Part 45
Mais le peuple des provinces environnantes, accouru pour voir Ferdinand VII, ne raisonnait pas sur cette situation comme ses conseillers. M. d'Urquijo avait répété à tout venant ce qu'il avait dit à la cour de Ferdinand VII. Ses paroles avaient trouvé de l'écho, et une multitude de sujets fidèles s'étaient réunis pour s'opposer au départ de leur jeune roi. Le 19 au matin, moment assigné pour se mettre en route, et les voitures royales étant attelées, il s'éleva soudainement un tumulte populaire. Une foule de paysans armés, qui, depuis plusieurs jours, couchaient à terre, soit devant la porte, soit dans l'intérieur de la demeure royale, manifestèrent l'intention de s'opposer au voyage. L'un d'eux, armé d'une faucille, coupa les traits des voitures et détela les mules, qui furent ramenées aux écuries. Une collision pouvait s'ensuivre avec les troupes françaises chargées d'escorter Ferdinand. Heureusement on avait ordonné à l'infanterie de rester dans les casernes les armes chargées, la mèche des canons allumée. La cavalerie de la garde se tenait seule sur la place où étaient les voitures, mais à une certaine distance des rassemblements, le sabre au poing, dans une immobilité menaçante. Les conseillers de Ferdinand, craignant qu'une collision ne nuisît à leur cause, envoyèrent le duc de l'Infantado dans la rue pour parler au peuple. Le duc, qui jouissait d'une grande considération, se jeta au milieu de la foule, réussit à la calmer, en invoquant le respect dû aux volontés royales, et affirma que si on allait à Bayonne, c'est qu'on avait la certitude d'en revenir sous quelques jours avec la reconnaissance de Ferdinand, et un renouvellement de l'alliance française. Le peuple s'apaisa par respect plus que par conviction. Les mules furent attelées de nouveau sans obstacle, et Ferdinand VII monta en voiture en saluant la foule, qui lui rendit son salut par des acclamations à travers lesquelles perçaient quelques cris de colère et de pitié. Les superbes escadrons de la garde impériale, s'ébranlant au galop, entourèrent aussitôt les voitures royales, comme pour rendre hommage à celui qu'elles emmenaient prisonnier. Ainsi partit ce prince inepte, trompé par ses propres désirs encore plus que par l'habileté de son adversaire, trompé comme s'il avait été le plus naïf, le plus loyal des princes de son temps, tandis qu'il était l'un des plus dissimulés et des moins sincères. Le peuple espagnol le vit partir avec douleur, avec mépris, se disant qu'au lieu de son roi il verrait bientôt l'étranger appuyé sur des armées formidables.
[En marge: Arrivée de Ferdinand à Irun.]
Ferdinand VII coucha dans la petite ville d'Irun, avec le projet de passer la frontière française le lendemain. Le 20 au matin, il traversa en effet la Bidassoa, fut fort surpris de ne trouver pour le recevoir que les trois grands d'Espagne revenus de leur mission auprès de Napoléon, et n'apportant après l'avoir vu que les plus tristes pressentiments. Mais il n'était plus temps de revenir sur ses pas; le pont de la Bidassoa était franchi, et il fallait s'enfoncer dans l'abîme qu'on n'avait pas su apercevoir avant d'y être englouti. En approchant de Bayonne le prince rencontra les maréchaux Duroc et Berthier envoyés pour le complimenter, mais ne le qualifiant que du titre de prince des Asturies. Il n'y avait là rien de très-inquiétant encore, car Napoléon avait pris pour thème de sa politique de ne reconnaître ce qui s'était passé à Aranjuez qu'après explication. On pouvait donc attendre quelques heures de plus avant de s'alarmer.
[En marge: Arrivée de Ferdinand à Bayonne.]
[En marge: Première entrevue de Napoléon avec Ferdinand.]
Parvenu à Bayonne, Ferdinand y trouva quelques troupes sous les armes, et une population peu nombreuse, car personne n'était averti de son arrivée. Il fut conduit dans une résidence fort différente des magnifiques palais de la royauté espagnole, mais la seule dont on pût disposer dans la ville. À peine était-il descendu de voiture, que Napoléon, accouru à cheval du château de Marac, lui fit la première visite. L'empereur des Français embrassa le prince espagnol avec tous les dehors de la plus grande courtoisie, l'appelant toujours du titre de prince des Asturies, ce qui n'était que la continuation d'un traitement convenu, et le quitta après quelques minutes, sous prétexte de lui laisser le temps de se reposer, et sans lui avoir rien dit qui pût donner lieu à une interprétation quelconque. Une heure après, des chambellans vinrent engager le prince et sa suite à dîner au château de Marac. Ferdinand s'y rendit en effet à la fin du jour, suivi de sa petite cour, et fut reçu de la même façon, c'est-à-dire avec une politesse recherchée, mais avec une extrême réserve quant à ce qui touchait à la politique. Après le dîner, l'Empereur s'entretint d'une manière générale avec Ferdinand et ses conseillers, et eut bientôt démêlé sous l'immobilité de visage habituelle au jeune roi, sous le silence qu'il gardait ordinairement, une médiocrité qui n'était pas exempte de fourberie; à travers les discours plus abondants du précepteur Escoïquiz, un esprit cultivé, mais étranger à la politique; enfin, sous la gravité du duc d'Infantado, un honnête homme, se respectant beaucoup plus qu'il ne fallait, car une grande ambition sans talent formait tout son mérite. Napoléon, après avoir aperçu d'un coup d'oeil à quelles gens il avait affaire, les congédia tous, sous le prétexte des fatigues de leur voyage, mais retint le chanoine Escoïquiz, en exprimant le désir, qui était un ordre, d'avoir un entretien avec lui. Il laissa au général Savary le soin d'aller dire au prince des Asturies tout ce qu'il allait dire lui-même au précepteur, avec lequel il préférait s'aboucher, parce qu'il lui supposait plus d'esprit.
[En marge: Long entretien de Napoléon avec le chanoine Escoïquiz, dans lequel il lui dévoile toute sa politique.]
Son secret lui pesait doublement, car il y avait long-temps qu'il le gardait, et ce secret était une perfidie, genre de forfait étranger à son coeur. Il avait besoin de s'ouvrir avec le moins ignare des conseillers de Ferdinand, de s'excuser en quelque sorte par la franchise qu'il apporterait dans l'exposé de ses desseins, et par l'aveu pur et simple des motifs de haute politique qui le faisaient agir. Il commença d'abord par flatter le chanoine, et par lui dire qu'il le savait homme d'esprit, et qu'avec lui il pouvait parler franchement. Puis, sans autre préambule, et comme pressé de se décharger le coeur, il lui déclara qu'il avait fait venir les princes d'Espagne pour leur ôter à tous, père et fils, la couronne de leurs aïeux; que depuis plusieurs années il s'apercevait des trahisons de la cour de Madrid; qu'il n'en avait rien témoigné, mais que, débarrassé maintenant des affaires du Nord, il voulait régler celles du Midi; que l'Espagne était nécessaire à ses desseins contre l'Angleterre, qu'il était nécessaire à l'Espagne pour lui rendre sa grandeur; que sans lui elle croupirait éternellement sous une dynastie incapable et dégénérée; que le vieux Charles IV était un roi imbécile, que son fils, quoique plus jeune, était tout aussi médiocre, et moins loyal: témoin la révolution d'Aranjuez, dont on savait le secret à Paris, sans être obligé de venir à Madrid pour l'apprendre; que l'Espagne n'obtiendrait jamais sous de tels maîtres la régénération morale, administrative, politique, dont elle avait besoin pour reprendre son rang parmi les nations; que lui Napoléon ne trouverait jamais que perfidie, fausse amitié, chez des Bourbons; qu'il était trop expérimenté pour croire à l'efficacité des mariages; qu'une princesse supérieure d'ailleurs n'était pas un trésor qu'on eût toujours à sa disposition; qu'en eût-il une, il ne savait pas si elle aurait action sur ce prince taciturne et vulgaire, dont tout l'esprit, s'il en avait, consistait dans l'art de dissimuler; qu'il était conquérant après tout, fondateur de dynastie, obligé de fouler aux pieds une quantité de considérations secondaires, pour arriver à son but placé à une immense hauteur; qu'il n'avait pas le goût du mal, qu'il lui coûtait d'en faire, mais que quand son char passait il ne fallait pas se trouver sous ses roues; que son parti enfin était pris, qu'il allait enlever à Ferdinand VII la couronne d'Espagne, mais qu'il voulait adoucir le coup en lui offrant un dédommagement; qu'il lui en préparait un, fort bien choisi dans l'intérêt de son repos: c'était la belle et paisible Étrurie, où ce prince irait régner à l'abri des révolutions européennes, et où il serait plus heureux qu'au milieu de ses Espagnes, qui étaient travaillées par l'esprit agitateur du temps, et qu'un prince puissant, habile, pouvait seul dompter, constituer et rendre prospères.
[En marge: Surprise du chanoine Escoïquiz en entendant l'exposé des desseins de Napoléon.]
En tenant cet audacieux discours, Napoléon avait été tour à tour doux, caressant, impérieux, et avait poussé au dernier terme le cynisme de l'ambition. Le pauvre chanoine demeurait confondu. L'honneur d'être flatté, lui simple chanoine de Tolède, par le plus grand des hommes, combattait en son coeur le chagrin d'entendre de telles déclarations. Il était saisi, stupéfait; et cependant il ne perdit pas son talent de disserter, et il en usa avec Napoléon, qui voulut en l'écoutant le dédommager de ses peines.
[En marge: Réponse d'Escoïquiz aux ouvertures de Napoléon.]
[En marge: L'Étrurie offerte à Ferdinand pour le dédommager de la perte de l'Espagne.]
L'infortuné précepteur s'attacha à justifier la famille de Bourbon auprès du chef de la famille Bonaparte. Il lui rappela qu'au moment des plus grandes horreurs de la révolution française, la cour d'Espagne n'avait déclaré la guerre qu'après la mort de Louis XVI; qu'elle avait même saisi la première occasion de revenir au système de paix, et du système de paix à celui de l'alliance entre les deux États; que depuis elle avait prodigué à la France ses flottes, ses armées, ses trésors; que si elle n'avait pas mieux servi, c'était non pas défaut de bonne volonté, mais défaut de savoir; qu'il ne fallait s'en prendre qu'au prince de la Paix, que lui seul était l'auteur de tous les maux de l'Espagne et la cause de son impuissance comme alliée; que du reste ce détestable favori était pour jamais éloigné du trône, que sous un jeune prince dévoué à Napoléon, attaché à lui par les liens de la reconnaissance, par ceux de la parenté, dirigé par ses conseils, l'Espagne, bientôt régénérée, reprendrait le rang qu'elle aurait toujours dû conserver, rendrait à la France tous les services que celle-ci pouvait en attendre, sans qu'il lui en coûtât aucun effort, aucun sacrifice; que, dans le cas contraire, on rencontrerait de la part de l'Espagne une résistance désespérée, secondée par les Anglais, et peut-être par une partie de l'Europe; on perdrait les colonies, ce qui serait un malheur aussi grand pour la France que pour l'Espagne, et on imprimerait enfin une tache à la gloire si éclatante du règne.--Mauvaise politique que la vôtre, monsieur le chanoine! mauvaise politique! répliqua Napoléon avec un sourire bienveillant, mais ironique. Vous ne manqueriez pas avec votre savoir de me condamner si je laissais échapper l'occasion unique que m'offrent la soumission du continent et la détresse de l'Angleterre pour achever l'exécution de mon système. Vos Bourbons ne m'ont servi qu'à contre-coeur, toujours prêts à me trahir. Un frère me vaudra mieux, quoi que vous en disiez. La régénération de l'Espagne est impossible par des princes d'une antique maison qui sera toujours, malgré elle, l'appui des vieux abus. Mon parti est arrêté, il faut que cette révolution s'accomplisse. L'Espagne ne perdra pas un village, elle conservera toutes ses possessions. J'ai pris mes précautions pour lui conserver ses colonies. Quant à votre prince, il sera dédommagé s'il se soumet de bonne grâce à la force des choses. C'est à vous à user de votre influence pour le disposer à accepter les dédommagements que je lui réserve. Vous êtes assez instruit pour comprendre que je ne fais que suivre en ceci les lois de la vraie politique, laquelle a ses exigences et ses rigueurs inévitables.
[En marge: Vains efforts du chanoine Escoïquiz pour toucher le coeur de Napoléon.]
En disant ces choses et d'autres, dans un langage où perçait le regret plutôt que le remords d'une pareille spoliation, Napoléon était devenu doux, amical, et plusieurs fois il s'était permis les gestes les plus familiers envers le pauvre précepteur, dont la taille très-élevée formait avec la sienne un singulier contraste. Effrayé de cette inflexible résolution, le chanoine Escoïquiz, les larmes aux yeux, s'étendit sur les vertus de son jeune prince, s'efforça de justifier Ferdinand VII de la révolution d'Aranjuez, s'attacha à prouver que Charles IV avait abdiqué volontairement, que l'autorité de Ferdinand VII était par conséquent très-légitime; à quoi Napoléon, répondant avec un sourire d'incrédulité, lui dit qu'il savait tout, que la révolution d'Aranjuez n'était pas aussi naturelle qu'on voulait le lui persuader; que Ferdinand VII avait cédé à une impatience coupable, mais qu'il avait eu tort de faire déclarer ouverte une succession qu'il ne devait pas recueillir, et que, pour avoir cherché à régner trop tôt, il ne régnerait pas du tout. Le chanoine, ne réussissant pas à toucher Napoléon par la peinture des vertus de Ferdinand VII, essaya de l'émouvoir en lui parlant de la situation de ses malheureux conseillers, de leur rôle devant l'Espagne, devant l'Europe, devant la postérité; qu'ils seraient déshonorés pour avoir cru à la parole de Napoléon qui les avait amenés à Bayonne en leur faisant espérer qu'il allait reconnaître le nouveau roi; qu'on les accuserait d'ineptie ou de trahison, lorsqu'ils n'avaient eu d'autre tort que celui de croire à la parole d'un grand homme.--Vous êtes d'honnêtes gens, reprit Napoléon, et vous en particulier vous êtes un excellent précepteur, qui défendez votre élève avec le zèle le plus louable. On dira que vous avez cédé à une force supérieure. Aussi bien, ni vous ni l'Espagne ne sauriez me résister. La politique, la politique, monsieur le chanoine, doit diriger toutes les actions d'un personnage tel que moi. Retournez auprès de votre prince, et disposez-le à devenir roi d'Étrurie, s'il veut être encore roi quelque part, car vous pouvez lui affirmer qu'il ne le sera plus en Espagne.--
[En marge: Tandis que Napoléon déclare ses intentions au chanoine d'Escoïquiz, le général Savary est chargé de les signifier au prince Ferdinand.]
[En marge: Ferdinand et ses conseillers se décident à refuser toutes les propositions de Napoléon.]
L'infortuné précepteur de Ferdinand VII se retira consterné, et trouva son élève tout aussi surpris, tout aussi désolé de l'entretien qu'il venait d'avoir avec le général Savary. Celui-ci, sans y mettre aucune forme, sans y mettre surtout aucun de ces développements qui, dans la bouche de Napoléon, étaient en quelque sorte des excuses, avait signifié à Ferdinand VII qu'il fallait renoncer à la couronne d'Espagne, et accepter l'Étrurie comme dédommagement du patrimoine de Charles-Quint et de Philippe V. L'agitation fut grande dans cette cour, jusqu'ici complétement aveuglée sur son sort. On se réunit autour du prince, on pleura, on s'emporta, et on finit dans la disposition où l'on était par ne pas croire à son malheur, par imaginer que tout cela était une feinte de Napoléon, qu'il n'était pas possible qu'il voulût toucher à une personne aussi sacrée que celle de Ferdinand VII, à une chose aussi inviolable que la couronne d'Espagne, et que c'était pour obtenir quelque grosse concession de territoire, ou l'abandon de quelque colonie importante, qu'il faisait planer sur la maison d'Espagne une si terrible menace; qu'en un mot il voulait effrayer, et pas davantage. On se dit donc qu'il suffisait de ne pas céder à cette intimidation pour triompher. On se décida par conséquent à résister, et à repousser toutes les propositions de Napoléon. M. de Cevallos fut chargé de traiter avec M. de Champagny sur la base d'un refus absolu.
[En marge: Négociation avec M. de Champagny, rompue par suite des emportements de M. de Cevallos.]
Le lendemain M. de Cevallos se rendit au château de Marac pour avoir un entretien avec M. de Champagny. Cet homme, chez lequel la bassesse n'empêchait pas l'emportement, parla à M. de Champagny avec une violence qui n'était pas du courage, car il n'y avait de danger ici que pour les couronnes, et nullement pour les personnes elles-mêmes. Il fut entendu de Napoléon, qui survint et lui dit:--Que parlez-vous de fidélité aux droits de Ferdinand VII, vous qui auriez dû servir fidèlement son père, dont vous étiez le ministre, qui l'avez abandonné pour un fils usurpateur, et qui en tout cela n'avez jamais joué que le rôle d'un traître!--M. de Cevallos, auquel ces paroles eussent été justement adressées par quiconque n'aurait eu rien à se reprocher, se retira auprès de son nouveau maître, pour lui raconter ce qui s'était passé. On jugea autour de Ferdinand qu'un tel négociateur n'avait ni assez d'autorité morale ni assez d'art pour défendre les droits de son souverain, et on chargea de cette mission M. de Labrador, qui avait appris dans diverses ambassades à traiter les grands intérêts de la politique avec la réserve nécessaire. La base des négociations resta la même: ce fut toujours le droit inaliénable de Ferdinand VII à la couronne d'Espagne, ou, à défaut du sien, celui de Charles IV, seul roi légitime si Ferdinand VII ne l'était pas.
[En marge: Napoléon ordonne à Murat d'envoyer les vieux souverains et le prince de la paix à Bayonne.]
[En marge: Instruction de Napoléon à Murat, relativement à la manière de se conduire avec les Espagnols.]
Napoléon éprouvait quelque dépit de cette résistance, mais il espérait que bientôt elle tomberait devant la nécessité, et surtout devant Charles IV, venant faire valoir ses réclamations beaucoup mieux motivées que celles de Ferdinand VII; car, si l'idée de protester contre son abdication lui avait été suggérée par Murat, il n'en était pas moins vrai que cette abdication avait été le résultat d'une violence morale exercée sur son faible caractère, et qu'il était très-fondé à revendiquer la couronne. Tout même eût été juste, si, en la retirant à Ferdinand VII, on l'avait rendue à Charles IV. Napoléon, regardant la présence de Charles IV comme indispensable pour opposer au droit du fils le droit du père, ce qui ne créait pas le droit des Bonaparte, mais ce qui mettait tous ces droits dans un état de confusion dont il espérait profiter, pressa vivement Murat de faire partir les vieux souverains, et de lui envoyer aussi le prince de la Paix, toujours prisonnier à Villa-Viciosa. Napoléon enjoignit à Murat d'employer la force, s'il le fallait, non pour le départ de la vieille cour, qui demandait instamment à se mettre en route et que personne ne songeait à retenir, mais pour la délivrance du prince de la Paix, que les Espagnols ne voulaient relâcher à aucun prix. Il recommanda en même temps, pour préparer les esprits, de communiquer à la junte de gouvernement et au conseil de Castille la protestation de Charles IV, ce qui réduisait à néant la royauté de Ferdinand VII, sans rétablir celle de Charles IV, et commençait une sorte d'interrègne commode pour l'accomplissement d'un projet d'usurpation. Il tâcha de faire bien comprendre à Murat qu'il ne fallait pas s'attendre à un grand succès d'opinion en opérant un changement qui n'était pas du gré des Espagnols, mais qu'il fallait les contenir par la crainte, gagner ensuite l'adhésion des hommes sensés, par l'évidence des biens dont une royauté française serait la source, par la certitude qu'au prix d'un changement de dynastie l'Espagne ne perdrait ni un village ni une colonie, avantage qui ne serait résulté d'aucun autre arrangement, et puis suppléer à ce qui manquerait en assentiment par le déploiement d'une force irrésistible. Napoléon prescrivit à Murat de bien se tenir sur ses gardes, de fortifier deux ou trois points dans Madrid, tels que le palais royal, l'amirauté, le Buen-Retiro, de ne pas laisser coucher un seul officier en ville, d'exiger qu'ils fussent tous logés avec leurs soldats, de se comporter en un mot comme à la veille d'une insurrection qu'il croyait inévitable, car les Espagnols voudraient probablement tâter les Français; qu'il fallait dans ce cas les recevoir énergiquement, de manière à leur ôter tout espoir de résistance, et ne pas oublier la manière dont il pratiquait la guerre de rue en Égypte, en Italie et ailleurs; qu'il ne fallait pas s'engager dans l'intérieur de la ville, mais occuper la tête des rues principales par de fortes batteries, y faire sentir la puissance du canon, et, partout où la foule oserait se montrer à découvert, la faire expirer sous le sabre des cuirassiers. Ainsi de la ruse Napoléon était conduit à la violence, par cette usurpation de la couronne espagnole!
[En marge: Murat dispose tout pour le départ de la vieille cour et du prince de la Paix.]
Sur un seul point Murat avait devancé les instructions de Napoléon: c'était relativement au départ des vieux souverains, et à la délivrance du prince de la Paix. Il avait mandé à Charles IV et à la reine, en réponse à l'expression de leurs désirs, que l'Empereur les verrait avec plaisir auprès de lui, que par conséquent ils n'avaient qu'à préparer leur départ, et qu'il allait exiger la remise du prince de la Paix, pour l'acheminer avec eux vers Bayonne, double nouvelle qui leur fit éprouver la seule joie qu'ils eussent ressentie depuis les fatales journées d'Aranjuez.
[En marge: Résistance des Espagnols à la délivrance du prince de la Paix.]
[En marge: Murat prend sur lui d'ordonner la délivrance du prince de la Paix.]