Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 45

Chapter 453,669 wordsPublic domain

Le 13 au matin, il se rendit lui-même à Eylau. Ce n'était plus cette vaste plaine de neige, d'un aspect triste et sombre, qu'on avait inondée de tant de sang dans la journée du 8 février: c'était un pays riant et fertile, couvert de bois verdoyants, de jolis lacs, et peuplé de nombreux villages. La cavalerie et l'artillerie reconnurent avec étonnement que, dans la grande bataille d'Eylau, elles avaient galopé sur la surface des lacs, alors complétement gelés. Les indices recueillis sur la marche du général Benningsen étaient incertains comme les projets de ce général. D'une part la cavalerie légère avait suivi le gros de l'armée russe le long de l'Alle, l'avait vue entre Bartenstein et Schippenbeil; d'autre part on avait cru découvrir des détachements ennemis se dirigeant vers Koenigsberg, et voulant d'après toutes les apparences se joindre au général Lestocq, pour défendre cette ville. De l'ensemble de ces indices, on devait conclure que l'armée russe inclinait à se porter sur Koenigsberg, que pour cela elle quitterait l'Alle, et que dans ce mouvement on la rencontrerait à Domnau. Napoléon dès lors poussa le maréchal Soult et Murat avec une moitié de la cavalerie sur Kreutzbourg, et leur ordonna de marcher sur Koenigsberg, pour en brusquer l'attaque. Il les fit suivre par le maréchal Davout, qui dut prendre une position intermédiaire, afin de se réunir en quelques heures, ou au maréchal Soult, ou au gros de l'armée, selon les circonstances. Il achemina immédiatement le maréchal Lannes d'Eylau sur Domnau, lui adjoignit une partie de la cavalerie et des dragons de Grouchy, avec ordre d'envoyer des partis jusqu'à Friedland, pour savoir ce que faisait l'ennemi, pour s'assurer s'il quittait l'Alle, ou ne la quittait pas, s'il allait ou n'allait pas au secours de Koenigsberg. Le maréchal Mortier, parvenu à Eylau, fut expédié tout de suite sur Domnau, et devait y arriver quelques heures après le maréchal Lannes. Le maréchal Ney avec son corps, le général Victor avec celui de Bernadotte, entraient en ce moment à Eylau. Avant de les diriger avec la garde et la grosse cavalerie, soit sur Domnau, à la suite des maréchaux Lannes et Mortier, soit sur Koenigsberg à la suite des maréchaux Davout et Soult, Napoléon attendit que de nouveaux rapports de la cavalerie légère l'éclairassent sur la véritable marche de l'ennemi.

[En marge: Concentration de l'armée sur Domnau et Friedland.]

Dans la soirée du 13, les reconnaissances de la journée ne laissèrent plus de doute. Le général Benningsen avait descendu l'Alle, et paraissait prendre le chemin de Friedland, soit pour y continuer sa marche le long de l'Alle, soit pour y quitter les bords de cette rivière, afin de gagner Koenigsberg. C'est à Friedland, en effet, qu'il devait être tenté d'abandonner l'Alle, parce que c'est le point où cette rivière se rapproche le plus de Koenigsberg. Dès cet instant, Napoléon n'hésita plus. Il dirigea vers Lannes et Mortier toute la portion de la cavalerie qui n'avait pas suivi Murat, et en confia le commandement au général Grouchy. Il prescrivit à Lannes et à Mortier de se rendre à Friedland, de s'emparer, s'ils le pouvaient, de cette ville et des ponts de l'Alle. Il ordonna à Ney et Victor de s'avancer sur Domnau, de se porter à la suite de Lannes et Mortier, plus ou moins près de Friedland, selon les événements. Il mit enfin sa garde en marche, et résolut de partir lui-même à cheval à la pointe du jour, pour être le lendemain, 14 juin, à la tête de ses troupes rassemblées. Ce jour du 14 juin, anniversaire de la bataille de Marengo, en lui rappelant la plus belle journée de sa vie, le remplissait d'un secret et heureux pressentiment. Il n'avait pas cessé de croire à son bonheur, et cette croyance était encore fondée!

[En marge: Lannes, parvenu jusqu'à Domnau, envoie des partis sur Friedland.]

[En marge: Lannes arrive à Friedland le 14 juin, à une heure du matin.]

Lannes, arrivé à Domnau, quelques heures avant le maréchal Mortier, s'était hâté d'envoyer en reconnaissance à Friedland le 9e de hussards. Ce régiment avait pénétré dans Friedland, mais assailli bientôt par plus de trente escadrons ennemis, qui menaient avec eux beaucoup d'artillerie légère, il avait été fort maltraité, et obligé de s'enfuir à Georgenau, poste intermédiaire entre Domnau et Friedland. (Voir la carte nº 42.) À cette nouvelle, Lannes dépêcha les chevaux-légers et les cuirassiers saxons pour secourir le 9e de hussards, puis se mit en marche pour gagner Friedland, rejeter la cavalerie ennemie au delà de l'Alle, et fermer le débouché par lequel l'armée russe semblait vouloir se porter au secours de Koenigsberg. Il y fut rendu vers une heure du matin 14, crut apercevoir à travers les ombres de la nuit une quantité considérable de troupes, et s'arrêta au village de Posthenen, après avoir délogé un détachement ennemi qui gardait ce village. Il n'était pas assez fort pour occuper la ville de Friedland elle-même, circonstance fort heureuse, car il eût empêché en l'occupant une grande faute du général Benningsen et ravi à Napoléon l'un de ses plus beaux triomphes.

[En marge: Route par laquelle l'armée russe était arrivée à Friedland.]

Dans ce moment en effet l'armée russe tout entière approchait de Friedland, précédée par trente-trois escadrons, dont dix-huit de la garde impériale, par l'infanterie de cette garde, par vingt pièces d'artillerie légère. Le gros de l'armée devait y entrer dans quelques heures. Le général Benningsen sentant qu'il fallait se presser pour sauver Koenigsberg, ou au moins pour se sauver lui-même derrière la Prégel, avait marché toute la nuit du 11 au 12, afin de gagner Bartenstein (voir la carte nº 38), avait donné là quelques heures de repos à ses soldats, les avait de nouveau remis en marche sur Schippenbeil, y était parvenu le 13, et, apprenant alors que les Français avaient paru à Domnau, s'était hâté de courir à Friedland, point où l'Alle, comme nous venons de le dire, est plus rapprochée de Koenigsberg que dans aucune partie de son cours. Il avait eu soin de se faire précéder par une forte avant-garde de cavalerie.

Lannes, établi à Posthenen, ne put apprécier qu'au jour la gravité de l'événement qui se préparait. Dans ce pays voisin du pôle, le crépuscule, au mois de juin, commençait à 2 heures du matin. Le ciel était entièrement éclairé à 3 heures. Le maréchal Lannes reconnut bientôt la nature du terrain, les troupes qui l'occupaient, et celles qui franchissaient les ponts de l'Alle, pour venir nous disputer la route de Koenigsberg.

[En marge: Description des environs de Friedland.]

Le cours de l'Alle, près du lieu où les deux armées allaient se rencontrer, offre de nombreuses sinuosités. (Voir la carte nº 42.) Nous arrivions par des collines boisées, à partir desquelles le sol s'abaisse successivement jusqu'au bord de l'Alle. Le pays est couvert en cette saison de seigles d'une grande hauteur. On voyait à notre droite l'Alle s'enfoncer dans la plaine, en décrivant plusieurs contours, puis tourner autour de Friedland, revenir à notre gauche, et tracer ainsi un coude ouvert de notre côté, et dont la petite ville de Friedland occupait le fond. C'est par les ponts de Friedland, placés dans cet enfoncement de l'Alle, que les Russes venaient se déployer dans la plaine vis-à-vis de nous. On les voyait distinctement se presser sur ces ponts, traverser la ville, déboucher des faubourgs, et se mettre en bataille en face des hauteurs. Un ruisseau dit le Ruisseau-du-Moulin (Mühlen-Flüss), coulant vers Friedland, y formait un petit étang, puis allait se jeter dans l'Alle, après avoir partagé cette plaine en deux moitiés inégales. La moitié située à notre droite était la moins étendue. C'était celle où se montrait Friedland, entre le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle, au fond même du coude que nous venons de décrire.

[En marge: Premières dispositions de Lannes pour défendre la plaine de l'Alle en attendant l'armée.]

Le maréchal Lannes, dans son empressement à marcher, n'avait amené avec lui que les grenadiers et les voltigeurs Oudinot, le 9e de hussards, les dragons de Grouchy et deux régiments de cavalerie saxonne. Il ne pouvait pas opposer plus de 10 mille hommes[37] à l'avant-garde ennemie, qui, renforcée successivement, était triple de ce nombre, et devait être bientôt suivie de l'armée russe tout entière. Heureusement le sol présentait de nombreuses ressources au courage et à l'habileté de l'illustre maréchal. (Voir la carte nº 42.) Au centre de la position, qu'il fallait occuper pour barrer le chemin aux Russes, était un village, celui de Posthenen, que traversait le Ruisseau-du-Moulin pour se rendre à Friedland. Un peu en arrière s'élevait un plateau, d'où l'on pouvait battre la plaine de l'Alle. Lannes y plaça son artillerie et plusieurs bataillons de grenadiers pour la protéger. À droite, un bois épais, celui de Sortlack, s'avançait en saillie, et partageait en deux l'espace compris entre le village de Posthenen et les bords de l'Alle. Lannes y posta deux bataillons de voltigeurs, lesquels répandus en tirailleurs, pouvaient arrêter long-temps des troupes qui ne seraient pas très-nombreuses et très-résolues. Le 9e de hussards, les dragons de Grouchy, les chevaux saxons, présentaient 3 mille cavaliers, prêts à se jeter sur toute colonne qui essayerait de percer ce rideau de tirailleurs. À gauche de Posthenen, la ligne des hauteurs boisées s'étendait, en s'abaissant, jusqu'au village de Heinrichsdorf, par où passait la grande route de Friedland à Koenigsberg. Ce point avait beaucoup d'importance, car les Russes, voulant gagner Koenigsberg, devaient en disputer la route avec acharnement. En outre, ce côté du champ de bataille étant plus découvert, était naturellement plus difficile à défendre. Lannes, qui n'avait pas encore assez de troupes pour s'y établir, avait placé sur sa gauche, en profitant des bois et des hauteurs, le reste de ses bataillons, s'approchant ainsi, sans pouvoir les occuper, des maisons de Heinrichsdorf.

[Note 37:

Oudinot 7,000 Grouchy 1,800 9e hussards, chevaux-légers et cuirassiers saxons. 1,200 ------ 10,000]

[En marge: Le feu commence à trois heures du matin sur le champ de bataille de Friedland.]

Le feu, commencé à trois heures du matin, était tout à coup devenu fort vif. Notre artillerie, placée sur le plateau de Posthenen, sous la protection des grenadiers Oudinot, tenait les Russes à distance, et leur faisait éprouver d'assez grands dommages. À droite, nos voltigeurs répandus sur la lisière du bois de Sortlack, arrêtaient leur infanterie par un feu incessant de tirailleurs, et les chevaux saxons, lancés par le général Grouchy, avaient fourni plusieurs charges heureuses contre leur cavalerie. Les Russes étant devenus menaçants vers Heinrichsdorf, le général Grouchy, transporté de la droite à la gauche, s'y rendit au galop, afin de leur disputer la route de Koenigsberg, qui était le point important pour la possession duquel on allait verser des flots de sang.

[En marge: Lannes, avec une simple avant-garde, dispute le terrain à une forte partie de l'armée ennemie.]

[En marge: Le général Benningsen, arrivé à Friedland, se décide à livrer bataille.]

Bien que le maréchal Lannes n'eût dans ces premiers moments que 10 mille hommes à opposer à 25 ou 30 mille, il se soutenait, grâce à beaucoup d'art et d'énergie, grâce aussi à l'habile concours du général Oudinot, commandant les grenadiers, et du général Grouchy, commandant la cavalerie. Mais l'ennemi se renforçait d'heure en heure, et le général Benningsen, arrivé à Friedland, avait subitement formé le projet de livrer bataille, projet fort téméraire, car il eût été beaucoup plus sage à lui de continuer à descendre l'Alle, jusqu'à la réunion de cette rivière avec la Prégel (voir la carte nº 38), de se couvrir ensuite de la Prégel elle-même, et de prendre position derrière ce fleuve, la gauche à Wehlau, la droite à Koenigsberg. Il lui aurait fallu, à la vérité, un jour de plus pour regagner Koenigsberg; mais il n'aurait pas risqué une bataille contre une armée supérieure par le nombre, par la qualité, par le commandement, et dans une situation fort mauvaise pour lui, puisqu'il avait une rivière à dos et qu'il allait être poussé dans le coude de l'Alle avec toute la vigueur d'impulsion dont l'armée française était capable. Mais, après avoir perdu beaucoup de temps à gagner Koenigsberg, le général Benningsen semblait extrêmement impatient d'y arriver, stimulé, dit-on, par l'empereur Alexandre, qui avait promis à son ami Frédéric-Guillaume de sauver le dernier débris de la monarchie prussienne. Il trouvait d'ailleurs la route par Friedland infiniment plus courte, enfin il croyait rencontrer, sans appui, un corps isolé de l'armée française, avec possibilité d'écraser ce corps avant de rentrer à Koenigsberg. Il se persuada que c'était là une faveur inattendue de la fortune qu'il fallait mettre à profit, et il résolut de ne pas la laisser échapper.

[En marge: Dispositions du général Benningsen.]

En conséquence, il s'empressa de faire jeter trois autres ponts sur l'Alle, un au-dessus, deux au-dessous de Friedland, afin d'accélérer le passage de ses troupes, et de leur ménager aussi des moyens de retraite. Il garnit d'artillerie la rive droite par laquelle il arrivait, et qui dominait la rive gauche. Puis son armée ayant débouché presque tout entière, il la disposa de la manière suivante. Dans la plaine, autour de Heinrichsdorf, à droite pour lui, à gauche pour nous, il plaça quatre divisions d'infanterie, sous le lieutenant général Gortschakow, et la meilleure partie de la cavalerie sous le général Uwarow. L'infanterie était formée sur deux lignes. Dans la première, on voyait deux bataillons de chaque régiment déployés, et un troisième rangé en colonne serrée derrière les deux autres, fermant l'intervalle qui les séparait. Dans la seconde, le champ de bataille se resserrant à mesure qu'on s'enfonçait dans le coude de l'Alle, un seul bataillon était déployé, deux se trouvaient en colonne serrée. La cavalerie, disposée sur le côté et un peu en avant, flanquait l'infanterie. À gauche (droite des Français), deux divisions russes, dont la garde impériale faisait partie, accrues de tous les détachements de chasseurs, occupaient la portion du terrain comprise entre le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. Elles étaient rangées sur deux lignes, mais fort rapprochées à cause du défaut d'espace. Le prince Bagration les commandait. La cavalerie de la garde était là, sous le général Kollogribow. Quatre ponts volants avaient été jetés sur le Ruisseau-du-Moulin, pour qu'il gênât moins les communications entre les deux ailes. La quatorzième division russe avait été laissée de l'autre côté de l'Alle, sur le terrain dominant de la rive droite, pour recueillir l'armée en cas de malheur, ou venir décider la victoire, si on avait un commencement de succès. Les Russes comptaient plus de 200 bouches à feu sur leur front, indépendamment de celles qui étaient ou en réserve, ou en batterie sur la rive droite. Leur armée, réduite à 80 ou 82 mille hommes après Heilsberg, séparée aujourd'hui du corps de Kamenski, de quelques détachements de cavalerie envoyés à Wehlau pour garder les ponts de l'Alle, s'élevait encore à 72 ou à 75 mille hommes.

Le général Benningsen fit porter en avant, dans l'ordre que nous venons de décrire, la masse de l'armée russe, pour qu'en sortant de l'enfoncement formé par le cours de l'Alle, elle pût se déployer, étendre ses feux, et profiter des avantages du nombre qu'elle possédait au début de la bataille.

[En marge: Danger de Lannes réduit à lutter presque seul contre l'armée russe tout entière.]

La situation de Lannes était périlleuse, car il allait avoir toute l'armée russe sur les bras. Heureusement le temps écoulé lui avait procuré quelques renforts. La division de grosse cavalerie du général Nansouty, qui se composait de 3,500 cuirassiers et carabiniers, la division Dupas, qui était la première du corps de Mortier et comptait 6 mille fantassins, enfin la division Verdier, qui en comptait 7 mille et qui était la seconde du corps de Lannes, mises en marche successivement, étaient arrivées en toute hâte. C'était une force de 26 à 27 mille hommes[38] pour lutter contre 75 mille. Il était sept heures du matin, et les Russes, précédés par une nuée de Cosaques, qui étendaient leurs courses jusque sur nos derrières, s'avançaient vers Heinrichsdorf, où ils avaient déjà de l'infanterie et du canon. Lannes, appréciant l'importance de ce poste, y dirigea la brigade des grenadiers Albert, et ordonna au général Grouchy de s'en emparer à tout prix. Le général Grouchy, qui venait d'être renforcé par les cuirassiers, s'y transporta sur-le-champ. Sans tenir compte de la difficulté, il lança la brigade des dragons Milet sur Heinrichsdorf, tandis que la brigade Carrié tournait le village, et que les cuirassiers marchaient à l'appui de ce mouvement. La brigade Milet traversa Heinrichsdorf au galop, en expulsa les fantassins russes à coups de sabre, pendant que la brigade Carrié, en faisant le tour, prenait ou dispersait ceux qui avaient réussi à s'enfuir. On enleva quatre pièces de canon. Dans ce moment, la cavalerie ennemie, venue au secours de son infanterie, chassée de Heinrichsdorf, fondit sur nos dragons et les ramena. Mais les cuirassiers de Nansouty la chargèrent à leur tour, la jetèrent sur l'infanterie russe, qui ne put au milieu de cette mêlée faire usage de son feu. Nous restâmes ainsi maîtres de Heinrichsdorf, où s'établirent les grenadiers de la brigade Albert.

[Note 38:

Oudinot 7,000 Verdier 7,000 Cavalerie de Lannes 1,200 Dupas 6,000 Nansouty 3,500 Grouchy 1,800 ------- 26,500]

[En marge: Entrée en ligne du maréchal Mortier avec la division Dupas.]

[En marge: Belle résistance des grenadiers Oudinot.]

[En marge: Arrivée en ligne de la division Verdier.]

[En marge: L'infanterie française reste maîtresse de la tête du bois de Sortlack.]

Sur ces entrefaites, la division Dupas entrait en ligne. Le maréchal Mortier, dont le cheval fut emporté par un boulet de canon au moment où il paraissait sur le champ de bataille, plaça cette division entre Heinrichsdorf et Posthenen, et ouvrit sur les Russes un feu d'artillerie, qui, dirigé des hauteurs sur des masses profondes, causait dans leurs rangs d'affreux ravages. L'arrivée de la division Dupas rendait disponibles les bataillons de grenadiers qu'on avait d'abord rangés à la gauche de Posthenen. Lannes les rapprocha de lui, et put présenter aux attaques des Russes leurs rangs plus serrés, soit en avant de Posthenen, soit en avant du bois de Sortlack. Le général Oudinot, qui les commandait, profitant de tous les accidents de terrain, tantôt des bouquets de bois semés çà et là, tantôt de quelques flaques d'eau que les pluies des jours précédents avaient produites, tantôt de la hauteur même des blés, disputait le terrain avec autant d'habileté que d'énergie. Tour à tour il cachait ou montrait ses soldats, les dispersait en tirailleurs, ou les opposait en masse hérissée de baïonnettes à tous les efforts des Russes. Ces braves grenadiers, malgré l'infériorité du nombre, s'obstinaient cependant, soutenus par leur général, quand heureusement pour eux arriva la division Verdier. Le maréchal Lannes la partagea en deux colonnes mobiles, pour la porter alternativement à droite, au centre, à gauche, partout où le danger l'exigerait. C'était la lisière du bois de Sortlack et le village de ce nom situé sur l'Alle qu'on se disputait avec le plus de fureur. Les Russes finirent par rester maîtres du village, les Français de la lisière du bois. Lorsque les Russes voulaient pénétrer dans ce bois, Lannes en faisait sortir à l'improviste une brigade de la division Verdier, et les repoussait au loin. Effrayés de ces apparitions subites, craignant que dans ce bois mystérieux Napoléon ne fût caché avec son armée, les Russes n'osaient plus s'en approcher.

[En marge: La cavalerie française reste maîtresse de la plaine de Heinrichsdorf.]

L'ennemi ne pouvant forcer notre droite entre Posthenen et Sortlack, essaya une vigoureuse tentative sur notre gauche, dans la plaine de Heinrichsdorf, qui présentait moins d'obstacles. La nature du terrain les ayant engagés à porter de ce côté la majeure partie de leur cavalerie, ils avaient là plus de douze mille cavaliers à opposer aux cinq ou six mille cavaliers du général Grouchy. Celui-ci, s'attachant à compenser l'infériorité du nombre par de bonnes dispositions, déploya dans la plaine une longue ligne de cuirassiers, et sur le flanc de cette ligne, derrière le village d'Heinrichsdorf, plaça en réserve les dragons, la brigade des carabiniers et l'artillerie légère. Ces dispositions terminées, il se mit à la tête de la ligne déployée de ses cuirassiers, s'avança sur la cavalerie russe comme s'il allait la charger, puis tout à coup, faisant volte-face, il feignit de se retirer au trot devant la masse des escadrons ennemis. Il les attira ainsi à sa suite, jusqu'à ce que, dépassant Heinrichsdorf, ils prêtassent le flanc aux troupes cachées derrière ce village. S'arrêtant alors et revenant sur ses pas, il ramena ses cuirassiers sur la cavalerie russe, la chargea, la culbuta, l'obligea à repasser sous Heinrichsdorf, d'où partait une grêle de mitraille, d'où les dragons et les carabiniers embusqués fondirent sur elle et achevèrent de la mettre en désordre. Mais les rencontres de troupes à cheval ne sont jamais assez meurtrières pour ne pouvoir pas être renouvelées. La cavalerie russe revint donc à la charge, et chaque fois répétant la même manoeuvre, le général Grouchy l'attirait au delà de Heinrichsdorf, et la faisait prendre, comme on a vu, en flanc et en queue, dès qu'elle dépassait ce village. Après plusieurs engagements, la plaine de Heinrichsdorf nous resta, couverte d'hommes et de chevaux morts, de cavaliers démontés, de cuirasses étincelantes.

Ainsi d'un côté la résistance que l'infanterie des Russes rencontrait à la lisière du bois de Sortlack, de l'autre les attaques de flanc qu'essuyait leur cavalerie, lorsqu'elle dépassait le village de Heinrichsdorf, les retenaient au pied de nos positions, et Lannes avait pu prolonger jusqu'à midi cette lutte de 26 mille hommes contre 75 mille. Mais il était temps que Napoléon arrivât avec le reste de l'armée.

Lannes, voulant l'informer de ce qui se passait, lui avait envoyé presque tous ses aides-de-camp l'un après l'autre, en leur ordonnant de crever leurs chevaux pour le rejoindre. Ils l'avaient trouvé accourant au galop sur Friedland et plein d'une joie qui éclatait sur son visage.--C'est aujourd'hui le 14 juin, répétait-il à ceux qu'il rencontrait, c'est l'anniversaire de Marengo, c'est un jour heureux pour nous!--Napoléon, devançant ses troupes de toute la vitesse de son cheval, avait traversé successivement les longues files de la garde, du corps de Ney, du corps de Bernadotte, tous en marche sur Posthenen. Il avait salué en passant la belle division Dupont, qui depuis Ulm jusqu'à Braunsberg n'avait cessé de se distinguer, mais toujours hors de sa présence, et il lui avait témoigné le plaisir qu'il éprouverait à la voir combattre sous ses yeux.

[En marge: Arrivée de Napoléon sur le champ de bataille de Friedland.]

[En marge: Napoléon, malgré l'heure avancée, se décide à livrer une grande bataille.]