Part 1
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME NEUVIÈME
PARIS PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR 60, RUE RICHELIEU 1849
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la Librairie), le 3 décembre 1849.
PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
BAYLEN.
Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. -- Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. -- Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. -- Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France, levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie. -- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea, les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont, entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. -- Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont. -- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. -- Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. -- Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. -- Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. -- Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen. -- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen. -- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature. -- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement des Français. -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid. -- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. -- Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne. -- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. -- Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon, promptement et cruellement puni de ses fautes.
[En marge: Mai 1808.]
[En marge: Napoléon, en quittant Bayonne, est déjà revenu de ses illusions sur l'Espagne.]
Lorsque Napoléon quitta Bayonne pour visiter à son retour la Gascogne et la Vendée, il ne conservait plus aucune des illusions qu'il avait conçues un moment sur l'esprit de l'Espagne, et sur la facilité qu'il aurait à disposer d'elle. Une insurrection d'abord partielle, bientôt universelle, venait d'éclater, et de faire arriver jusqu'à lui les cris d'une haine implacable. Il comptait toutefois sur ses jeunes soldats, et sur quelques vieux régiments récemment dirigés vers les Pyrénées, pour réduire un mouvement qui pouvait n'être encore qu'une insurrection pareille à celle des Calabres. Bien qu'il fût déjà détrompé, peut-être même aux regrets de ce qu'il avait entrepris, il lui restait sur ce sujet beaucoup à apprendre, et avant d'avoir regagné Paris il devait connaître toutes les conséquences de la faute commise à Bayonne.
[En marge: Dispositions de la nation espagnole à l'aspect des événements de Bayonne.]
Les Espagnols, depuis le mois de mars, avaient passé en peu de temps par les émotions les plus diverses. Pleins d'espérance en voyant paraître les Français, de joie en voyant tomber la vieille cour, d'anxiété en voyant Ferdinand VII obligé d'aller chercher en France la reconnaissance de son titre royal, ils avaient été promptement éclairés sur ce qui allait se faire à Bayonne, et une haine ardente s'était tout à coup allumée dans leur coeur. Tous, il est vrai, ne partageaient pas ce sentiment au même degré. Les classes élevées et même les moyennes, appréciant les biens qui pouvaient provenir d'une régénération de l'Espagne par les mains civilisatrices de Napoléon, animées contre l'étranger de sentiments moins sauvages que le peuple, moins portées que lui à l'agitation, souffraient uniquement dans leur fierté, vivement blessée de la manière dont on entendait disposer de leur sort. Pourtant avec des égards, avec un déploiement subit et irrésistible de forces, on les aurait contenues, et peut-être même eût-on fini par les ramener. Mais le peuple et surtout les moines, cette portion cloîtrée du peuple, étaient exaspérés. Rien chez ceux-ci ne pouvait adoucir le sentiment de l'orgueil froissé, ni l'espérance d'une régénération qu'ils étaient incapables d'apprécier, ni la tolérance à l'égard de l'étranger qu'ils détestaient, ni l'amour du repos, ni la crainte du désordre. Ce peuple espagnol, celui des rues et des champs comme celui du cloître, ardent, oisif, fatigué du repos loin de l'aimer, s'inquiétant peu de l'incendie des villes et des campagnes dans lesquelles il ne possédait rien, allait satisfaire à sa manière ce penchant à l'agitation que le peuple français, en 1789, avait satisfait en opérant une grande révolution démocratique. Il allait déployer pour le soutien de l'ancien régime toutes les passions démagogiques que le peuple français avait déployées pour la fondation du nouveau. Il allait être violent, tumultueux, sanguinaire, pour le trône et l'autel, autant que son voisin l'avait été contre tous les deux. Il allait l'être en proportion de la chaleur de son sang et de la férocité de son caractère. Cependant, un généreux sentiment se mêlait chez le peuple espagnol à ceux que nous venons de décrire: c'était l'amour de son sol, de ses rois, de sa religion, qu'il confondait dans la même affection; et sous cette noble inspiration il allait donner d'immortels exemples de constance et souvent d'héroïsme.
Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je me suis promis au contraire de braver son pouvoir tyrannique, car il m'a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le monde. Toutefois je lui rends justice: si elle ne voit pas, elle sent; et, dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéir à son coeur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un torrent à suivre. Le peuple espagnol, quoiqu'en repoussant la royauté de Joseph il repoussât un bon prince et de bonnes institutions, fut peut-être mieux inspiré que les hautes classes. Il agit noblement en repoussant le bien qui lui venait d'une main étrangère, et sans yeux il vit plus juste que les hommes éclairés, en croyant qu'on pouvait tenir tête au conquérant auquel n'avaient pu résister les plus puissantes armées et les plus grands généraux.
Le départ de Ferdinand VII, suivi du départ de Charles IV, puis de celui des infants, avait clairement révélé l'intention de Napoléon, et le peuple de Madrid, n'y tenant plus, se souleva le 2 mai, comme on l'a vu au livre précédent. Il s'insurgea, se fit sabrer par Murat, mais eut l'indicible satisfaction d'égorger quelques Français tombés isolément sous ses coups. En un clin d'oeil la nouvelle répandue dans l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, allait y faire éclater l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible répression exercée par Murat glaça ces provinces de terreur, et les contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et silencieux, mais empreints d'une haine profonde. On s'arrêta sous une main menaçante, mais le récit exagéré du sang versé à Madrid, le détail des événements de Bayonne propagé par la correspondance des couvents, accroissaient à chaque instant la secrète fureur qui régnait dans les âmes, et préparaient une nouvelle explosion, tellement soudaine, tellement universelle, qu'aucun coup, même frappé à propos, ne pourrait la prévenir. Toutefois, si Napoléon, prenant plus au sérieux cette grave entreprise, avait eu partout une force suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille vieux soldats contenant à la fois Saragosse, Valence, Carthagène, Grenade, Séville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Burgos, Barcelone; si Murat présent, et en santé, se fût montré partout, peut-être aurait-on pu empêcher l'incendie de se propager, en admettant qu'il soit donné à la force matérielle de prévaloir contre la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excitée. Malheureusement, tandis que le maréchal Moncey avec 20 mille jeunes soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'à Chamartin; tandis que le général Dupont avec 18 mille en occupait la droite, de Ségovie à l'Escurial; tandis que le maréchal Bessières avec environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le général Duhesme la Catalogne avec 10 mille[1] (voir la carte nº 43), en arrière les Asturies, à droite la Galice, à gauche l'Aragon, en avant l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, Valence, restaient libres, et n'étaient contenus que par les autorités espagnoles, désirant sans doute le maintien de l'ordre, mais navrées de douleur, et servies par une armée qui partageait tous les sentiments du peuple. Il était bien évident qu'elles ne déploieraient pas une grande énergie pour réprimer une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrètement. Cependant, sous l'impression du 2 mai, et dans l'attente de ce qui se passerait définitivement à Bayonne, on se contenait encore, mais avec tous les signes d'une anxiété extraordinaire, et d'une violente passion près d éclater.
[Note 1: Le reste des 80,000 jeunes soldats envoyés en Espagne était dans les hôpitaux.]
[En marge: Faux bruits répandus pour exciter les imaginations.]
Dans cette situation, l'imagination populaire, vivement éveillée, accueillait les bruits les plus étranges. Les voyages forcés à Bayonne en étaient surtout le texte. Les principaux personnages devaient, disait-on, après la famille royale, être conduits dans cette ville, devenue le gouffre où allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait de plus illustre. Après la royauté, après les grands, viendrait le tour de l'armée. Elle devait, régiment par régiment, être menée à Bayonne, de Bayonne sur les rives de l'Océan, où se trouvaient déjà les troupes du marquis de La Romana, et périr dans quelque guerre lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'était pas tout: la population entière devait être enlevée au moyen d'une conscription générale, qui frapperait la Péninsule comme elle frappait la France, et on verrait la fleur de la nation espagnole sacrifiée aux atroces projets du nouvel Attila. On débitait à ce propos les plus singuliers détails. Des quantités considérables de menottes avaient été fabriquées, disait-on, et transportées dans les caissons de l'armée française, afin d'emmener pieds et poings liés les malheureux conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues et touchées. Il y en avait notamment des milliers déposées dans les arsenaux du Ferrol, où cependant n'avait paru ni un bataillon ni un caisson de l'armée française, mais où l'on travaillait beaucoup, par ordre de Napoléon, à la restauration de la marine espagnole, et où l'on préparait une expédition pour mettre les riches colonies de la Plata à l'abri des attaques de l'Angleterre. À ces bruits s'en joignaient une foule d'autres de même valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi français obliger tout le monde à parler et à écrire le français. Une nuée d'employés français accompagneraient ce roi, et s'approprieraient tous les emplois.
[En marge: Désertion générale de l'armée espagnole.]
La première et la plus grave conséquence de ces bruits fut de faire déserter l'armée espagnole presque tout entière, par la crainte d'être violemment transportée en France. À Madrid, on vit chaque nuit jusqu'à deux et trois cents hommes déserter à la fois. Les soldats s'en allaient sans leurs officiers, quelquefois même avec eux, emportant armes, bagages, matériel de guerre. Les gardes du corps qui étaient à l'Escurial disparurent ainsi peu à peu, au point qu'après quelques jours il n'en restait plus un seul. Cette désertion se manifesta, non-seulement à Madrid, mais à Barcelone, à Burgos, à la Corogne. Généralement les soldats déserteurs fuyaient soit vers le midi, soit vers les provinces dont l'agitation et l'éloignement faisaient un asile plus sûr pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l'Aragon et Saragosse, contrée réputée invincible chez les Espagnols. Ceux de la Corogne allaient rejoindre le général Taranco, placé avec un corps de troupes au nord du Portugal. Ceux de la Nouvelle-Castille se jetaient partie à gauche vers Guadalaxara et Cuenca, où ils avaient Saragosse et Valence pour retraite, partie à droite vers Talavera, où ils avaient l'asile assuré et impénétrable de l'Estrémadure. Les généraux espagnols, habitués à la subordination, rendaient compte de cette désertion effrayante, qui les laissait sans aucun moyen de maintenir l'ordre, quel que fût le souverain définitivement imposé à la malheureuse Espagne.
[En marge: Dispositions des autorités espagnoles.]
[En marge: Fâcheuse conséquence de la maladie de Murat.]
Les troupes du midi, celles de l'Andalousie notamment, où l'on était le plus loin possible des Français, et où l'on aurait voulu aller si on n'y avait pas été, demeuraient seules compactes et unies; et c'étaient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait, outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes, la garnison de Cadix, qu'on maintenait considérable en tout temps; puis enfin la division du général Solano, marquis del Socorro, destiné d'abord à occuper le Portugal, rapproché plus tard de Madrid, et renvoyé dernièrement en Andalousie, dont il était capitaine général. Ces troupes, avec celles du camp de Saint-Roque que commandait le général Castaños, ne s'élevaient pas à moins de 25 mille hommes, et c'étaient les seules qui ne fussent pas portées à la désertion. Il fallait y ajouter les troupes suisses engagées depuis long-temps au service d'Espagne. Les deux régiments suisses de Preux et de Reding avaient été, par ordre même de Napoléon, réunis à Talavera, pour être joints à la première division du général Dupont, qui devait occuper Cadix, où se trouvait, comme on sait, une flotte française. Les trois régiments suisses stationnés à Tarragone, Carthagène et Malaga, avaient été, également par son ordre, dirigés sur Grenade, où le général Dupont devait les recueillir en passant. Napoléon pensait qu'en les plaçant, comme il disait, dans un _courant d'opinion française_, ils serviraient la cause de la nouvelle royauté, et non celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient être déjouées par le mouvement qui entraînait les coeurs. Les autorités militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les classes éclairées, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de finir, étaient indignées aussi des événements de Bayonne, et auraient volontiers déserté avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles aux Français. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant, aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d'une fièvre violente, affaibli, épuisé, pouvant à peine supporter qu'on lui parlât d'affaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait pris en aversion le pays où il n'était plus appelé à régner, lui attribuait sa fin qu'il croyait prochaine, demandait sa femme et ses enfants avec des cris douloureux, et voulait qu'on le laissât partir immédiatement. Il fallait retenir cet homme héroïque, devenu tout à coup faible comme un enfant, le retenir malgré lui, jusqu'à l'arrivée de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantôme d'autorité dont on se servait pour tout ordonner en son nom ne disparût complétement. Les Espagnols, avertis de l'état de Murat qu'on avait transporté à la campagne, et qu'on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur Murat, qu'ils plaignaient plus qu'ils ne le détestaient, mais sur Napoléon, devenu désormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en avait qui allaient jusqu'à dire que c'était Napoléon lui-même qui, pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables, avait fait empoisonner Murat. Ainsi divague, invente, sans souci de la vérité et même de la vraisemblance, l'imagination populaire une fois qu'elle est émue et excitée!
L'anxiété à Madrid était si grande, que le moindre bruit dans une rue, que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique, suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville on se pressait à l'arrivée du courrier pour recueillir les nouvelles, et on restait assemblé des heures entières pour en disserter. Le peuple, les bourgeois, les grands, les prêtres, les moines, mêlés ensemble avec la familiarité ordinaire à la nation espagnole, s'occupaient sans cesse des événements politiques dans les lieux publics. Partout la curiosité, l'attente, la colère, la haine, agitaient les coeurs, et il ne fallait plus qu'une légère étincelle pour allumer un vaste incendie.
[En marge: Publication des abdications arrachées à Charles IV et à Ferdinand VII.]
[En marge: Effet soudain de cette publication.]
Tel était donc l'état des esprits lorsque se répandit tout à coup la nouvelle de la double abdication arrachée à Charles IV et à Ferdinand VII. On venait de la publier dans la _Gazette de Madrid_ du 20 mai, à la suite de la manifestation imposée au conseil de Castille en faveur de Joseph. Cette nouvelle n'avait assurément rien d'imprévu, puisque par une foule d'émissaires on avait su que Ferdinand VII était à Bayonne, prisonnier, et exposé aux obsessions les plus menaçantes pour qu'il cédât sa couronne à la famille Bonaparte. Mais la connaissance officielle du sacrifice arraché à la faiblesse du père et à la captivité du fils, agit sur le sentiment public avec une violence inexprimable. On fut profondément indigné de l'acte en lui-même, et cruellement offensé de sa forme dérisoire. L'effet fut instantané, général, immense.
[En marge: Insurrection des Asturies.]
[En marge: Déclaration de guerre à la France.]
[En marge: Envoi de députés en Angleterre.]