylen, vers la Caroline, et que se concentrer sur ces points était la plus sûre de toutes les manoeuvres. De plus, la nouvelle que le général Dupont reçut le soir du départ du général Vedel pour la Caroline à la suite du général Dufour, et de la complète évacuation de Baylen, aurait dû le décider à se mettre en route immédiatement. Il était temps encore dans la soirée du 17 de se porter à Baylen, puisque les Espagnols n'y devaient entrer que le 18.

Mais le général Dupont, toujours offusqué de la masse d'ennemis qu'il avait devant lui à Andujar, ayant de la peine à croire que le danger se fût déplacé, ayant surtout une quantité immense de malades à emporter, et n'en voulant laisser aucun, car tout homme laissé en arrière était un malheureux livré à l'assassinat, remit au lendemain l'exécution de sa première pensée, afin de donner à l'administration de l'armée les vingt-quatre heures dont elle avait besoin pour l'évacuation des hôpitaux et des bagages; retard funeste et a jamais regrettable!

La résolution de décamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-là, en effet, le général Dupont reçut des nouvelles des généraux Dufour et Vedel: il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des gorges, qu'ils s'étaient avancés jusqu'à Guarroman sans le trouver, qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hélène, partout enfin où l'on disait qu'il était; qu'ils voulaient l'attaquer avec impétuosité, le détruire, et ensuite prendre leur position à Baylen, soit pour y rester, soit pour rejoindre le général en chef à Andujar. Mais, en attendant, Baylen était découvert, exposé à tomber devant le plus faible détachement, et tout annonçait que les Espagnols y marchaient en force. Une patrouille ayant poussé dans la journée jusqu'au bord du Rumblar, torrent qu'il faut franchir pour se rendre d'Andujar à Baylen, avait rencontré des troupes ennemies. On devait donc se hâter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour être à Baylen avant les Espagnols.

[En marge: Retraite d'Andujar ordonnée pour la nuit du 18 au 19.]

[En marge: Marche de l'armée d'Andujar à Baylen.]

Le général Dupont, n'ayant encore aucune inquiétude sérieuse, et croyant que les troupes aperçues au bord du Rumblar n'étaient qu'un détachement envoyé en reconnaissance, donna ses ordres pour la journée même du 18. Il ne voulut point ordonné se mettre en route avant la nuit, afin de dérober son mouvement au général Castaños, et d'avoir sur lui sept ou huit heures d'avance. Il aurait pu faire sauter le pont d'Andujar, ce qui aurait retardé la poursuite des Espagnols; mais, craignant d'avertir l'ennemi par une pareille explosion, il se contenta d'obstruer ce pont de telle manière qu'il fallut un certain temps pour le débarrasser, et à la nuit tombante, entre huit et neuf heures du soir, il commença à décamper. Malheureusement il avait, comme nous l'avons dit, une immense quantité de bagages, le nombre des malades ayant singulièrement augmenté par suite de la chaleur et de la mauvaise nourriture. La moitié du corps d'armée était atteinte de la dyssenterie. On n'avait admis aux hôpitaux que les plus affaiblis, et on avait retenu dans les rangs une quantité d'hommes qui pouvaient à peine porter leurs armes. On plaça sur des voitures les plus malades entre les malades, et cinq à six cents hommes qu'on n'avait pas le moyen de transporter suivirent les bagages à pied, maigres, pâles, faisant pitié à voir. La chaleur n'avait jamais été plus étouffante; elle passait 40 degrés. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas en avoir éprouvé de pareille. Le soir donc on partit accablé par la chaleur de la journée, hommes et chevaux respirant à peine, et se mouvant dans une atmosphère de feu, quoique le soleil eût disparu de l'horizon. L'armée n'avait pas eu sa ration entière. Le soldat se mettait en route ayant faim, ayant soif, et fort attristé par une retraite qui ne dénotait pas que les affaires fussent en bonne situation.

Il fallait bien veiller à ses derrières, car le général Castaños, mieux servi que le général Dupont, pouvait recevoir d'Andujar même l'avis de la retraite des Français, et se mettre à leur poursuite. Aussi le général Dupont ne plaça-t-il en tête de ses bagages qu'une brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui était en arrière et à droite du pont; cette brigade se trouvait la moins rapprochée de l'ennemi, et son départ devait être moins remarqué. Elle s'écoula silencieusement, de droite à gauche, par derrière Andujar, et forma la tête de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la quatrième légion de réserve et d'un bataillon suisse-français (régiment Freuler), régiment sûr, parce qu'il était depuis long-temps au service de France. Une batterie de six pièces de 4 et un escadron accompagnaient cette brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis venaient les bagages, couvrant deux à trois lieues de terrain. Les Suisses-Espagnols (régiments de Preux et Reding) marchaient après les bagages, réduits par la désertion à environ 1,600. Ils étaient suivis de la brigade Pannetier, composée de deux bataillons de la troisième légion de réserve, et de deux bataillons de la garde de Paris, formant 2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux régiments de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, réduite de 2,400 cavaliers à 1,800, fermait la marche avec les marins de la garde et le reste de l'artillerie. Ce corps d'armée, qui était de plus de 10 mille Français et 2,400 Suisses en partant de Tolède, de 8,600 Français et 2 mille Suisses en quittant Cordoue, ne comptait guère, en sortant d'Andujar, que 7,800 Français et 1,600 Suisses, en tout 9,400 hommes. Outre leur petit nombre, ils étaient coupés par les bagages en deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tête, était de beaucoup la plus faible, et celle qui formait l'arrière-garde de beaucoup la plus forte par le nombre et la qualité des troupes. Le général, comme on vient de le voir, l'avait réglé ainsi, parce que, craignant d'être poursuivi, il voyait le danger en arrière et non en avant.

On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun souffle d'air ne vint diminuer, et à travers un nuage de poussière soulevé par les colonnes en marche. Les chevaux, épuisés, ruisselant de sueur, n'avalaient que de la poussière au lieu d'air quand ils respiraient. Jamais plus triste nuit ne précéda un jour plus affreux.

[En marge: Arrivée vers trois heures du matin, le 19, sur les bords du Rumblar.]

[En marge: Au lieu des Français, ce sont les Espagnols que l'on rencontre en avant de Baylen.]

Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent, quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarpés, et dans un ravin profond. Un petit pont jeté sur son lit conduit d'un bord à l'autre. Les soldats en arrivant voulurent s'y désaltérer, mais il était complétement desséché. Il fallut continuer. Le pont franchi, la route s'élève à travers des hauteurs couvertes d'oliviers. C'est là que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division française chargée de garder Baylen, qui n'est qu'à trois quarts de lieue du Rumblar. (Voir la carte nº 44.) Au lieu des avant-postes du général Vedel, on aperçut, à la clarté du jour qui commençait à luire, des postes espagnols, et on reçut une décharge de mousqueterie. Sur-le-champ l'avant-garde du général Chabert se mit en défense, et riposta au feu de l'ennemi. La route, encaissée entre des hauteurs, était barrée par plusieurs bataillons espagnols rangés en colonne serrée. Si ces bataillons avaient défendu les bords du Rumblar, nous n'aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l'avant-garde des généraux Reding et Coupigny, lesquels, conformément au plan adopté par l'état-major espagnol, avaient passé le bac de Menjibar dans la journée du 18, avaient marché immédiatement sur Baylen, l'avaient trouvé abandonné, et s'y étaient établis. Ils avaient dans la soirée placé plusieurs bataillons en colonne serrée sur la route d'Andujar, et c'étaient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas, nous barrant le chemin de Baylen.

[En marge: L'armée, après avoir débusqué les avant-postes espagnols, débouche dans la plaine de Baylen.]

L'avant-garde française se mit aussitôt en défense sur la gauche de la route et dans les oliviers. Elle se composait d'un bataillon de la brigade Chabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers, d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de 4. Elle commença un feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop chercher les trois autres bataillons du général Chabert, le reste de son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort, l'avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux, tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et réussit à se soutenir. Enfin, vers cinq heures du matin, le soleil étant déjà fort élevé sur l'horizon, le reste de la brigade Chabert arriva. Les soldats de cette brigade, quoique essoufflés, n'ayant pu ni reprendre haleine ni se désaltérer, chargèrent à fond les bataillons espagnols, soit en tête, soit en flanc, et les obligèrent à abandonner cette route encaissée pour se replier sur leur corps de bataille. On parvint ainsi à l'entrée d'une petite plaine ondulée, bordée à droite et à gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers, terminée au fond par le bourg de Baylen. L'armée espagnole de Reding et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches à feu, se présentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrière, tandis que le général Castaños nous attaquerait de front, lorsque notre avant-garde l'avait arrêtée dans ce mouvement.

[En marge: Premier engagement entre l'armée espagnole et la brigade Chabert.]

[En marge: Arrivée tardive du reste de l'armée française.]

À peine avions-nous refoulé les bataillons espagnols qui obstruaient la route, et débouché dans cette plaine, que l'artillerie des Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de mitraille. Sur-le-champ le général Chabert fit placer ses six pièces de 4 en batterie. Mais elles n'avaient pas plutôt tiré quelques coups qu'elles furent démontées et mises hors de service. Que pouvaient en effet six pièces de 4 contre plus de vingt-quatre pièces de 12 bien servies? Vers huit heures du matin, quand ce combat durait déjà depuis quatre heures, survinrent le reste de l'artillerie, la cavalerie et la brigade suisse composée des régiments de Preux et Reding. La brigade Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut ordre, à son arrivée, de s'établir en arrière-garde au petit pont du Rumblar, de manière à en interdire le passage aux troupes du général Castaños si, par hasard, celui-ci était à la poursuite de l'armée. C'était un nouveau malheur, après tant d'autres, de ne pas jeter en masse tout ce qu'on avait de forces pour faire une trouée sur Baylen, et rejoindre ainsi les divisions Vedel et Dufour.

Quoi qu'il en soit, le combat, à l'arrivée des renforts, devint plus vif et plus général. On déboucha dans la petite plaine de Baylen avec la brigade Chabert, la brigade suisse, et la cavalerie, en s'efforçant de gagner du terrain. Notre artillerie avait cherché en vain avec du 4 et du 8 à faire taire la formidable batterie de 12 qui couvrait le milieu de la ligne espagnole. À chaque instant elle voyait ses pièces démontées sans causer grand mal à celles de l'ennemi. Seulement elle lançait des boulets au milieu de la masse profonde des Espagnols, et y emportait des files entières. La brigade suisse des régiments de Preux et Reding, placée au centre, se comportait avec fermeté, bien qu'il lui en coûtât de se battre contre les Espagnols, qu'elle avait toujours servis, et contre ses propres compatriotes, dont il y avait plusieurs bataillons dans l'armée ennemie.

[En marge: Efforts des Espagnols sur nos ailes, énergiquement repoussés par la cavalerie.]

À ce moment, les Espagnols voulant profiter de leur grand nombre pour nous envelopper, essaient de gravir une petite hauteur qui s'élève à notre droite. Le général Dupont y envoie aussitôt les dragons du général Pryvé, le bataillon suisse-français Freuler, et un bataillon de la quatrième légion de réserve. Ces deux bataillons d'infanterie s'avancent résolûment, tandis que, sur leur droite, le général Pryvé conduit ses escadrons au trot. Le chemin, couvert de broussailles et d'oliviers, ne permettant guère à la cavalerie de marcher en bon ordre, le général Pryvé lui prescrit de se disperser en tirailleurs, et d'arriver comme elle pourra, pendant que les deux bataillons soutiennent déployés le feu des Espagnols. Nos cavaliers, parvenus sur la hauteur, se forment, puis, se précipitant au galop sur les bataillons espagnols, les rompent, et les obligent à se rejeter sur leur ligne de bataille, après leur avoir pris trois drapeaux.

La tentative qui vient d'être repoussée à notre droite, se répète de la part des Espagnols à notre gauche, sur quelques hauteurs qui la dominent. Le général Dupont, qui s'est enfin décidé à amener en ligne le reste de ses troupes, excepté un bataillon de la garde de Paris laissé en observation au pont du Rumblar, oppose la brigade Pannetier à ce nouveau mouvement des Espagnols, et ordonne aux dragons, portés de la droite à la gauche, de renouveler la manoeuvre qui leur a déjà réussi.

[En marge: État de la bataille vers le milieu du jour.]

[En marge: Découragement de nos jeunes soldats à l'aspect des masses de l'ennemi qu'on n'a aucun espoir d'enfoncer.]

Tandis que les trois bataillons de la brigade Pannetier tiennent tête aux Espagnols, qui menacent notre gauche en se fusillant avec eux, le général Pryvé, recommençant ce qu'il a déjà fait, conduit ses cavaliers en tirailleurs à travers les ronces et les oliviers, les forme quand ils sont arrivés sur le plateau, puis les lance sur les Espagnols, qui, rompus par le choc, se replient de nouveau sur leur corps de bataille. Pendant ce temps, la brigade suisse continue à se maintenir au milieu de la plaine avec la même fermeté, tandis que le brave général Dupré, amené en ligne avec ses chasseurs à cheval, exécute des charges brillantes sur le centre des Espagnols. Mais chaque fois qu'on les charge à droite, à gauche, au centre, à coups de baïonnette ou de sabre, ils se replient sur deux lignes immobiles, qu'on aperçoit au fond du champ de bataille comme un impénétrable mur d'airain. Ces deux lignes, outre leur nombre trois ou quatre fois supérieur au nôtre, sont appuyées en arrière au bourg de Baylen, protégées sur leurs ailes par des hauteurs boisées, couvertes enfin sur leur front par une artillerie formidable. À ce spectacle, nos soldats commencent à sentir leur courage défaillir. Il est dix heures du matin, la chaleur est accablante; hommes et chevaux sont haletants, et sur ce champ de bataille, dévoré par le soleil, il n'y a nulle part ni une goutte d'eau ni un peu d'ombre pour se rafraîchir pendant les courts intervalles d'une horrible lutte.

[En marge: Attaque générale et désespérée sur tout le front de la ligne espagnole.]

[En marge: Insuccès de cette tentative générale.]

[En marge: Mort du général Dupré.]

Mais que fait en ce moment le général Vedel, hier et avant-hier si prompt à se déplacer, qui est venu quand on n'avait aucun besoin de lui, et qui ne vient pas alors que sa présence serait si nécessaire? On l'attend toutefois, car il ne peut tarder d'accourir au bruit du canon qui, dans ces gorges profondes, doit retentir jusqu'à la Caroline. Le général Dupont le fait annoncer dans les rangs afin de ranimer ses soldats, puis il se décide à tenter un mouvement général pour enlever d'assaut la position. Il parcourt le front de ses troupes, fait apporter devant elles les drapeaux pris par la cavalerie, et à cet aspect leur jeune courage réveillé éclate en cris de _Vive l'Empereur_! Quelques officiers, inspirés par le danger, conseillent alors de se former en colonne serrée sur la gauche, et de charger sur un seul point, celui même qui peut donner passage vers la route de Baylen à la Caroline, c'est-à-dire vers la division Vedel, et de se sauver en se résignant à un sacrifice douloureux, mais nécessaire, celui des bagages remplis de nos malades. Le général Dupont, toujours aveuglé dans ces fatales journées, ne sent pas le mérite de ce conseil. Il persiste à charger de front toute la ligne des Espagnols, comme s'il voulait enlever d'un coup leur armée entière. Sur un signal donné, ses soldats se précipitent en masse sur l'ennemi. Mais un horrible feu tant de mitraille que de mousqueterie les accueille, et leur ligne flotte et chancelle. Les officiers la redressent, la ramènent en avant, tandis que le brave général Dupré s'élance avec ses chasseurs à cheval à travers les intervalles de notre infanterie, et donne l'exemple en chargeant à fond la ligne espagnole. Il y fait des brèches, il y entre, il prend même des canons, qu'il ne peut ramener; mais, quand il veut aller au delà, toujours il est arrêté devant un fond épais, impénétrable, que l'on désespère d'enfoncer. L'infortuné général, après des efforts héroïques, est renversé de cheval, frappé d'un biscaïen au bas-ventre.

[En marge: Désertion des deux régiments suisses de Preux et Reding.]

[En marge: Arrivée subite sur les derrières de l'armée des troupes du général Castaños.]

[En marge: Le général Dupont, réduit au désespoir se décide à traiter avec l'ennemi.]