Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 11

Chapter 113,605 wordsPublic domain

La division Vedel, après avoir séjourné à la Caroline et s'être mise en communication avec le général Dupont, était venue prendre position à Baylen même, ayant un bataillon en arrière pour garder l'entrée des défilés, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le Guadalquivir. À peine le général Vedel avait-il rejoint, que le général Dupont, lui assignant sa position, lui avait recommandé une surveillance extrême sur ses derrières et sur sa gauche, pour que l'ennemi ne pût s'emparer des défilés et les fermer sur l'armée française. Depuis l'arrivée du général Vedel, l'inconvénient de laisser Baylen inoccupé était moindre, mais on avait encore le désavantage de rester dans une position défensive, à six lieues les uns des autres, derrière un fleuve partout guéable. Un ennemi audacieux pouvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer entre nos deux divisions. Or, malgré la jonction du général Vedel, le nombre des troupes françaises, en présence des insurgés de l'Andalousie, n'était pas assez considérable pour qu'on pût se diviser sans danger. Le corps de Dupont s'était fort affaibli par les maladies. La division Barbou ne pouvait guère présenter plus de 5,700 hommes à l'ennemi, 6,400 en comptant le génie et l'artillerie. Les marins étaient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce qui formait un total de 8,600 Français. Les Suisses, tantôt envoyant des déserteurs aux insurgés, tantôt en recevant qui venaient à eux, étaient réduits à 1,800, et dans une sorte de flottement inquiétant, qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pièces d'artillerie. Avec les 8,600 hommes du général Dupont et les 5,400 du général Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les Suisses. Ce n'était pas trop, même en les tenant réunis, devant les quarante ou cinquante mille insurgés qu'on annonçait. Bientôt la division Gobert étant arrivée, et apportant un renfort d'environ 4,700 hommes, fantassins et cavaliers compris, le corps du général Dupont s'élevait insensiblement à la force désirée (qui n'était pas, toutefois, de plus de 18,000 Français et 2,000 Suisses) à l'instant même où les insurgés se décidaient à prendre l'offensive. Avec la division Gobert parvenaient au général Dupont les nouvelles de l'échec essuyé devant Saragosse et Valence, de la retraite du maréchal Moncey sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaçait l'armée d'Andalousie, et en même temps la recommandation de tenir bien sur le Guadalquivir, mais de ne pas pénétrer plus avant en Andalousie. Il eût été imprudent, en effet, dans l'état des choses, de s'engager davantage au midi de l'Espagne.

[En marge: Opération à tenter contre les insurgés par suite de la position qu'ils avaient prise.]

Dans ce moment, il se présentait, sans sortir de la défensive, de bonnes occasions de porter de redoutables coups à l'insurrection. Les insurgés de Grenade, sous le général Reding, partie Suisses, partie Espagnols, s'étaient rendus à Jaen, au nombre d'environ 12 ou 15 mille. Tandis que les insurgés de Grenade s'avançaient ainsi jusqu'à Jaen, ceux de l'Andalousie sous le général Castaños, au nombre de 20 et quelques mille, ayant remonté le Guadalquivir, arrivaient devant Bujalance (voir la carte nº 44), et à quelques bandes de tirailleurs, à quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu'ils n'étaient pas loin. Bien que l'espionnage militaire fût impossible en Espagne, pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment qui rachetait la férocité de ce peuple, et qui l'expliquait), il était facile, aux signes qu'on recueillait à chaque instant de cette double marche, de s'en faire une juste idée, et dès lors de s'y opposer. Le général Dupont pouvait très-bien, en laissant la division Gobert à Baylen et Menjibar, s'avancer avec les divisions Barbou et Vedel au delà du Guadalquivir, se placer entre les deux armées ennemies avec 14 ou 15 mille hommes, les battre l'une après l'autre, ou toutes deux ensemble, et revenir à sa position après les avoir fort maltraitées. Quelle que fût leur force, il n'y avait aucune témérité à s'exposer à les rencontrer dans la proportion d'un contre deux. Cette opération, qui l'obligeait à un mouvement en avant de trois ou quatre lieues, n'était certainement pas une infraction à l'ordre de ne pas s'enfoncer dans le midi de l'Espagne. Si cependant cette résolution lui paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une défensive rigoureuse, et en attendant l'ennemi, se réunir à Vedel et à Gobert à Baylen même, et il était bien sûr, avec 20 mille hommes dans cette position, d'écraser tout ce qui se présenterait. Quitter Andujar pour Baylen n'était pas plus une infraction à l'ordre de ne pas repasser la Sierra-Morena, que se porter quatre lieues en avant, pour opposer une défensive active à l'ennemi, n'était une infraction à l'ordre de ne point s'enfoncer en Andalousie.

[En marge: Fâcheuse résolution du général Dupont, attendant l'ennemi sans rien faire pour le prévenir.]

Immobile en présence des Espagnols, ne concevant rien, n'ordonnant rien, le général Dupont, qui avait enfin trois divisions sous la main, ne fit d'autre disposition que celle de rester de sa personne à Andujar, de laisser Vedel à Baylen, Gobert à la Caroline, en leur recommandant à chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une continuelle surveillance, pour que les défilés ne fussent pas tournés par Baeza, Ubeda et Linarès.

[En marge: Les insurgés de l'Andalousie se présentent devant Andujar le 14 juillet.]

Le 14 juillet au soir l'ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent le Guadalquivir, vis-à-vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le général Reding, étaient restées à Jaen, s'apprêtant à faire leur jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant Andujar, et que commandait le général Castaños, venaient de la basse Andalousie, par Séville et Cordoue. Elles avaient, comme celles de Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tâter la position d'Andujar, pour savoir s'il serait possible de l'emporter. Elles étaient fortes d'une vingtaine de mille hommes, partie troupes régulières accrues de nouveaux enrôlés, partie volontaires récemment enrégimentés dans des cadres de nouvelle création. Elles avaient plus de tenue et de solidité que toutes celles que nous avions rencontrées jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp de Saint-Roque, et de la division qui, sous le général Solano, avait dû envahir le midi du Portugal.

[En marge: Canonnade dans la journée du 15 contre la position d'Andujar.]

Dès le 15 juillet au matin, elles forcèrent, en se présentant en masse, nos avant-postes à se retirer, et à leur abandonner les hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du pont, la troisième légion de réserve sur le bord du fleuve, les marins de la garde dans Andujar, la brigade Chabert à droite de la ville, les Suisses en arrière, la cavalerie avec le 6e provisoire au loin dans la plaine, pour observer les guérillas indisciplinées marchant autour de l'armée espagnole comme les Cosaques autour de l'armée russe.

La vue de l'ennemi réjouit les soldats français en les tirant de leur ennui, et, quoique beaucoup d'entre eux fassent malades, ils avaient un extrême désir d'en venir aux mains. Mais les Espagnols n'étaient pas capables de passer le fleuve sous les yeux de l'armée française. Ils se bornèrent à une insignifiante canonnade qui ne nous fit pas grand mal, et à laquelle on ne répondit que froidement pour ne pas user nos munitions; mais nos boulets, bien dirigés, tombant au milieu de masses épaisses, y enlevaient beaucoup d'hommes à la fois. Sur la droite du fleuve que nous occupions, les guérillas se montrèrent. Les unes avaient franchi au loin le Guadalquivir; les autres descendaient sur nos derrières des gorges de la Sierra-Morena. Le général Fresia lança sur elles ses escadrons, tandis que le 6e tâchait de les joindre à la baïonnette. On leur tua quelques hommes, et bientôt on obligea ces nuées d'oiseaux de proie à s'envoler dans les montagnes.

[En marge: Mouvement précipité du général Vedel sur Andujar.]

La journée ne dénotait qu'un tâtonnement de l'ennemi essayant ses forces contre notre position, et cherchant le point par lequel il pourrait l'aborder avec moins de difficulté. Toutefois il y avait lieu de prévoir un effort plus sérieux pour la journée du lendemain. Le général Dupont dépêcha donc un de ses officiers au général Vedel pour savoir ce qui se passait, soit à Baylen, soit au bac de Menjibar, et lui demander, dans le cas où il n'aurait pas d'ennemi devant lui, d'envoyer à son secours ou un bataillon, ou même une brigade; soin qui eût été superflu, comme nous l'avons remarqué déjà bien des fois, si on avait tous été réunis à Baylen! La fin de cette journée s'écoula à Andujar dans le calme le plus profond.

Du côté de Baylen, les insurgés de Grenade, établis en avant de Jaen, s'étaient montrés le long du Guadalquivir, tâtonnant partout, et partout cherchant le côté faible de nos positions. Devant Baylen ils avaient passé le bac de Menjibar et repoussé les avant-postes du général Vedel. Mais celui-ci, accourant avec le gros de sa division, et déployant d'une manière très-ostensible ses bataillons, avait tellement intimidé les Espagnols, qu'ils avaient complétement disparu. Plus à notre gauche, vers ces points toujours inquiétants de Baeza et d'Ubeda, les insurgés avaient franchi le Guadalquivir, et détaché de ces bandes de coureurs, qui étaient peu à craindre, mais qui de loin pouvaient donner lieu à d'étranges erreurs. Le général Gobert, posté à la Caroline, ayant eu avis de leur présence, avait envoyé précipitamment des cuirassiers à Linarès pour les observer et les contenir.

[En marge: Le général Vedel se rend intempestivement de Baylen à Andujar.]

Dans cet état de choses, le général Vedel, ne voyant plus l'ennemi devant lui, allait remonter de Menjibar à Baylen, lorsqu'arriva l'aide-de-camp du général Dupont, dépêché auprès de lui pour demander le renfort d'un bataillon ou d'une brigade, suivant ce qui aurait eu lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait paru devant Andujar, supposant que le danger était uniquement là, et cédant à un zèle irréfléchi, il se décida à se porter avec sa division tout entière sur Andujar, en faisant dire au général Gobert de venir occuper Baylen, qui allait demeurer vacant par le départ de la deuxième division. Il se mit sur-le-champ en route à la fin de la journée du 15, et marcha toute la nuit du 15 au 16. Bien qu'un sentiment honorable inspirât le général Vedel, sa conduite n'en était pas moins imprudente; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver à Baylen après son départ, et ce qu'allait devenir en son absence ce point si important pour la sûreté de l'armée.

Il parut en vue d'Andujar avec toutes ses troupes, dans la matinée du 16. Le général Dupont, loin de le réprimander pour sa précipitation, céda lui-même au plaisir de se sentir renforcé en présence d'un ennemi qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus disposé à une attaque sérieuse; il approuva et remercia même le général Vedel. Les soldats, qui n'avaient pas vu de Français depuis deux mois, poussèrent des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on allait enfin punir les Espagnols de leur jactance. C'était le cas effectivement de réparer les fautes déjà commises, en se jetant sur l'ennemi, avec 14 mille Français, 2 mille Suisses, et en le repoussant loin de soi pour long-temps. Rien n'eût été plus facile avec l'ardeur qui animait nos jeunes soldats. Mais le général Dupont laissa les Espagnols canonner Andujar toute la journée, se bornant à jouir de leur hésitation, de leur inexpérience, sans faire contre eux autre chose que de leur envoyer de temps en temps quelques volées de canon. Les Espagnols, voulant forcer la position d'Andujar, mais ne l'osant pas, descendirent, remontèrent plusieurs fois dans la journée, des hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve jusque sur les hauteurs, et n'essayèrent jamais de le franchir en présence de nos baïonnettes. Un moment ils tirent mine de traverser le Guadalquivir, sur la gauche d'Andujar, vers le point de Villanueva; mais de ce point on apercevait sur la rive opposée la division Vedel en marche, et cette vue glaça leur courage. La journée s'acheva donc aussi paisiblement que la veille, avec très-peu de morts et de blessés de notre côté, mais un assez grand nombre du côté des Espagnols, infiniment plus maltraités par notre canonnade, quoiqu'elle fût plus rare et plus lente que la leur.

[En marge: Le général Reding profite de l'évacuation de Baylen pour s'y présenter.]

[En marge: Le général Gobert, accouru pour arrêter la colonne de Reding, est tué entre Menjibar et Baylen.]

Les choses ne s'étaient pas aussi bien passées du côté de Baylen et au bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le général Vedel marchait sans nécessité sur Andujar, le général Reding, qui, à la tête de l'armée de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant Baylen, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille. Il fut naturellement très-encouragé à se montrer plus hardi par la disparition complète de la division Vedel. Après avoir traversé le bac de Menjibar, il ne trouva au pied des hauteurs de Baylen que le général Liger-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'élite. Il déboucha alors en force, et parut avec plusieurs mille hommes devant le général Liger-Belair, qui, en ayant à peine quelques centaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se retirer en bon ordre. Dans ce moment arrivait le général Gobert, averti par le général Vedel de l'évacuation de Baylen, et amenant pour y pourvoir trois bataillons avec quelques cuirassiers. Déjà réduite par plusieurs détachements laissés en arrière, car elle avait dû en laisser à la Caroline, à Guarroman, à Baylen, la division Gobert s'était amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena, et n'arrivait à l'ennemi qu'avec une tête de colonne. Néanmoins ce général, plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et ses cuirassiers, arrêta tout court les Espagnols. Le major Christophe, commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena l'infanterie espagnole, peu accoutumée au rude choc de ces grands cavaliers. Mais tandis qu'il dirigeait lui-même ces mouvements, le général Gobert reçut au milieu du front une balle partie d'un buisson où s'était caché l'un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait embusqués partout. Il tomba sans connaissance, n'ayant plus que quelques heures à vivre, et amèrement regretté de toute l'armée.

Le général Dufour, désigné par son rang pour le remplacer, accourut sur le terrain, vit les troupes françaises ébranlées par le coup qui venait de frapper leur général, et crut ne pouvoir mieux faire que de les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible de nos positions, sans avoir le projet arrêté d'attaquer à fond, n'allèrent pas au delà, mais ils éprouvèrent le sentiment qu'en appuyant de ce côté le fer entrerait.

[En marge: Le général Dufour, appelé à remplacer le général Gobert, croit que les Espagnols veulent tourner Baylen par Linarès, et court à la Caroline pour les en empêcher.]

Le général Dufour revint à Baylen, où il avait une forte partie de la division Gobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester fixés au bord du Guadalquivir, il fut porté à croire que leur attaque sérieuse se dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait si peu d'apparence du côté de Menjibar, il venait de prendre des proportions inquiétantes du côté de Baeza et d'Ubeda. Les reconnaissances envoyées dans cette direction, soit qu'elles fussent exécutées par des officiers peu intelligents, soit que les bandes irrégulières qui avaient franchi le Guadalquivir au-dessus de Menjibar fussent très-apparentes, dénonçaient toutes la présence d'une armée véritable sur la route de traverse qui de Baeza et d'Ubeda aboutissait par Linarès à la Caroline, en passant derrière Baylen. À ces indications se joignaient les instructions réitérées du général Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer à Baylen, l'aggravait, loin de la réparer, par les inquiétudes continuelles qu'il ressentait, et qu'il communiquait à ses lieutenants. La veille et le jour même il avait écrit au général Gobert qu'il fallait avoir sans cesse l'oeil sur cette traverse qui de Baeza et d'Ubeda donnait sur Linarès; qu'au premier signe d'un mouvement de l'ennemi de ce côté, on devait rétrograder en masse de Baylen à la Caroline, car là était le salut de l'armée, et il fallait garder ce point à tout prix: étrange précaution, et qui perdit l'armée qu'elle avait pour but de sauver!

Le général Dufour, à qui se transmettaient de droit les instructions du général en chef après la mort du général Gobert, recevant les renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza à Linarès, n'y tint pas, et le soir même partit de Baylen pour se porter à la Caroline, croyant qu'il allait y préserver l'armée du malheur d'être tournée. Ce fatal lieu de Baylen, où nous devions rencontrer le premier écueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois évacué, et exposé à l'invasion de l'ennemi!

[En marge: Départ du général Dufour le 16 au soir.]

Le général Dufour avait, il est vrai, pour excuse les instructions qu'il avait reçues, les nouvelles qui lui étaient parvenues, la confiance où il était du le soir même du 16, pour courir à la Caroline, laissant à peine un détachement sur les hauteurs d'où l'on domine Menjibar et le Guadalquivir.

[En marge: Le général Dupont, en apprenant la mort de Gobert, se hâte de renvoyer la division Vedel à Baylen.]

Les nouvelles de la mort du général Gobert et du reploiement de sa division parvinrent à Andujar dans la soirée même du 16, car il n'y avait que six à sept lieues de France à franchir, et il ne fallait que deux à trois heures à un officier à cheval pour les parcourir. Ces nouvelles arrivèrent au moment même où la journée finissait, et avec elle la stérile canonnade dont nous avons rapporté les effets insignifiants. Le général Dupont, qui avait partagé la faute du général Vedel en l'approuvant, commença à regretter que celui-ci eût quitté Baylen pour venir à Andujar. Sur-le-champ, quoiqu'il ignorât encore le départ du général Dufour pour la Caroline, frappé de ce qu'avait de grave une attaque qui avait amené la mort du général Gobert et la retraite de sa division, il enjoignit au général Vedel de repartir immédiatement pour Baylen, d'occuper ce point en force, de battre les insurgés à Baylen, à la Caroline, à Linarès, partout enfin où leur présence se serait révélée, et puis, cela fait, de revenir en toute hâte pour l'aider à détruire ceux qu'on voyait devant soi à Andujar. Il ne lui vint pas un instant à l'esprit de suivre Vedel lui-même, ou tout de suite, ou à une journée de distance, pour être plus assuré encore d'empêcher tous les résultats qu'il redoutait. Fatal et incroyable aveuglement qui n'est pas sans exemple à la guerre, mais qui, par bonheur pour le salut des peuples et des armées, n'amène pas souvent d'aussi affreux désastres! N'accusons point la Providence: après Bayonne nous ne méritions pas d'être heureux!

La chaleur depuis quelques jours était étouffante. Les nuits n'étaient guère plus fraîches que les journées, et de plus il y avait toujours grande pénurie de vivres à Andujar. On put à peine, en s'imposant des privations, donner aux soldats de Vedel de quoi se rassasier. Ils repartirent le 16 à minuit d'Andujar, encore très-fatigués de la marche qu'ils avaient faite dans la journée pour y venir, et laissant leurs camarades de la division Barbou fort attristés de cette séparation. La marche dura toute la nuit, et ils n'atteignirent Baylen que le matin du 17 à huit heures, le soleil étant très-haut sur l'horizon, et la chaleur redevenue brûlante.

[En marge: Le général Vedel trouvant le général Dufour parti pour la Caroline, se décide à le suivre, et Baylen est ainsi évacué pour la troisième fois.]

Arrivé à Baylen, le général Vedel fut extrêmement étonné d'apprendre que le général Dufour était parti pour la Caroline, en ne laissant qu'un faible détachement en avant de Baylen. Son étonnement cessa bientôt quand il sut ce qui avait entraîné le général Dufour vers la Caroline, c'est-à-dire le bruit partout répandu d'un corps d'armée espagnol passé par Baeza et Linarès pour occuper les défilés. À cette nouvelle, sans plus réfléchir que la veille, lorsqu'il avait couru de Menjibar à Andujar, il ne douta pas un instant de ce qu'on lui rapportait. Il crut pleinement que les Espagnols, qui avaient si peu insisté contre Andujar, qui n'avaient pas donné suite au succès obtenu à Menjibar sur le général Gobert, poursuivaient l'exécution d'un projet habilement calculé, celui de tromper les Français par une fausse attaque, et de les tourner par Baeza et Linarès. Toutefois, quoique dominé par une pensée qu'il ne cherchait point à approfondir, il fit faire une reconnaissance en avant de Baylen, pour savoir si de ces positions d'où l'on apercevait toute la vallée du Guadalquivir, on découvrirait quelque chose. Le détachement envoyé ne découvrit rien, ni au pied des hauteurs, ni sur le Guadalquivir même. Alors plus le moindre doute: l'ennemi, suivant le général Vedel, était tout entier passé par Baeza et Linarès pour se porter à la Caroline, et fermer derrière l'armée française les défilés de la Sierra-Morena. Il n'hésita plus, et, sans la chaleur du milieu du jour qui n'était pas de moins de 40 degrés Réaumur, et sous laquelle les hommes, les chevaux tombaient frappés d'apoplexie, il serait parti sur l'heure. Mais à la chute de ce même jour 17, il quitta Baylen, emmenant même le poste qui gardait les hauteurs au-dessus du Guadalquivir, tant il craignait de ne pas arriver assez en force à la Caroline! Les généraux en chef, dans leurs jours heureux, trouvent des lieutenants qui corrigent leurs fautes: le général Dupont en trouva cette fois qui aggravèrent cruellement les siennes!

[En marge: Véritable projet des armées espagnoles pendant qu'on leur supposait celui de tourner l'armée française par les défilés.]

[En marge: Conseil de guerre tenu auprès du général Castaños, et résolution prise d'attaquer Baylen.]