Part 49
Ce que nous imaginons ici était sans doute une utopie, non de générosité, car Napoléon était parfaitement capable de cette générosité imprévue, éblouissante, qui jaillit quelquefois d'un coeur grand et avide de gloire, mais une utopie par rapport aux combinaisons du moment. Alors, en effet, le cours des choses qui mène les hommes, même les plus puissants, conduisait Napoléon à d'autres résolutions. En fait d'alliances, il avait, quoique à la moitié de son règne, déjà essayé de toutes. À peine arrivé au consulat, à l'époque des pensées bonnes, sages, profondes, parce que c'étaient les premières que lui inspirait la vue des choses, bien avant la corruption qui naît d'un pouvoir prolongé, il s'était tourné vers la Prusse, et en avait fait son alliée. Un instant, sous Paul Ier, mais comme expédient, il avait songé à s'unir à la Russie. Un instant encore, pendant la paix d'Amiens, il avait imaginé de s'unir à l'Angleterre, séduit par l'avantage de joindre la puissance de mer à celle de terre, mais toujours d'une manière passagère, et la Prusse n'avait pas cessé d'être alors sa confidente intime, sa complice dans toutes les affaires de l'Europe. Brouillé depuis avec la Prusse jusqu'à lui déclarer la guerre, sentant son isolement, il avait adressé à l'Autriche des ouvertures qui auraient fait peu d'honneur à sa pénétration, si le besoin d'avoir un allié, même au milieu de ses victoires, ne l'avait justifié d'en chercher de peu vraisemblables. Bientôt, averti par les perfides armements de l'Autriche, enivré par Iéna, il avait cru pouvoir se passer de tout le monde. Transporté en Pologne, et surpris après Eylau des obstacles que la nature peut opposer à l'héroïsme et au génie, il avait pensé encore une fois à l'alliance de la Prusse. Mais blessé des réponses de cette puissance, réponses moins empressées qu'il n'aurait dû s'y attendre, et redevenu victorieux autant que jamais à Friedland, pressé enfin de mettre un terme à une guerre lointaine, il était nécessairement amené, en tournant sans cesse dans le cercle de ses pensées, à celle qui n'avait pas encore eu son jour, à celle que favorisaient tant de circonstances présentes, à la pensée d'une alliance avec la Russie. Éloigné définitivement de la Prusse qui n'avait pas su saisir un instant de retour vers elle, irrité au plus haut point de la conduite artificieuse de l'Autriche, trouvant la Russie dégoûtée des alliés qui l'avaient si mal secondée, croyant qu'il y aurait plus de sincérité chez la Russie que chez la Prusse, parce qu'il y aurait moins d'ambiguïté de position, séduit aussi par la nouveauté qui abuse toujours à un certain degré les esprits même les plus fermes, Napoléon imagina de faire d'Alexandre un allié, un ami, en s'emparant de son esprit, en remplissant sa tête d'idées ambitieuses, en offrant à ses yeux éblouis des prestiges qu'il était facile de créer, d'entretenir quelque temps, mais non pas d'éterniser, à moins de les renouveler au moyen des satisfactions les plus dangereuses. L'Orient s'offrait naturellement comme ressource pour procurer au jeune Alexandre ces satisfactions, très-aisées à imaginer, beaucoup moins à réaliser, mais tout à coup devenues tacites, par une circonstance accidentelle et récente: tant il est vrai que lorsque le moment d'une chose est venu, il semble que tout la favorise, même les accidents les plus imprévus!
[En marge: Déposition du sultan Sélim.]
Napoléon avait engagé les Turcs dans sa querelle, en les excitant à disputer les provinces du Danube aux conquérants de la Crimée, l'Égypte aux possesseurs de l'Inde. Il leur avait promis de les secourir sur terre contre les Russes, sur mer contre les Anglais, et il avait commencé par les aider avec ses officiers à défendre les Dardanelles. Il s'était engagé enfin à ne pas signer la paix, sans la rendre commune et avantageuse à l'empire ottoman. Mais l'infortuné Sélim, odieux aux ulémas dont il voulait réduire le pouvoir, aux janissaires qu'il voulait soumettre à la discipline européenne, avait expié par une chute épouvantable ses sages et généreux desseins. Depuis long-temps les ulémas lui témoignaient une défiances profonde. Les janissaires voyaient avec une sorte de fureur les nouvelles troupes connues sous le nom de _nizam-djedid_. Les uns et les autres n'attendaient qu'une occasion pour satisfaire leurs ressentiments. Le sultan ayant exigé que les janissaires qui tenaient garnison dans les châteaux du Bosphore et des Dardanelles prissent le costume du _nizam-djedid_, la révolte avait éclaté parmi eux, et s'était propagée avec la rapidité de l'éclair parmi les compagnies de janissaires qui se trouvaient soit à Constantinople, soit dans les villes voisines de la capitale. Tous étaient accourus à Constantinople, s'étaient ameutés sur la place de l'At-Meïdan (l'ancien hippodrome) avec leurs marmites renversées, signe ordinaire de la révolte, indiquant qu'ils refusent la nourriture d'un maître devenu odieux. Les ulémas se réunissant de leur côté, avaient déclaré qu'un prince qui avait régné sept ans sans avoir de postérité, sous lequel le pèlerinage de la Mecque avait été interrompu, était indigne de régner. Les janissaires assemblés pendant plusieurs jours avaient successivement demandé, obtenu, et quelquefois pris sans qu'on la leur livrât, la tête des ministres de la Porte, accusés de favoriser le nouveau système, et enfin la révolte s'obstinant, le mufti avait proclamé la déchéance de Sélim, et l'élévation de Mustapha au trône. Le malheureux Sélim, enfermé dans un appartement du sérail, pouvait espérer, il est vrai, le secours de son armée, commandée par un sujet dévoué, le grand-vizir Baraïctar. Mais ce secours offrait de graves périls, car on devait craindre que l'apparition du grand-vizir à la tête de soldats fidèles, ne fit assassiner le sultan détrôné, avant qu'il pût être secouru. Telles étaient les nouvelles que Napoléon venait de recevoir à son quartier général de Tilsit le 24 juin. D'après toutes les vraisemblances, le nouveau gouvernement turc allait être l'ennemi de la France, justement parce que le gouvernement renversé avait été son ami. Il était certain d'ailleurs que l'anarchie qui minait ce malheureux empire, le rangeait avec l'Espagne au nombre de ces alliés, dont il fallait attendre plus d'embarras que de services, surtout quand cet allié placé à la distance qui sépare Constantinople de Paris, ne pouvait être que difficilement conseillé, et lentement secouru. Napoléon, chez lequel les révolutions d'idées s'opéraient avec la vivacité naturelle à son génie, envisagea tout à coup les événements d'Orient d'une manière nouvelle. Il y avait long-temps que les hommes d'État de l'Europe considéraient l'empire turc comme à la veille d'être partagé, et c'est dans cette vue que Napoléon avait voulu prélever la part de la France, en s'emparant de l'Égypte. Il avait un instant abandonné cette idée, lorsqu'en 1802 il songeait à réconcilier la France avec toutes les puissances. Il y revint violemment en voyant ce qui se passait à Constantinople, et il se dit que puisqu'on ne pouvait faire vivre cet empire, le mieux était de profiter de ses dépouilles pour le meilleur arrangement des affaires de l'Europe, et surtout pour l'abaissement de l'Angleterre. Il avait auprès de lui, vaincu mais redoutable encore, le souverain dont il était le plus facile d'exalter la jeune tête, en lui montrant les bouches du Danube, le Bosphore, Constantinople, et il pensa qu'avec quelques-unes de ces dépouilles turques, qui tôt ou tard ne pouvaient manquer d'échoir à la Russie, il en obtiendrait, non pas seulement la paix, qui dans le moment n'était plus douteuse, mais une alliance intime, dévouée, au moyen de laquelle il vaincrait l'Angleterre, et accomplirait sur les trônes de l'Occident les révolutions qu'il méditait.
Ayant journellement à ses côtés l'empereur Alexandre, soit dans des revues, soit dans de longues promenades au bord du Niémen, soit enfin dans un cabinet de travail, où la carte du monde était étalée, et où il s'enfermait souvent avec lui après l'heure du repas, il s'empara de l'esprit de ce prince, et le bouleversa complétement, en lui proposant, dans une conversation presque continue de plusieurs jours, les vues suivantes.
[En marge: Idées ambitieuses au moyen desquelles Napoléon exalte l'imagination de l'empereur Alexandre.]
--Un coup du ciel, dit-il à Alexandre, vient de me dégager à l'égard de la Porte. Mon allié et mon ami, le sultan Sélim, a été précipité du trône dans les fers. J'avais cru qu'on pouvait faire quelque chose de ces Turcs, leur rendre quelque énergie, leur apprendre à se servir de leur courage naturel: c'est une illusion. Il faut en finir d'un empire qui ne peut plus subsister, et empêcher que ses dépouilles ne contribuent à augmenter la domination de l'Angleterre.--Là-dessus Napoléon déroula aux yeux d'Alexandre, les nouveaux projets qu'il venait de concevoir. Alexandre désirait-il être l'allié de la France, son allié solide et sincère, rien n'était plus facile, rien ne serait plus fructueux pour lui et pour son empire. Mais il fallait que cette alliance fût entière, sans réserve, suivie d'un complet dévouement aux intérêts mutuels des deux puissances. D'abord cette alliance était la seule qui convînt à la Russie. De quoi en effet accusait-on la France? de vouloir dominer l'Italie, la Hollande, peut-être l'Espagne; de vouloir créer sur le Rhin un système qui abaissât la vieille prépondérance de l'Autriche en Allemagne, et y arrêtât la prépondérance naissante de la Prusse? Mais qu'importaient à la Russie, qu'importaient l'Italie, l'Espagne, la Hollande? L'Allemagne elle-même n'était-elle pas à la fois jalouse, et secrètement ennemie de la Russie? Ne rendait-on pas service à la Russie en affaiblissant les principales puissances allemandes? De quoi, au contraire, accusait-on l'Angleterre? de vouloir dominer les mers, qui sont la propriété de tout le monde; d'opprimer les pavillons neutres dont le pavillon russe faisait partie; de s'emparer du commerce des nations, de les rançonner en leur livrant les denrées exotiques au prix qu'elle seule fixait; de mettre, partout où elle le pouvait, un pied sur le continent, en Portugal, en Danemark, en Suède; de prendre ou de menacer les points dominants du globe, le Cap, Malte, Gibraltar, le Sund, pour imposer sa loi à l'univers commerçant? En ce moment même, au lieu de secourir ses alliés, ne cherchait-elle pas à conquérir l'Égypte? Et, récemment, si elle avait réussi à se saisir des Dardanelles, qu'en aurait-elle fait? Or, de ces convoitises anglaises, on ne pouvait pas dire comme des prétentions imputées à la France, qu'importe à la Russie? C'était l'avis de la grande Catherine et de Paul Ier, que de telles convoitises importaient fort à la Russie, puisque l'une et l'autre avaient déclaré la guerre à la Grande-Bretagne, pour les droits du pavillon neutre. Les Anglais opprimaient à ce point le commerce des nations, qu'ils s'étaient emparés de celui de Saint-Pétersbourg, dont ils tenaient tous les capitaux, et qui devenait dans leurs mains un redoutable moyen d'influence sur la Russie; car en resserrant seulement l'argent, ils poussaient au murmure, à l'assassinat contre les empereurs. Une armée française, conduite par un grand capitaine, pouvait à la rigueur venir jusqu'à la Vistule, jusqu'au Niémen: irait-elle jusqu'à la Newa? Une escadre anglaise, au contraire, pouvait après avoir forcé le Sund brûler Kronstadt, menacer Saint-Pétersbourg, après avoir forcé le Bosphore, détruire Sevastopol et Odessa. Une escadre anglaise pouvait enfermer les Russes dans la Baltique et dans la mer Noire, les tenir prisonniers dans ces mers comme dans un lac. Mais la France et la Russie, ne se touchant par aucun point, ayant les mêmes ennemis, les Anglais sur mer, les Allemands sur terre, ayant de plus un objet commun et pressant de sollicitude, l'empire turc, devaient s'entendre, se concerter, et si elles le voulaient, étaient assez puissantes à elles deux pour dominer le monde.
[En marge: Napoléon propose à Alexandre d'être le médiateur armé de la guerre entre la France et l'Angleterre.]
À ces grands aperçus, Napoléon joignit un système de moyens plus séduisant encore que les idées générales qu'il venait de développer. On l'accusait de vouloir la guerre pour la guerre. Il n'en était rien, et il le prouvait à l'instant même.--Soyez, dit-il à Alexandre, mon médiateur auprès du cabinet de Londres. Ce rôle convient à votre position d'ancien allié de l'Angleterre, et d'allié prochain de la France. Je ne songe plus à Malte. Que la Grande-Bretagne garde cette île, en compensation de ce que j'ai acquis depuis la rupture de la paix d'Amiens. Mais qu'elle rende à son tour les colonies de l'Espagne et de la Hollande, et à ce prix je lui restitue le Hanovre. Ces conditions ne sont-elles pas justes, parfaitement équitables? Puis-je en accepter d'autres? Puis-je abandonner mes alliés? Et, quand je sacrifie mes conquêtes sur le continent, une conquête comme le Hanovre, pour recouvrer les possessions lointaines de mes alliés, est-il possible de contester ma loyauté et ma modération?--
[En marge: Napoléon pour le prix de la guerre que la Russie serait exposée à faire en commun avec la France, lui offre la Finlande et lui fait espérer les provinces du Danube.]
Alexandre avoua que ces conditions étaient parfaitement justes, et que la France n'en pouvait pas accepter d'autres. Napoléon, continuant, amena ce prince à reconnaître que si l'Angleterre s'obstinait après de telles propositions, il fallait bien cependant qu'on la contraignît à céder, car le monde ne devait pas être éternellement troublé pour elle; et il lui prouva qu'on avait le moyen de la réduire par une simple déclaration.--Si l'Angleterre, dit-il, refuse la paix à ces conditions, proclamez-vous l'allié de la France; annoncez que vous allez unir vos forces aux siennes, pour assurer la paix maritime. Faites savoir à l'Angleterre qu'outre la guerre avec la France, elle aura la guerre avec le continent tout entier, avec la Russie, avec la Prusse, avec le Danemark, avec la Suède et le Portugal, qui devront obéir quand nous leur signifierons nos volontés; avec l'Autriche elle-même, qui sera bien obligée de se prononcer dans le même sens, si vous et moi lui déclarons qu'elle aura la guerre avec nous, dans le cas où elle ne voudrait pas l'avoir avec l'Angleterre, aux conditions par nous énoncées. L'Angleterre alors, exposée à une guerre universelle, si elle ne veut pas conclure une paix équitable, l'Angleterre déposera les armes.--Tout ceci, ajoutait Napoléon, doit être communiqué à chaque cabinet avec assignation de termes précis et prochains pour se décider. Si l'Angleterre ne cède pas, nous agirons en commun, et nous trouverons de suffisantes indemnités, pour nous dédommager de cette continuation de la guerre. Deux pays fort importants, l'un des deux surtout pour la Russie, résisteront peut-être. Ce sont le Portugal et la Suède, que leur position maritime subordonne à l'Angleterre. Je m'entendrai, dit Napoléon, avec l'Espagne relativement au Portugal. Vous, prenez la Finlande, comme dédommagement de la guerre que vous aurez été amené à faire contre la Suède. Le roi de Suède, il est vrai, est votre beau-frère et votre allié; mais, puisqu'il est votre beau-frère et votre allié, qu'il suive les changements de votre politique, ou qu'il subisse les conséquences de sa mauvaise volonté. La Suède, répéta souvent Napoléon, peut être un parent, un allié du moment, mais _c'est l'ennemi géographique_[43]. Saint-Pétersbourg se trouve trop près de la frontière de Finlande. _Il ne faut plus que les belles Russes de Saint-Pétersbourg entendent de leurs palais le canon des Suédois._
[Note 43: Ce sont les propres expressions de Napoléon, répétées par Alexandre racontant à M. de Caulaincourt ce qui s'était passé à Tilsit.]
Après avoir assigné à Alexandre la Finlande comme prix de la guerre contre l'Angleterre, Napoléon lui fit entrevoir quelque chose de plus brillant encore, du côté de l'Orient.--Vous devez, dit-il à Alexandre, me servir de médiateur auprès de l'Angleterre, et de médiateur armé qui impose la paix. Je jouerai le même rôle pour vous auprès de la Porte. Je lui signifierai ma médiation: si elle refuse de traiter à des conditions qui vous satisfassent, ce qu'il ne faut pas espérer dans l'état d'anarchie où elle est tombée, je m'unirai à vous contre les Turcs, comme vous vous serez uni à moi contre les Anglais, et alors nous ferons de l'empire ottoman un partage convenable.--
[En marge: Idées de Napoléon et d'Alexandre à l'égard de l'empire turc.]
C'est surtout ici que le champ des hypothèses devenait immense, et que l'imagination des deux souverains s'égara dans des combinaisons infinies. Le premier voeu de la Russie était d'obtenir tout de suite, quoi qu'il arrivât de la négociation avec la Porte, une portion quelconque des provinces du Danube. Napoléon y consentait en retour de l'assistance que la Russie lui prêterait dans les affaires d'Occident. Cependant, comme il était probable que les Turcs ne céderaient rien, la guerre allait s'ensuivre, et après la guerre le partage. Mais quel partage? La Russie pouvait avoir, outre la Bessarabie, la Moldavie, la Valachie, la Bulgarie jusqu'aux Balkans. Napoléon devait désirer naturellement les provinces maritimes, telles que l'Albanie, la Thessalie, la Morée, Candie. On trouverait dans la Bosnie, dans la Servie, quelques dédommagements pour l'Autriche, soit en les lui cédant en toute propriété, soit en faisant de ces territoires l'apanage d'un archiduc, et on tâcherait de la consoler ainsi de ces bouleversements du monde, desquels elle sortait chaque fois plus amoindrie, et ses rivaux plus grands.
[En marge: Enthousiasme qu'excitent chez Alexandre les propositions de Napoléon.]
Qu'on se figure le jeune czar, humilié la veille, venant demander la paix au camp de Napoléon, n'ayant sans doute aucune inquiétude pour ses propres États, que l'éloignement sauvait des désirs du vainqueur, mais s'attendant à perdre une notable portion du territoire de son allié le roi de Prusse, et à se retirer déconsidéré de cette guerre; qu'on se le figure transporté soudainement dans une sorte de monde, à la fois imaginaire et réel, imaginaire par la grandeur, réel par la possibilité, se voyant, au lendemain d'une défaite éclatante, sur la voie de conquérir la Finlande et une partie de l'empire turc, et de recueillir d'une guerre malheureuse, plus qu'on ne recueillait jadis d'une guerre heureuse, comme si l'honneur d'avoir été vaincu par Napoléon, équivalait presque à une victoire, et en devait rapporter les fruits; qu'on se figure ce jeune monarque, avide de gloire, la cherchant partout depuis sept années, tantôt dans la civilisation précoce de son empire, tantôt dans la création d'un nouvel équilibre européen, et ne rencontrant que d'immortelles défaites, puis trouvant tout à coup cette gloire si recherchée dans un système d'alliance avec son vainqueur, alliance qui devait le faire entrer en partage de la domination du monde, au-dessous, mais à côté du grand homme qui voulait bien la partager avec lui, et valoir à la Russie les belles conquêtes promises par Catherine à ses successeurs, tombées depuis Catherine dans le royaume des chimères; qu'on se le figure, disons-nous, passant si vite de tant d'abattement à de si hautes espérances, et on comprendra sans peine son agitation, son enivrement, sa subite amitié pour Napoléon, amitié qui prit sur-le-champ les formes d'une affection enthousiaste, et assurément sincère, au moins dans ces premiers instants.
Alexandre, qui était, comme nous l'avons déjà dit, doux, humain, spirituel, mais mobile autant que son père, se jeta brusquement dans la nouvelle voie, qui lui était ouverte par son habile séducteur. Il ne quittait pas une fois Napoléon sans exprimer une admiration sans bornes.--Quel grand homme! disait-il sans cesse à ceux qui l'approchaient; quel génie! quelle étendue de vues! quel capitaine! quel homme d'État! que ne l'ai-je connu plus tôt! que de fautes il m'eût épargnées! que de grandes choses nous eussions accomplies ensemble!--Ses ministres qui l'avaient rejoint, ses généraux qui l'entouraient, s'apercevaient de la séduction exercée sur lui, et n'en étaient pas fâchés, car ils s'applaudissaient de le voir sortir d'un très-mauvais pas, avec avantage et honneur, à en juger du moins par la satisfaction qui rayonnait sur son visage.
[En marge: Le roi de Prusse vient à son tour s'établir à Tilsit.]
[En marge: Attitude du roi de Prusse à Tilsit.]
Pendant ce temps, l'infortuné roi de Prusse était venu apporter à Tilsit son malheur, sa tristesse, sa raison sans éclat, son modeste bon sens. Ces confidences enivrantes qui transportaient Alexandre, n'étaient pas faites pour lui. Alexandre lui présentait son intimité avec Napoléon, comme un moyen d'obtenir de plus grandes restitutions en faveur de la Prusse. Mais il lui dissimulait la nouvelle alliance qui se préparait, ou ne lui avouait que la moindre partie du secret. Il eût paru étrange en effet, que l'un des deux vaincus obtînt de si belles conquêtes, quand l'autre allait perdre la moitié de son royaume. Frédéric-Guillaume, traité avec infiniment d'égards par Napoléon, était cependant laissé à l'écart. À cheval, à la tête des troupes, il n'avait pas la grâce brillante d'Alexandre, l'ascendant tranquille de Napoléon. Il restait le plus souvent en arrière, isolé comme le malheur, faisant attendre ses compagnons couronnés lorsqu'on montait à cheval ou qu'on en descendait, objet, en un mot, de peu d'empressement, et même de moins d'estime qu'il n'en méritait, car les Français croyaient, d'après les ouï-dire de la cour impériale, que Napoléon avait été trahi par la Prusse, et les Russes répétaient sans cesse qu'elle s'était mal battue. Quant à Alexandre, tous les soins étaient pour lui. Lorsqu'il rentrait de longues courses, Napoléon le retenait, lui prêtait jusqu'à ses meubles et à son linge, et ne souffrait pas qu'il perdît du temps pour aller à sa demeure revêtir d'autres habits. Un superbe nécessaire en or, dont Napoléon faisait usage, ayant paru lui plaire, fut à l'instant même offert et accepté. Après le dîner, auquel assistaient les trois souverains, et qui avait toujours lieu chez Napoléon, on se séparait de bonne heure, et les deux empereurs allaient s'enfermer ensemble, privauté de laquelle Frédéric-Guillaume était exclu, et qui s'expliquait toujours de la même manière, par les efforts d'Alexandre auprès de Napoléon pour recouvrer la plus grande partie de la monarchie prussienne.
[En marge: Le partage de l'empire turc, objet continuel des secrets entretiens de Napoléon et d'Alexandre.]
Ce n'était pas d'elle cependant qu'il s'agissait dans ces longs tête-à-tête, mais de l'immense système européen, au moyen duquel on allait dominer l'Europe en commun. Le partage possible, probable, de l'empire turc, était le sujet continuel de l'entretien. Un premier partage avait été discuté, comme on vient de le voir, mais il semblait incomplet. La Russie avait les bords du Danube jusqu'aux Balkans; Napoléon avait les provinces maritimes, telles que l'Albanie et la Morée. Les provinces intérieures, telles que la Bosnie, la Servie, étaient données à l'Autriche. La Porte conservait la Roumélie, c'est-à-dire le sud des Balkans, Constantinople, l'Asie-Mineure, l'Égypte. Ainsi, d'après ce projet, Constantinople, la clef des mers, et dans l'imagination des hommes la vraie capitale de l'Orient, Constantinople, tant promise aux descendants de Pierre-le-Grand par l'opinion universelle, opinion formée des espérances des Russes et des craintes de l'Europe, Constantinople restait, avec Sainte-Sophie, aux barbares de l'Asie!