Part 10
Mais si l'on avait remporté une victoire signalée au nord, on était fort en doute d'en obtenir une pareille au midi. On avait passé tout un mois sans avoir des nouvelles du général Dupont, et pour savoir ce qu'il était devenu, il avait fallu que sa seconde division, celle du général Vedel, qu'on lui avait envoyée pour le débloquer, eût franchi de vive force les défilés de la Sierra-Morena. On avait appris alors la prise de Cordoue, l'évacuation postérieure de cette ville, et l'établissement de l'armée à Andujar. Depuis, l'insurrection s'était refermée sur lui et le général Vedel, comme la mer sur un vaisseau qui la sillonne, et on était de nouveau privé de toute information à son sujet. Quant au maréchal Moncey, on avait tout aussi long-temps ignoré son sort, et on venait enfin de l'apprendre. Voici ce qui lui était arrivé pendant les événements si divers de la Castille, de l'Aragon, de la Catalogne et de l'Andalousie.
On l'a vu attendant à Cuenca que le général Chabran pût s'avancer jusqu'à Castellon de la Plana, tandis qu'au contraire le général Chabran avait été obligé de rebrousser chemin pour n'être pas coupé définitivement de Barcelone. Il avait même fallu à celui-ci beaucoup de vigueur pour traverser les bourgades de Vendrell, d'Arbos et de Villefranche, insurgées, et rejoindre son général en chef, qui s'était porté à sa rencontre jusqu'à Bruch. Tous deux étaient rentrés à Barcelone, où ils se voyaient contraints chaque jour de livrer des combats acharnés aux insurgés, qui venaient les attaquer aux portes même de la ville.
[En marge: Marche du maréchal Moncey de Cuenca sur Requena.]
[En marge: Occupation de vive force du pont du Cabriel.]
Le maréchal Moncey, qui ignorait ces circonstances, avait attendu du 11 au 17 juin à Cuenca, et alors, imaginant que le temps écoulé avait suffi au général Chabran pour s'approcher de Valence, il s'était mis en mouvement par la route presque impraticable de Requena, ajoutant à ses trop longs retards à Cuenca une lenteur de marche, bonne sans doute pour sa troupe, qui ne laissait ainsi aucun homme en arrière, mais très-fâcheuse pour l'ensemble général des opérations. Il avait passé par Tortola, Buenache, Minglanilla, où il était arrivé le 20. Le 21, il s'était trouvé au bord du Cabriel, ayant devant lui plusieurs bataillons ennemis, dont un de troupes suisses, embusqués au pont de Pajazo, dans une position des plus difficiles à forcer. Le Cabriel en cet endroit roule au milieu d'affreux rochers. On parvient par un étroit défilé au pont qui le traverse, et après avoir passé ce pont, il reste à franchir encore un autre défilé tout aussi difficile. Les insurgés de Valence, auxquels on avait donné le temps de s'établir dans cette position, avaient obstrué le pont, placé du canon en avant, et répandu sur les rochers voisins des milliers de tirailleurs. Le maréchal Moncey amena sur ce point, par un chemin des plus rudes, quelques pièces de canon traînées à bras, fit enlever les obstacles accumulés sur le pont, puis détacha à droite et à gauche des colonnes qui, passant le Cabriel à gué, tournèrent les postes embusqués dans les rochers, tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi, et se rendirent ainsi maîtresses de la position.
[En marge: Passage du défilé de las Cabreras.]
[En marge: Arrivée du maréchal Moncey au milieu de la plaine de Valence.]
Le 22, le maréchal Moncey employa la journée à se reposer, et à rendre la route plus praticable pour son artillerie et ses bagages. Le 23, il parvint à Utiel, et le 24 il arriva en face d'un long et étroit défilé qui conduit, à travers les montagnes de Valence, dans la fameuse plaine si renommée par sa beauté, que l'on appelle la Huerta de Valence. Ce défilé, connu sous le nom de défilé de _las Cabreras_, et formé par le lit d'un ruisseau, qu'il fallait passer à gué jusqu'à six fois, était réputé inexpugnable. Le maréchal Moncey, par sa lenteur, avait permis aux insurgés de s'y poster et d'y multiplier leurs moyens de résistance. Vaincre de front les obstacles qui nous étaient opposés était presque impossible, et devait coûter des pertes énormes. Le maréchal Moncey chargea le général Harispe, le héros des Basques, de prendre avec lui les hommes les plus alertes, les meilleurs tireurs, et, après leur avoir fait déposer leurs sacs, de les conduire sur les hauteurs environnantes de droite et de gauche pour en débusquer les Espagnols, et faire tomber les défenses du défilé en les tournant. Le général Harispe, après des efforts inouïs et mille combats de détail, conquit, un rocher après l'autre, les abords de la position, et réussit enfin à descendre sur les derrières des Espagnols qui défendaient le défilé. À sa vue, l'ennemi prit la fuite, livrant à l'armée un passage qu'on n'aurait pu forcer s'il avait fallu l'attaquer de front. Le maréchal Moncey, victorieux, s'arrêta de nouveau à la Venta de Buñol pour permettre à ses bagages de le rejoindre, et à son artillerie de se réparer. Les chemins qu'il avait traversés l'avaient en effet mise en fort mauvais état. Les moyens de réparation manquaient comme les moyens de subsistance dans le pays sauvage qu'on venait de parcourir. Mais l'artillerie espagnole, tombée tout entière au pouvoir des Français, fournit des pièces de rechange, et le 26 la colonne se mit en mouvement sur Chiva. Le lendemain 27 elle déboucha dans la belle plaine de Valence, coupée de mille canaux par lesquels se répand en tous sens l'eau du Guadalaviar, couverte de chanvres d'une hauteur extraordinaire, parsemée d'orangers, de palmiers et de toute la végétation des tropiques. Cette vue était faite pour réjouir nos soldats, fatigués des tristes lieux qu'ils avaient parcourus. Mais si, grâce à la lenteur de leur marche, ils arrivaient en assez bon état, rallies tous au drapeau, suffisamment nourris et très-capables de combattre, ils trouvaient aussi, par suite de cette même lenteur, l'ennemi bien préparé, et en mesure de défendre sa capitale. Il fallait traverser à deux lieues de Valence, au village de Quarte, le grand canal qui détourne les eaux du Guadalaviar, rétablir le pont de ce canal qui était coupé, enlever le village de Quarte, plus une multitude de petits postes embusqués à droite et à gauche dans les habitations de la plaine, ou cachés par la hauteur des chanvres. Ces obstacles arrêtèrent peu nos troupes, qui franchirent le canal, rétablirent le pont, enlevèrent le village, et, courant à travers les champs et les petits canaux, tuèrent, en perdant elles-mêmes quelques hommes, les nombreux tirailleurs qui, de tous côtés, faisaient pleuvoir sur elles une grêle de balles.
[En marge: Apparition de l'armée sous les murs de Valence.]
Le soir, on bivouaqua sous les murs de Valence. Le maréchal Moncey résolut de brusquer la ville en attaquant les deux portes de Quarte et de Saint-Joseph, qui s'offraient les premières à lui en venant de Requena. Un gros mur entourait Valence. Des eaux en baignaient le pied. Des chevaux de frise, des obstacles de tout genre couvraient les portes, et des milliers d'insurgés postés sur le toit des maisons étaient prêts à faire un feu de mousqueterie des plus meurtriers.
[En marge: Vains efforts pour enfoncer les portes de la ville.]
Le 28, dès la pointe du jour, le maréchal Moncey, après avoir obligé les tirailleurs ennemis à se replier, lança deux colonnes d'attaque sur les portes de Quarte et de Saint-Joseph. Les premiers obstacles furent promptement franchis; mais, en arrivant près des portes, il fallut, avant d'y employer le canon, arracher les chevaux de frise qui les couvraient. Nos braves jeunes gens s'élancèrent plusieurs fois sous le feu pour aller avec des haches exécuter ces opérations périlleuses. Mais, après plusieurs tentatives dirigées par le général du génie Cazals, et suivies de pertes considérables, on reconnut l'impossibilité absolue de forcer les portes, objet de nos attaques. Quand même on y eût réussi, on aurait trouvé au delà les têtes de rues barricadées comme à Saragosse, et c'eût été autant d'assauts à renouveler. Après avoir acquis cette conviction, le maréchal Moncey replia ses troupes, restant maître toutefois des faubourgs qu'il avait enlevés.
[En marge: Retraite du maréchal Moncey par la route de Murcie.]
Cette sanglante tentative, qui lui avait coûté près de 300 hommes tués ou blessés, lui donna fort à réfléchir. Il avait amené avec lui 8 mille et quelques cents hommes. Il en avait déjà laissé en route un millier, malades ou hors de combat. Il venait d'apprendre par des prisonniers que le général Chabran s'était replié sur Barcelone. Il avait devant lui une ville de soixante mille âmes, portée à cent mille au moins par l'agglomération dans ses murs de tous les cultivateurs de la plaine, et résolue à se défendre jusqu'à la mort, par la crainte où elle était que les Français ne vengeassent sur elle l'odieux assassinat de leurs compatriotes. Pour vaincre une pareille résistance, le maréchal n'avait pas de grosse artillerie. Il renonça donc très-sagement à recommencer une attaque qui n'avait aucune chance de succès, et qui n'aurait fait qu'augmenter les difficultés de sa retraite, en augmentant le nombre des blessés à emporter avec lui. Il eut le bon esprit, une fois cette résolution arrêtée, de l'exécuter sans retard. On lui avait appris que le capitaine général Cerbellon, lequel était, non pas dans Valence, mais en rase campagne à la tête des insurgés de la province, se trouvait, avec 7 ou 8 mille hommes, sur les bords du Xucar, petit fleuve qui, après avoir contourné les montagnes de Valence, vient tomber dans la mer à quelques lieues de cette ville, près d'Alcira. L'intention présumée du capitaine général était de traverser la Huerta, et d'aller se placer dans les défilés de _las Cabreras_, afin d'en fermer le passage aux Français, C'eût été là une grave difficulté, car le maréchal Moncey ayant déjà perdu les meilleurs soldats de son corps d'armée, et emmenant avec lui une grande quantité de blessés, aurait bien pu échouer dans une opération qui lui avait une première fois réussi. D'ailleurs la grande route, qui, pour éviter les montagnes de Valence, passe le Xucar à Alcira, et traverse la province de Murcie à Almansa, quoique un peu plus longue, était beaucoup meilleure. Le maréchal Moncey résolut donc de marcher droit au Xucar, d'y combattre M. de Cerbellon, de forcer le défilé d'Almansa, et de revenir par Albacete.
Arrivé le 1er juillet sur les bords du Xucar, il y trouva les insurgés de Valence et de Carthagène postés derrière le fleuve, dont ils avaient coupé le pont. L'armée franchit le Xucar à gué sur trois points, rétablit ensuite le pont, et fit passer ses immenses bagages. Elle se reposa le 2. Le 3, averti que d'autres insurgés voulaient défendre le passage des montagnes de Murcie appelé défilé d'Almansa, le maréchal Moncey se hâta de le traverser, n'y rencontra aucune difficulté sérieuse, repoussa partout les insurgés, et leur enleva même leur artillerie. Reprenant sa marche lente et méthodique, il arriva le 5 à Chinchilla, le 6 à Albacete. Là, il apprit avec une véritable joie que la division Frère, qui d'abord avait dû être placée à Madridejos en échelon sur la route d'Andalousie, et qui depuis avait été, par ordre de l'Empereur, placée à San-Clemente, se trouvait tout près de lui, et le 10 juillet il opéra sa jonction avec elle.
Il ramenait sa division en bon état, quoique fatiguée, et n'avait laissé en route ni un blessé ni un canon. Mais il faut répéter que, si sa lenteur lui avait permis de ramener sa division entière, elle lui avait fait manquer la conquête de Valence, qu'il aurait certainement prise, comme le général Dupont avait pris Cordoue, s'il eût marché assez vivement pour surprendre les insurgés avant qu'ils eussent eu le temps de faire leurs préparatifs de défense. Toutefois, sa manière lente et ferme de marcher au milieu des provinces insurgées, en battant partout l'ennemi, et sans semer les routes de bagages, de blessés, de malades, avait un mérite que Napoléon mit une certaine complaisance à reconnaître et à proclamer.
[En marge: Punition de la ville de Cuenca.]
Tandis que le maréchal Moncey exécutait cette marche difficile, la province de Cuenca, d'abord si tranquille, s'était insurgée, et avait enlevé l'hôpital que le maréchal Moncey y avait établi pour y déposer ses malades. Le général Savary avait été obligé d'envoyer pour la punir le général Caulaincourt avec une colonne de troupes. Celui-ci avait infligé à la ville de Cuenca deux heures de pillage, dont les soldats avaient malheureusement usé avec grand profit matériel pour eux, et grand dommage moral pour l'armée.
[En marge: La situation militaire des Français exclusivement dépendante des événements qui vont se passer au midi de l'Espagne.]
[En marge: Inquiétudes sur le général Dupont, et nouveaux renforts envoyés en Andalousie.]
Les événements de Valence avaient précédé de quelques jours la bataille de Rio-Seco, mais ils ne furent connus à Madrid qu'à peu près en même temps que cette bataille. Bien que les Espagnols triomphassent beaucoup de la résistance opiniâtre que nous avions rencontrée devant Saragosse et Valence, et que cette résistance révélât la nécessité d'attaques sérieuses pour venir à bout des grandes villes insurgées, cependant nous tenions la campagne partout d'une manière victorieuse. Les insurgés ne pouvaient se montrer nulle part sans être dispersés à l'instant même. Le général Duhesme, rallié au général Chabran, était sorti avec lui de Barcelone, avait emporté le fort de Mongat, pris et saccagé la petite ville de Mataro, et, quoiqu'il eût échoué dans l'escalade de Girone, était rentré dans Barcelone, répandant la terreur sur son passage, et exerçant une énergique répression. Le général Verdier, toujours arrêté devant Saragosse, était néanmoins maître de l'Aragon, et avait envoyé sous le général Lefebvre une colonne qui avait châtié la ville de Calatayud. Enfin, à Rio-Seco, comme on vient de le voir, nous avions anéanti la seule armée considérable qui se fût encore présentée à nous. Notre ascendant était donc assuré dans le nord. La difficulté consistait dans le midi. Là, le général Dupont, campé sur le Guadalquivir, et adossé à la Sierra-Morena, avait affaire à une armée qui semblait nombreuse, composée non-seulement d'insurgés, mais de troupes de ligne. Les Espagnols ne se bornaient pas à tenir la campagne devant lui; ils l'avaient réduit à la défensive dans la position d'Andujar, et, si un malheur arrivait sur ce point, les insurgés de l'Andalousie et de Grenade, ralliant ceux de Carthagène et de Valence d'une part, ceux de l'Estrémadure de l'autre, pouvaient traverser la Manche, et se présenter sous Madrid en force considérable, ce qui eût donné à la guerre une face toute nouvelle. Toutefois on était loin de craindre un tel malheur, malgré ce que débitaient les Espagnols à ce sujet. Le général Dupont, en effet, avait reçu la division Vedel, ce qui portait à 16 ou 17 mille hommes son corps d'armée. On comptait sur son habileté éprouvée; on n'imaginait pas que le général qui devant Albeck s'était trouvé avec six mille hommes en présence de soixante mille Autrichiens, et qui s'était tiré de cette position en faisant quatre mille prisonniers, pût succomber devant des insurgés indisciplinés, dont le maréchal Bessières venait de faire une si affreuse boucherie avec si peu de soldats. On prenait donc confiance sans être entièrement rassuré. D'accord avec Napoléon, qui ne pouvait diriger les événements militaires que de loin, et avec l'incertitude de direction naissant du temps et des distances, le général Savary avait envoyé le général Gobert à Madridejos, pour y remplacer la division Frère, troisième du général Dupont, employée, comme on l'a vu, à secourir le maréchal Moncey vers San-Clemente. Le général Gobert avait ordre de se porter au milieu de la Manche, et, si les circonstances le rendaient nécessaire, de s'avancer jusqu'à la Sierra-Morena, pour y rejoindre le général Dupont. Il allait donc faire auprès de ce général office de troisième division, en place de la division Frère occupée ailleurs. L'un de ses quatre régiments ayant déjà été expédié en convoi jusqu'à Andujar, il n'amenait avec lui que trois régiments d'infanterie, mais fort beaux quoique jeunes, et un superbe régiment provisoire de cuirassiers, commandé par un excellent officier, le major Christophe. Cette jonction opérée, aucun doute ne semblait possible sur les événements de l'Andalousie. Là ne s'étaient pas bornées les précautions du général Savary. Il avait ramené sous Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frère envoyée au secours de celle-ci, la colonne Caulaincourt chargée de punir Cuenca. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de Moncey, la garde impériale, et il venait de recevoir la brigade Rey, qui avait servi d'escorte au roi Joseph. C'était encore un total de 25 mille hommes qui, s'il n'y avait eu beaucoup de blessés et de malades, aurait été de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi déjouer toutes les espérances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas moins à dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le général Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu'on verrait bientôt à sa suite les insurgés de l'Estrémadure, de l'Andalousie, de Grenade, de Carthagène, de Valence; que ceux du nord reparaîtraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse de forces la nouvelle royauté serait bien obligée de retourner de Madrid à Bayonne. Les Français, au contraire, s'attendaient à voir bientôt Saragosse emportée d'assaut, l'armée du général Verdier devenue libre remarcher sur Valence avec le corps du maréchal Moncey, le général Dupont victorieux s'avancer en Andalousie, et soumettre en entier le midi de l'Espagne. L'une ou l'autre de ces alternatives devait se réaliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous les regards des Espagnols et des Français étaient-ils en ce moment (15 au 20 juillet) exclusivement dirigés sur elle.
[En marge: Position du général Dupont à Andujar.]
[En marge: Expédition du capitaine Baste sur Jaen.]
Le général Dupont, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, était venu en quittant Cordoue s'établir à Andujar, sur le Guadalquivir; position mal choisie, car on eût été bien mieux à Baylen même, à l'entrée des défilés que l'on aurait fermés par sa seule présence, et où l'on se serait trouvé dans une position saine, élevée, dominante, de laquelle on pouvait précipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui auraient essayé de le franchir (voir la carte nº 44). Ce général, comme nous l'avons encore dit, avait placé la brigade Pannetier un peu à gauche et en avant du pont d'Andujar, la brigade Chabert un peu en arrière et à droite, les marins de la garde dans Andujar même, les deux régiments suisses en arrière de la ville, la cavalerie au loin dans la plaine. On l'avait laissé là, sans songer à l'inquiéter, pendant toute la fin de juin et toute la première moitié de juillet, parce que les insurgés de l'Andalousie et de Grenade avaient besoin de ce temps pour s'organiser, se concerter, et opérer leur jonction entre Cordoue et Jaen. La seule hostilité qu'il eut essuyée c'était l'occupation de la Sierra-Morena par une nuée de bandits, qui tuaient les courriers et interceptaient les convois. Les gens d'Echavarri étaient si bien aux aguets, qu'il ne pouvait passer un seul homme à cheval, entre Puerto del Rey et la Caroline, sans être détroussé, les femmes et les enfants eux-mêmes montant toujours la garde, et signalant tout individu aussitôt qu'il paraissait. Pendant cette fâcheuse inaction de près d'un mois, en partie motivée par le retard des renforts demandés, le général Dupont avait fait autour de lui plusieurs détachements pour châtier les insurgés et se procurer des vivres. Il avait envoyé à Jaen le capitaine des marins de la garde Baste, officier aussi intelligent qu'intrépide, avec mission de punir cette ville, qui avait contribué aux massacres de nos blessés et de nos malades, et d'en tirer les ressources dont elle abondait. Le capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de chevaux, était entré audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les habitants, et ramené un immense convoi de vivres, de vins, de médicaments de toute sorte.
[En marge: Difficulté de vivre à Andujar.]
Le général Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des inconvénients attachés à la position d'Andujar, mais les sentant confusément, était toujours en souci pour Baylen et le bac de Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi n'avait-il pas manqué d'y mettre un détachement et d'y faire sans cesse des reconnaissances. Ses inquiétudes s'étendaient plus loin, car il était obligé de pousser ses reconnaissances à gauche de Baylen, jusqu'à Baeza et Ubeda, d'où partait une route de traverse qui par Linarès allait tomber derrière Baylen, aux environs de la Caroline, tout près de l'entrée des défilés. C'est le cas de répéter qu'il n'aurait pas eu ce souci en se plaçant à Baylen même, qu'il eût gardé par sa seule présence, et d'où quelques patrouilles de cavalerie envoyées sur Baeza et Ubeda auraient suffi pour le garantir de toute surprise. Toutefois son souci le plus ordinaire était celui de vivre, quoiqu'il fût dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans les Castilles et l'Estrémadure, n'étaient pas fort répandus dans la Sierra-Morena, où l'on ne trouvait guère que des chèvres, viande peu saine et peu nourrissante. Le blé était rare, la récolte de l'année précédente ayant été ou dévorée ou détruite par les insurgés. Celle de l'année était sur pied. Les soldats étaient obligés de moissonner eux-mêmes pour avoir du pain, et ils n'avaient en général que demi-ration. On leur donnait, en place, de l'orge qu'ils faisaient bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur blé au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait défendre ce moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils étaient sur ce sol brûlant privés de légumes frais. Le vin, quoique excellent à quelque distance, au Val-de-Peñas, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le Val-de-Peñas est dans la Manche. On le faisait arriver à force d'argent, et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si utile dans les pays chauds, manquait. L'eau du Guadalquivir était presque toujours tiède. Pour de jeunes soldats peu habitués aux climats extrêmes, ce long séjour à Andujar devenait pénible et dangereux. Indépendamment des blessés, on avait un grand nombre de malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles ajoutait à la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le soldat, quoiqu'il fût peu aguerri, avait le sentiment de sa supériorité, une grande confiance dans son général, et désirait trouver l'occasion de se mesurer avec l'ennemi.
[En marge: Arrivée à la Caroline de la division Vedel.]
L'arrivée de la division Vedel vint bientôt accroître cette confiance. Partie dans les derniers jours de juin, elle était parvenue le 26 à Despeña-Perros, à l'entrée des défilés, les avait forcés en tuant quelques hommes à Augustin d'Echavarri, et avait ensuite débouché sur la Caroline, jolie colonie allemande fondée à la fin du dernier siècle par Charles III. Le vallon étroit par lequel on traverse la Sierra-Morena s'élargit un peu à la Caroline, un peu davantage à Guarroman, et davantage encore à Baylen, où il s'ouvre tout à fait en débouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, à Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parlé, et qui de Baeza ou d'Ubeda conduit par Linarès à l'entrée des défilés.
[En marge: Arrivée de la division Gobert au corps du général Dupont.]