Part 51
D'abord un mot sur les documents eux-mêmes. De tous les écrivains qui ont traité ces époques, pas un seul n'a possédé les vrais documents historiques. Tous ont composé des livres avec d'autres livres. Cela frappe à la simple lecture pour quelqu'un qui connaît les faits. M. de Toreno lui-même, dont l'ouvrage sur la révolution d'Espagne est remarquable par un véritable talent, et, ce qui vaut mieux encore, par un grand sens politique, n'a pas connu les documents. Il a composé son ouvrage sur les publications espagnoles et françaises, et sur beaucoup de traditions vivantes, recueillies dans son propre pays, lesquelles rendent son récit précieux sous quelques rapports. Parmi les auteurs français, un seul, M. Armand Lefèvre, a eu l'avantage d'être introduit aux affaires étrangères. Il a touché à quelques documents certains. A-t-il pu, grâce à cette initiation, connaître la vérité? Une seule remarque suffira pour répondre à cette question. La correspondance des affaires étrangères consiste en quelques dépêches fort rares de M. de Champagny, et en dépêches très-nombreuses de M. de Beauharnais, ambassadeur de France à Madrid. Or, M. de Champagny, très-honnête homme, très-dévoué à l'Empereur, ne sut pas un mot de l'affaire d'Espagne. M. de Beauharnais, très-honnête homme, très-incapable, ne fut pris que pour jouer le personnage ridicule d'un ambassadeur, qu'on trompait, afin qu'il trompât mieux la cour auprès de laquelle il était accrédité. _Ne dites rien à Beauharnais.... Je n'ai rien dit à Beauharnais...._ sont les paroles qui se trouvent sans cesse dans la correspondance de Napoléon et de ses agents en Espagne. Enfin, au moment de la catastrophe, Napoléon envoya M. de Laforêt pour seconder Murat, n'estimant pas qu'on pût se servir de M. de Beauharnais, et il disgracia ce dernier sans vouloir même l'entendre, ce qui était de toute injustice. La correspondance des affaires étrangères, quand on a eu l'avantage de la consulter, n'est donc elle-même qu'un insignifiant document sur les affaires d'Espagne. Mais alors, dira-t-on, où sont ces documents? Dans la correspondance de Napoléon avec les agents qu'il employa en cette circonstance. Ces agents furent, à Paris, MM. de Talleyrand et Duroc; à Madrid, Murat d'abord, puis le général Savary, le maréchal Bessières, le général comte de Lobau, M. de Tournon, M. le général Grouchy, M. de Monthyon, dont les rapports imprimés plus tard furent publiés autrement qu'ils n'avaient été écrits, enfin l'amiral Decrès, fort employé dans cette affaire à cause des colonies espagnoles. Ce furent là les vrais agents de l'Empereur, les seuls informés, et toujours partiellement, car chacun d'eux ne savait que ce qui le concernait, et conjecturait le reste en proportion de son esprit. Il y a une correspondance de tous ces personnages avec Napoléon, et de Napoléon avec eux, correspondance considérable et très-curieuse, qui est au Louvre, que seul j'ai lue, qui semblerait devoir tout éclaircir, et qui cependant ne m'a complétement édifié moi-même qu'après des efforts opiniâtres, tels que ceux qu'on fait sur certains passages des historiens de l'antiquité pour arriver à découvrir telle ou telle vérité historique. En général, quand j'ai lu la correspondance de Napoléon avec ses agents, elle est si claire, si nette, si positive, que je n'ai plus un doute sur les événements. Eh bien, après avoir lu celle qui est relative à l'Espagne, je suis demeuré long-temps dans les perplexités les plus embarrassantes. Je vais dire pourquoi. D'abord Napoléon flotta long-temps entre divers projets; et quand il fut fixé, il ne dit à personne ce qu'il voulait. Peut-être le dit-il au général Savary, mais au dernier moment, et sur un seul point, le voyage forcé de Ferdinand à Bayonne. Le 20 février, il avait vu Murat dans la journée sans lui rien dire, et il lui fit donner l'ordre par le ministre de la guerre de partir, lettre reçue, pour Bayonne. Il lui traça la marche de l'armée sur Madrid, n'ajouta pas un seul mot relatif à la politique, et lui défendit même de l'interroger. Le comte Lobau, M. de Tournon, envoyés comme observateurs, n'eurent pas une seule confidence. Et enfin, quand la révolution d'Aranjuez fut accomplie, l'Espagne se trouvant sans roi, car Charles IV avait abdiqué, et Ferdinand VII n'était pas reconnu, Napoléon envoya le général Savary avec une partie du secret, celle qui consistait à amener à Bayonne le père et le fils, de gré ou de force. Encore le même jour M. de Tournon partait-il de Paris avec une instruction toute contraire, publiée depuis à Sainte-Hélène, nullement apocryphe, bien réelle, et qui contredisait tout ce que Murat et le général Savary avaient ordre de faire, tout ce qu'ils ont fait effectivement. Se figure-t-on quelle difficulté ce doit être de découvrir, à travers toutes ces contradictions, à travers toutes ces dissimulations calculées, la vérité historique, et combien cette découverte, déjà si difficile quand on a eu les vrais documents, devient impossible quand on ne les a pas eus tous?
Je vais dire maintenant comment je suis arrivé à la vérité. En comparant entre eux tous les ordres donnés, non pas seulement aux agents de confiance, mais aux agents qui n'étaient que des instruments, en comparant les ordres politiques avec les ordres militaires, et non-seulement avec les ordres militaires, mais avec les ordres financiers même, en comparant ceux qui ont été donnés avec ceux qui ont été exécutés, et avec quelques demi-confidences faites au moment décisif, où il fallait enfin dire ce qu'on voulait pour être obéi, je suis parvenu avec beaucoup de patience à démêler la vérité, mais après des années de réflexions: et je dis des années, car il y a un point sur lequel je n'ai été fixé qu'après trois ans de recherches.
À présent que j'ai fait connaître la difficulté, je vais dire à quelles conclusions je suis parvenu, et comment j'y suis parvenu.
Que Napoléon ait de bonne heure conçu l'idée systématique de renverser les Bourbons dans toute l'Europe, cela est incontestable. Mais cette idée elle-même n'a commencé à naître dans son esprit qu'en 1806, après la trahison de la cour de Naples, et après le détrônement de cette cour prononcé au lendemain d'Austerlitz. Depuis, l'incapacité, l'avilissement sans cesse croissant de la cour d'Espagne, ses trahisons secrètes qu'on entrevoyait sans les connaître tout à fait, enfin la fameuse proclamation par laquelle le prince de la Paix appelait, la veille de la bataille d'Iéna, toute la nation espagnole aux armes, confirmèrent Napoléon dans l'idée qu'il fallait faire subir aux Bourbons d'Espagne le même traitement qu'aux Bourbons de Naples. Mais à quel moment cette idée, d'abord générale et vague, devint-elle un projet arrêté? Voilà la première question. Par quels moyens cette idée, devenue un projet arrêté, dut-elle s'exécuter, car la cour d'Espagne n'était pas assez hardie pour fournir par une levée de boucliers le grief très-légitime qu'avait fourni la cour de Naples; par quels moyens, dis-je, l'idée une fois arrêtée, dut-elle s'exécuter, là est la seconde question et la plus difficile.
On a dit que, le lendemain de la proclamation du prince de la Paix, Napoléon conçut à Berlin même le projet de détrônement. La correspondance de Napoléon, qui révèle à chaque instant ses moindres impressions, fait foi du contraire. Après Iéna, il ne songea qu'à une immense guerre au Nord. L'idée générale de se débarrasser plus tard des Bourbons put se confirmer dans son esprit, mais le projet d'exécution ne prit pas même naissance. On a dit qu'à Tilsit Napoléon fut décidé à signer la paix par M. de Talleyrand, qui faisait valoir à ses yeux la nécessité d'en finir au Nord pour reporter son attention au Midi, c'est-à-dire en Espagne; qu'il fut même question avec l'empereur Alexandre du détrônement des Bourbons d'Espagne, et que ce détrônement fut consenti par Alexandre moyennant des sacrifices en Orient. Tout cela est faux. Napoléon fut décidé à traiter à Tilsit, par le sentiment de la difficulté; car 1807 ne fut autre chose qu'un 1812 heureux, heureux grâce à la qualité de l'armée à cette époque; mais de l'Espagne, il n'en fut pas même question. La correspondance secrète de M. de Caulaincourt est là pour l'attester, tout en effet fut nouveau pour Alexandre quand il apprit les événements de Madrid. On a donc calomnié la mémoire de ce prince en avançant cela. Napoléon voulut signer la paix continentale à Tilsit, parce qu'il trouvait le Niémen bien loin du Rhin; et il ne songea là qu'à une chose, à contraindre l'Angleterre à la paix maritime par l'union de tout le continent contre elle.
Revenu à Paris en juillet 1807, Napoléon ne s'occupa d'abord que d'administrer son empire, ce qu'il n'avait pas fait depuis un an, et ensuite de tirer les conséquences de la politique de Tilsit. En effet, tandis que le cabinet de Saint-Pétersbourg, chargé de la médiation, adressait à l'Angleterre cette question: Voulez-vous la paix ou la guerre, la paix avec tous, ou la guerre avec tous? Napoléon disposait toute chose pour forcer les États restés neutres à se déclarer contre l'Angleterre, dans le cas où elle se déciderait à continuer les hostilités. Ces États restés neutres étaient le Danemark, l'Autriche et le Portugal. Napoléon prépara une armée pour contraindre le Portugal. Mais sa correspondance, la nature de ses ordres prouvent qu'il ne songeait, à l'égard du Portugal, qu'à faire cesser la neutralité de celui-ci. Lorsqu'en août et septembre 1807 l'Angleterre, pour toute réponse à la question pressante de la Russie, répondit en brûlant Copenhague, le cri de guerre fut général contre elle, et alors seulement Napoléon songea à tirer parti de deux choses, la prolongation forcée de l'état de guerre, et l'indignation universelle excitée contre la Grande-Bretagne, indignation qui lui permettrait de tenter de son côté ce qu'il n'aurait jamais osé se permettre en d'autres temps.
Il somma d'abord le Portugal, qui laissa bientôt voir sa complicité secrète avec l'Angleterre, et il résolut de s'en emparer. Ne pouvant pas le posséder directement, il eut l'idée de le partager avec l'Espagne, moyennant la cession de la Toscane. C'est le moment (octobre 1807) où la question de la Péninsule tout entière fut visiblement soulevée dans son esprit, par la question du Portugal. Des mots échappés dans ses lettres, de premiers ordres montrent une pensée naissante, et naissante par suite des événements de Copenhague. C'est à ce même moment que les indignes scènes de l'Escurial aboutirent au projet insensé d'intenter un procès criminel au prince des Asturies, pour le faire déclarer déchu de ses droits à la couronne, et les transmettre on ne sait à qui, au prince de la Paix probablement, sous le titre de régent. Alors il ressort des ordres de Napoléon que les indignités de la cour d'Espagne furent une provocation pour son ambition; car, en calculant la marche des courriers d'après les vitesses de cette époque, on voit que c'est à la nouvelle même du procès de l'Escurial que commencèrent les mouvements de troupes, puisqu'un instant il alla jusqu'à prescrire de les faire partir en poste, ordre suspendu depuis lorsqu'il reçut à Paris la nouvelle du pardon royal accordé au prince des Asturies.
Amené par l'événement de Copenhague et l'obligation de continuer la guerre à prendre le Portugal, Napoléon eut ainsi l'esprit attiré vers les affaires de la Péninsule, et par le procès de l'Escurial sa volonté fut provoquée jusqu'à vouloir s'en mêler par la force. Un répit ayant été la suite du pardon accordé à Ferdinand, il partit pour l'Italie en novembre 1807.
Il est évident par ce qui se passa à Mantoue avec Lucien Bonaparte que Napoléon songeait alors à un mariage de l'une de ses nièces avec Ferdinand, et qu'il n'était pas fixé sur le détrônement des Bourbons. Cependant il donna en Italie même des ordres pour la marche des troupes, et des ordres qui prouvent que ces troupes n'étaient pas de simples renforts envoyés à l'armée de Portugal (comme seraient portés à le croire ceux qui prétendent qu'avant la révolution d'Aranjuez Napoléon ne pensait à rien), mais des troupes destinées à résoudre l'affaire d'Espagne elle-même, puisque c'est en Italie qu'il organisa la division Duhesme, chargée d'envahir la Catalogne.
Arrivé à Paris en janvier 1808, ses ordres se multiplièrent, et prouvent par leur succession rapide que la résolution mûrissait, et qu'il voulait en finir avec les Bourbons d'Espagne.
Il avait deux manières, ou trois, si l'on veut, de résoudre la question:
1º Donner une princesse française à Ferdinand, en n'exigeant aucun sacrifice de la part de l'Espagne.
2º Donner une princesse française, en exigeant les provinces de l'Èbre et l'ouverture des colonies espagnoles.
3º Détrôner les Bourbons.
Quant au premier projet, le plus sage à mon avis, Napoléon ne dut pas y songer long-temps, car il renvoya un peu après sa nièce en Italie. Cette scène, attestée par des témoins oculaires, parmi lesquels un frère de l'Empereur, ne peut laisser de doute.
Quant au second projet, il a existé certainement, ou du moins il en a été question; car une dépêche de M. Yzquierdo, reçue à Madrid par Ferdinand au moment où son père abdiquait, et publiée par les Espagnols, atteste la discussion de ce projet entre M. Yzquierdo et M. de Talleyrand. De plus, il se trouve une lettre de M. de Talleyrand au dépôt du Louvre, dans laquelle il expose à Napoléon ce même projet, tandis que M. Yzquierdo l'exposait de son côté à la cour d'Espagne, et à la même date. Le second projet a donc existé. Fut-il sérieux? Oui, à un certain degré; car M. de Talleyrand ajoute ces mots dans sa dépêche à l'Empereur: «Mon opinion est que si cela convenait à Votre Majesté, on engagerait M. Yzquierdo, cependant avec un peu de peine, à signer; toutefois en éloignant les troupes du séjour du roi.» Le projet d'en finir, avec ou sans mariage, mais avec l'abandon des provinces de l'Èbre et l'ouverture des colonies, avait donc une certaine réalité, du moins dans l'esprit de M. de Talleyrand, qui était ici le confident intime de l'Empereur. Mais ce projet était-il tout à fait sérieux? Était-il autre chose qu'une éventualité que Napoléon se réservait, en tendant véritablement à un autre but? Oui, et je crois en effet que c'est là la vérité. Napoléon laissait discuter, dans le courant de février et de mars 1808, le projet de terminer les affaires pendantes avec l'Espagne par un abandon de ses provinces de l'Èbre et l'ouverture de ses colonies, avec ou sans un mariage, mais en même temps et plus sérieusement il tendait au détrônement.
Voici les raisons qui déterminent ma conviction à ce sujet:
1º Les expressions mêmes de M. de Talleyrand prouvent que le projet n'était qu'à moitié sérieux, car si Napoléon n'avait eu que ce but, l'avait eu sérieusement, on ne se serait pas borné à lui dire: _si cela convenait à Votre Majesté_. Quand il tendait à un but déterminé, son langage, celui de ses agents, s'empreignant de sa résolution, prenaient un ton passionné, positif, et jamais le ton du doute.
2º S'il n'avait voulu que s'approprier les provinces de l'Èbre, se faire ouvrir les colonies, et conclure un mariage, il n'aurait pas eu besoin d'encombrer l'Espagne de troupes; il n'aurait pas eu besoin de donner des ordres mystérieux, de faire marcher sur Madrid par toutes les routes à la fois; il n'aurait eu qu'une volonté à exprimer, et la cour d'Espagne, après avoir peut-être résisté un moment, aurait cédé infailliblement. Il aurait d'ailleurs dit clairement à Murat ce qu'il voulait, au lieu de lui laisser le plus grand doute sur l'objet auquel était destinée l'armée française.
3º Enfin Napoléon, qui ne se décidait qu'à la dernière extrémité à faire à la Russie le sacrifice de discuter le partage de l'empire turc, ce qui était un pas vers le partage lui-même, n'aurait pas, vers le milieu de février, moment de ses ordres définitifs, envoyé à la Russie un leurre dangereux, en lui proposant d'exposer ses idées sur un sujet aussi grave. Il n'y avait qu'un but aussi capital que le détrônement des Bourbons qui pût le décider à acheter par un tel sacrifice le concours ou le silence de la Russie.
Ainsi, en février et mars 1808, tout prouve que les premier et second projets, de marier Ferdinand avec une princesse française, en exigeant ou n'exigeant pas des sacrifices territoriaux et commerciaux, n'étaient plus sérieux, s'ils l'avaient jamais été, car les expressions de M. de Talleyrand n'eussent pas été aussi dubitatives, Napoléon n'eût pas envahi l'Espagne avec tant de forces et de mystère, et fait de si grandes concessions à la Russie pour un projet qui était secondaire et de peu d'importance, si on le compare aux gigantesques projets du temps.
Dès le mois de février et de mars il voulut donc détrôner les Bourbons, bien qu'en aient dit ceux qui prétendent qu'il n'y fut amené qu'à Bayonne même, après avoir vu le père et le fils, après avoir été témoin de leur incapacité et de leur décadence morale.
Mais une fois fixé sur le but qu'il se proposait, est-il aussi facile de se fixer sur le moyen qu'il voulait employer? C'est sur ce point que j'ai long-temps hésité, et je ne me suis fixé qu'après plusieurs années de recherches et de réflexions.
Napoléon ne dit à personne avant la révolution d'Aranjuez, c'est-à-dire avant le détrônement du père par le fils, ce qu'il voulait. Pas un de ses ministres ne l'a su. Murat, comme on l'a vu, l'ignorait absolument.
L'idée m'est venue, mais sans preuves, qu'il avait voulu les faire partir en les effrayant, à l'exemple de la maison de Bragance. Cette idée m'est venue la première, et elle est restée la dernière dans mon esprit, après beaucoup de vicissitudes.
En lisant jusqu'à cinq et six fois la correspondance de Napoléon, surtout avec Murat, j'ai vu tour à tour cette conviction se former en moi, et puis se détruire. D'abord j'ai été frappé d'une remarque. Napoléon ne cesse de dire à Murat: Observez le plus grand ordre, ménagez la population, évitez toute collision (ce qui signifie qu'il voulait faire vider le trône sans coup férir, pour ne pas avoir une guerre avec la nation); mais il ajoute: _Soyez rassurant pour la cour d'Espagne, donnez-lui de bonnes paroles_.
Le 14 mars il écrit à Murat: «J'ai ordonné que le 17 on demande le passage par Madrid de 50 mille hommes destinés à se rendre à Cadix. Vous vous conduirez selon la réponse qui sera faite. _Mais tâchez d'être le plus rassurant possible._»
--Le 16 mars il écrit: «Continuez à tenir de bons propos. _Rassurez le roi, le prince de la Paix, le prince des Asturies, la reine._»
--Le 19 il écrit: «Je suppose que vous recevrez cette lettre à Madrid, _où j'ai fort à coeur d'apprendre que vos troupes sont entrées paisiblement et de l'aveu du roi; que tout se passe paisiblement_. J'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de Tournon et d'Yzquierdo, pour savoir le parti à prendre pour arranger les affaires. Annoncez mon arrivée à Madrid. Tenez une sévère discipline parmi les troupes. Ayez soin que leur solde soit payée, afin qu'elles puissent répandre de l'argent.»
--Le 25 il écrit: «Je reçois votre lettre du 15 mars. J'apprends avec peine que le temps est mauvais; il fait ici le plus beau temps du monde. Je suppose que vous êtes arrivé à Madrid depuis avant-hier. Je vous ai déjà fait connaître que votre première affaire était de reposer et approvisionner vos troupes, _de vivre dans la meilleure intelligence avec le roi et la cour, si elle restait à Aranjuez_, de déclarer que l'expédition de Suède et les affaires du Nord me retiennent encore quelques jours, mais que je ne vais pas tarder à venir. Faites, dans le fait, arranger ma maison. Dites publiquement que vos ordres sont de rafraîchir à Madrid et d'attendre l'Empereur, et que vous êtes certain de ne pas sortir de Madrid que Sa Majesté ne soit arrivée.
»Ne prenez aucune part aux différentes factions qui partagent le pays. Traitez bien tout le monde, et ne préjugez rien du parti que je dois prendre. Ayez soin de tenir toujours bien approvisionnés les magasins de Buitrago et d'Aranda.»
Au premier aspect ces ordres n'indiquent pas le projet d'effrayer la cour d'Espagne, et après les avoir lus j'ai écarté l'idée que Napoléon eût voulu la faire partir en l'effrayant. Puis en les relisant j'ai reconnu que Napoléon n'était rassurant que pour entrer dans Madrid, et pour éviter avant d'y entrer une collision. Ainsi, dans la lettre du 14 mars, citée la première, j'ai remarqué ces mots: «Quelles que soient les intentions de la cour d'Espagne, vous devez comprendre que ce qui est surtout utile, c'est d'_arriver à Madrid sans hostilités_, d'y faire camper les corps par division pour les faire paraître plus nombreux, pour faire reposer mes troupes et les réapprovisionner de vivres. Pendant ce temps mes différends s'arrangeront avec la cour d'Espagne. _J'espère que la guerre n'aura pas lieu, ce que j'ai fort à coeur._ Si je prends tant de précautions, c'est que mon habitude est de ne rien donner au hasard. Si la guerre avait lieu, votre position serait plus belle, puisque vous auriez sur vos derrières une force plus que suffisante pour les protéger, et sur votre flanc gauche la division Duhesme, forte de 14 mille hommes.»
Dans celle du 16, en poursuivant j'ai trouvé ces mots: «Continuez à tenir de bons propos. Rassurez le roi, le prince de la Paix, le prince des Asturies, la reine. _Le principal est d'arriver à Madrid_, d'y reposer vos troupes, et d'y refaire vos vivres. Dites que je vais arriver, afin de concilier et d'arranger les affaires.
»_Surtout ne commettez aucune hostilité, à moins d'y être obligé._ J'espère que tout peut s'arranger, et _il serait dangereux d'effaroucher ces gens-là._»
L'intention était donc évidente, Napoléon voulait entrer sans collision, et être rassurant tout juste autant qu'il le fallait pour éviter d'en venir aux mains. Mais en comparant bien les divers passages entre eux, en consultant l'ensemble de ses dispositions, je suis enfin revenu à l'idée que s'il voulait éviter une collision avec la population, il voulait cependant faire partir la cour.
En effet tout lui annonçait le projet de départ. On le lui mandait tous les jours de Madrid. M. Yzquierdo, s'entretenant avec M. de Talleyrand, avait avoué le projet. Dans cet état de choses, instruit comme il l'était, Napoléon savait qu'il suffisait de laisser faire pour que la fuite eût lieu. Il y a plus: il aurait suffi d'un seul acte de sa volonté pour l'empêcher, car les troupes françaises étaient arrivées le 19 sur le Guadarrama. Un simple mouvement de cavalerie sur Aranjuez pouvait en quelques heures envelopper la cour et l'arrêter. Il y aurait eu quelque chose de plus facile encore, c'eût été en prenant la direction la moins alarmante, celle de Talavera, qui pouvait passer pour un renfort à Junot, d'entourer Aranjuez et d'empêcher toute fuite. Mais il y a un passage de la correspondance plus décisif que tout le reste, et qui laisse peu de doutes à ce sujet. Le voici. Murat, ne sachant pas comment se comporter, à la nouvelle partout répandue que la cour allait fuir, adresse à Napoléon cette question: Si la cour veut partir pour Séville, dois-je la laisser partir?--Napoléon répond le 23 mars:
«Je suppose que vous êtes arrivé aujourd'hui ou que vous arriverez demain à Madrid. Vous tiendrez là une bonne discipline. _Si la cour est à Aranjuez, vous l'y laisserez tranquille, et vous lui montrerez de bons sentiments d'amitié. Si elle s'est retirée à Séville, vous l'y laisserez également tranquille._ Vous enverrez des aides-de-camp au prince de la Paix pour lui dire qu'il a mal fait d'éviter les troupes françaises, qu'il ne doit faire aucun mouvement hostile, que le roi d'Espagne n'a rien à craindre de nos troupes.»