Part 49
Le premier, le plus urgent besoin de l'Espagne était celui de l'argent. Murat n'avait pas de quoi fournir le prêt aux troupes, ni de quoi envoyer dans les ports les fonds indispensables pour mettre quelques bâtiments à la mer. Ferdinand VII avait pu disposer à son avénement de sommes en métaux, lesquelles appartenaient, soit à la caisse de consolidation, soit au prince de la Paix, et qu'on avait arrêtées au moment où la vieille cour allait partir pour l'Andalousie. Il les avait employées à faire quelques largesses, et, ce qui valait mieux, à payer aux rentiers de l'État un à-compte, dont ils avaient grand besoin, et qu'ils attendaient depuis bien des mois. Après cet emploi, il n'était rien resté. Murat aux abois, réduit à puiser pour ses dépenses personnelles dans la caisse de l'armée française, avait fait connaître à Napoléon cet état désespéré des finances, et demandé instamment un secours pécuniaire, comptant sur les richesses que la victoire avait mises dans les mains de Napoléon. Mais celui-ci, craignant de dissiper un trésor qu'il destinait à récompenser l'armée en cas de prospérité soutenue, ou à créer de grandes ressources défensives en cas de revers, lui avait d'abord répondu qu'il n'avait point d'argent, réponse qu'il faisait toujours quand on s'adressait à lui, à moins qu'il ne s'agît d'oeuvres de bienfaisance. S'étant bientôt aperçu que l'Espagne était encore plus dénuée qu'il ne l'avait supposé, il revint sur son refus, et se décida à la secourir, ce qui était une première punition d'avoir voulu s'en emparer. Cependant il ne voulait pas laisser voir sa main, même en accordant un bienfait, car il savait qu'on se hâterait peu de s'acquitter si on croyait n'avoir que lui pour créancier. Il imagina donc de faire prêter à l'Espagne cent millions de réaux (25 millions de francs), par la Banque de France, sur les diamants de la couronne d'Espagne, que Charles IV, d'après ses engagements, avait dû laisser à Madrid. Les principaux de ces diamants ne s'étant pas retrouvés, par suite de l'enlèvement qu'en avait fait la vieille reine, Napoléon n'en conclut pas moins cette opération financière, à des conditions raisonnables, qu'il obtint d'autant plus facilement de la Banque, qu'elle n'était qu'un prête-nom du trésorier de l'armée. Il fut secrètement stipulé avec le gouverneur de la Banque que Napoléon fournirait les fonds, courrait toutes les chances du prêt, mais qu'elle agirait avec toute la précaution et l'exigence d'un créancier opérant pour lui-même. Afin de ne pas perdre de temps, Napoléon fit verser sur-le-champ plusieurs millions au trésor de l'Espagne, au moyen des valeurs métalliques qu'il avait réunies à Bayonne. Son active prévoyance abrégeait ainsi les délais ordinairement attachés à toutes les transactions.
Avec ce premier secours, d'autant plus efficace qu'il était en argent et non en valès royaux (papier créé sous le prince de la Paix, et perdant 50 pour cent), il donna un premier à-compte aux fonctionnaires publics et à l'armée; mais il réserva la presque totalité des ressources en métal pour le service des ports, service qu'il tenait plus qu'aucun autre à ranimer.
[En marge: Distribution prévoyante de l'armée espagnole.]
[En marge: Mouvement sur Tolède et Cordoue ordonné au corps du général Dupont.]
Quoiqu'il ne prévît pas une insurrection générale de l'Espagne, surtout d'après ce qu'écrivait sans cesse Murat, Napoléon se défiait pourtant de l'armée. Il en ordonna une distribution qui, exécutée à temps, aurait prévenu bien des malheurs. Il avait d'abord voulu qu'on écartât de Madrid les troupes du général Solano, et qu'on les dirigeât sur l'Andalousie. Il renouvela cet ordre, mais prescrivit d'en envoyer une partie au camp de Saint-Roch, devant Gibraltar, une autre en Portugal, afin de les employer sur les côtes, où elles devaient être plus utiles que dangereuses quand elles seraient en présence des Anglais. Il ordonna de porter sur-le-champ la première division du général Dupont de l'Escurial à Tolède, de Tolède à Cordoue et Cadix, pour aller protéger la flotte de l'amiral Rosily, qui était devenue le plus grand sujet de ses soucis depuis que le changement de dynastie était connu. Il avait enjoint en même temps de porter la seconde division du général Dupont à Tolède, pour qu'elle fût prête à soutenir la première; la troisième, à l'Escurial, pour qu'elle fût prête à soutenir les deux autres. Il fit en outre diverses dispositions afin de renforcer le général Dupont. Il ajouta à sa première division une forte artillerie, deux mille dragons et quatre régiments suisses servant en Espagne. Il avait fait annoncer à ces derniers qu'il les prendrait à sa solde, et leur accorderait exactement les mêmes conditions que celles dont ils jouissaient en Espagne, ne doutant pas d'ailleurs qu'ils fussent plus fiers de servir Napoléon que Ferdinand VII. Mais il ajoutait, en écrivant à Murat, que si les Suisses étaient dans un _courant d'opinion française_, ils se conduiraient bien, et mal s'ils étaient dans un _courant d'opinion espagnole_. En conséquence il ordonna de réunir à Talavera les deux régiments de Preux et de Reding, lesquels avaient fait partie de la garnison de Madrid, pour les placer sur la route du général Dupont, qui devait les recueillir en passant. Il commanda de rassembler à Grenade les deux régiments suisses qui étaient à Carthagène et à Malaga, d'où ils devaient rejoindre le général Dupont en Andalousie. Il prescrivit en outre au général Junot de diriger sur les côtes du Portugal les troupes espagnoles, d'en retirer les troupes françaises, et de porter deux divisions de celles-ci, l'une vers la haute Castille à Almeida, l'autre vers l'Andalousie à Elvas. Le général Dupont devait donc contenir l'Andalousie, avec dix mille Français de sa première division, quatre ou cinq mille de la division envoyée par le général Junot, et cinq mille Suisses. Les Espagnols réunis au camp de Saint-Roch devaient se joindre à lui, et protéger en commun les intérêts du nouvel ordre de choses contre les Anglais et les mécontents espagnols. La flotte de l'amiral Rosily n'avait dès lors plus rien à craindre.
[En marge: Envoi de troupes espagnoles dans les présides d'Afrique et au Ferrol, pour une expédition aux colonies.]
[En marge: Dispersion du reste des troupes espagnoles dans diverses directions.]
Napoléon ordonna encore l'envoi aux Baléares, à Ceuta et à tous les présides d'Afrique, d'une grande partie des troupes espagnoles du Midi, afin de bien garder ces points importants contre toute attaque des Anglais, et d'avoir dans ce moment le moins possible de troupes espagnoles sur le continent de l'Espagne. Il en fit acheminer une division vers le nord, c'est-à-dire vers le Ferrol, pour une expédition aux colonies dont on va bientôt voir l'importance et l'objet. Enfin il prescrivit à Murat de disposer un certain nombre de celles qui étaient aux environs de Madrid, sur la route des Pyrénées, pour les préparer peu à peu à passer en France, sous prétexte d'aller partager la gloire de la division Romana, dans une expédition de Scanie contre les Anglais et les Suédois. Même disposition fut prescrite pour les gardes du corps, qui avaient témoigné tant de haine au prince de la Paix, tant d'amour à Ferdinand VII, et que par ce motif on devait fort suspecter. Une campagne au Nord, à côté de l'armée française, était l'appât qu'on avait à leur offrir, en leur donnant ainsi à choisir entre cette mission glorieuse et leur licenciement. Il était impossible assurément d'imaginer une distribution plus habile; car les troupes espagnoles dispersées sur les côtes de la Péninsule, en Afrique, en Amérique et dans le nord de l'Europe, placées partout sous la surveillance de l'armée française, ne pouvaient pas être à craindre. Malheureusement il devait être donné bientôt à l'élan unanime d'un grand peuple de déjouer les plus profondes combinaisons du génie.
[En marge: Importantes mesures relatives à la marine espagnole.]
Vinrent ensuite les dispositions relatives à la marine. Le premier soin de Napoléon, dans ce premier moment, fut de garantir les colonies espagnoles des dangers d'un soulèvement, de se rattacher ainsi le coeur des Espagnols en sauvegardant l'intérêt qui les touchait le plus, et d'exalter leur imagination en réalisant enfin les vastes projets maritimes qu'il méditait depuis Tilsit, mais auxquels avait manqué jusqu'ici le temps d'abord, et en second lieu la franche coopération de l'Espagne.
[En marge: Expédition de petits bâtiments aux colonies espagnoles et françaises, pour leur porter les publications réclamées par les circonstances.]
Napoléon commença par ordonner des communications multipliées tant avec les colonies françaises qu'avec les colonies espagnoles. Pour cela il fit partir de France, de Portugal, d'Espagne, de petits bâtiments portant des proclamations remplies des plus séduisantes promesses, des écrits émanés de toutes les compagnies de commerce confirmant ces proclamations, des commissaires chargés de les répandre, enfin des secours en armes et munitions de guerre, dont les derniers événements de Buenos-Ayres avaient révélé l'urgent besoin. Tous les colons en effet avaient manifesté le plus grand zèle à défendre la domination espagnole, et il ne leur avait manqué que des armes pour rendre ce zèle efficace. Napoléon, qui non-seulement ordonnait tout, mais se faisait lui-même l'exécuteur de ses ordres dans les lieux où il se trouvait, avait déjà recherché à Bayonne, port d'où l'on commerçait alors beaucoup avec les colonies espagnoles, les moyens de communiquer avec l'Amérique. Il avait découvert une espèce de bâtiment, très-petit, très-fin voilier, coûtant très-peu à construire, presque imperceptible en mer, à cause de sa faible voilure, et pouvant échapper à toutes les croisières ennemies. Il en fit expédier un qui existait déjà, et en fit mettre six sur chantier, sous le nom de _mouches_, pour les envoyer dans l'Amérique espagnole, chargés d'armes et de communications pour les autorités. Un mois suffisait à leur construction. Il avait donc la certitude d'en avoir bientôt un assez grand nombre tout prêts à partir.
Il avait constaté par des renseignements recueillis à Cadix, que ce port était le meilleur pour les expéditions lointaines, parce que les bâtiments en se jetant à la côte d'Afrique, et la descendant jusqu'à la région des vents alisés, n'avaient plus à doubler aucun des caps espagnols où se tenaient ordinairement les croisières ennemies. Il voulut qu'on expédiât immédiatement de ce port une multitude de petits bâtiments, porteurs comme les autres de proclamations et de matériel de guerre.
[En marge: Expédition au Ferrol pour le Rio de la Plata.]
Après ces soins pour rendre fréquentes les communications avec les colonies, il s'occupa d'y envoyer des forces considérables. Il commanda des armements au Ferrol, à Cadix, à Carthagène. Une partie de l'emprunt accordé à l'Espagne devait être consacrée à cet objet, et procurer le double résultat de réjouir les yeux des Espagnols par le spectacle d'une grande activité maritime, et de préparer des expéditions capables de sauver leurs possessions coloniales. Il y avait au Ferrol deux vaisseaux et deux frégates en état de prendre la mer. Il ordonna de radouber immédiatement deux autres vaisseaux, d'armer ces six bâtiments, de les charger d'armes et de munitions de guerre, et de les tenir prêts à recevoir trois ou quatre mille soldats espagnols acheminés en ce moment sur le Ferrol. Cette expédition était destinée au Rio de la Plata; et comme il avait suffi de quelques centaines d'hommes sous les ordres d'un officier français, M. de Liniers, pour expulser les Anglais de Buenos-Ayres, et d'une centaine de Français à Caracas pour déjouer les tentatives de l'insurgé Miranda, il y avait lieu d'espérer que l'envoi d'un tel secours suffirait pour mettre les vastes possessions de l'Amérique du Sud à l'abri de toute tentative.
[En marge: Organisation d'une flotte de dix-huit vaisseaux à Cadix.]
À Cadix il existait depuis long-temps six vaisseaux armés. Napoléon ordonna de les pourvoir de tout ce qui leur manquait en vivres, en équipages, et d'ajouter cinq autres vaisseaux, que les ressources de ce port, si on avait de l'argent, permettaient de radouber, d'armer et d'équiper. Cadix contenait encore cinq vaisseaux français et plusieurs frégates sous l'amiral Rosily, restes glorieux, comme nous l'avons dit, du désastre de Trafalgar, et aussi bien organisés que les meilleurs vaisseaux anglais. Napoléon voulut renforcer cette division de deux autres vaisseaux, au moyen d'une combinaison fort ingénieuse, et fort avantageuse à l'Espagne. Il envoya, sur les fonds du Trésor de France, l'avance nécessaire pour la construction de deux vaisseaux neufs, lesquels devaient être mis sur chantier à Carthagène, port où l'on construisait plus habituellement, tandis que dans celui de Cadix on réservait les bois au radoub des flottes armées. En retour de cette avance, l'Espagne devait prêter à la France le _Santa-Anna_ et le _San-Carlos_, deux trois-ponts magnifiques, qui lui seraient rendus après l'achèvement des deux vaisseaux construits à Carthagène. Napoléon prescrivit au bataillon des marins de la garde, fort de six à sept cents hommes, qui avait suivi les détachements de la garde en Espagne, de se rendre à Cadix à la suite du général Dupont. Outre ces six ou sept cents marins excellents, l'amiral Rosily pouvait bien sans affaiblir son escadre en détacher trois ou quatre cents, que le général Dupont lui remplacerait en jeunes conscrits de ses bataillons, et avec ces moyens il devenait facile d'équiper les deux nouveaux vaisseaux empruntés à l'arsenal de Cadix. On devait donc avoir tout de suite à Cadix sept vaisseaux français, cinq ou six espagnols, ce qui faisait douze ou treize, et, avec les cinq espagnols dont l'armement était ordonné, un total de dix-huit, employés, comme on le verra bientôt, à l'exécution des plus grands desseins.
[En marge: Armement d'une division à Carthagène, et ordre à l'escadre qui en était sortie d'y rentrer ou de se rendre à Toulon.]
À Carthagène, la mise sur chantier de deux vaisseaux neufs pour le compte de la France allait ranimer les constructions et ramener les ouvriers dispersés. Il était sorti de ce port une escadre de six vaisseaux pour se rendre à Toulon. Il en restait deux capables de naviguer. Napoléon ordonna de les armer immédiatement, et d'y ajouter quelques frégates. Il enjoignit à la flotte de Carthagène, réfugiée à Mahon, de se rendre à Toulon, ou de revenir à Carthagène. Revenue à Carthagène, elle devait, avec les deux vaisseaux qu'on allait armer, y présenter une division de huit vaisseaux.--Donnez-vous la gloire, écrivait Napoléon à Murat, d'avoir, pendant votre courte administration, ranimé la marine espagnole. C'est le meilleur moyen de nous rattacher les Espagnols, et de motiver honorablement notre présence chez eux.--
Maintenant il faut voir comment ces préparatifs, propres à réveiller l'activité dans les ports de l'Espagne, allaient concourir avec les forces navales déjà créées dans toute l'étendue de l'empire français. Nous avons dit que le projet de Napoléon était de disposer dans tous les ports de l'Europe, depuis le Sund jusqu'à Cadix, depuis Cadix jusqu'à Toulon, depuis Toulon jusqu'à Corfou et Venise, des flottes complétement équipées, et à côté de ces flottes des camps, que le retour de la grande armée permettrait de composer des plus belles troupes, afin de ruiner, de désespérer l'Angleterre par la possibilité toujours menaçante d'immenses expéditions pour tous les pays, la Sicile, l'Égypte, Alger, les Indes, l'Irlande, l'Angleterre elle-même. C'est le cas de montrer où en étaient ces projets, et ce qu'ils allaient devenir par la réunion de l'Espagne et de la France sous une même autorité.
[En marge: Vicissitudes et résultats de l'expédition de Sicile.]
L'expédition de Corfou, destinée principalement pour la Sicile, avait eu bien des contre-temps à surmonter, mais avait dominé la Méditerranée pendant deux mois, du 10 février au 10 avril. L'amiral Ganteaume, parti, comme on l'a vu, de Toulon le 10 février, avec les deux divisions de Toulon et de Rochefort, formant dix vaisseaux, deux frégates, deux corvettes, une flûte, avait essuyé dans la nuit du 11 une horrible tempête. Son escadre dispersée n'avait pu se rallier. Avec le vaisseau à trois ponts le _Commerce de Paris_, et la division de Rochefort, il avait tenu la mer, doublé la Sicile, et paru en vue de Corfou, où il était entré le 23. De son côté, le contre-amiral Cosmao, avec quatre vaisseaux, deux frégates et deux flûtes, avait long-temps battu les mers de Sicile pour rejoindre l'amiral, avait ensuite gagné le cap Sainte-Marie, rendez-vous qui lui était assigné à l'extrémité de la terre d'Otrante, et, au lieu d'entrer à Corfou, où il aurait trouvé le reste de la flotte, s'était retiré dans le golfe de Tarente, sur le faux bruit de l'approche d'une escadre anglaise. L'amiral Ganteaume, sorti le 25 février de Corfou pour rallier la division Cosmao, ballotté par une affreuse tourmente de dix-neuf jours, avait enfin rencontré son lieutenant le 13 mars, et ramené ses dix vaisseaux, ses deux frégates, ses deux corvettes, et l'une de ses deux flûtes à Corfou. Il y avait versé des munitions et des vivres en quantité considérable, et porté la garnison à six mille hommes. Il s'apprêtait à pénétrer dans le détroit de Messine, pour opérer le passage des troupes françaises en Sicile, lorsqu'un avis de Joseph était venu l'informer que l'amiral anglais Stracham était à Palerme avec dix-sept vaisseaux; il avait alors pris le parti de retourner à Toulon, laissant à Corfou ses frégates fraîchement armées, et ramenant la _Pomone_ et la _Pauline_, qui avaient épuisé leurs ressources et usé leur armement par leur séjour prolongé dans cette île. Accueilli par les mauvais temps de l'équinoxe, il n'avait rejoint Toulon que le 10 avril.
[En marge: Nouvelle organisation de la flotte de Toulon.]
Cette expédition de deux mois, quoique fort contrariée par le temps, avait néanmoins causé une vive satisfaction à Napoléon, et il avait voulu qu'on prodiguât les plus pompeux éloges à l'amiral et à ses officiers dans toutes les feuilles de l'Empire. Il en avait conclu qu'avec un peu plus de hardiesse et de pratique ses amiraux pourraient tenter de grandes choses. Il ordonna sur-le-champ de radouber les dix vaisseaux de l'amiral Ganteaume, qui étaient pourvus d'excellents équipages et de deux bons officiers, les contre-amiraux Cosmao et Allemand, de mettre à la mer l'_Austerlitz_, le _Breslaw_, le _Donauwerth_, et d'y adjoindre deux vaisseaux russes réfugiés à Toulon, dont il avait stipulé le concours avec le gouvernement de Russie. Il décréta une nouvelle levée de marins sur les côtes de Provence, de Ligurie, de Toscane et de Corse, avec une adjonction de conscrits, pour armer les trois vaisseaux neufs l'_Austerlitz_, le _Breslaw_, le _Donauwerth_. Il ordonna d'équiper en flûte plusieurs frégates et vieux bâtiments, de manière à pouvoir embarquer 20 mille hommes et 800 chevaux. L'arrivée de la division espagnole de Carthagène, si elle se rendait des Baléares à Toulon, devait y augmenter d'un tiers ou d'un quart les moyens de transport.
[En marge: Division navale russe et française préparée à Lisbonne.]
Nous venons de parler des préparatifs commandés à Carthagène et à Cadix. Le général Junot avait trouvé à Lisbonne deux vaisseaux en état de prendre la mer, et un vaisseau sur chantier sur le point d'être lancé. Napoléon lui avait envoyé quelques officiers et quelques marins, et lui avait prescrit d'enrôler les matelots danois, portugais, espagnols, qui se trouvaient sans emploi à Lisbonne, pour équiper les trois vaisseaux portugais. Cette division française, réunie à celle de l'amiral russe Siniavin, forte de neuf vaisseaux, devait ainsi s'élever à douze.
[En marge: Division de Rochefort, Lorient et Brest.]
À Rochefort, Napoléon avait remplacé la division Allemand au moyen de trois vaisseaux mis à l'eau, et d'un quatrième lancé plus récemment. À Lorient, il avait une division de trois vaisseaux neufs, plus le _Vétéran_ qui allait y rentrer, avec des frégates et des flûtes. Il fit préparer dans ce port des moyens d'embarquement pour quatre à cinq mille hommes. À Brest, il restait de l'ancienne flotte sept vaisseaux en bon état. Il ordonna d'y joindre des frégates, des vaisseaux armés en flûte, n'ayant qu'une batterie pourvue de ses canons, et pouvant, sur un très-petit nombre de bâtiments, porter au loin douze mille hommes. L'amiral Villaumez devait commander cette escadre.
[En marge: Flotte d'Anvers.]
Enfin il existait déjà huit vaisseaux neufs descendus d'Anvers à Flessingue, sans compter une douzaine d'autres en construction, dont quelques-uns prêts à être lancés. Napoléon ordonna de détacher de Boulogne une partie des équipages de la flottille, organisés en bataillons de marins, servant tour à tour à terre ou à la mer, et très-capables de remonter sur des vaisseaux de haut bord. La flottille, réduite à ce que la rade de Boulogne pouvait facilement contenir, était encore assez considérable pour transporter 80 mille hommes en deux ou trois traversées. Au Texel, le roi Louis avait huit vaisseaux tout prêts, et des détachements de troupes hollandaises.
[En marge: Force totale des expéditions maritimes préparées par Napoléon.]
Napoléon avait ainsi 42 vaisseaux français déjà armés et équipés, plus 20 espagnols déjà armés ou près de l'être, 10 hollandais, 11 russes dans les ports de France, 12 russes dans l'Adriatique, plus un ou deux appartenant au Danemark. Il se flattait d'avoir construit encore 35 vaisseaux à la fin de l'année, dont 12 à Flessingue, 1 à Brest, 5 à Lorient, 5 à Rochefort, 1 à Bordeaux, 1 à Lisbonne, 4 à Toulon, 1 à Gênes, 1 à la Spezzia, 3 ou 4 à Venise. Ces 35 vaisseaux étaient construits aux deux tiers. Toutes ces constructions terminées, il devait posséder ainsi 131 vaisseaux de ligne, et son projet était de placer 7 mille hommes au Texel, 25 mille à Anvers, 80 mille à Boulogne, 30 mille à Brest, 10 mille entre Lorient et Rochefort, 6 mille Espagnols au Ferrol, 20 mille Français autour de Lisbonne, 30 mille autour de Cadix, 20 mille autour de Carthagène, 25 mille à Toulon, 15 mille à Reggio, 15 mille à Tarente. Avec 131 vaisseaux de ligne et 300 mille hommes environ, toujours prêts à s'embarquer sur un point ou sur un autre, on devait causer aux Anglais une continuelle épouvante.
[En marge: Effectif naval nécessaire aux Anglais pour faire face aux moyens préparés par Napoléon.]
En attendant que ce grand développement de forces fût achevé, Napoléon calculait que les Anglais devraient avoir 10 vaisseaux dans la Baltique pour veiller sur les Russes et les opérations de la Finlande, 8 pour observer les flottes préparées au Texel et aux bouches de la Meuse, 24 pour opposer aux 8 ou 10 de Flessingue, aux 7 de Brest, aux 4 de Lorient, aux 3 de Rochefort; 4 pour opposer à l'expédition du Ferrol, 12 à l'armement de Lisbonne, 20 à l'armement de Cadix, 22 ou 24 à l'armement de Toulon, ce qui exigeait un total de 102 vaisseaux, sans compter les forces nécessaires en Amérique, dans les Indes, et dans toutes les mers du globe. C'était un effort ruineux pour la Grande-Bretagne, si on la condamnait à le continuer pendant deux ou trois années.
[En marge: Nouveau projet d'une expédition en Égypte et dans l'Inde.]