Part 46
La présence de Napoléon à Posthenen remplit d'une ardeur nouvelle ses soldats et ses généraux. Lannes, Mortier, Oudinot, qui étaient là depuis le matin, Ney, qui venait d'y arriver, l'entourèrent avec le plus vif empressement. Le brave Oudinot, accourant avec son habit percé de balles et son cheval couvert de sang, dit à l'Empereur: Hâtez-vous, Sire, mes grenadiers n'en peuvent plus; mais donnez-moi un renfort, et je jetterai tous les Russes à l'eau.--Napoléon promenant sa lunette sur cette plaine où les Russes, acculés dans le coude de l'Alle, essayaient vainement de se déployer, jugea bien vite leur périlleuse situation, et l'occasion unique que lui présentait la fortune, dominée, il faut le reconnaître, par son génie, car la faute que commettaient les Russes dans le moment, il la leur avait pour ainsi dire inspirée, en les poussant de l'autre côté de l'Alle, et en les réduisant ainsi à la passer devant lui pour secourir Koenigsberg. La journée était fort avancée, et on ne pouvait pas réunir toutes les troupes françaises avant plusieurs heures. Aussi quelques-uns des lieutenants de Napoléon pensaient-ils qu'il fallait remettre au lendemain pour livrer une bataille décisive.--Non, non, répondit Napoléon, on ne surprend pas deux fois l'ennemi en pareille faute.--Sur-le-champ il fit ses dispositions d'attaque. Elles furent dignes de son merveilleux coup d'oeil.
[En marge: Précipiter les Russes dans l'Alle, après leur avoir enlevé les ponts de Friedland, est le plan qui se présente tout de suite à Napoléon.]
Jeter les Russes dans l'Alle était le but que tout le monde, jusqu'au moindre soldat, assignait à la bataille. Mais il s'agissait de savoir comment on s'y prendrait pour assurer ce résultat et le rendre aussi grand que possible. Au fond de ce coude de l'Alle, dans lequel l'armée russe était engouffrée, il y avait un point décisif à occuper, c'était la petite ville de Friedland elle-même, située à notre droite, entre le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. C'est là que se trouvaient les quatre ponts, retraite unique de l'armée russe, et Napoléon se proposa d'y porter tout son effort. Il destina au corps de Ney la tâche difficile et glorieuse de s'enfoncer dans ce gouffre, d'enlever Friedland à tout prix, malgré la résistance désespérée que les Russes ne manqueraient pas de lui opposer, de leur arracher les ponts et de leur fermer ainsi toute voie de salut. Mais en même temps il résolut, pendant qu'il agirait vigoureusement par sa droite, de suspendre tout effort sur sa gauche, d'occuper de ce côté l'armée russe par un combat simulé, et de ne la pousser vivement à gauche, que lorsque les ponts étant enlevés à droite, on serait sûr, en la poussant, de la précipiter vers une retraite sans issue.
[En marge: La tâche d'enlever Friedland et les ponts est confiée au maréchal Ney.]
Entouré de ses lieutenants, il leur expliqua, avec la force et la précision de langage qui lui étaient ordinaires, le rôle que chacun d'eux avait à jouer dans cette journée. Saisissant par le bras le maréchal Ney, et lui montrant Friedland, les ponts, les Russes accumulés en avant, Voilà le but, lui dit-il, marchez-y sans regarder autour de vous; pénétrez dans cette masse épaisse, quoi qu'il puisse vous en coûter; entrez dans Friedland, prenez les ponts, et ne vous inquiétez pas de ce qui pourra se passer à droite, à gauche ou sur vos derrières. L'armée et moi sommes là pour y veiller.--
Ney, bouillant d'ardeur, tout fier de la redoutable tâche qui lui était assignée, partit au galop, pour disposer ses troupes en avant du bois de Sortlack. Frappé de son attitude martiale, Napoléon, s'adressant au maréchal Mortier, lui dit: Cet homme est un lion[39].--
[Note 39: Je tiens ces détails de M. le maréchal Mortier, que j'avais l'honneur de connaître, et qui me les a souvent racontés lui-même.]
[En marge: Distribution des nouveaux corps arrivés sur le champ de bataille.]
Sur le terrain même, Napoléon fit écrire ses dispositions sous sa dictée, afin que tous ses généraux les eussent bien présentes à l'esprit, et qu'aucun d'eux ne fût exposé à s'en écarter. Il rangea donc le corps du maréchal Ney à droite, de manière que Lannes ramenant la division Verdier sur Posthenen, pût présenter avec elle et les grenadiers, deux fortes lignes. Il plaça le corps de Bernadotte (temporairement Victor) entre Ney et Lannes, un peu en avant de Posthenen, et en partie caché par les inégalités du terrain. La belle division Dupont formait la tête de ce corps. Sur le plateau, derrière Posthenen, Napoléon établit la garde impériale, l'infanterie en trois colonnes serrées, la cavalerie sur deux lignes. Entre Posthenen et Heinrichsdorf se trouvait le corps du maréchal Mortier, posté comme le matin, mais plus concentré, et augmenté des jeunes fusiliers de la garde impériale. Un bataillon du 4e d'infanterie légère et le régiment de la garde municipale de Paris avaient remplacé dans Heinrichsdorf les grenadiers de la brigade Albert. La division polonaise Dombrowski avait rejoint la division Dupas, et gardait l'artillerie. Napoléon laissa au général Grouchy le soin dont il s'était déjà si bien acquitté, de défendre la plaine de Heinrichsdorf. Il ajouta aux dragons et aux cuirassiers que ce général commandait, la cavalerie légère des généraux Beaumont et Colbert, pour l'aider à se débarrasser des Cosaques. Enfin, pouvant disposer encore de deux divisions de dragons, il plaça celle du général Latour-Maubourg, renforcée des cuirassiers hollandais, derrière le corps du maréchal Ney, et celle du général La Houssaye, renforcée des cuirassiers saxons, derrière le corps de Victor. Les Français, dans cet ordre imposant, ne présentaient pas moins de quatre-vingt mille hommes[40]. L'ordre fut réitéré à la gauche de ne point se porter en avant, de se borner à contenir les Russes, jusqu'à ce que le succès de la droite fût décidé. Napoléon voulut qu'on attendît, pour recommencer le feu, le signal d'une batterie de vingt pièces de canon placée au-dessus de Posthenen.
[Note 40: Rien n'est plus difficile que d'évaluer avec une exactitude rigoureuse les forces d'une armée le jour d'une bataille. Rarement on a des états authentiques, et, quand on a pu s'en procurer, il est plus rare encore que ces états s'accordent avec la réalité. M. Dérode, dans un excellent travail sur la bataille de Friedland, s'est servi d'un état extrait de l'ouvrage du général Mathieu Dumas, état qui, bien qu'il ait été pris au dépôt de la guerre, est inexact sous plusieurs rapports. On rédigeait dans les bureaux du ministère à Paris, des états auxquels ne répondaient pas toujours les faits qui se passaient sur la Vistule. Il existe au Louvre, dans le riche dépôt des papiers de Napoléon, des livrets faits pour lui seul, qu'il avait toujours sous la main, et qui, renouvelés mois par mois, contenaient la description exacte de chacun des corps agissant sous ses ordres. Les feuillets de ces livrets étaient écrits d'un seul côté, et sur l'autre on portait quelquefois à l'encre rouge les changements survenus dans le mois. C'est dans ces livrets, et à condition de ne pas même les prendre comme base absolue, à condition d'en modifier sans cesse les données par l'appréciation des circonstances du moment, c'est dans ces livrets qu'on peut, disons-nous, chercher la vérité approximative. Je n'ai pas trouvé, pour l'année 1807, les livrets correspondant aux mois de mai, de juin, de juillet; il a donc fallu me servir de ceux des mois de mars et d'août, quoique celui du mois de mars soit trop incomplet, car l'armée n'avait pas reçu alors tous les renforts qui lui arrivèrent en mai et en juin, et que celui du mois d'août soit trop complet au contraire, car à cette époque une portion considérable de forces, en marche pendant les événements de juin, avait rejoint. Mais, en se servant de ces états, en les comparant entre eux, en les rectifiant surtout par la correspondance de Napoléon, et en s'éclairant, pour la bataille de Friedland, d'une note écrite de sa main, laquelle donne la force de plusieurs des corps qui figurèrent à cette bataille, on peut arriver à l'évaluation suivante, que je crois fort rapprochée de la vérité. J'ajouterai que cette approximation de la vérité suffit, car, pour juger un grand événement comme Friedland ou Austerlitz, il importe peu de savoir si ce furent 80 ou 82 mille hommes qui combattirent. Deux ou trois mille combattants de plus ou de moins ne changent rien, ni au caractère de l'événement, ni aux combinaisons qui le décidèrent. Si l'historien ne doit négliger aucun soin pour arriver à la vérité absolue, c'est parce qu'il doit s'en faire une habitude constante, afin de ne jamais laisser se relâcher en lui le goût scrupuleux du vrai; mais l'important c'est le caractère, non le détail minutieux des choses.
Voici donc le tableau le plus vraisemblable des forces de l'armée française à la journée de Friedland:
La garde, quoique portée à 9 mille hommes, n'avait dans ses rangs ni les marins ni les dragons, et avait fait sur les fusiliers une perte notable. Elle comptait tout au plus 7,500 hommes présents 7,500
La note citée, écrite de la main de Napoléon, évalue les grenadiers Oudinot à 7,000 hommes présents 7,000
La division Verdier à 8,000
L'infanterie saxonne à 4,000
Le 9e de hussards à 400
Les cuirassiers saxons à 600
Les chevaux-légers saxons à 200 -------- Ce qui faisait pour le corps de Lannes un total de 20,200
Mais les Saxons avaient été laissés à Heilsberg sauf toutefois trois bataillons, qui, suivant quelques relations, se trouvaient à Friedland. La division Verdier avait essuyé à Heilsberg une perte notable, et enfin on avait marché très-vite. Je crois donc qu'on sera dans le vrai en évaluant ainsi le corps de Lannes:
Oudinot 7,000 Verdier 6,500 Saxons 1,200 Cavalerie 1,200 ------- 15,900
(L'artillerie est comprise dans les divisions d'infanterie.)
Lannes 15,900
Le corps de Ney était de 16 à 17 mille hommes présents sous les armes au moment de l'entrée en campagne, ce qui résulte d'une lettre du maréchal Ney à Napoléon. Il n'avait pas perdu moins de 2,000 à 2,500 hommes en morts, blessés et prisonniers aux deux combats de Guttstadt et de Deppen. Il était donc tout au plus, en tenant compte des marches, de 14 mille hommes.
Ney 14,000
Le maréchal Mortier, d'après la note citée de Napoléon, avait à la division Dupas 6,400
À la division Dombrowski 4,000
Il possédait un détachement de chevaux bataves, dont la désignation est incertaine dans la note citée 1,500 --------- Total 11,900
Quand on sait, par les lettres du maréchal Lefebvre, ce qui en était des Polonais, de leur exactitude à suivre le drapeau, on ne peut pas porter le corps du maréchal Mortier à plus de 10 mille hommes.
Mortier 10,000
Le corps du maréchal Bernadotte, commandé par le général Victor, était en mars, sans la division de dragons, de 22,000 hommes environ, présents sous les armes. Il fut recruté depuis, mais il avait laissé plusieurs postes en arrière, et, s'il monta à 25,000 hommes, il n'avait pas dû en amener plus de 22 mille à Friedland.
Victor 22,000
La cavalerie comprenait les cuirassiers du général Nansouty, desquels il faut défalquer les pertes de la marche, celles d'Heilsberg, etc. 3,500
Les dragons du général Grouchy 1,800
Les dragons du général La Houssaye 1,800
Les dragons du général Latour-Maubourg, qui comptait six régiments: 2,400
La cavalerie légère des généraux Beaumont et Colbert 2,000 ------ 11,500 11,500 ------- On trouve donc pour le total de l'armée 80,900
Je crois par conséquent qu'on peut dire que l'armée française était de 80 mille hommes environ à la bataille de Friedland, dont 25 mille, comme on le verra, ne tirèrent pas un coup de fusil. Il restait le corps du maréchal Davout qui n'avait pas combattu, et qui était de 29 à 30 mille à l'entrée en campagne, de 28 mille, si on veut tenir compte de ce qu'on laisse en arrière en marchant; le maréchal Soult ayant perdu environ 5 mille hommes à Heilsberg, et ne devant guère en avoir plus de 27 mille; enfin Murat avec environ 10,000 hommes, ce qui porterait le total de l'armée en action dans le moment:
À Friedland 80,000 {Davout 28,000 Devant Koenigsberg, ou en marche sur cette ville. {Soult 27,000 {Murat 10,000 ------- Total 145,000
Ce total de 145 mille hommes agissants correspondrait bien et aux forces qui existaient le 5 juin, et aux pertes que supposent les différents combats livrés depuis le 5 juin. En comptant en effet ces pertes à 12 ou 15 mille hommes, en morts, blessés, prisonniers, détachés ou traînards, on retrouve les 160,000 hommes de l'entrée en campagne. Bien que ces nombres soient empruntés aux seuls documents dignes de foi, documents éclaircis, modifiés par une correspondance de chaque jour, nous les regardons comme approximatifs, et rien de plus. Et si nous sommes entré dans ces détails, c'est pour donner une idée de la difficulté d'arriver en ce genre à une exactitude rigoureuse. Mais, nous le répétons, si l'historien, pour ne se relâcher jamais de ses devoirs, doit aspirer à la vérité rigoureuse, la postérité qui le lit, rassurée par ses efforts, peut se contenter, quant aux nombres et aux détails, de la vérité générale. C'est cette vérité générale qui lui importe, qui lui suffit, car c'est elle qui constitue le vrai caractère des choses et des événements.]
[En marge: Sur un signal de Napoléon, la bataille recommence avec la plus grande vigueur.]
Le général russe, frappé de ce déploiement, reconnaissant l'erreur qu'il avait commise en croyant n'avoir affaire qu'au seul corps du maréchal Lannes, était surpris, et naturellement il hésitait. Son hésitation avait produit une sorte de ralentissement dans l'action. À peine quelques décharges d'artillerie signalaient-elles la continuation de la bataille. Napoléon, qui voulait que toutes ses troupes fussent arrivées en ligne, reposées au moins une heure, abondamment pourvues de munitions, ne se pressait pas de commencer, et résistait à l'impatience de ses généraux, sachant bien que, dans cette saison, en cette contrée, le jour devant luire jusqu'à dix heures du soir, il aurait le temps de faire essuyer à l'armée russe le désastre qu'il lui préparait. Enfin le moment convenable lui paraissant arrivé, il donna le signal. Les vingt pièces de canon de la batterie de Posthenen tirèrent à la fois; l'artillerie de l'armée leur répondit sur toute sa ligne, et, à ce signal impatiemment attendu, le maréchal Ney ébranla son corps d'armée.
[En marge: Le maréchal Ney entre en action.]
[En marge: Danger du maréchal Ney.]
[En marge: Le général Dupont vient au secours du maréchal Ney.]
[En marge: Belle conduite de l'artillerie sous le général Sénarmont.]
[En marge: Rencontre de la division Dupont avec la garde impériale russe.]
[En marge: Affreuse mêlée dans l'intérieur de la ville de Friedland.]
[En marge: Friedland et les ponts tombent aux mains des Français.]
Il sortit du bois de Sortlack, en échelons, la division Marchand s'avançant la première à droite, la division Bisson la seconde à gauche. Toutes deux étaient précédées d'une nuée de tirailleurs, qui, à mesure qu'on s'approchait de l'ennemi, se repliaient, et rentraient dans les rangs. On marcha résolûment sur les Russes, et on leur enleva le village de Sortlack, si long-temps disputé. Leur cavalerie, pour arrêter notre mouvement offensif, essaya une charge sur la division Marchand. Mais les dragons de Latour-Maubourg et les cuirassiers hollandais, passant entre les intervalles de nos bataillons, chargèrent à leur tour cette cavalerie, la rejetèrent sur son infanterie, et, poussant les Russes contre l'Alle, en précipitèrent un grand nombre dans le lit profondément encaissé de cette rivière. Quelques-uns se sauvèrent à la nage, beaucoup se noyèrent[41]. Une fois sa droite appuyée sur l'Alle, le maréchal Ney en ralentit la marche, et porta en avant sa gauche, formée par la division Bisson, de manière à refouler les Russes dans l'étroit espace compris entre le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. Arrivé à ce point, le feu de l'artillerie ennemie redoubla. Outre les batteries qu'on avait en face, il fallait essuyer le feu de celles qui se trouvaient à la rive droite de l'Alle, et dont il était impossible de se débarrasser en les prenant, puisqu'on était séparé d'elles par le lit de la rivière. Nos colonnes battues à la fois de front et de flanc par les boulets, supportaient avec un admirable sang-froid cette horrible convergence de feux. Le maréchal Ney, galopant d'un bout de la ligne à l'autre, soutenait le coeur de ses soldats par sa contenance héroïque. Cependant des files entières étaient emportées, et le feu devenait tel, que les troupes même les plus braves ne pouvaient pas le supporter long-temps. À cet aspect, la cavalerie de la garde russe, que commandait le général Kollogribow, s'élance au galop pour essayer de mettre en déroute l'infanterie de la division Bisson, qui lui paraissait chancelante. Troublée pour la première fois, cette vaillante infanterie cède du terrain, et deux ou trois bataillons se rejettent en arrière. Le général Bisson, qui, par sa stature, domine les lignes de ses soldats, veut en vain les retenir. Ils se retirent en se pelotonnant autour de leurs officiers. La situation devient bientôt des plus graves. Heureusement le général Dupont, placé à quelque distance, sur la gauche du corps de Ney, aperçoit ce commencement de désordre, et, sans attendre qu'on lui prescrive de marcher, ébranle sa division, passe devant elle en lui rappelant Ulm, Dirnstein, Halle, et la porte à la rencontre des Russes. Elle s'avance dans la plus belle attitude sous les coups de cette effroyable artillerie, tandis que les dragons de Latour-Maubourg, revenant à la charge, se jettent sur la cavalerie russe qui s'était éparpillée à la suite de nos fantassins, et parviennent à la ramener. La division Dupont, continuant son mouvement sur ce terrain déblayé, et appuyant sa gauche au Ruisseau-du-Moulin, oblige l'infanterie russe à s'arrêter. Par sa présence, elle remplit de confiance et de joie les soldats de Ney. Les bataillons de Bisson se reforment, et toute notre ligne raffermie recommence à marcher en avant. Il fallait répondre à la formidable artillerie de l'ennemi, et l'artillerie de Ney, trop peu nombreuse, pouvait à peine se tenir en batterie devant celle des Russes. Napoléon ordonne au général Victor de réunir toutes les bouches à feu de ses divisions, et de les ranger en masse sur le front de Ney. C'était l'habile et intrépide général Sénarmont qui commandait cette artillerie. Il la conduit au grand trot, la joint à celle du maréchal Ney, la porte à plusieurs centaines de pas en avant de notre infanterie, et, se posant audacieusement en face des Russes, ouvre sur eux un feu terrible par le nombre des pièces et par l'habileté du tir. Dirigeant contre la rive droite l'une de ses batteries, il fait taire bientôt celles que l'ennemi avait de ce côté. Puis poussant en avant sa ligne d'artillerie, il s'approche successivement jusqu'à portée de mitraille, et tirant sur des masses profondes, qui s'accumulent en rétrogradant dans le coude de l'Alle, il y cause d'affreux ravages. Notre ligne d'infanterie suit ce mouvement, et s'avance protégée par les nombreuses bouches à feu du général Sénarmont. Les Russes, toujours plus refoulés dans ce gouffre, éprouvent une sorte de désespoir, et tentent un effort pour se dégager. Leur garde impériale, appuyée au Ruisseau-du-Moulin, et à demi cachée dans le ravin qui sert de lit à ce ruisseau, sort de cette retraite, et marche, la baïonnette baissée, sur la division Dupont, placée aussi le long du ruisseau. Celle-ci n'attend pas la garde russe, va droit à elle, et, lui présentant la baïonnette, la repousse, l'accule au ravin. Les Russes ramenés se jettent les uns au delà du ravin, les autres sur les faubourgs de Friedland. Le général Dupont avec une partie de sa division franchit le Ruisseau-du-Moulin, chasse devant lui tout ce qu'il rencontre, se trouve ainsi sur les derrières de l'aile droite des Russes, aux prises avec notre gauche, dans la plaine de Heinrichsdorf (voir la carte nº 42), tourne Friedland, et l'aborde par la route de Koenigsberg, tandis que Ney, continuant à y marcher directement, entre par la route d'Eylau. Une affreuse mêlée s'engage aux portes de la ville. On presse les Russes de toutes parts, on pénètre dans les rues à leur suite, on les rejette sur les ponts de l'Alle, que l'artillerie du général Sénarmont, restée en dehors, enfile de ses obus. Les Russes se précipitent sur les ponts, pour chercher un refuge dans les rangs de la quatorzième division, laissée en réserve de l'autre côté de l'Alle par le général Benningsen. Ce malheureux général, rempli de douleur, était accouru auprès de cette division, afin de la porter sur le bord de la rivière, au secours de son armée en péril. À peine quelques débris de son aile gauche ont-ils passé les ponts, que ces ponts sont détruits, incendiés par les Français, et par les Russes eux-mêmes pressés de nous arrêter. Ney et Dupont, après avoir rempli leur tâche, se réunissent au milieu de Friedland en flammes, et se félicitent de ce glorieux succès.
[Note 41: Deux mille, dit le maréchal Ney dans son rapport.]
[En marge: Mot de Napoléon à un soldat.]
Napoléon n'avait cessé de suivre des yeux ce grand spectacle, placé de sa personne au centre des divisions qu'il tenait en réserve. Tandis qu'il le contemplait attentivement, un obus passe à la hauteur des baïonnettes, et un soldat par un mouvement instinctif baisse la tête.--Si cet obus t'était destiné, lui dit Napoléon en souriant, tu aurais beau te cacher à cent pieds sous terre, il irait t'y chercher.--Il voulait ainsi accréditer cette utile croyance, que le destin frappe indistinctement le brave et le lâche, et que la lâcheté qui se cache se déshonore inutilement.
[En marge: Napoléon ayant atteint son but à droite, par la destruction des ponts de l'Alle, porte sa gauche en avant.]
[En marge: L'armée russe tout entière refoulée vers l'Alle.]
[En marge: Friedland en flammes.]