Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 52

Chapter 523,863 wordsPublic domain

Maintenant, si on songe que Napoléon fit partir M. Yzquierdo de Paris (une lettre de Duroc contient en effet l'invitation de partir tout de suite), qu'il le fit partir rempli d'épouvante, et qu'en portant 80 mille hommes sur Madrid il ne voulut jamais donner une seule explication, il est évident que tout fut calculé pour amener le départ, qui eut lieu effectivement, autant du moins qu'il dépendit de la cour d'Espagne.

On pourrait dire, il est vrai, que Napoléon voulait les envelopper, s'emparer d'eux, et proclamer ensuite la déchéance. D'abord il aurait pu les envelopper et ne le fit pas; secondement c'eût été un acte de violence ouverte et injustifiable. La fuite en Andalousie était bien mieux son fait, puisqu'elle laissait le trône vacant, et fournissait la solution cherchée.

Arrivé à ce point, j'aurais été convaincu que le projet de Napoléon était de forcer la cour d'Espagne à s'enfuir, sans une objection grave, et tellement grave qu'elle m'a fait hésiter plusieurs fois, et abandonner l'opinion que j'avais conçue. Cette objection est celle-ci: Le départ des Bourbons et leur fuite entraînait la perte des colonies. Or l'Espagne sans ses colonies était, de l'avis de tout le monde, une charge des plus onéreuses. Tout le commerce du Midi ne cessait de répéter à Bayonne: Surtout qu'on ne nous ménage pas le même résultat qu'en Portugal.--

Or envoyer les Bourbons en Amérique, c'était justement reproduire ce résultat, car les Bourbons auraient insurgé les colonies contre la royauté de Joseph, et en même temps les auraient ouvertes aux Anglais, ce qu'il fallait avant tout éviter.

Devant cette objection j'ai été fort perplexe, et j'ai long-temps cessé de croire que Napoléon eût voulu amener la fuite de la cour d'Espagne. Pourtant la facilité de fuir qui leur était laissée, l'ordre même de les laisser fuir combiné avec l'épouvante inspirée de Paris par le départ de M. Yzquierdo, étaient aussi des faits concluants que je ne pouvais négliger. Dans ce conflit de pensées, j'ai fait une remarque, c'est qu'il y avait à Cadix une flotte française, maîtresse de la rade, et que peut-être Napoléon songeait à s'en servir pour arrêter les Bourbons fugitifs, et moralement perdus par leur fuite aux yeux de la nation espagnole. Les ayant d'un côté poussés à vider le trône pour s'en emparer, il les aurait de l'autre arrêtés au moment de leur embarquement pour l'Amérique. Cette réflexion a été pour moi un trait de lumière, car elle expliquait et résolvait toutes les objections. Cependant ce n'était qu'une conjecture. Je me suis mis à relire toute la correspondance de M. Decrès, et j'y ai trouvé la circonstance suivante: c'est qu'un ordre chiffré, envoyé à l'amiral Rosily, n'avait pu être lu parce que le chiffre du consulat était perdu, et que l'amiral Rosily dépêchait à Paris un officier sûr et capable pour recevoir la confidence restée impénétrable à cause de la perte du chiffre. Cette circonstance a été pour moi une confirmation frappante de ma première conjecture. Que pouvait signifier en effet cette dépêche chiffrée? L'ordre de sortir de Cadix pour aller à Toulon? Mais cet ordre avait été donné trois ou quatre fois en lettres en clair, c'est-à-dire sans employer la précaution du chiffre. Il fallait donc que ce fût autre chose, et quelque chose de plus secret encore. J'ai dès lors été certain que ce devait être l'ordre d'arrêter la famille fugitive. Je me suis livré aux Affaires étrangères à de nouvelles recherches, mais la dépêche ne s'y est pas trouvée. Je n'avais guère d'espoir de la trouver à la Marine, où les archives, quoique tenues avec beaucoup d'ordre, ne contiennent presque rien. Néanmoins j'ai fait une tentative, et, contre mon attente, j'ai trouvé à la Section historique la dépêché chiffrée, heureusement accompagnée du chiffre, et conçue en ces termes: «Je (c'est M. Decrès qui parle) ne cherche point à pénétrer l'objet de l'entrée des troupes françaises en Espagne. La seule chose qui m'occupe, c'est qu'ainsi que moi vous avez à répondre à Sa Majesté de son escadre. Prenez donc une position qui vous éloigne autant que possible des plus fortes batteries, et qui en même temps puisse défendre la rade contre une attaque intérieure ou extérieure. Vous avez des vivres qui vous serviront en cas de besoin au mouillage. Ayez bien soin de ne laisser paraître aucune inquiétude, mais tenez-vous en garde contre tout événement, et cela sans affectation, et seulement comme mesure résultant des ordres que vous avez de partir. Placez le vaisseau espagnol au milieu et sous le canon des Français.

»_Si la cour d'Espagne, par des événements ou une folie qu'on ne peut guère prévoir, voulait renouveler la scène de Lisbonne, opposez-vous à son départ._ Laissez courir l'état actuel des choses autant qu'il sera possible; mais s'il y avait une crise, ne permettez aucun parlementage avec les Anglais, et jusque-là paraissez bien n'avoir aucune espèce de méfiance; mais avisez dans le silence à la sûreté de l'escadre et à ce qu'exige de votre sagacité et dignité personnelle le service de Sa Majesté.» (21 février 1808.)

J'ai naturellement éprouvé une vive satisfaction de voir la vérité découverte, et en même temps un vrai chagrin de trouver une vérité aussi fâcheuse, qui du reste était la conséquence du projet de détrôner les Bourbons.

Dès ce moment le projet de Napoléon est devenu évident pour moi. D'abord il faut remarquer la date du 21, époque des ordres contenant le plan tout entier: départ de Murat, instructions à ce lieutenant, composition de toute l'armée, départ de M. Yzquierdo, départ de M. de Tournon... ordres à Junot...--On remarquera secondement la combinaison de cet ordre avec celui de Murat, de laisser partir la cour si elle voulait partir. L'un ne contredit pas l'autre, mais tous deux se combinent ensemble. Napoléon voulait le départ de Madrid, pour que le trône fût vacant; mais non le départ de Cadix, pour que les colonies ne fussent point insurgées.

On voit par quel travail sur les documents les plus authentiques il m'a fallu arriver à la vérité; et j'ose dire que la postérité n'en saura pas davantage, car Napoléon n'a rien dit à ce sujet; Murat n'a laissé que sa correspondance; le général Savary a laissé des Mémoires inexacts (contredits par sa propre correspondance); M. de Laforêt m'a écrit à moi-même qu'il n'avait rien su; le prince Cambacérès dit dans ses Mémoires qu'il n'a rien su; les comtes de Tournon et Lobau n'ont laissé que leur correspondance, que j'ai eue; M. Yzquierdo n'a laissé que quelques lettres que j'ai lues au dépôt du Louvre. Je conclus donc qu'on n'en saura pas plus dans l'avenir, et que la vérité est la suivante:

Napoléon ne songea à l'invasion de l'Espagne comme à un projet arrêté qu'après Tilsit, et point avant.

Après Tilsit, avant Copenhague, il ne songea qu'à fermer les ports du Portugal à la Grande-Bretagne.

Après Copenhague, la guerre se prolongeant à outrance, il voulut profiter de la prolongation de la guerre pour tout finir au midi de l'Europe.

Il désira d'abord partager le Portugal avec l'Espagne; et les événements de l'Escurial le provoquant, il voulut tout à coup se mêler des affaires d'Espagne de vive force.

Le pardon du prince des Asturies lui fit momentanément ajourner ses projets.

En Italie et à Paris il flotta entre divers plans, un mariage, un démembrement de territoire avec partage des colonies, un détrônement.

Peu à peu il se décida, en janvier et février, pour ce dernier projet, celui du détrônement.

Ce qui le prouve, c'est le mystère des ordres, l'accumulation extraordinaire des troupes, la concession à la Russie du partage de l'empire ottoman, toutes choses inutiles, dont il n'avait pas besoin pour tout projet secondaire, comme le mariage et la prise d'une ou deux provinces.

Enfin, une fois fixé sur le détrônement, il voulut amener sans collision la fuite en Andalousie, et en prévenir les suites pour les colonies par l'arrestation de la famille royale dans les eaux de Cadix.

Voilà, suivant moi, la vérité, avec une rigoureuse impartialité, et telle qu'elle ressort de documents authentiques, les seuls que la postérité puisse espérer.

Il ne reste plus qu'un doute, c'est celui qu'une lettre venue de Sainte-Hélène, portant la date du 29 mars, adressée à Murat, et blâmant toute sa conduite, pourrait faire naître. Je vais la discuter et l'éclaircir dans la note suivante.

NOTE DU LIVRE XXX.

(VOIR PAGE 547.)

La lettre dont je viens de parler, imprimée dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_, pour la première fois, si je ne me trompe, reproduite depuis dans une multitude d'ouvrages, a été, de ma part, le sujet de nombreuses recherches pour en constater l'authenticité, sur laquelle j'ai souvent eu des doutes. Je vais dire quels ont été mes motifs de contester d'abord cette authenticité, et mes motifs définitifs d'y croire, après de minutieux rapprochements qui m'ont permis de me faire à ce sujet une conviction entière.

Il faut d'abord commencer par citer la lettre textuellement:

«29 mars 1808.

»Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même. L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événements: je reste dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une nation désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf; il a tout le courage, et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre chez des hommes que n'ont point usés les passions politiques.

»L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J'ai des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus.

»Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.

»Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires au chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer, on n'en fasse un héros. Je ne veux pas qu'on use de violence envers les personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre odieux et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille hommes sous les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec avantage une guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie.

»Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en est d'autres que vous sentirez.

»L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier nos embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle tient sur les côtes de Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des enrôlements de Siciliens et de Portugais.

»La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce pays: c'est peut-être le pays de l'Europe qui y est le moins préparé. Les gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement et l'anarchie qui a pris la place de l'autorité légale, sont le plus petit nombre; le plus grand nombre profite de ces vices et de cette anarchie.

»Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre?

»Irai-je à Madrid? Exercerai-je l'acte d'un grand protectorat en prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement dépopularisés qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.

»Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de famille serait un faible lien: la reine Élisabeth et d'autres princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les immoler impunément à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien précipiter, qu'il convient de prendre conseil des événements qui vont suivre..... Il faudra fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur les frontières du Portugal et attendre.....

»Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la magistrature allaient reconnaître Ferdinand sans contestation. Le prince de la Paix doit avoir, dans les emplois publics, des partisans; il y a d'ailleurs un attachement d'habitude au vieux roi, qui pourrait produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les Espagnols, a puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary d'aller auprès du vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera avec V. A. I. J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre; en attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire: Vous ne m'engagerez à une entrevue, en Espagne, avec Ferdinand, que si vous jugez la situation des choses telle que je doive le reconnaître comme roi d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et le prince Godoy. Vous exigerez pour eux et vous leur rendrez les mêmes honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne puissent pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera pas difficile, je n'en sais rien moi-même.

»Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs immunités seront respectés. Vous leur direz que l'Empereur désire le perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la soustraire au régime des favoris..... Vous direz aux magistrats et aux bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée, la splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que j'ai signé avec le Pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et, me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté.

»Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vous-même... Le Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne vous occupe et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous nuirait encore plus qu'à moi. Vous allez trop vite dans vos instructions du 14. La marche que vous prescrivez au général Dupont est trop rapide; à cause de l'événement du 19 mars, il y a des changements à faire. Vous donnerez de nouvelles dispositions; vous recevrez des instructions de mon ministre des affaires étrangères. J'ordonne que la discipline soit maintenue de la manière la plus sévère: point de grâce pour les plus petites fautes. L'on aura pour l'habitant les plus grands égards; l'on respectera principalement les églises et les couvents.

»L'armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée espagnole, soit avec des détachements; il ne faut pas que d'aucun côté il soit brûlé une amorce.

»Laissez Solano dépasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-même l'indication des marches de mon armée pour la tenir toujours à une distance de plusieurs lieues des corps espagnols. Si la guerre s'allumait, tout serait perdu.

»C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des explications avec Solano, comme avec les autres généraux et les gouverneurs espagnols.

»Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événements majeurs, vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me renverrez sur-le-champ le chambellan de Tournon, qui vous porte cette dépêche; vous lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce, etc.

»Signé NAPOLÉON.»

Avant de parler de l'authenticité de cette lettre, je dois dire un mot de la portée qu'on cherche à lui donner. On veut y voir la preuve que Napoléon n'approuva rien de ce qui fut fait en Espagne, que tout fut fait à son insu, malgré lui, par l'imprudente légèreté de Murat, par son impatiente ambition. C'est une très-fausse induction, car la veille du jour où cette lettre fut écrite, le lendemain, et pendant tout le temps qui suivit, Napoléon écrivit une longue suite de lettres ordonnant point par point, à Murat, tout ce qui fut exécuté; et quand celui-ci, inspiré par les événements, prit quelque chose sur lui, il se trouva que Napoléon lui ordonnait les mêmes choses de Paris ou de Bayonne. Si, par exemple, Murat entra dans Madrid le 23, il avait l'ordre formel d'y entrer un ou deux jours avant. On tire donc de cette lettre une fausse induction quand on veut en profiter pour exonérer Napoléon de la responsabilité des événements d'Espagne et rejeter cette responsabilité sur Murat. Elle n'est et ne peut être qu'une inconséquence d'un moment, placée au milieu de la conduite la plus soutenue, la plus obstinément persévérante: inconséquence, il est vrai, pleine de génie, car on ne peut pas prévoir d'une manière plus extraordinaire ce qui arriva depuis; mais inconséquence enfin, car pour un moment Napoléon cessa de vouloir ce qu'il voulait la veille, ce qu'il voulut encore le lendemain, et put paraître éclairé par une lumière surnaturelle qui lui révélait l'avenir tout entier. Cette inconséquence, d'abord invraisemblable, ne présente donc aucun intérêt pour la justification de Napoléon. Mais elle en présente beaucoup pour l'histoire de l'esprit humain; car on se demande avec curiosité comment il se fait qu'un des génies les plus fermes, les plus résolus qui aient paru dans le monde, ait pu dans un court intervalle de temps voir les choses sous la face la plus contraire, et vouloir un tout autre résultat que celui qu'il voulait dans l'instant d'auparavant, et que celui qu'il voulut dans l'instant d'après. Pourtant, quand on connaît le coeur humain, quand on a surtout appris à le connaître dans les grandes affaires, on ne sait que trop que les plus puissantes volontés sont sujettes à ce va-et-vient des événements, et que les plus grandes résolutions ont souvent failli n'être pas prises. Il y a telle victoire restée immortelle qui a failli n'être pas remportée, parce qu'il a tenu à la plus légère circonstance que la bataille ne fut pas livrée. L'inconséquence est donc très-ordinaire; car il arrive aux plus grands esprits, aux plus grands caractères, de varier avant de se résoudre. La lettre en question notamment prouve d'une manière bien frappante à quel point Napoléon savait voir le côté contraire des résolutions qu'il prenait, et de quelle extraordinaire prévoyance il était doué, mais de combien peu de poids était cette prévoyance quand ses passions l'entraînaient. J'ai donc mis un intérêt philosophique en quelque sorte à rechercher ce qu'il fallait penser de l'authenticité de cette lettre, et voici par quelles opinions diverses j'ai passé avant de me fixer définitivement pour l'affirmative.

Au premier aspect, la lettre est si admirable de pensée et de langage qu'on ne doute pas qu'elle ne soit de Napoléon lui-même. Lui seul en effet a écrit de ce ton sur les grandes affaires politiques et militaires. Elle a produit ce même effet sur tous les écrivains qui se sont occupés jusqu'ici de Napoléon. Mais ces écrivains, ne connaissant rien ou presque rien des vrais documents, n'ont pu comme moi être frappés des contradictions qu'elle présente avec d'autres données historiques tout à fait certaines, et n'ont pas même pris la peine de mettre en question son authenticité. Pour moi cependant il y a eu des raisons de douter de cette authenticité tellement graves, que je ne sais pas si aux yeux des vrais critiques je parviendrai à les détruire.

Ainsi d'abord cette lettre est en contradiction formelle avec tout ce qui précède et tout ce qui suit. Les uns l'ont datée du 27, les autres du 29 mars (la vraie date, comme on le verra, ne peut être que du 29). Eh bien, il y a du 27, il y a du 30, des lettres de Napoléon qui disent exactement le contraire, c'est-à-dire qui approuvent Murat en tout, qui non-seulement approuvent, mais qui prescrivent l'entrée dans Madrid, qui prescrivent le plan au moyen duquel on s'empara de toute la famille d'Espagne. C'est enfin la seule lettre de ce genre, dans une immense correspondance, qui soit en opposition avec la conduite suivie par Murat et ordonnée par Napoléon.

Secondement, tandis que toutes les lettres de Napoléon se trouvent au dépôt du Louvre, celle-là ne s'y trouve pas. Il est vrai que cette preuve n'est pas absolue, car sur 40 mille lettres de l'Empereur, il y en a çà et là quelques-unes qui n'y sont pas, et la lettre dont il s'agit pourrait bien être du nombre, infiniment petit, de celles dont la minute n'a pas été conservée. Il n'y en a peut-être pas 100 sur 40,000 dans ce cas. Il y a plus encore: une lettre de l'Empereur, dont voici un extrait, énumère toutes les lettres qu'il a écrites dans ces journées, et ne mentionne point celle dont il s'agit. Arrivé à Bordeaux, et rappelant l'une après l'autre les lettres qu'il a successivement adressées à Murat, il lui dit: «_Je reçois votre lettre du 3 à minuit, par laquelle je vois que vous avez reçu ma lettre du 27 mars. Celle du 30 et Savary qui doit vous être arrivé, vous auront fait connaître encore mieux mes intentions. Le général Reille part à l'instant pour se rendre près de vous..._» Ainsi pas un mot de la lettre du 29. Comment imaginer qu'il ne l'eût pas énumérée si elle avait été écrite, surtout cette lettre contredisant tout ce qu'il avait ordonné le 27 et le 30? Il aurait dû au moins la mentionner en déclarant qu'il fallait la considérer comme non avenue.

Mais la non-existence de cette minute au Louvre acquiert une signification plus grande par une autre circonstance, qui est la suivante. La correspondance fort volumineuse de Murat, sans laquelle on ne peut pas connaître et raconter les événements d'Espagne, est tout entière au Louvre. Elle contient la réponse la plus exacte, la plus minutieuse, aux moindres lettres de l'Empereur. On peut dire qu'avec cette correspondance on a sur tous les points la demande et la réponse. Or il n'y a pas une seule lettre de Murat en réponse à cette lettre si importante, si grave, si différente de ce qui lui avait été prescrit. Murat, dans cette correspondance, paraît sentir avec une vivacité extrême les moindres reproches de l'Empereur, et il n'aurait pas dit un mot d'une lettre si gravement improbative, si différente surtout de ce qui avait précédé et suivi! Cela est évidemment impossible. On ne peut plus conserver de doute quand on ajoute qu'à la date du 4 avril, onze heures du soir, Murat dit: _M. de Tournon est arrivé ce soir; il aura trouvé le logement de Votre Majesté tout fait_. Murat n'ajoute pas: Il m'a remis votre lettre... etc. Il est évident que M. de Tournon ne lui avait rien remis, et surtout rien d'aussi grave que la lettre en question. Je crois donc que la lettre ne fut pas remise; ce qui ne prouve pas toutefois qu'elle n'eût pas été écrite, comme je vais le démontrer tout à l'heure.