Part 7
Tandis qu'on disputait ainsi sur ces plans offensifs, tous fondés sur la donnée ridicule de surprendre les Français le 10 octobre, lorsque Napoléon était déjà le 3 au milieu de ses troupes réunies, on apprit son arrivée à Wurzbourg, et on commença d'entrevoir ses dispositions. On comprit dès lors qu'on avait mal calculé en mesurant son activité sur celle qu'on avait soi-même, et le duc de Brunswick, qui, sans posséder le coup d'oeil, la résolution, l'activité d'un grand général, était doué néanmoins d'un jugement exercé, sentit plus vivement le danger d'aller affronter l'armée française déjà formée, et ayant Napoléon à sa tête. Il renonça dès cet instant à des projets d'offensive, conçus par condescendance, et s'attacha de plus en plus à la position défensive prise derrière la forêt de Thuringe. Il s'efforça de démontrer à tous ceux qui l'entouraient, les avantages de cette position, car, leur répétait-il sans cesse, si Napoléon passait par Koenigshofen, Eisenach, Gotha, Erfurt, ce qui l'amenait en Allemagne par la grande route centrale, on pouvait le prendre en flanc, au moment où il déboucherait des montagnes; si, au contraire, il se présentait par les défilés aboutissant de la Franconie en Saxe, sur la haute Saale, on occupait le cours de cette rivière, et on l'attendait de pied ferme derrière ses bords escarpés. D'autres raisons que le duc de Brunswick n'avouait pas, lui inspiraient pour cette position une préférence décidée. Au fond il blâmait la guerre, et il venait de découvrir avec joie une chance de la conjurer. À en croire les rapports des espions, Napoléon faisait exécuter de grands travaux défensifs vers Schweinfurt, sur la route même de Wurzbourg à Koenigshofen et Eisenach. Il était vrai que Napoléon, afin de tromper les Prussiens, avait ordonné des travaux dans différentes directions, notamment dans celle de Schweinfurt, Koenigshofen, Hildburghausen et Eisenach. Le duc de Brunswick en concluait, non pas que Napoléon songeait à se présenter par la grande route centrale de Francfort à Weimar, mais qu'il voulait s'établir autour de Wurzbourg, et y prendre une position défensive. Ses entretiens avec M. de Lucchesini contribuaient également à le lui persuader. Cet ambassadeur, qui avait si malheureusement irrité son cabinet deux mois auparavant par des rapports exagérés, mêlant maintenant un peu de vrai à beaucoup de faux, affirmait que Napoléon au fond ne désirait pas la guerre, qu'il avait sans doute traité légèrement la Prusse, mais qu'il n'avait jamais nourri contre elle aucun projet d'agression, et qu'il serait bien possible qu'il vînt se placer à Wurzbourg, pour y attendre derrière de bons retranchements, le dernier mot du roi Frédéric-Guillaume.
Il était bien tard pour oser produire cette vérité, et c'était choisir pour la produire l'instant où elle avait cessé d'être exacte. Si Napoléon, en effet, avant de quitter Paris, avait été peu enclin à la guerre, et très-disposé à en finir avec la Prusse au moyen de quelques explications amicales, maintenant qu'il se trouvait à la tête de son armée, et que son épée était à moitié hors du fourreau, il allait la tirer tout entière, et agir avec la promptitude qui lui était naturelle. Rien ne s'accordait moins avec son caractère, que le projet de s'établir en avant de Wurzbourg, dans une position défensive. Mais de ce projet faussement prêté à Napoléon, et des rapports de M. de Lucchesini, le duc de Brunswick concluait avec une secrète joie, qu'il était possible d'éviter la guerre, surtout si on avait la précaution de rester derrière la forêt de Thuringe, et de laisser entre les deux armées cet obstacle à leur rencontre.
[En marge: Grand conseil de guerre tenu à Erfurt le 5 octobre.]
[En marge: Le conseil de guerre tenu à Erfurt aboutit à l'idée d'une reconnaissance sur la route d'Eisenach à Schweinfurt.]
[En marge: Dernière note diplomatique adressée à Napoléon.]
Le roi, sans le dire, partageait ce sentiment. On convoqua donc le 5 octobre, à Erfurt, un dernier conseil de guerre, auquel assistèrent le duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe, le maréchal de Mollendorf, plusieurs officiers d'état-major, les chefs de corps, le roi lui-même et ses ministres. Ce conseil dura deux jours entiers. Le duc y proposa la question suivante: était-il prudent d'aller chercher Napoléon dans une position inattaquable, quand on n'avait plus, comme dans le premier projet d'offensive, l'espoir de le surprendre?--On disputa sur ce sujet longuement et violemment. Le prince de Hohenlohe fit encore surgir, par le moyen de son chef d'état-major, l'idée d'opérer par la haute Saale, et de franchir les défilés, au débouché desquels Napoléon avait rassemblé ses troupes. On combattit cette idée du côté du duc de Brunswick, et on fit de nouveau sentir les avantages de la position prise derrière la forêt de Thuringe. Les deux généraux en chef soutinrent ainsi une lutte opiniâtre par l'intermédiaire de leurs officiers d'état-major. Il n'y eut, au reste, d'accord nulle part. Tandis que le duc de Brunswick était en vive contestation avec le prince de Hohenlohe, M. d'Haugwitz disputait avec M. de Lucchesini, et soutenait, à propos des dispositions pacifiques prêtées à Napoléon, qu'il n'était plus temps d'y compter. Au choc des idées vint se joindre le choc des passions, et le général Ruchel se permit une nouvelle offense envers M. d'Haugwitz. Chacun n'emporta de ce débat qu'une plus grande confusion d'esprit, et une plus profonde amertume de coeur. Le roi surtout, qui cherchait avec bonne foi à s'éclairer, qui n'osait se fier à ses lumières, et qui sentait l'imminence du danger, le roi avait l'âme navrée. Dans l'impossibilité de se fixer, le conseil, éprouvant le besoin de mieux connaître les véritables résolutions de Napoléon, s'était arrêté au projet d'une reconnaissance générale, exécutée simultanément par les trois principaux corps d'armée du prince de Hohenlohe, du duc de Brunswick, et du général Ruchel. Le roi fit modifier cette singulière conclusion, en réduisant les trois reconnaissances à une seule, qui serait dirigée par le colonel de Muffling, officier d'état-major du duc de Brunswick, sur cette même route d'Eisenach à Schweinfurt, vers laquelle Napoléon semblait faire quelques préparatifs de défense. Ordre fut donné au prince de Hohenlohe de continuer la concentration de l'armée de Silésie sur la haute Saale, en laissant le général Tauenzien avec le détachement de Bayreuth, en observation vers les défilés de la Franconie. À cette mesure militaire on ajouta une mesure politique, ce fut d'envoyer à Napoléon une note définitive, pour lui signifier les résolutions irrévocables de la cour de Prusse. On devait exposer dans cette note les rapports qui avaient existé entre les deux cours, les mauvais procédés dont la France avait payé les bons procédés de la Prusse, l'obligation où était le cabinet de Berlin d'exiger une explication qui portât sur tous les intérêts en litige, et qui fût précédée par une démarche rassurante pour l'Allemagne, c'est-à-dire par la retraite immédiate des troupes françaises en deçà du Rhin. On demandait cette retraite à jour fixe, et on voulait qu'elle commençât le 8 octobre.
Assurément si on souhaitait encore la paix, la note projetée était un moyen fort mal imaginé pour la maintenir, car c'était méconnaître étrangement le caractère de Napoléon, que de lui adresser une sommation de se retirer à jour fixe. Mais tandis que le duc de Brunswick et le roi cherchaient à se ménager une dernière chance de paix, en restant derrière la forêt de Thuringe, ils étaient forcés, pour contenter les furieux qui poussaient à la guerre, de faire quelques démonstrations apparentes de fierté, se soumettant ainsi aux caprices d'une armée qui s'était transformée en multitude populaire, et qui criait, exigeait, ordonnait, comme fait la multitude quand on lui livre les rênes.
[En marge: Napoléon se transporte à Bamberg, et fait ses dispositions pour entrer en Saxe.]
Voilà comment les Prussiens avaient dépensé le temps que Napoléon employait de son côté en préparatifs si actifs et si bien conçus. Ne s'arrêtant pas à Wurzbourg, il s'était rendu à Bamberg, où il différait son entrée en Saxe jusqu'à un dernier mot de la Prusse, qui fit peser sur elle, et non sur lui, le tort de l'agression. Sa droite, composée des corps des maréchaux Soult et Ney, était en avant de Bayreuth, prête à déboucher par le chemin de Bayreuth à Hof, sur la haute Saale. (Voir la carte nº 34.) Son centre, formé des corps des maréchaux Bernadotte et Davout, précédé de la réserve de cavalerie, et suivi de la garde à pied, se trouvait à Kronach, n'attendant qu'un ordre pour s'avancer par Lobenstein sur Saalbourg et Schleitz. Sa gauche, consistant dans les corps des maréchaux Lannes et Augereau, faisant vers Hildburghausen des démonstrations trompeuses, devait au premier signal se reporter de gauche à droite, de Cobourg vers Neustadt, afin de déboucher par Grafenthal sur Saalfeld. Ces trois colonnes avaient à parcourir les défilés étroits, bordés de bois et de rochers, qui mettent en communication la Franconie avec la Saxe, et qui viennent aboutir sur la haute Saale. Toutefois la frontière de la Saxe n'était pas encore franchie, et on se tenait sur le territoire franconien, le pied levé pour marcher. La garde impériale n'était pas, il est vrai, réunie tout entière; il manquait la cavalerie et l'artillerie de cette garde, qui n'avaient pu voyager en poste comme l'infanterie; il manquait aussi les compagnies d'élite et le grand parc. Mais Napoléon avait sous la main environ 170 mille hommes, et c'était plus qu'il n'en fallait pour accabler l'armée prussienne.
[En marge: Proclamation de Napoléon à l'armée française.]
En recevant le 7 la note de la Prusse, il fut extrêmement courroucé. Le major général Berthier se trouvait auprès de lui.--Prince, lui dit-il, nous serons exacts au rendez-vous; et le 8, au lieu d'être en France, nous serons en Saxe.--Il adressa sur-le-champ la proclamation suivante à son armée:
«SOLDATS,
»L'ordre pour votre rentrée en France était parti; vous vous étiez déjà rapprochés de plusieurs marches; des fêtes triomphales vous attendaient! Mais lorsque nous nous abandonnions à cette trop confiante sécurité, de nouvelles trames s'ourdissaient sous le masque de l'amitié et de l'alliance! Des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos dissensions intestines, conduisait, il y a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la Champagne, domine encore dans leurs conseils. Si ce n'est plus Paris qu'ils veulent renverser jusque dans ses fondements, ce sont aujourd'hui leurs drapeaux qu'ils se vantent de planter dans les capitales de nos alliés, ce sont nos lauriers qu'ils veulent arracher de notre front! Ils veulent que nous évacuions l'Allemagne à l'aspect de leur armée..... Soldats, il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe. Aurions-nous donc bravé les saisons, les mers, les déserts, vaincu l'Europe plusieurs fois coalisée contre nous, porté notre gloire de l'orient à l'occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie comme des transfuges, après avoir abandonné nos alliés, et pour entendre dire que l'aigle française a fui épouvantée à l'aspect des aigles prussiennes? Malheur donc à ceux qui nous provoquent! Que les Prussiens éprouvent le même sort qu'ils éprouvèrent il y a quatorze ans! Qu'ils apprennent que, s'il est facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du grand peuple, son inimitié est plus terrible que les tempêtes de l'Océan!»
[En marge: L'armée française se met en marche le 8 octobre, formée en trois colonnes.]
[En marge: Murat entre le premier en Saxe à la tête de la cavalerie.]
Le lendemain 8 octobre, Napoléon donna l'ordre à toute l'armée de franchir la frontière de la Saxe. Les trois colonnes dont elle se composait, s'ébranlèrent à la fois. Murat, qui précédait le centre, entra le premier à la tête de la cavalerie légère et du 27e léger, et lança ses escadrons par le défilé du milieu, celui de Kronach à Lobenstein. À peine arrivé au delà des hauteurs boisées qui séparent la Franconie de la Saxe, il envoya sur la droite vers Hof, sur la gauche vers Saalfeld, divers détachements, afin de dégager l'issue des débouchés, par lesquels devaient pénétrer les autres colonnes de l'armée. Ensuite il marcha droit de Lobenstein sur Saalbourg. Il y trouva postée sur la Saale une troupe d'infanterie et de cavalerie, appartenant au corps du général Tauenzien. L'ennemi fit mine d'abord de défendre la Saale, qui est un faible obstacle dans cette partie de son cours, et envoya plusieurs volées de canon à nos cavaliers. On lui riposta avec quelques pièces d'artillerie légère, attachées ordinairement à la réserve de cavalerie; puis on lui montra plusieurs compagnies d'infanterie du 27e léger. Il ne défendit ni le passage de la Saale, ni Saalbourg, et se retira vers Schleitz, à quelque distance du lieu de cette première rencontre. Du côté de Hof, sur notre droite, la cavalerie ne découvrit rien qui pût gêner la marche des maréchaux Soult et Ney, assez forts d'ailleurs pour se faire jour. À gauche au contraire, vers Saalfeld, elle aperçut au loin un gros rassemblement, commandé par le prince Louis. Ces deux corps du général Tauenzien et du prince Louis faisaient partie de l'armée du prince de Hohenlohe, qui, malgré l'ordre formel qu'il avait reçu de passer sur la rive gauche de la Saale, et de venir s'appuyer au duc de Brunswick, différait d'obéir, et restait dispersé dans le pays montueux que la Saale traverse à son origine.
[En marge: Marche des trois colonnes de l'armée à travers les défilés de la Franconie et de la Saxe.]
Les trois colonnes de l'armée française continuèrent à s'avancer simultanément par les défilés indiqués, celle de gauche demeurant toutefois un peu en arrière, parce qu'elle avait à se reporter de Cobourg sur Grafenthal, ce qui l'obligeait à faire douze lieues par des routes peu praticables à l'artillerie. Du reste nul obstacle sérieux n'arrêtait la marche de nos troupes. L'esprit de l'armée était excellent; le soldat manifestait la plus grande gaieté, et ne paraissait tenir aucun compte de quelques souffrances, inévitables dans un pays pauvre et difficile. La victoire dont il ne doutait pas, était pour lui le dédommagement à tous les maux.
[En marge: Combat de Schleitz.]
Le lendemain 9 octobre, le centre quitta Saalbourg, et s'avança sur Schleitz, après avoir franchi la Saale. Murat, avec deux régiments de cavalerie légère, et Bernadotte, avec la division Drouet, marchaient en tête. On arriva devant Schleitz vers le milieu du jour. Schleitz est un bourg, situé sur un petit cours d'eau qu'on appelle le Wiesenthal, et qui se jette dans la Saale. (Voir la carte nº 34.) Au pied d'une hauteur au delà de Schleitz et du Wiesenthal, on apercevait rangé en bataille le corps du général Tauenzien. Il était adossé à cette hauteur, son infanterie déployée, sa cavalerie disposée sur ses ailes, l'artillerie sur son front. Il paraissait fort de 8 mille hommes d'infanterie et de 2 mille de cavalerie. Napoléon, qui avait couché dans les environs de Saalbourg, accourut sur les lieux dès le matin, et à la vue de l'ennemi il ordonna l'attaque. Le maréchal Bernadotte dirigea quelques compagnies du 27e léger, commandées par le général Maison, sur Schleitz. Le général Tauenzien, averti que le gros de l'armée française suivait cette avant-garde, ne songea pas à défendre le terrain qu'il occupait. Il se contenta de renforcer le détachement qui gardait Schleitz, afin de gagner par un petit combat d'arrière-garde le temps de se retirer. Le général Maison entra dans Schleitz, avec le 27e léger, et en repoussa les Prussiens. Au même instant, les 94e et 95e régiments de ligne, de la division Drouet, passaient le Wiesenthal, l'un au-dessous de Schleitz, l'autre dans Schleitz même, et contribuaient à précipiter la retraite de l'ennemi, qui se porta vers les hauteurs en arrière de Schleitz. On le poursuivit rapidement sur ces hauteurs, et, arrivé sur leur sommet, on en descendit le revers à sa suite. Murat, accompagné du 4e de hussards et du 5e de chasseurs (celui-ci resté un peu en arrière), serra de près l'infanterie ennemie, qui était escortée par 2 mille chevaux. En voyant le peu de forces dont Murat disposait, quelques escadrons prussiens se jetèrent sur lui. Murat les prévint, les chargea, le sabre à la main, à la tête du 4e de hussards, et les repoussa. Mais ramené bientôt par une cavalerie plus nombreuse, il manda en toute hâte le 5e de chasseurs, ainsi que l'infanterie légère du général Maison, qui n'avaient pas encore pu le joindre. Il eut dans l'intervalle plusieurs charges à supporter, et les soutint avec sa vaillance accoutumée. Heureusement le 5e de chasseurs accourut au galop, rallia le 4e de hussards, et fournit à son tour une charge vigoureuse. Mais le général Tauenzien, voulant se débarrasser de ces deux régiments de cavalerie légère, lança sur eux les dragons rouges saxons ainsi que les hussards prussiens. Dans ce moment arrivaient cinq compagnies du 27e léger, conduites par le général Maison. Celui-ci, n'ayant pas le temps de les former en carré, les arrêta sur place, de manière à couvrir le flanc de notre cavalerie, puis fit exécuter à bout portant un feu si juste, qu'il renversa sur le carreau deux cents dragons rouges. Alors toute la cavalerie prussienne prit la fuite. Murat, avec le 4e de hussards et le 5e de chasseurs, courut après elle, et refoula pêle-mêle dans les bois la cavalerie et l'infanterie du général Tauenzien. L'ennemi se retira en toute hâte, jetant sur les routes beaucoup de fusils et de chapeaux, et laissant dans nos mains environ 400 prisonniers, indépendamment de 300 morts ou blessés. Mais l'effet moral de ce combat fut plus grand que l'effet matériel, et les Prussiens purent voir dès lors à quels soldats ils avaient affaire. Si Murat, comme Napoléon lui en fit la remarque, avait eu sous la main un peu plus de cavalerie, il n'aurait pas été autant obligé de payer de sa personne, et les résultats eussent été plus considérables[4].
[Note 4:
_Au grand-duc de Berg et de Clèves, à Schleitz._
«Au quartier général impérial et royal, le 10 octobre 1806, à 5 heures du matin.
»Le général Rapp m'a fait connaître l'heureux résultat de la soirée. Il m'a paru que vous n'aviez pas sous la main assez de cavalerie réunie. En l'éparpillant toute, il ne vous restera rien. Vous avez 6 régiments; je vous avais recommandé d'en avoir au moins 4 dans la main. Je ne vous en ai vu hier que 2. Les reconnaissances sur la droite deviennent aujourd'hui beaucoup moins importantes: le maréchal Soult arrivant à Plauen, c'est sur Pösneck et sur Saalfeld qu'il faut porter de fortes reconnaissances pour savoir ce qui s'y passe. Le maréchal Lannes est arrivé le 9 au soir à Grafenthal. Il attaquera demain Saalfeld. Vous savez combien il m'importe de connaître dans la journée le mouvement sur Saalfeld, afin que, si l'ennemi avait réuni là plus de 25 mille hommes, je pusse y faire marcher des renforts par Possheim et les prendre en queue. J'ai donné l'ordre aux divisions Dupont et Beaumont de se porter sur Schleitz. Il faut, à tout événement, reconnaître une belle position en avant de Schleitz qui puisse servir de champ de bataille à plus de 80 mille hommes. Cela ne doit pas vous empêcher de profiter de la pointe du jour pour pousser de fortes reconnaissances sur Auma et Pösneck, en les faisant même soutenir par la division Drouet. La première division du maréchal Davout sera à Saalbourg, les deux autres divisions seront en avant, près d'Obersdorf, et sa cavalerie légère en avant. Je donne ordre au maréchal Ney de se rendre à Tanna. Votre grande affaire doit être aujourd'hui d'abord de profiter de la journée d'hier pour ramasser le plus de prisonniers et recueillir le plus de renseignements possible; 2º de reconnaître Auma et Saalfeld, afin de savoir positivement quels sont les mouvements de l'ennemi. Sur ce, etc.
»NAPOLÉON.»]
Napoléon fut extrêmement satisfait de ce premier combat, qui lui prouvait combien la cavalerie prussienne, quoique très-bien montée et très-habile à manier ses chevaux, était peu à craindre pour ses solides fantassins et ses hardis cavaliers. Il établit son quartier général à Schleitz, afin d'y attendre le reste de la colonne du centre, afin surtout de donner à sa droite, conduite par les maréchaux Ney et Soult, à sa gauche, conduite par les maréchaux Lannes et Augereau, le temps de franchir les défilés, et de venir prendre sur ses ailes une position de bataille. D'après ce qu'il voyait, et d'après ce que lui rapportaient ses espions, qui avaient trouvé le pays couvert de colonnes détachées, il jugeait qu'il venait de surprendre l'ennemi dans un mouvement de concentration, et qu'il allait lui causer un grand trouble. Les rapports de l'aile droite envoyés par les maréchaux Soult et Ney, apprenaient qu'ils n'avaient rien devant eux, et qu'ils apercevaient à peine quelques détachements de cavalerie s'éloignant à leur approche. Au contraire, les nouvelles de la gauche parlaient d'un corps à Saalfeld, devant lequel le maréchal Lannes devait arriver le lendemain 10. Napoléon en concluait que l'ennemi se retirait vers la Saale, et laissait ouverte la grande route de Dresde. Il était résolu, non pas à s'y engager avant d'avoir battu les Prussiens, mais à les battre sans retard, soit qu'ils vinssent à sa rencontre pour lui barrer le chemin, soit qu'il fallût aller les chercher derrière les bords escarpés de la Saale[5].
[Note 5: Nous citons la lettre suivante, qui indique la pensée de Napoléon en ce moment.
_Au maréchal Soult, à Plauen._
«Obersdorf, le 10 octobre 1806, 8 heures du matin.
»Nous avons culbuté hier les 8 mille hommes qui, de Hof, s'étaient retirés à Schleitz, où ils attendaient des renforts dans la nuit. Leur cavalerie a été écharpée et un colonel a été pris. Plus de 2 mille fusils et casquettes ont été trouvés sur le champ de bataille. L'infanterie prussienne n'a pas tenu. Nous n'avons ramassé que 2 ou 300 prisonniers, parce que c'était la nuit, et qu'ils se sont éparpillés dans les bois. Je compte sur un bon nombre ce matin.
»Voici ce qui me semble le plus clair: il paraît que les Prussiens avaient le projet d'attaquer; que leur gauche débouche demain par Iéna, Saalfeld et Cobourg; que le prince de Hohenlohe avait son quartier général à Iéna et le prince Louis à Saalfeld. L'autre colonne débouche par Meiningen sur Fulde. De sorte que je suis porté à penser que vous n'avez personne devant vous, peut-être pas mille hommes jusqu'à Dresde. Si vous pouvez leur écraser un corps, faites-le. Voici mes projets pour aujourd'hui. Je ne puis pas marcher, j'ai trop de choses en arrière. Je pousserai mon avant-garde à Auma. J'ai reconnu un bon champ de bataille en avant de Schleitz pour 80 ou 100 mille hommes. Je fais marcher le maréchal Ney à Tanna: il se trouvera à deux lieues de Schleitz. Vous-même, de Plauen, n'êtes pas assez loin pour ne pas pouvoir y venir dans vingt-quatre heures.
»Le 5, l'armée prussienne a fait encore un mouvement sur la Thuringe, de sorte que je la crois arriérée d'un grand nombre de jours. Ma jonction avec ma gauche n'est pas encore faite, si ce n'est par des postes de cavalerie qui ne signifient rien.
»Le maréchal Lannes n'arrive qu'aujourd'hui à Saalfeld, à moins que l'ennemi n'y soit en forces considérables.