Part 48
Deux châteaux, et dix millions par an, étaient le prix auquel devait être payée, tant au père qu'aux enfants, la magnifique couronne d'Espagne; prix bien modique, bien vulgaire, mais auquel il fallait ajouter un terrible complément, alors inaperçu: six ans d'une guerre abominable, la mort de plusieurs centaines de mille soldats, la division funeste des forces de l'Empire, et une tache à la gloire du conquérant! Napoléon, à qui l'aveuglement de la puissance dérobait les conséquences de ce funeste marché, se hâta d'en exécuter les conditions. Le succès lui rendant sa générosité naturelle, il donna des ordres pour traiter avec tous les égards possibles la famille qui venait de tomber sous les coups de sa politique, comme tant d'autres tombaient sous les coups de son épée. Il chargea le prince Cambacérès du soin de recevoir les vieux souverains, et, en attendant qu'on eût achevé à Compiègne les dispositions nécessaires, il voulut qu'ils allassent faire à Fontainebleau un premier essai de l'hospitalité française, dans un lieu qui devait plus qu'aucun autre plaire à Charles IV. Il leur ménageait la compagnie du vieux et doux archichancelier, comme plus conforme à leur humeur. C'était du reste la première nouvelle qu'il donnait des affaires d'Espagne à ce grave personnage, n'osant plus lui parler de projets qui ne pouvaient supporter les regards d'un politique aussi sage que dévoué. Quant aux jeunes princes, il leur assigna le château de Valençay pour résidence, en attendant que celui de Navarre fût prêt, et pour compagnie celle d'un personnage aussi fin que dissipé, le prince de Talleyrand, devenu depuis peu propriétaire de ce même château de Valençay par un acte de la munificence impériale. Napoléon lui écrivit la lettre qui suit, car Napoléon exécutait avec la douceur des moeurs du dix-neuvième siècle une politique digne de la fourberie du quinzième.
[En marge: Lettre à M. de Talleyrand sur la manière de traiter les princes d'Espagne.]
«AU PRINCE DE BÉNÉVENT.
»Bayonne, le 9 mai 1808.
»Le prince des Asturies, l'infant don Antonio, son oncle, l'infant don Carlos, son frère, partent mercredi d'ici, restent vendredi et samedi à Bordeaux, et seront mercredi à Valençay. Soyez-y rendu lundi au soir. Mon chambellan de Tournon s'y rend en poste, afin de tout préparer pour les recevoir. Faites en sorte qu'ils aient là du linge de table et de lit, de la batterie de cuisine..... Ils auront huit ou dix personnes de service d'honneur, et le double de domestiques. Je donne l'ordre au général qui fait les fonctions de premier inspecteur de la gendarmerie, à Paris, de s'y rendre, et d'organiser le service de surveillance. Je désire que ces princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un théâtre, et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal. Vous pourriez y amener madame de Talleyrand avec quatre ou cinq dames. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, cela n'aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr. J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne commette aucune fausse démarche. Je désire donc qu'il soit amusé et occupé. La farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche ou dans quelque château-fort; mais comme il s'est jeté dans mes bras, qu'il m'a promis de ne rien faire sans mon ordre, et que tout va en Espagne comme je le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne, en l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de mai et une partie de juin, les affaires d'Espagne auront pris une tournure, et je verrai alors le parti que je prendrai.
»Quant à vous, votre mission est assez honorable: recevoir chez vous trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang.»
[En marge: Dispositions d'esprit dans lesquelles Charles IV et Ferdinand VII quittent l'Espagne.]
Charles IV quitta la frontière d'Espagne avec un profond serrement de coeur, car il disait adieu à sa terre natale, au trône et à des habitudes qui avaient toujours fait son bonheur, celui du moins qu'il était capable de goûter. Toutefois les agitations populaires dont il avait entendu le premier retentissement l'avaient tellement troublé, les divisions intestines de sa famille l'avaient abreuvé de tant d'amertume, qu'il se consolait de sa chute à l'idée de trouver en France la sécurité, le repos, une opulente retraite, des exercices religieux, et les belles chasses de Compiègne. Sa vieille épouse, désespérée de perdre le trône, avait aussi plus d'un dédommagement: la vengeance, la présence assurée du prince de la Paix, et de riches revenus. Ferdinand VII, qui avait passé d'un stupide aveuglement à une véritable terreur, était plein de regrets, et on n'imaginerait pas quel en était l'objet! il regrettait d'avoir envoyé à la junte de gouvernement, en réponse aux questions de celle-ci, l'ordre secret de convoquer les cortès, de soulever la nation, et de faire aux Français une guerre acharnée. Il craignait que l'exécution de cet ordre, irritant Napoléon, ne mît en péril sa propre personne, sa dotation et la terre de Navarre. Il envoya un nouveau messager pour recommander à la junte une extrême prudence, et lui prescrire de ne faire aucun acte qui pût indisposer les Français. Il ne s'en tint pas même à cette précaution. À peine était-il sur la route de Valençay qu'il écrivit à Napoléon pour lui demander l'une de ses nièces en mariage, et, n'oubliant pas son précepteur Escoïquiz, il réclama pour lui la confirmation de deux grâces royales qu'il lui avait accordées en succédant à son père, et qui consistaient, l'une dans le grand cordon de Charles III, l'autre dans la qualité de conseiller d'État. On voit que les victimes de l'ambition de Napoléon se chargeaient elles-mêmes de détruire chez lui tout remords, et chez le public tout intérêt.
[En marge: Napoléon donne à son frère Joseph la couronne d'Espagne, et à son beau-frère Murat la couronne de Naples.]
Napoléon, maître de la couronne d'Espagne, se hâta de la donner. Cette couronne, la plus grande, après la couronne de France, de toutes celles dont il avait eu à disposer, lui parut devoir appartenir à son frère Joseph, actuellement roi assez paisible et assez considéré du royaume de Naples. Napoléon était conduit dans ce choix par l'affection d'abord, car il préférait Joseph à ses autres frères; puis par un certain respect de la hiérarchie, parce que Joseph était l'aîné d'entre eux, et enfin par confiance, car il en avait plus en lui que dans tous les autres. Il croyait Jérôme dévoué, mais trop jeune; Louis honnête, mais tellement aigri par la maladie, les querelles domestiques, l'orgueil, qu'il le regardait comme capable des déterminations les plus fâcheuses. Quant à Joseph, tout en lui reprochant beaucoup de vanité et de mollesse, il le jugeait sensé, doux et très-attaché à sa personne, et il ne voulait confier qu'à lui l'important royaume placé si près de France. Ce choix ne fut pas la moindre des fautes commises dans cette fatale affaire d'Espagne. Joseph ne pouvait pas être avant deux mois rendu à Madrid, et ces deux mois allaient décider de la soumission ou de l'insurrection de l'Espagne. Il était faible, inactif, peu militaire, hors d'état de commander et d'imposer aux Espagnols. C'est Murat, qui était à Madrid, qui plaisait aux Espagnols; qui, par la promptitude de ses résolutions, était homme à déconcerter l'insurrection prête à naître; qui, par l'habitude de commander l'armée en l'absence de Napoléon, savait se faire obéir des généraux français: c'est Murat qu'il aurait fallu charger de contenir et de gagner les Espagnols. Mais Napoléon n'avait confiance qu'en ses frères: il voyait dans Murat un simple allié; il se défiait de sa légèreté et de l'ambition de sa femme, quoiqu'elle fût sa propre soeur; et il ne voulut lui accorder que le royaume de Naples.
[En marge: Lettre par laquelle Napoléon offre à Joseph la couronne d'Espagne.]
Il écrivit donc à Joseph: «Le roi Charles, par le traité que j'ai fait avec lui, me cède tous ses droits à la couronne d'Espagne... C'est à vous que je destine cette couronne. Le royaume de Naples n'est pas ce qu'est l'Espagne; c'est onze millions d'habitants, plus de cent cinquante millions de revenus, et la possession de toutes les Amériques. C'est d'ailleurs une couronne qui vous place à Madrid, à trois journées de la France, et qui couvre entièrement une de ses frontières. À Madrid vous êtes en France; Naples est le bout du monde. Je désire donc qu'immédiatement après avoir reçu cette lettre, vous laissiez la régence à qui vous voudrez, le commandement des troupes au maréchal Jourdan, et que vous partiez pour vous rendre à Bayonne par le plus court chemin de Turin, du Mont-Cenis et de Lyon... Gardez du reste le secret; on ne s'en doutera que trop...» etc.
Telle était la manière simple et expéditive avec laquelle se donnaient alors les couronnes, même celle de Charles-Quint et de Philippe II.
[En marge: De quelle manière Napoléon offre à Murat la couronne de Naples.]
Napoléon écrivit à Murat pour l'informer de ce qui venait de se passer à Bayonne, lui annoncer le choix qu'il avait fait de Joseph pour régner en Espagne, la vacance du royaume de Naples, laquelle, ajoutée à celle du royaume de Portugal (car le traité de Fontainebleau disparaissait avec Charles IV), laissait l'option entre deux trônes vacants. Napoléon, dans ces mêmes dépêches, offrit à Murat l'un ou l'autre à son gré, en l'engageant néanmoins à préférer celui de Naples, car les projets maritimes qu'il méditait devant lui assurer la Sicile, ce royaume serait comme autrefois de 6 millions d'habitants. Il lui enjoignit, en attendant, de s'emparer à Madrid de toute l'autorité, de s'en servir avec la plus grande vigueur, de faire part à la junte de gouvernement, aux conseils de Castille et des Indes, des renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et d'exiger de ces divers corps qu'ils lui demandassent Joseph Bonaparte comme roi d'Espagne.
[En marge: Douloureuse impression de Murat en voyant passer à un autre la couronne d'Espagne.]
On se ferait difficilement une idée de la surprise et de la douleur de Murat en apprenant le choix, pourtant si naturel, auquel Napoléon venait de s'arrêter. Le commandement des armées françaises dans la Péninsule, converti bientôt en lieutenance-générale du royaume, lui avait paru un présage certain de son élévation au trône d'Espagne. Le renversement de ses espérances fut pour lui un coup qui ébranla profondément son âme et même sa forte constitution, comme on en verra bientôt la preuve. La belle couronne de Naples, que Napoléon faisait briller à ses yeux, fut loin de le dédommager, et ne lui sembla qu'une amère disgrâce. Il s'abstint néanmoins, tant il était soumis à son tout-puissant beau-frère, de lui en témoigner aucun mécontentement; mais en lui répondant il garda sur ce sujet un silence qui prouvait assez ce qu'il sentait, et il laissa voir à M. de Laforêt, qui avait conquis toute sa confiance, les sentiments douloureux dont il était plein. M. de Laforêt, ancien ministre à Berlin, venait de lui être envoyé en remplacement de M. de Beauharnais, frappé d'une révocation imméritée pour les gaucheries qu'il avait commises, et qui étaient inévitables dans la position où il se trouvait, eût-il été plus habile.
[En marge: Sentiment de la junte de gouvernement et des Espagnols éclairés, après les événements de Bayonne.]
[En marge: Résignation de la junte de gouvernement aux résolutions de Bayonne, et aux recommandations secrètes de Ferdinand VII.]
Toutefois Murat avait encore une chance, c'est que Joseph n'acceptât pas la couronne d'Espagne, ou que les difficultés mêmes de la transmission à un prince placé loin de Madrid, et n'ayant pas dans les mains les rênes de l'administration espagnole, portassent Napoléon à changer d'avis. Il se remit donc de sa pénible émotion, conçut un reste d'espérance, et travailla sincèrement à l'exécution des ordres qu'il avait reçus. La junte de gouvernement, que ne présidait plus don Antonio, et qui s'était accrue, comme on l'a vu, de quelques membres du conseil de Castille et des Indes, était naturellement attachée à Ferdinand VII, car les hommes qui la composaient étaient Espagnols de coeur; mais ils étaient irrésolus, et ne savaient quel parti prendre dans l'intérêt de leur pays. Comme Espagnols, il leur en coûtait fort de renoncer à l'ancienne dynastie qui depuis un siècle régnait sur l'Espagne, et qui était identifiée avec le pays autant que si elle était descendue directement de Ferdinand et d'Isabelle. Cet attachement chez eux se fortifiait de toute l'énergie des passions du peuple, qui, excité par la haine de l'étranger, par celle du favori Godoy, voyant dans Ferdinand VII la victime de l'un et de l'autre, tendait partout à s'insurger. Mais ils étaient retenus par la crainte qu'éprouvaient tous les hommes éclairés de voir, si on résistait aux Français, l'Espagne servir de champ de bataille aux armées européennes, une populace fanatique et barbare entrer en lice au grand dommage des honnêtes gens, les colonies enfin secouer le joug de la métropole, et peut-être ouvrir les bras aux Anglais. Tel était le conflit de sentiments qui faisait hésiter la junte, et agitait le coeur de tout Espagnol comprenant et aimant les intérêts de son pays. Quand l'âme est incertaine, la conduite l'est aussi. La junte, et avec elle les classes éclairées, devaient donc, dans ces graves occurrences, jouer un rôle équivoque et faible. En recevant les renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et les déclarations par lesquelles ces princes déliaient les Espagnols de leur serment de fidélité, les membres de la junte, tout en croyant que la force avait arraché ces renonciations, furent disposés à fléchir devant une destinée supérieure. Les récentes recommandations de Ferdinand VII, qui les engageait à s'abstenir de tout acte imprudent, achevèrent de les confirmer dans cette disposition. Toutefois ils eurent un moment de pénible incertitude quand la réponse aux questions antérieures de la junte, demandant s'il fallait se réunir ailleurs qu'à Madrid, convoquer les cortès, et faire aux Français une guerre nationale, leur parvint par un messager secret, qui avait mis beaucoup de temps à traverser les Castilles. La première réponse à ces questions avait été affirmative, comme on s'en souvient, et datée du 5 mai au matin, un peu avant la scène qui avait eu lieu chez le vieux roi Charles IV, et qui avait décidé les renonciations. Après mûre réflexion, les membres de la junte, considérant que ce qui s'était passé depuis entre le père et le fils avait changé tout à fait l'état des choses, amené Ferdinand VII à se démettre de la royauté, et à conseiller lui-même la prudence, crurent ne devoir tenir aucun compte d'ordres annulés par des résolutions postérieures. Ils se montrèrent donc devant Murat tout à fait résignés, prêts à obéir à ses commandements et à reconnaître le roi que leur donnerait Napoléon. Ceux notamment qui par conviction ou intérêt adoptaient l'idée d'un changement de dynastie, le marquis de Caballero par exemple, étaient disposés à servir activement la nouvelle royauté, surtout si c'était Murat, qu'ils connaissaient, qui devait en être investi.
[En marge: Difficultés que rencontre Murat pour faire demander, par les autorités espagnoles, Joseph Bonaparte comme roi.]
Murat cependant avait autre chose qu'un concours passif à réclamer de leur part. Il avait ordre de faire surgir du sein de la junte et des conseils de Castille et des Indes la demande formelle de Joseph Bonaparte comme roi d'Espagne. C'était trop pour la faiblesse des uns, pour les calculs intéressés des autres. Laisser tomber les droits de la maison de Bourbon, sans prendre la responsabilité du changement de dynastie, était tout ce qu'on pouvait attendre d'eux. Se compromettre pour un prince nouveau, à la condition de le faire sous ses yeux, et d'acquérir ainsi toute sa faveur, aurait pu convenir aux ambitieux; mais il ne leur convenait pas de se compromettre pour un prince absent, inconnu, qui n'était pas témoin de l'ardeur qu'on mettait à le servir.
Murat trouva donc tous les courages glacés, quand il proposa à la junte de se concerter avec les conseils de Castille et des Indes pour appeler Joseph Bonaparte au trône d'Espagne. Les uns ne cachèrent pas leurs craintes, les autres leur peu de zèle pour les intérêts d'un roi absent. Il y avait là de quoi flatter les secrets penchants de Murat, car il était évident que l'initiative des autorités espagnoles eût été plus facile à obtenir s'il se fut agi de lui, soit parce qu'il plaisait, soit parce qu'il était sur les lieux. Il n'en insista pas moins beaucoup, et vivement, auprès des autorités espagnoles, pour leur arracher ce qu'il avait mission d'en obtenir.
[En marge: Déclaration équivoque obtenue des conseils de Castille et des Indes.]
Les conseils de Castille et des Indes, qui sous quelques rapports répondaient, comme nous l'avons dit, à ce qu'étaient autrefois en France les parlements, avaient toujours recherché les occasions d'étendre leur compétence. Cette fois, loin de viser à l'étendre, ils en firent valoir au contraire les étroites limites, en se récriant contre la prétention qu'on voulait leur suggérer de toucher aux droits du trône, et de décider si une dynastie avait mérité d'en descendre, et une autre d'y monter. Cependant, après de nombreuses et actives négociations, dont le marquis de Caballero fut l'intermédiaire, les conseils de Castille et des Indes aboutirent à une déclaration portant que, dans le cas où Charles IV et Ferdinand VII auraient définitivement renoncé à leurs droits, le souverain qu'ils croyaient le plus capable de faire le bonheur de l'Espagne serait le prince Joseph Bonaparte, qui régnait avec tant de sagesse dans une partie de l'ancien patrimoine espagnol, dans le royaume de Naples. Ainsi les conseils ne prenaient pas sur eux de prononcer sur les droits de Ferdinand VII et de Charles IV, mais se bornaient, en cas de vacance bien reconnue du trône, à témoigner une préférence, qui n'était après tout qu'une marque de haute considération pour l'un des princes les plus estimés de la famille Bonaparte.
Murat manda ce résultat à Napoléon, sans lui dissimuler les peines qu'il avait eues à l'obtenir, et les difficultés particulières que rencontrait un candidat absent. Il était facile d'apercevoir qu'il éprouvait une sorte de satisfaction en voyant s'élever contre la candidature du prince Joseph des objections qui pouvaient faire renaître la sienne. Napoléon, qui n'avait pas coutume de le ménager, ne voulut pas toutefois l'irriter dans un moment où il avait tant besoin de son zèle, et se contenta d'adresser à M. de Laforêt la plus violente et la moins juste des réprimandes, lui disant qu'on l'avait placé auprès du prince Murat pour lui donner de bons et sages avis, non pour flatter ses penchants; que les hésitations qu'on rencontrait à Madrid ne provenaient que de la faiblesse avec laquelle on avait agi auprès des autorités espagnoles; que le grand-duc de Berg se berçait de l'espoir de régner sur l'Espagne, et que sa conduite s'en ressentait; que c'était là une illusion qu'il fallait détruire chez lui; car personne en Espagne ne songeait à le prendre pour roi; qu'on n'oublierait jamais qu'il avait été l'auteur de toute la trame qui venait d'aboutir à la dépossession de la famille déchue, et le général qui avait commandé la mitraillade du 2 mai; qu'un prince étranger à tous ces actes, sur lequel ne pèserait aucun souvenir d'intrigue ou de rigueur, serait bien mieux reçu, et que la récompense des services rendus par le prince Murat serait dans le royaume de Naples, destiné à devenir vacant par le succès même de ce qu'on faisait à Madrid. Cette réprimande, adressée à M. de Laforêt afin qu'il en arrivât quelque chose à Murat, était pour ce dernier un triste prix de la complaisance qu'il avait mise à seconder une odieuse machination: triste prix, disons-nous, mais très-mérité, car c'est ainsi que doivent être traités tous ceux qui prêtent leur concours à de coupables desseins.
[En marge: Napoléon cherche à racheter l'usurpation de la couronne d'Espagne par une habile réorganisation de ce royaume.]
Après avoir fait parvenir son mécontentement à Murat par cette voie indirecte, Napoléon pensa qu'en attendant la proclamation définitive de la dynastie nouvelle, il fallait employer les quelques semaines qui allaient s'écouler à préparer la réorganisation administrative de l'Espagne. Il voulut s'excuser aux yeux des hommes politiques de tous les pays de l'acte qu'il venait de commettre, par un emploi merveilleux des ressources de l'Espagne, et aucun homme, il faut le reconnaître, n'était plus capable que lui de racheter, par la manière de régner, un forfait commis pour régner. Les projets qu'il forma, et que l'Espagne déjoua par une résistance fanatique et généreuse, furent des plus vastes, des mieux combinés qu'il eût jamais conçus de sa vie.
Il commença d'abord par se faire envoyer à Bayonne tous les documents dont disposait l'administration espagnole relativement aux finances, à l'armée, à la marine. On en trouvait bien peu; car, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, les finances étaient un secret du ministre des finances, créature du prince de la Paix. La distribution de l'armée et de la marine, leur situation, leurs ressources, leurs besoins, restaient des faits locaux, que l'on connaissait à peine dans l'administration centrale à Madrid. Quand Murat demanda pour l'Empereur un état de la marine, on lui présenta un annuaire imprimé. Mais Napoléon n'était pas homme à se contenter de pareils documents. Il fit adresser à MM. O'Farrill, ministre de la guerre, et d'Azanza, ministre des finances, principaux personnages de la junte, des marques d'estime, et même des prévenances flatteuses qui pouvaient leur faire espérer une grande faveur sous le nouveau règne, et leur demanda immédiatement un travail approfondi sur toutes les parties du service. Il ordonna d'envoyer sur-le-champ des ingénieurs dans tous les ports, des officiers auprès des principaux rassemblements de troupes, pour avoir des documents positifs et récents sur chaque objet. Les Espagnols n'étaient pas habitués à une telle activité, à une précision si rigoureuse; mais ils s'émurent enfin sous l'impulsion de cette puissante volonté, dont Murat leur transmettait à chaque courrier la nouvelle expression, et ils envoyèrent à Napoléon un tableau de l'état de la monarchie, tableau que nous avons déjà fait connaître. Chose singulière, en demandant ces documents, Napoléon disait à Murat: Il me les faut d'abord pour les mesures que j'ai à ordonner; il me les faut ensuite pour apprendre un jour à la postérité dans quelle situation j'ai trouvé la monarchie espagnole.--Ainsi lui-même sentait qu'il aurait besoin, pour se justifier, de montrer l'état dans lequel il avait trouvé l'Espagne, et celui dans lequel il espérait la laisser. La Providence vengeresse ne voulait lui accorder que la moitié de cette justification.
[En marge: Premier secours d'argent accordé à l'Espagne.]
[En marge: Secours de 25 millions accordé à l'Espagne, en se cachant derrière la banque de France.]