Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 9

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En conséquence, l'armée principale reçut l'ordre de se mettre en mouvement dans la journée même du 13 octobre. Le prince de Hohenlohe reçut celui d'occuper les hauteurs d'Iéna, et de fermer ce passage tandis que les cinq divisions du duc de Brunswick, quittant Weimar, iraient coucher le soir à Naumbourg. Ces cinq divisions devaient se suivre à une lieue les unes des autres, et faire six lieues dans la journée. Ce n'est pas ainsi que marchaient les Français quand ils avaient un but important à atteindre. Weimar évacué, le général Ruchel devait s'y porter immédiatement. Toutes ces dispositions étant arrêtées et communiquées à ceux qui étaient chargés de les exécuter, l'armée du duc de Brunswick se mit en marche, ayant en tête le roi, les princes, la reine elle-même, et suivie d'une masse de bagages à rendre toute manoeuvre impossible. Le canon se faisant entendre de si près, on ne pouvait plus souffrir la reine au quartier général. Sa présence, après avoir été une inconvenance, devenait un péril pour elle, un sujet d'inquiétude pour le roi. Il fallut une injonction formelle de celui-ci pour la décider à partir. Elle s'éloigna enfin les yeux pleins de larmes, ne doutant plus depuis les combats de Schleitz et de Saalfeld, des funestes suites d'une politique, dont elle était la malheureuse instigatrice.

Pendant que le duc de Brunswick marchait ainsi sur Naumbourg, le prince de Hohenlohe resté sur les hauteurs d'Iéna avec 50 mille hommes, et ayant en arrière-garde le général Ruchel avec 18 mille, s'occupa de rétablir un peu d'ordre dans ses troupes, de faire battre la campagne par des chariots afin de recueillir des vivres, de procurer surtout quelque soulagement aux Saxons, dont le mécontentement était extrême. Partageant l'opinion du duc de Brunswick que les Français couraient vers Leipzig et vers Dresde, pour être rendus les premiers sur l'Elbe, il ne s'occupait guère de la ville d'Iéna, et prenait peu de soin des hauteurs situées en arrière de cette ville.

[En marge: Arrivée de Napoléon à Iéna dans l'après-midi du 13 octobre.]

Durant cette même après-midi du 13 octobre, Napoléon, comme on l'a vu, s'était rapidement transporté de Géra sur Iéna, en se faisant suivre de toutes ses forces. Il y arriva de sa personne vers le milieu du jour. Le maréchal Lannes, qui l'avait devancé, l'y attendait avec impatience. Sans perdre un moment, ils montèrent tous deux à cheval pour aller reconnaître les lieux. (Voir la carte nº 35.) À Iéna même la vallée de la Saale commence à s'élargir. La rive droite sur laquelle nous cheminions est basse, humide, couverte de prairies. La rive gauche au contraire, celle qu'occupaient les Prussiens, présente des hauteurs escarpées, qui dominent à pic la ville d'Iéna, et qu'on gravit par des ravins étroits, tortueux, ombragés de bois. À gauche d'Iéna, une gorge plus ouverte, moins abrupte, qu'on appelle le Mühlthal, est devenue le passage à travers lequel on a pratiqué la grande route d'Iéna à Weimar. Cette route suit d'abord le fond du Mühlthal, puis s'élève en forme de colimaçon, et se déploie sur les plateaux en arrière. Il aurait fallu un rude assaut pour forcer ce passage, plus ouvert à la vérité, mais gardé par une grande partie de l'armée prussienne. Aussi n'était-ce point par là qu'on pouvait songer à gravir les plateaux, afin d'y livrer bataille aux Prussiens.

Mais une autre ressource venait de s'offrir. Les hardis tirailleurs de Lannes, s'engageant dans les ravins qu'on rencontre au sortir d'Iéna, avaient réussi à s'élever sur la hauteur principale, et ils avaient aperçu tout à coup l'armée prussienne campée sur les plateaux de la rive gauche. Suivis bientôt de quelques détachements de la division Suchet, ils s'étaient fait place en repoussant les avant-postes du général Tauenzien. Ainsi, grâce à la hardiesse de nos soldats, les hauteurs qui dominent la rive gauche de la Saale étaient conquises, mais par une route malheureusement peu accessible à l'artillerie. C'est là que Lannes conduisit Napoléon, au milieu d'un feu de tirailleurs qui ne cessait pas, et qui rendait les reconnaissances fort dangereuses.

[En marge: Napoléon découvre l'armée prussienne des hauteurs d'Iéna, et fait ses dispositions pour assurer à son armée les moyens de déboucher sur ces hauteurs.]

La principale des hauteurs qui dominent la ville d'Iéna, s'appelle le Landgrafenberg, et depuis les événements mémorables dont elle a été le théâtre, elle a reçu des habitants le nom de Napoléonsberg. Elle est la plus élevée de la contrée. (Voir la carte nº 35.) Napoléon et Lannes, en contemplant de cette hauteur la campagne environnante, le dos tourné à la ville d'Iéna, voyaient à leur droite la Saale couler dans une gorge sinueuse, profonde, boisée, jusqu'à Naumbourg, qui est à six ou sept lieues d'Iéna. Ils voyaient devant eux des plateaux ondulés, s'étendant au loin, et s'inclinant par une pente insensible vers la petite vallée de l'Ilm, au fond de laquelle est située la ville de Weimar. Ils apercevaient à leur gauche la grande route d'Iéna à Weimar, s'élevant par une suite de rampes de la gorge du Mühlthal sur ces plateaux, et courant en ligne droite sur Weimar. Ces rampes qui présentent, comme nous l'avons dit, une sorte de colimaçon, en ont reçu le nom allemand, et s'appellent la _Schnecke_. Sur cette même route d'Iéna à Weimar se trouvait échelonnée l'armée prussienne du prince de Hohenlohe, sans qu'on pût en préciser le nombre. Quant au corps du général Ruchel posté à Weimar, la distance ne permettait pas de le découvrir. Il en était de même pour la grande armée du duc de Brunswick, qui marchant de Weimar sur Naumbourg, était cachée dans les enfoncements de la vallée de l'Ilm.

[En marge: Napoléon porte le corps de Lannes et la garde sur le Landgrafenberg.]

Napoléon ayant devant lui une masse de troupes dont on ne pouvait guère apprécier la force, supposa que l'armée prussienne avait choisi ce terrain comme champ de bataille, et fit tout de suite ses dispositions, de manière à déboucher avec son armée sur le Landgrafenberg, avant que l'ennemi accourût en masse pour le jeter dans les précipices de la Saale. Il fallait se hâter, et profiter de l'espace conquis par nos tirailleurs pour s'établir sur la hauteur. On n'en avait, il est vrai, que le sommet, car à quelques pas seulement se trouvait le corps du général Tauenzien, séparé de nos troupes par un léger pli de terrain. (Voir la carte nº 35.) Ce corps était appuyé à deux villages, l'un sur notre droite, celui de Closewitz, entouré d'un petit bois, l'autre sur notre gauche, celui de Cospoda, entouré également d'un bois de quelque étendue. Napoléon voulait laisser les Prussiens tranquilles dans cette position jusqu'au lendemain, et en attendant, conduire une partie de son armée sur le Landgrafenberg. L'espace qu'il occupait pouvait contenir le corps de Lannes et la garde. Il ordonna de les amener sur-le-champ par les ravins escarpés, qui servent à monter d'Iéna au Landgrafenberg. À gauche il plaça la division Gazan, à droite la division Suchet, au milieu et un peu en arrière la garde à pied. Il fit camper celle-ci en un carré de quatre mille hommes, et il établit son propre bivouac au centre de ce carré. C'est depuis lors que les habitants du pays ont appelé cette hauteur le Napoléonsberg, en marquant par un amas de pierres brutes l'endroit où ce personnage, populaire partout, même dans les lieux où il ne s'est montré que terrible, passa cette nuit mémorable.

[En marge: Napoléon fait pratiquer pendant la nuit une route pour son artillerie.]

[En marge: Le maréchal Augereau chargé d'attaquer à gauche, par le vallon du Mühlthal.]

[En marge: Le maréchal Soult chargé d'attaquer à droite par Löbstedt et Closewitz.]

Mais ce n'était pas tout que d'amener l'infanterie sur le Landgrafenberg, il fallait y transporter l'artillerie. Napoléon courant à cheval dans tous les sens, trouva un passage moins escarpé que les autres, et par lequel l'artillerie traînée avec grand effort pouvait passer. Malheureusement la voie était trop étroite. Napoléon manda sur-le-champ un détachement de soldats du génie, et la fit élargir en taillant le roc. Lui-même, dans son impatience, dirigeait les travaux une torche à la main. Il ne s'éloigna que bien avant dans la nuit, lorsqu'il eut vu rouler les premières pièces de canon. Il fallut douze chevaux pour traîner chaque voiture d'artillerie jusqu'au sommet du Landgrafenberg. Napoléon se proposait d'attaquer le général Tauenzien à la pointe du jour, et de conquérir en le poussant brusquement, l'espace nécessaire au déploiement de son armée. Craignant toutefois de déboucher par une seule issue, voulant aussi diviser l'attention de l'ennemi, il prescrivit vers la gauche à Augereau de s'engager dans la gorge du Mühlthal, de porter sur la route de Weimar l'une de ses deux divisions, et de gagner avec l'autre le revers du Landgrafenberg, afin de tomber sur les derrières du général Tauenzien. À droite, il ordonna au maréchal Soult, dont le corps parti de Géra devait arriver dans la nuit, de gravir les autres ravins, qui de Löbstedt et de Dornbourg débouchent sur Closewitz, afin de tomber également sur les derrières du général Tauenzien. Avec cette double diversion à gauche et à droite, Napoléon ne doutait pas de forcer les Prussiens dans leur position, et de se procurer la place qu'il fallait à son armée pour se déployer. Le maréchal Ney et Murat devaient s'élever sur le Landgrafenberg par la route que Lannes et la garde avaient suivie.

La journée du 13 s'était écoulée; une obscurité profonde enveloppait le champ de bataille. Napoléon avait placé sa tente au centre du carré formé par sa garde, et n'avait laissé allumer que quelques feux. Mais l'armée prussienne avait allumé tous les siens. On voyait les feux du prince de Hohenlohe sur toute l'étendue des plateaux, et au fond de l'horizon à droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le vieux château d'Eckartsberg, ceux de l'armée du duc de Brunswick, devenue tout à coup visible pour Napoléon. Il pensa que, loin de se retirer, toutes les forces prussiennes venaient prendre part à la bataille. Il envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux maréchaux Davout et Bernadotte. Il prescrivit au maréchal Davout de bien garder le pont de Naumbourg, et même de le franchir s'il était possible, pour tomber sur les derrières des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il ordonna au maréchal Bernadotte, qui était placé en intermédiaire, de concourir au mouvement projeté, soit en se joignant au maréchal Davout, s'il était près de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc des Prussiens, s'il avait déjà pris à Dornbourg une position plus rapprochée d'Iéna. Enfin il enjoignit à Murat d'arriver le plus tôt qu'il pourrait avec sa cavalerie.

[En marge: Dispositions du prince de Hohenlohe.]

Pendant que Napoléon faisait ces dispositions, le prince de Hohenlohe était dans une complète ignorance du sort qui l'attendait. Toujours persuadé que le gros de l'armée française, au lieu de s'arrêter devant Iéna, courait sur Leipzig et Dresde, il supposait qu'il aurait tout au plus affaire aux corps des maréchaux Lannes et Augereau, lesquels, ayant passé la Saale, après le combat de Saalfeld, devaient, selon lui, se montrer entre Iéna et Weimar, comme s'ils fussent descendus des hauteurs de la forêt de Thuringe. Dans cette idée, ne songeant pas à faire front vers Iéna, il n'avait opposé de ce côté que le corps du général Tauenzien, et avait rangé son armée le long de la route d'Iéna à Weimar. Sa gauche composée des Saxons gardait le sommet de la _Schnecke_, sa droite s'étendait jusqu'à Weimar, et se liait au corps du général Ruchel. Cependant le feu de tirailleurs qu'on entendait sur le Landgrafenberg ayant répandu une sorte d'émoi, et le général Tauenzien demandant du secours, le prince de Hohenlohe fit prendre les armes à la brigade saxonne de Cerrini, à la brigade prussienne de Sanitz, à plusieurs escadrons de cavalerie, et dirigea ces forces vers le Landgrafenberg, pour en chasser les Français, qu'il croyait à peine établis sur ce point. Au moment où il allait exécuter cette résolution, le colonel de Massenbach lui apporta de la part du duc de Brunswick l'ordre réitéré de n'engager aucune action sérieuse, de se borner à bien garder les passages de la Saale, et surtout celui de Dornbourg qui inspirait des inquiétudes, parce qu'on y avait aperçu quelques troupes légères. Le prince de Hohenlohe, devenu le plus obéissant des lieutenants, lorsqu'il aurait fallu ne pas l'être, s'arrêta tout à coup devant ces injonctions du quartier général. Il était singulier néanmoins, pour obtempérer à l'ordre de ne pas engager une bataille, d'abandonner le débouché par lequel on devait le lendemain en recevoir une désastreuse. Quoi qu'il en soit, renonçant à reprendre le Landgrafenberg, il se contenta d'envoyer la brigade saxonne Cerrini au général Tauenzien, et de placer à Nerkwitz, en face de Dornbourg, sous les ordres du général Holzendorf, la brigade prussienne Sanitz, les fusiliers de Pelet, un bataillon de Schimmelpfennig, enfin plusieurs détachements de cavalerie et d'artillerie. Il expédia quelques chevaux-légers à Dornbourg même, pour savoir ce qui s'y passait. Le prince de Hohenlohe s'en tint à ces dispositions; il revint à son quartier général de Capellendorf, près de Weimar, se disant qu'avec 50 mille hommes, et même 70 mille en comptant le corps de Ruchel, gardé vers Dornbourg par le général Holzendorf, vers Iéna par le général Tauenzien, faisant front vers la chaussée d'Iéna à Weimar, il punirait les deux maréchaux Lannes et Augereau de leur audace, s'ils osaient l'attaquer avec les 30 ou 40 mille Français dont ils pouvaient disposer, et rétablirait l'honneur des armes prussiennes gravement compromis à Schleitz et à Saalfeld.

[En marge: Bataille d'Iéna, livrée le 14 octobre.]

[En marge: Les divisions Suchet et Gazan s'avancent à travers un brouillard épais, et s'emparent des villages de Closewitz et de Cospoda.]

[En marge: Défaite du corps du général Tauenzien.]

Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières instructions à ses lieutenants, et faisait prendre les armes à ses soldats. La nuit était froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard épais, comme celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des torches, Napoléon parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats, leur expliqua la position des deux armées, leur démontra que les Prussiens étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année précédente, que, vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de l'Elbe et de l'Oder, séparés des Russes, et réduits à livrer aux Français la monarchie prussienne tout entière; que, dans une telle situation, le corps français qui se laisserait battre, ferait échouer les plus vastes desseins, et se déshonorerait à jamais. Il les engagea fort à se tenir en garde contre la cavalerie prussienne, et à la recevoir en carré avec leur fermeté ordinaire. Les cris: En avant! Vive l'Empereur! accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard fût épais, à travers son épaisseur même, les avant-postes ennemis aperçurent la lueur des torches, entendirent les cris de joie de nos soldats, et allèrent donner l'alarme au général Tauenzien. Le corps de Lannes s'ébranlait en ce moment au signal de Napoléon. La division Suchet, partagée en trois brigades, s'avançait la première. La brigade Claparède, composée du 17e léger et d'un bataillon d'élite, marchait en tête, déployée sur une seule ligne. Sur les ailes de cette ligne, et pour la garantir des attaques de la cavalerie, les 34e et 40e régiments, formant la seconde brigade, étaient disposés en colonne serrée. La brigade Vedel déployée fermait cette espèce de carré. À gauche de la division Suchet, mais un peu en arrière, venait la division Gazan, rangée sur deux lignes, et précédée par son artillerie. On s'avança ainsi en tâtonnant dans le brouillard. La division Suchet se dirigeait sur le village de Closewitz qui était à droite, la division Gazan se dirigeait sur le village de Cospoda qui était à gauche. Les bataillons saxons de Frédéric-Auguste et de Rechten, le bataillon prussien de Zweifel, apercevant à travers le brouillard une masse en mouvement, firent feu tous ensemble. Le 17e léger supporta ce feu, et le rendit immédiatement. On se fusilla ainsi quelques instants, voyant la lueur, entendant le bruit de la fusillade, mais sans se distinguer les uns les autres. Les Français, en s'approchant, finirent par découvrir le petit bois qui entourait le village de Closewitz. Le général Claparède s'y jeta vivement, et, à la suite d'un combat corps à corps, l'eut bientôt emporté, ainsi que le village de Closewitz lui-même. Après avoir privé de cet appui la ligne du général Tauenzien, on continua de marcher sous les balles qui partaient du sein de cette brume épaisse. La division Gazan, de son côté, déborda le village de Cospoda, et s'y établit. Entre ces deux villages, mais un peu plus loin, se trouvait un petit hameau, celui de Lutzenrode, occupé par les fusiliers d'Erichsen. La division Gazan l'enleva également, et on put alors se déployer plus à l'aise. En ce moment, les deux divisions de Lannes essuyèrent de nouvelles décharges d'artillerie et de mousqueterie. C'étaient les grenadiers saxons de la brigade Cerrini, qui, après avoir recueilli les avant-postes du général Tauenzien, se reportaient en avant, et exécutaient leurs feux de bataillon avec autant d'ensemble que s'ils avaient été sur un champ de manoeuvre. Le 17e léger, qui tenait la tête de la division Suchet, ayant épuisé ses cartouches, on le fit passer sur les derrières. Le 34e prit sa place, entretint le feu quelque temps, puis joignit les grenadiers saxons à la baïonnette, et les rompit. La déroute ayant bientôt gagné le corps entier du général Tauenzien, les divisions Gazan et Suchet ramassèrent une vingtaine de canons et beaucoup de fuyards. À partir du Landgrafenberg, les plateaux ondulés sur lesquels on venait de se déployer, allaient, comme nous l'avons dit, en s'inclinant vers la petite vallée de l'Ilm. On marchait donc vite, sur un terrain en pente, et à la suite d'un ennemi en fuite. Dans ce mouvement rapide on déborda deux bataillons de Cerrini, ainsi que les fusiliers de Pelet, restés aux environs de Closewitz. Ces troupes furent rejetées pour le reste de la journée vers le général Holzendorf, commis la veille à la garde du débouché de Dornbourg.

[En marge: Napoléon ayant acquis l'espace nécessaire au déploiement de son armée, suspend l'action pour donner à ses autres colonnes le temps d'arriver.]

Cette action n'avait pas duré deux heures. Il en était neuf, et Napoléon avait dès lors réalisé la première partie de son plan, qui consistait à s'emparer de l'espace nécessaire au déploiement de son armée. Au même instant, ses instructions s'exécutaient sur tous les points avec une ponctualité remarquable. Vers la gauche, le maréchal Augereau, après avoir dirigé la division Heudelet ainsi que son artillerie et sa cavalerie dans le fond du Mühlthal, sur la grande route de Weimar, gravissait avec la division Desjardins les revers du Landgrafenberg, et venait former sur les plateaux la gauche de la division Gazan. Vers la droite, le maréchal Soult, dont une seule division était arrivée, celle du général Saint-Hilaire, s'élevait de Löbstedt sur les derrières de Closewitz, en face des positions de Nerkwitz et d'Alten-Göne, occupées par les débris du corps de Tauenzien, et par le détachement du général Holzendorf. Le maréchal Ney, impatient d'assister à la bataille, avait détaché de son corps un bataillon de voltigeurs, un bataillon de grenadiers, le 25e léger, deux régiments de cavalerie, et avec cette troupe d'élite il avait pris les devants. Il entrait dans Iéna à l'heure même où s'achevait le premier acte de la journée. Murat enfin, revenant au galop avec les dragons et les cuirassiers des reconnaissances exécutées sur la basse Saale, remontait vers Iéna à perte d'haleine. Napoléon résolut donc de s'arrêter quelques instants sur le terrain conquis, pour laisser à ses troupes le temps d'arriver en ligne.

[En marge: Le prince de Hohenlohe averti du danger par la déroute du général Tauenzien, range son armée en bataille.]

Sur ces entrefaites, les fuyards du général Tauenzien avaient donné l'éveil au camp entier des Prussiens. Au bruit du canon, le prince de Hohenlohe était accouru sur la route de Weimar, où campait l'infanterie prussienne, ne croyant pas encore à une action générale, et se plaignant de ce qu'on fatiguât les troupes par une prise d'armes inutile. Bientôt détrompé, il prit ses mesures pour livrer bataille. Sachant que les Français avaient passé la Saale à Saalfeld, il s'était attendu à les voir paraître entre Iéna et Weimar, et il avait rangé son armée le long de la route qui va de l'une à l'autre de ces villes. Cette conjecture ne se réalisant pas, il fallait changer ses dispositions: il le fit avec promptitude et résolution. Il envoya le gros de l'infanterie prussienne, sous les ordres du général Grawert, pour occuper les positions abandonnées du général Tauenzien. Il laissa vers la _Schnecke_, qui allait former sa droite, la division Niesemeuschel, composée des deux brigades saxonnes Burgsdorf et Nehroff, du bataillon prussien Boguslawski, et d'une nombreuse artillerie, avec ordre de défendre jusqu'à la dernière extrémité les rampes par lesquelles la route de Weimar s'élève sur les plateaux. Il leur donna, pour les seconder, la brigade Cerrini ralliée et renforcée de quatre bataillons saxons. En arrière de son centre, il plaça une réserve de cinq bataillons sous le général Dyherrn, pour appuyer le général Grawert. Il fit rallier à quelque distance du champ de bataille et pourvoir de munitions les débris du corps de Tauenzien. Quant à sa gauche, il prescrivit au général Holzendorf de se porter en avant, s'il le pouvait, pour tomber sur la droite des Français pendant qu'il s'efforcerait lui-même de les arrêter de front. Il adressa au général Ruchel l'avis de ce qui se passait, et la prière d'accélérer sa marche. Enfin il courut de sa personne avec la cavalerie prussienne et l'artillerie attelée, à la rencontre des Français, afin de les contenir, et de protéger la formation de l'infanterie du général Grawert.

[En marge: Renouvellement de l'action vers les dix heures du matin.]

[En marge: Le maréchal Ney s'engage avant l'ordre de l'Empereur, et se trouve aux prises avec une grande partie de l'armée prussienne.]