Part 44
Le général Benningsen en effet, voyant l'inutilité des efforts tentés contre le corps du maréchal Ney, le peu de succès obtenu sur les autres points de la Passarge, et surtout la rapide concentration de l'armée française, reconnut bien vite qu'un mouvement plus prononcé sur Varsovie, avec Napoléon sur son flanc droit, ne pourrait le conduire qu'à un désastre. Il prit donc le parti de s'arrêter. Après avoir passé la journée du 7 à Guttstadt, dans une perplexité naturelle en de si graves circonstances, il se décida enfin à repasser l'Alle, et à se porter sur Heilsberg, pour y occuper la position défensive qu'il avait depuis long-temps préparée, au moyen de bons ouvrages de campagne. Le 7 au soir, il prescrivit à son armée un premier mouvement rétrograde jusqu'à Quetz. Le 8, apprenant la marche de la plupart des corps français sur Deppen, il se confirma dans sa résolution de retraite, et enjoignit à toutes ses divisions de se diriger sur Heilsberg en descendant l'Alle. La partie de ses troupes, qui s'était le plus avancée entre Guttstadt et Deppen, dut se dérober à l'instant même, en repassant l'Alle immédiatement et en gagnant Heilsberg par la rive droite. Quatre ponts furent jetés sur l'Alle, pour rendre ce passage plus facile. Le prince Bagration fut chargé de couvrir cette retraite avec sa division et avec les Cosaques. Les autres colonnes, qui s'étaient moins engagées dans cette direction, durent simplement regagner par Launau et par la rive gauche, la position d'Heilsberg. La plus éloignée des colonnes russes, celle du général Kamenski, laquelle avait attaqué de concert avec les Prussiens la tête de pont de Spanden, eut ordre de se retirer par Mehlsack, ce qui lui donnait à parcourir la base du triangle formé par Spanden, Heilsberg et Guttstadt. Elle laissa l'infanterie des Prussiens au général Lestocq, et n'emmena avec elle que leur cavalerie. Le général Lestocq dut se reporter en arrière pour couvrir Koenigsberg, avec grand danger d'être coupé de l'armée russe; car, suivant les bords de la mer, tandis que le général Benningsen suivait les bords de l'Alle, il allait être séparé de celui-ci par une distance de 15 à 18 lieues.
Le 8 au soir, l'armée russe était en pleine retraite. Le 9, elle achevait de franchir la Passarge autour de Guttstadt, lorsque survinrent les Français. Déjà en effet une portion considérable de nos troupes se trouvait réunie autour de Deppen. Lannes parti de Marienbourg, la garde de Finkenstein, Murat de Christbourg, et arrivés tous à Deppen le 8 au soir, formaient avec le corps du maréchal Ney une masse de 50 à 60 mille hommes. Ils pressèrent l'ennemi vivement. La cavalerie de Murat, traversant l'Alle à la nage, se jeta sur les pas du prince Bagration. Les Cosaques firent meilleure contenance que de coutume, se serrèrent en masse autour de l'infanterie russe, et supportèrent bravement, pour des partisans, le feu de notre artillerie légère.
[En marge: Napoléon poursuit l'armée russe avec une masse de 125 mille hommes.]
Pendant ce temps le maréchal Soult, franchissant par ordre de Napoléon la Passarge à Elditten, rencontra le corps du général Kamenski, vers Wolfsdorf, culbuta l'un de ses détachements, et lui fit beaucoup de prisonniers. Le maréchal Davout, redressé dans sa direction, depuis qu'au lieu de se retirer on marchait en avant, s'approchait de Guttstadt. Napoléon allait donc avoir sous la main les corps des maréchaux Davout, Ney, Lannes, Soult, plus la garde et Murat, qui ne le quittaient jamais, plus le maréchal Mortier, qui suivait à une marche en arrière. C'était une force de 126 mille hommes[35], sans y comprendre le corps de Bernadotte, qui restait sur la basse Passarge, et qu'il fallait y laisser deux ou trois jours pour observer la conduite des Prussiens. Mais, une fois les Prussiens ramenés en arrière par notre marche en avant, Napoléon pouvait toujours attirer à lui le corps du maréchal Bernadotte, et avoir ainsi à sa disposition 150 mille combattants, n'étant privé que du corps de Masséna, indispensable sur la Narew. Le général Benningsen au contraire, séparé comme Napoléon du corps laissé sur la Narew (18 mille hommes), et condamné en descendant l'Alle à se séparer de Lestocq (18 mille hommes), n'allait se trouver en présence de Napoléon qu'avec la masse centrale de ses forces, c'est-à-dire avec environ 100 mille hommes, affaiblis de 6 ou 7 mille, morts ou blessés, restés au pied de nos retranchements.
[Note 35:
Davout 30 mille. Ney 15 Lannes 15 Soult 30 La garde 8 Murat 18 Mortier 10 -------- 126 mille.]
[En marge: Marche de Napoléon, et intention de cette marche.]
Le plan de Napoléon fut bientôt arrêté, car ce plan était la conséquence même de tout ce qu'il avait prévu, voulu et préparé, pendant les quatre derniers mois. En effet, depuis que, par la savante disposition de ses cantonnements entre la Passarge et la basse Vistule, par la forte occupation de Braunsberg, Elbing, Marienbourg, par la prise de Dantzig, il s'était rendu invincible sur sa gauche et vers la mer, il avait réduit les Russes à attaquer sa droite, c'est-à-dire à remonter l'Alle pour menacer Varsovie. Dès lors sa manoeuvre était toute tracée. À son tour il devait se porter en avant, déborder la droite des Russes, les couper de la mer, les rejeter sur l'Alle et la Prégel, les devancer à Koenigsberg et prendre sous leurs yeux ce précieux dépôt, où les Prussiens avaient renfermé leurs dernières ressources et les Anglais envoyé les secours promis à la coalition. Plus il trouverait les Russes engagés sur le cours supérieur de l'Alle, et plus grand devait être le résultat de cette manoeuvre. Ils venaient à la vérité de s'arrêter brusquement pour redescendre l'Alle par la rive droite. Mais Napoléon allait la descendre à leur suite par la rive gauche, avec la presque certitude de les gagner de vitesse, d'arriver aussitôt qu'eux au confluent de l'Alle et de la Prégel, et de leur faire essuyer en route quelque grand désastre, s'ils voulaient repasser cette rivière devant lui, pour marcher au secours de Koenigsberg.
Des vues si profondément méditées, et depuis si long-temps, devaient se changer bien vite en dispositions formelles, et sans qu'il y eût un seul instant perdu à délibérer. Napoléon, dès le 9, ordonna au maréchal Davout de se réunir immédiatement à la droite de l'armée, au maréchal Ney de se reposer un jour à Guttstadt de ses durs combats pour rejoindre ensuite, au maréchal Soult, qui était un peu à gauche près de Launau, de longer le cours de l'Alle, pour gagner Heilsberg, précédé et suivi de la cavalerie de Murat, au maréchal Lannes d'accompagner le maréchal Soult, au maréchal Mortier enfin de hâter le pas pour faire sa jonction avec le gros de l'armée. Lui-même avec la garde suivit ce mouvement, et prescrivit au corps du maréchal Bernadotte, commandé temporairement par le général Victor, de se concentrer sur la basse Passarge, afin de se porter au delà, dès que les projets de l'ennemi sur notre gauche seraient mieux éclaircis.
[En marge: Marche générale sur Heilsberg.]
Le 10 juin, en effet, on marcha par la rive gauche de l'Alle sur Heilsberg. Il fallait franchir un défilé près d'un village appelé Bewerniken. On y trouva une forte arrière-garde, qui fut bientôt repoussée, et on déboucha en vue des positions occupées par l'armée russe.
[En marge: Le général Benningsen s'arrête à Heilsberg pour y tenir tête à l'armée française.]
Après tant de démonstrations présomptueuses, le général ennemi devait éprouver la tentation de ne pas fuir si vite et de s'arrêter afin de combattre, surtout dans une position où beaucoup de précautions avaient été prises pour rendre moins désavantageuses les chances d'une grande bataille. Mais c'était peu sage, car le temps devenait précieux, si on voulait n'être pas coupé de Koenigsberg. Néanmoins, l'orgueil parlant plus haut que la raison, le général Benningsen résolut d'attendre devant Heilsberg l'armée française.
[En marge: Description de la position retranchée d'Heilsberg, et de l'ordre de bataille adoptée par les Russes.]
[En marge: Bataille d'Heilsberg.]
[En marge: Conséquences de la bataille d'Heilsberg.]
Heilsberg est située sur des hauteurs, entre lesquelles circule la rivière de l'Alle. De nombreuses redoutes avaient été construites sur ces hauteurs. L'armée russe les occupait, partagée entre les deux rives de l'Alle. Cet inconvénient assez grave était racheté par quatre ponts, établis dans des rentrants bien abrités, et permettant de porter des troupes d'un bord à l'autre. D'après toutes les indications, les Français devant arriver par la rive gauche de l'Alle, on avait accumulé de ce côté la plus grande partie des troupes russes. Le général Benningsen n'avait laissé dans les redoutes de la rive droite que la garde impériale et la division Bagration fatiguée des combats livrés les jours précédents. Des batteries avaient été disposées pour tirer d'un bord à l'autre. Sur la rive gauche, par laquelle nous devions attaquer, se voyait le gros de l'armée ennemie, sous la protection de trois redoutes hérissées d'artillerie. Le général Kamenski, qui avait rejoint dans la journée du 10, défendait ces redoutes. Derrière, et un peu au-dessus, l'infanterie russe était rangée sur deux lignes. Le premier et le troisième bataillon de chaque régiment, entièrement déployés, composaient la première ligne. Le second bataillon formé en colonne derrière les premiers, et dans leurs intervalles, composait la seconde. Douze bataillons, placés un peu plus loin, étaient destinés à servir de réserve. Sur le prolongement de cette ligne de bataille, et faisant un crochet à droite en arrière, se trouvait toute la cavalerie russe, renforcée par la cavalerie prussienne, et présentant une masse d'escadrons au delà de toutes les proportions ordinaires. Plus à droite enfin, vers Konegen, les Cosaques étaient en observation. Des détachements d'infanterie légère occupaient quelques bouquets de bois, semés çà et là, en avant de la position. Les Français arrivant sur Heilsberg, avaient donc à essuyer, en flanc, le feu des redoutes de la rive droite, de front, le feu des redoutes de la rive gauche, plus les attaques d'une infanterie nombreuse et les charges d'une cavalerie plus nombreuse encore. Mais entraînés par l'ardeur du succès, persuadés que l'ennemi ne songeait qu'à s'enfuir, et pressés de lui arracher quelques trophées avant qu'il eût le temps de s'échapper, ils ne tenaient compte ni du nombre ni des positions. Cet esprit était commun aux soldats comme aux généraux. Napoléon n'étant pas encore là pour contenir leur ardeur, le prince Murat et le maréchal Soult, en débouchant sur Heilsberg, abordèrent les Russes, avant d'être suivis par le reste de l'armée. Le prince Bagration placé d'abord à la rive droite, avait été rapidement porté à la rive gauche, pour défendre le défilé de Bewerniken, et le général Benningsen l'avait fait appuyer par le général Uwarow avec vingt-cinq escadrons. Le maréchal Soult, après avoir forcé le défilé, eut soin de placer 36 pièces de canon en batterie, ce qui facilita beaucoup le déploiement de ses troupes. La division Carra-Saint-Cyr se présenta la première, en colonne par brigades, et culbuta l'infanterie russe au delà d'un ravin qui descendait du village de Lawden à l'Alle. À la faveur de ce mouvement, la cavalerie de Murat put se déployer; mais harassée de fatigue, n'étant pas encore réunie tout entière, et assaillie, au moment où elle se formait, par les vingt-cinq escadrons du général Uwarow, elle perdit du terrain, courut se reformer en arrière, chargea de nouveau, et reprit l'avantage. La division Carra-Saint-Cyr bordait le ravin au delà duquel elle avait rejeté les Russes. Canonnée de front par les redoutes de la rive gauche, de flanc par celles de la rive droite, elle eut cruellement à souffrir. La division Saint-Hilaire vint la remplacer au feu, en passant en colonnes serrées à travers les intervalles de notre ligne de bataille. Cette brave division Saint-Hilaire franchit le ravin, refoula les Russes, et les suivit jusqu'au pied des trois redoutes qui couvraient leur centre, tandis que la cavalerie de Murat se jetait sur la cavalerie du prince Bagration, la taillait en pièces, et tuait le général Koring. Sur ces entrefaites, la division Legrand, troisième du maréchal Soult, était arrivée, et prenait position à notre gauche, en avant du village de Lawden. Elle avait repoussé les tirailleurs ennemis des bouquets de bois placés entre les deux armées, et elle était parvenue, elle aussi, au pied des redoutes, qui faisaient la force de la position des Russes. Alors le général Legrand détacha le 26e léger, pour attaquer celle des trois redoutes qui se trouvait à sa portée. Cet intrépide régiment s'y élança au pas de course, y pénétra malgré les troupes du général Kamenski, et en resta maître après un combat acharné. Mais l'officier qui commandait l'artillerie ennemie, ayant fait enlever ses canons au galop, les porta rapidement en arrière, sur le terrain qui dominait la redoute, et couvrit de mitraille le 26e auquel il causa des pertes énormes. Au même instant, le général russe Warnek apercevant la mauvaise situation du 26e, se jeta sur lui à la tête du régiment de Kalouga, et reprit la redoute. Le 55e, qui formait la gauche de la division Saint-Hilaire, et qui était voisin du 26e, vint à son secours, mais ne put rétablir les affaires. Il fut obligé de se rallier à sa division, après avoir perdu son aigle. Nos soldats demeurèrent ainsi exposés au feu d'une nombreuse et puissante artillerie, sans être ébranlés. Le général Benningsen voulut alors se servir de son immense cavalerie, et fit exécuter plusieurs charges sur les divisions Legrand et Saint-Hilaire. Celles-ci supportèrent ces charges avec un admirable sang-froid, et donnèrent à la cavalerie française le temps de se former derrière elles, pour charger à son tour les escadrons russes. Le maréchal Soult placé au milieu de l'un des carrés, dans lesquels se trouvaient pêle-mêle des Français, des Russes, des fantassins blessés, des cavaliers démontés, maintenait tout le monde dans le devoir par l'énergie de son attitude. Napoléon, qui était encore éloigné du lieu de ce combat, avait donné au général Savary, dès qu'il avait entendu le canon, les jeunes fusiliers de la garde, pour venir au secours des corps qui s'étaient témérairement engagés. Le général Savary hâtant le pas prit position entre les divisions Saint-Hilaire et Legrand. Formé en carré, il essuya long-temps les charges de la cavalerie russe, qu'un horrible feu des redoutes aurait rendues dangereuses, si nos troupes avaient été moins fermes et moins bien commandées. Le brave général Roussel, qui se trouvait l'épée à la main au milieu des fusiliers de la garde, eut la tête emportée par un boulet de canon. Cette action imprudente, dans laquelle 30 mille Français combattaient à découvert contre 90 mille Russes abrités par des redoutes, se prolongea jusque fort avant dans la nuit. Le maréchal Lannes parut enfin à l'extrême droite, fit tâter la position de l'ennemi, mais ne voulut rien entreprendre sans les ordres de l'Empereur. La canonnade cessa bientôt de retentir, et chacun, par une nuit pluvieuse, essaya, en se couchant à terre, de prendre un peu de repos. Les Russes, plus nombreux et plus serrés que nous, avaient essuyé une perte très-supérieure à la nôtre. Ils comptaient trois mille morts et sept ou huit mille blessés. Nous avions eu deux mille morts et cinq mille blessés.
[En marge: Napoléon arrivé tard à Heilsberg, est mécontent de la témérité de l'armée.]
Napoléon arrivé tard, parce qu'il n'avait pas supposé que l'ennemi s'arrêtât sitôt pour lui résister, fut fort satisfait de l'énergie de ses troupes, mais beaucoup moins de leur extrême empressement à s'engager, et résolut d'attendre au lendemain, pour livrer bataille avec ses forces réunies, si les Russes persistaient à défendre la position d'Heilsberg, ou pour les suivre à outrance, s'ils décampaient. Il bivouaqua avec ses soldats sur ce champ de carnage, où gisaient 18 mille Russes et Français, morts, mourants et blessés.
[En marge: Le général Benningsen ne veut pas recommencer le combat, et il se retire.]
[En marge: Retraite des Russes sur Bartenstein dans la journée du 11 juin.]
Le général Benningsen, en proie à des souffrances aiguës et à de grandes perplexités, passa la nuit au bivouac, enveloppé dans son manteau[36]. Il faut une âme forte pour braver à la fois la douleur physique et la douleur morale. Le général Benningsen était capable de supporter l'une et l'autre. Partagé entre la satisfaction d'avoir tenu tête aux Français et la crainte de les avoir tous sur les bras le lendemain, il attendit le jour pour prendre un parti. De leur côté, nos troupes étaient debout dès quatre heures du matin, ramassant les blessés, échangeant des coups de fusil avec les avant-postes ennemis. Nos corps d'armée prenaient successivement position. Le maréchal Lannes était venu se placer la veille à la gauche du maréchal Soult, le corps du maréchal Davout commençait à se montrer à la gauche du maréchal Lannes, vers Grossendorf. La garde à pied et à cheval se déployait sur les hauteurs en arrière, et tout annonçait une attaque décisive avec des masses formidables. Cet aspect, mais surtout la vue du corps du maréchal Davout, qui débordait à Grossendorf l'armée russe, et semblait même se diriger sur Koenigsberg, déterminèrent le général Benningsen à la retraite. Il ne voulut pas perdre à la fois une journée et une bataille, et s'exposer à venir au secours de Koenigsberg peut-être trop tard, peut-être à moitié détruit. Le général Kamenski dut partir le premier, afin de gagner à temps la route de Koenigsberg, et de se joindre aux Prussiens, avec lesquels il était habitué à combattre. Après avoir retiré d'Heilsberg tout ce qu'on pouvait transporter, le général Benningsen se mit lui-même en marche avec son armée, par la rive droite de l'Alle, dans le courant de la journée du 11. Il s'achemina en quatre colonnes sur Bartenstein, premier poste après Heilsberg. Son quartier général y avait long-temps résidé.
[Note 36: L'historien russe Plotho dit que le général Benningsen était atteint de la maladie de la pierre.]
Napoléon employa une partie du jour à observer cette position; et s'il ne mit point à l'attaquer sa promptitude accoutumée, c'est qu'il était peu pressé de livrer bataille sur un terrain pareil, et qu'il ne doutait pas, en poussant sa gauche en avant, d'obliger l'armée russe à décamper par une simple démonstration. Les choses se passant comme il l'avait prévu, il entra le soir même dans Heilsberg, et s'y établit avec sa garde. Il y trouva des magasins assez considérables, beaucoup de blessés russes, qu'il fit soigner comme les blessés français, et dont le nombre attestait que l'armée ennemie avait perdu la veille 10 à 11 mille hommes.
[En marge: Napoléon persiste dans son dessein de marcher le long de l'Alle, en séparant les Russes de Koenigsberg.]
La journée d'Heilsberg n'avait pas pu changer les plans de Napoléon. Il devait toujours tendre à déborder les Russes, à les séparer de Koenigsberg, et à profiter du premier faux mouvement qu'ils feraient pour rejoindre cette place importante, qui était leur base d'opération. Ils ne s'étaient pas présentés à lui cette fois dans une situation qui lui permît de les accabler; mais l'occasion favorable qu'il attendait ne pouvait tarder de se présenter. Pour qu'elle manquât, il aurait fallu que le général Benningsen, dans la difficile position où il était placé, ne commît pas une faute.
[En marge: Napoléon dans son projet d'intercepter la route de Koenigsberg, renonce à suivre les contours de l'Alle, et marche droit sur Eylau.]
Pour mieux atteindre son but, Napoléon modifia un peu sa marche. À partir d'Heilsberg, et même à partir de Launau, l'Alle se détourne à droite, en décrivant mille contours (voir la carte nº 38), et offre une route fort longue, si on veut en suivre le cours, une route qui vous éloigne d'ailleurs de la mer et de Koenigsberg. Le général Benningsen, ayant besoin de l'Alle pour s'appuyer, était bien obligé d'en parcourir les sinuosités. Napoléon au contraire, qui ne cherchait qu'à trouver son ennemi privé d'appui, et qui avait surtout besoin de prendre une position intermédiaire entre Koenigsberg et l'Alle, d'où il pût envoyer un détachement sur Koenigsberg, sans trop s'éloigner de ce détachement, pouvait quitter les bords de l'Alle sans inconvénient, et même avec avantage. En conséquence il résolut de se porter sur une route intermédiaire, qu'il avait déjà parcourue l'hiver dernier, celle de Landsberg à Eylau, laquelle s'élève en ligne directe vers la Prégel. Arrivé sur cette route, au delà d'Eylau, c'est-à-dire à Domnau, on se trouve par la gauche à deux marches de Koenigsberg, et par la droite à une seule marche de l'Alle et de la ville de Friedland, parce que l'Alle revenue à l'ouest après de nombreux détours, est à Friedland plus près de Koenigsberg que dans aucune partie de son cours. C'était là, qu'avec du bonheur et de l'habileté, on devait avoir les meilleures chances de prendre Koenigsberg d'une main, et de frapper l'armée russe de l'autre.
Dans cette pensée, Napoléon dirigea sur Landsberg Murat avec une partie de la cavalerie. Il le fit suivre par les corps des maréchaux Soult et Davout, destinés à former l'aile gauche de l'armée et à s'étendre vers Koenigsberg ou à se rabattre sur le centre, si on avait besoin d'eux pour livrer bataille. Napoléon laissa sur l'Alle le reste de sa cavalerie, composée de chasseurs, hussards et dragons, afin de battre les bords de cette rivière, et de suivre l'ennemi à la piste. Il porta par Landsberg sur Eylau le corps de Lannes qu'il avait sous la main, celui de Ney demeuré un jour à Guttstadt pour s'y reposer, celui de Mortier encore en arrière d'une marche, et les fit avancer chacun par différents sentiers, pour éviter l'encombrement, mais de manière à pouvoir les réunir en quelques heures. Enfin les Prussiens en retraite vers Koenigsberg ne méritant plus aucune attention, le corps de Bernadotte, laissé provisoirement sur la basse Passarge, eut ordre de rejoindre immédiatement l'armée par Mehlsack et Eylau.
Ces dispositions et beaucoup d'autres relatives aux magasins, aux fours, aux hôpitaux qu'il voulut organiser à Heilsberg, aux riches approvisionnements de Dantzig sur lesquels il ne cessait de veiller, à la navigation du Frische-Haff dont il prit soin de s'emparer en fermant la passe de Pillau, et en y faisant croiser les marins de la garde dans les embarcations du pays, ces dispositions retinrent Napoléon à Heilsberg toute la journée du 12. Dans cet intervalle ses corps marchaient, et il lui était facile de les rejoindre à cheval en quelques heures.
[En marge: Napoléon arrive à Eylau le 13 au matin.]
[En marge: Ce que révèlent les indices recueillis sur la marche de l'ennemi.]
[En marge: Napoléon dirige le gros de ses forces sur Domnau, en poussant sa gauche sur Koenigsberg, pour prendre cette dernière ville.]