Part 43
On aurait compris qu'ils eussent bravé tous les hasards de l'offensive, lorsqu'il s'agissait de sauver Dantzig. Mais maintenant qu'aucun intérêt pressant ne les obligeait de se hâter, oser assaillir Napoléon dans des positions longuement étudiées, soigneusement défendues, et cela uniquement parce que la belle saison était venue, ne peut se concevoir que d'un général agissant sans réflexion, obéissant à de vagues instincts plutôt qu'à une raison éclairée. On eût été aussi assuré, qu'on l'était peu, de la bonne exécution des opérations, en opposant alors des troupes russes aux troupes françaises, qu'il n'y aurait pas eu de bon plan d'offensive contre Napoléon, établi comme il l'était sur la Passarge. Attaquer par la mer, essayer d'enlever Braunsberg sur la basse Passarge, pour aller ensuite se heurter contre la basse Vistule et Dantzig que nous occupions, n'eût été qu'un enchaînement de folies. Attaquer par le côté opposé, c'est-à-dire remonter l'Alle, passer entre les sources de l'Alle et celles de la Passarge, tourner notre droite, se glisser entre le maréchal Ney et le corps de Masséna, dans l'espace gardé par les Polonais, était tout ce que désirait Napoléon lui-même, car dans ce cas il s'élevait par sa gauche, se portait entre les Russes et Koenigsberg, les coupait de leur base d'opération, et les jetait dans les inextricables difficultés de l'intérieur de la Pologne. Il n'y avait donc, en prenant l'offensive, que des dangers à courir, sans un seul résultat avantageux à poursuivre. Attendre Napoléon sur la Prégel, la droite à Koenigsberg, la gauche à Vehlau (voir la carte nº 38), bien défendre cette ligne, puis, cette ligne perdue, se replier en bon ordre sur le Niémen, attirer les Français dans les profondeurs de l'empire, en évitant les grandes batailles, leur opposer ainsi le plus redoutable des obstacles, celui des distances, et leur refuser l'avantage de victoires éclatantes, telle était la seule conduite raisonnable de la part du général russe, la seule dont l'expérience ait depuis, malheureusement pour nous, démontré la sagesse.
Mais le général Benningsen, qui avait promis à son souverain de tirer de la bataille d'Eylau les plus brillantes conséquences, et de lui apporter bientôt un ample dédommagement de la prise de Dantzig, ne pouvait pas prolonger davantage l'inaction observée pendant le siége de cette place, et se croyait obligé de prendre l'initiative. Aussi avait-il formé le projet de se jeter sur le maréchal Ney, dont la position fort avancée prêtait aux surprises plus qu'aucune autre. Napoléon, en effet, voulant tenir non-seulement la Passarge jusqu'à ses sources, mais l'Alle elle-même dans la partie supérieure de son cours, de manière à occuper le sommet de l'angle décrit par ces deux rivières, avait placé le maréchal Ney à Guttstadt, sur l'Alle. Celui-ci devait paraître en l'air, à qui ne connaissait pas les précautions prises pour corriger l'inconvénient apparent d'une telle situation. Mais tous les moyens d'une prompte concentration étaient assurés, et préparés d'avance. (Voir la carte nº 38.) Le maréchal Ney avait sa retraite indiquée sur Deppen, le maréchal Davout sur Osterode, le maréchal Soult sur Liebstadt et Mohrungen, le maréchal Bernadotte sur Preuss-Holland. L'ennemi insistant, les uns et les autres devaient, en faisant une marche de plus, se trouver réunis à Saalfeld, avec la garde, avec Lannes, avec Mortier, avec Murat, dans un labyrinthe de lacs et de forêts, dont Napoléon connaissait seul les issues, et où il avait préparé un désastre à l'adversaire imprudent qui viendrait l'y chercher.
[En marge: Dispositions du général Benningsen pour enlever le corps du maréchal Ney.]
Sans avoir pénétré aucune de ces combinaisons, le général Benningsen résolut d'enlever le corps du maréchal Ney, et adopta des dispositions qui au premier aspect semblaient faites pour réussir. Il dirigea sur le maréchal Ney la plus grande partie de ses forces, se bornant contre les autres maréchaux à de simples démonstrations. Trois colonnes, et même quatre, si l'on compte la garde impériale, accompagnées de toute la cavalerie, durent remonter l'Alle, assaillir le maréchal Ney, de front par Altkirch, de gauche par Wolsdorf, de droite par Guttstadt, tandis que Platow, hetman des Cosaques, remplissant de ses coureurs l'espace qui nous séparait de la Narew, et forçant avec de l'infanterie légère l'Alle au-dessus de Guttstadt, chercherait à se glisser entre les corps de Ney et de Davout. Pendant ce temps, la garde impériale, sous le grand-duc Constantin, devait se placer en réserve derrière les trois colonnes chargées d'assaillir le maréchal Ney, pour se porter au secours de celle qui faiblirait. Une colonne composée de deux divisions, sous la conduite du lieutenant général Doctorow, eut l'ordre de venir d'Olbersdorf sur Lomitten, attaquer les ponts du maréchal Soult, pour empêcher celui-ci de secourir le maréchal Ney. Une autre colonne russe et prussienne, sous les généraux Kamenski et Rembow, fut chargée de faire une forte démonstration sur le pont de Spanden, que gardait le maréchal Bernadotte, afin que le cours entier de la Passarge fût menacé à la fois. Le général prussien Lestocq eut même la mission de se montrer devant Braunsberg, afin d'augmenter l'incertitude des Français sur le plan général d'après lequel étaient dirigées toutes ces attaques.
Restait à savoir si les dispositions du général russe, en apparence bien calculées, seraient exécutées avec la précision nécessaire pour faire réussir des opérations aussi compliquées, et ne rencontreraient pas les Français tellement préparés, tellement résolus, qu'il fût impossible de les surprendre et de les forcer dans leur position. Les mouvements de ces nombreuses colonnes, cachés par les forêts et les lacs de cette obscure contrée, échappèrent à nos généraux, qui se doutaient bien que les Russes étaient prêts, mais qui se sentant prêts eux-mêmes, et s'attendant à marcher à chaque instant, n'éprouvaient ni surprise, ni crainte, à la vue des préparatifs de l'ennemi.
On put s'apercevoir ici que la prévoyance est toute-puissante à la guerre. Cette formidable attaque dirigée contre le maréchal Ney eût réussi infailliblement, si nos troupes, disséminées dans des villages, avaient été surprises et obligées de courir en arrière pour se rallier. Mais il n'en était pas ainsi, et, grâce aux ordres de Napoléon, ordres désagréables à tous les corps, et qu'il avait fallu rendre absolus pour en obtenir l'exécution, les troupes étaient campées par division, couvertes par des ouvrages en terre et par des abatis, établies de manière à se défendre long-temps, et à pouvoir se secourir les unes les autres, avant d'être réduites à céder le terrain.
[En marge: Attaque exécutée le 5 juin au matin contre le corps du maréchal Ney.]
[En marge: Fière attitude du maréchal Ney en présence de l'armée russe.]
[En marge: Retraite heureuse du maréchal Ney à Ankendorf.]
Le 5 juin au matin, dès la pointe du jour, l'avant-garde russe, conduite par le prince Bagration, se porta rapidement sur la position d'Altkirch (voir la carte nº 38), l'une de celles qu'occupait le maréchal Ney avec une division, et négligea tous les petits postes français répandus dans les bois, afin de les enlever en les dépassant. Nos troupes, qui par suite du campement couchaient en bataille, satisfaites plutôt qu'étonnées de la vue de l'ennemi, pleines de sang-froid, exercées tous les jours à tirer, firent sur les Russes un feu meurtrier, et qui les arrêta promptement. Le 39e placé en avant d'Altkirch, ne se retira qu'après avoir jonché de morts le pied des retranchements. Pendant ce temps, les attaques dirigées sur Wolfsdorf à gauche, sur Guttstadt à droite, et plus à droite encore sur Bergfried, s'exécutaient avec vigueur, mais heureusement sans aucun ensemble, et de façon à laisser au maréchal Ney le temps d'opérer sa retraite. Accouru à la tête de ses troupes, il s'aperçut que l'effort principal de l'armée russe se concentrait sur lui, et que c'était le cas de prendre la route de Deppen, assignée comme ligne de retraite par la prévoyance de Napoléon. Il avait l'une de ses divisions en avant de Guttstadt, à Krossen, l'autre en arrière, à Glottau. Il les réunit, en se donnant toutefois le temps de recueillir son artillerie, ses bagages, ses postes détachés dans les bois, qu'il ramena tous, sauf deux ou trois cents hommes laissés à l'extrémité la plus avancée de la forêt d'Amt-Guttstadt. Il suivit la route de Guttstadt à Deppen, par Quetz et Ankendorf, traversant lentement le petit espace compris entre l'Alle et la Passarge, s'arrêtant avec un rare sang-froid pour faire ses feux de deux rangs, quelquefois chargeant à la baïonnette l'infanterie qui le pressait de trop près, ou se formant en carré, et fusillant à bout portant l'innombrable cavalerie russe, inspirant enfin aux ennemis une admiration qu'ils exprimèrent eux-mêmes quelques jours après[34]. Il ne voulut pas céder tout entier l'espace de quatre à cinq lieues, qui sépare en cet endroit l'Alle de la Passarge, et il fit halte à Ankendorf. Il avait eu affaire à 15 mille hommes d'infanterie, à 15 mille hommes de cavalerie, et si les deux colonnes du prince Bagration et du lieutenant général Saken eussent agi ensemble, si la garde impériale se fût jointe à elles, il est difficile qu'en présence de soixante mille hommes réunis, il n'eût pas essuyé un terrible échec. Il avait perdu 12 ou 1500 hommes en morts ou blessés, mais il avait abattu plus de trois mille Russes. À trois heures de l'après-midi, l'ennemi s'arrêta lui-même, sans aucun motif, comme il arrive, quand une pensée ferme et conséquente ne dirige pas les mouvements des grandes masses.
[Note 34: Voici comment le narrateur Plotho a raconté la retraite du maréchal Ney à Deppen:
«Les Français, maîtres passés dans l'art de la guerre, résolurent en ce jour ce problème si difficile, d'entreprendre, sous les yeux d'un ennemi de beaucoup plus fort et pressant vivement, une retraite devenue indispensable, et de la rendre le moins préjudiciable possible. Ils s'en tirèrent avec le plus grand savoir-faire. Le calme et l'ordre, et en même temps la rapidité qu'apporta le corps de Ney à se rassembler au signal de trois coups de canon; le sang-froid et la circonspection attentive qu'il mit à exécuter sa retraite, pendant laquelle il opposa une résistance renouvelée à chaque pas, et sut tirer parti en maître de chaque position; tout cela prouva le talent du capitaine qui commandait les Français, et l'habitude de la guerre portée chez eux à la perfection, aussi bien que l'auraient pu faire les plus belles dispositions et la plus savante exécution d'une opération offensive. Pour attaquer avec succès, comme pour opposer une résistance régulière dans une retraite, il faut de rares qualités, il faut des vertus difficiles à pratiquer, et pourtant il est nécessaire que tout cela soit réuni dans le même personnage pour former le grand capitaine.»]
[En marge: Attaque manquée du pont de Lomitten.]
Dans la même journée, l'hetman Platow avait passé l'Alle à Bergfried et inondé de ses Cosaques le pays marécageux et boisé qui séparait la grande armée des postes du maréchal Masséna. Mais il n'était nullement probable qu'il osât aborder les trente mille hommes du maréchal Davout. Celui-ci, entendant retentir au loin le bruit du canon, se hâta de réunir ses troupes entre l'Alle et la Passarge, et prit la route d'Alt-Ramten, qui lui permettait de secourir le maréchal Ney, tout en se rapprochant d'Osterode. Par une heureuse ruse de guerre, il envoya dans la direction de l'ennemi l'un de ses officiers, de manière à le faire prendre avec des dépêches qui annonçaient sa prochaine arrivée à la tête de cinquante mille hommes, pour soutenir le maréchal Ney. Du côté opposé, sur la gauche du corps de Ney, les attaques projetées contre les maréchaux Soult et Bernadotte s'effectuèrent, conformément au plan convenu. Le lieutenant général Doctorow marchant avec deux divisions par Wormditt, Olbersdorf, sur les têtes de pont que gardait le maréchal Soult, rencontra en avant de la Passarge de nombreux abatis, et derrière ces abatis de braves tirailleurs qui faisaient un feu continuel et bien dirigé. Il fut obligé de se battre plusieurs heures de suite, pour forcer les obstacles qui défendaient les approches du pont de Lomitten. À peine avait-il réussi à enlever une partie des abatis, que des compagnies de réserve, se jetant sur ses troupes, les en chassèrent à coups de baïonnette. Des détachements de cavalerie russe ayant franchi quelques gués de la Passarge, furent ramenés par nos chasseurs à cheval. Partout le cours de la Passarge resta aux vaillantes troupes du maréchal Soult. Seulement on avait fini par abandonner aux Russes les abatis à moitié incendiés, qui étaient en avant du pont de Lomitten. Le général Doctorow s'arrêta vers la fin du jour, épuisé de fatigue, désespérant de vaincre de tels obstacles, défendus par de tels soldats. Les Russes, attaquant à découvert nos troupes bien abritées, avaient eu plus de deux mille hommes hors de combat, et ne nous en avaient pas fait perdre plus de mille. Les généraux Ferey et Viviès de la division Carra-Saint-Cyr, avec les 47e, 56e de ligne et le 24e léger, s'étaient couverts de gloire au pont de Lomitten.
[En marge: Attaque du pont de Spanden également repoussée.]
Une action à peu près semblable s'était passée au pont de Spanden, qui relevait du maréchal Bernadotte. Un retranchement en terre couvrait le pont. Le 27e léger gardait ce poste, ayant en arrière les deux brigades de la division Villatte. Dès le commencement de l'action, le maréchal Bernadotte reçut au cou une blessure qui l'obligea de se faire remplacer par son chef d'état-major, le général Maison, l'un des officiers les plus intelligents et les plus énergiques de l'armée. Les Russes joints ici aux Prussiens canonnèrent long-temps la tête de pont, et, quand ils crurent avoir ébranlé les troupes qui la défendaient, s'avancèrent pour l'escalader. Les soldats du 27e léger avaient reçu ordre de se coucher par terre, afin de n'être pas aperçus. Ils laissèrent arriver les assaillants jusqu'au pied du retranchement, puis, par une décharge à bout portant, en abattirent trois cents, et en blessèrent plusieurs centaines. Les Russes et les Prussiens frappés de terreur se débandèrent et se retirèrent en désordre. Le 17e de dragons débouchant alors de la tête de pont, se jeta sur eux au galop, et en sabra bon nombre.
L'attaque ne fut pas poussée plus avant sur ce point. Elle n'avait pas coûté à l'ennemi moins de 6 à 700 hommes. Notre perte était insignifiante.
[En marge: L'accueil fait aux Russes dans l'attaque de nos retranchements produit chez eux un commencement d'hésitation.]
Cette vigoureuse manière de recevoir les Russes, tout le long de la Passarge, leur causa une surprise facile à concevoir, et produisit un commencement d'hésitation dans des projets trop peu médités pour être poursuivis avec persévérance. La colonne russe et prussienne des généraux Kamenski et Rembow, battue à Spanden, attendit des ordres ultérieurs, avant de s'engager dans de nouvelles entreprises. Le lieutenant général Doctorow, arrêté au pont de Lomitten, remonta la Passarge, pour se rapprocher du gros de l'armée russe. Le général Benningsen, entouré à Quetz du plus grand nombre de ses troupes, n'ayant pu enlever le corps du maréchal Ney, mais l'ayant obligé à rétrograder, et ne se rendant pas compte encore de tous les obstacles qu'il allait rencontrer, résolut un nouvel effort pour le lendemain, contre ce même corps, objet de ses plus violentes attaques.
[En marge: Dispositions ordonnées par Napoléon à la nouvelle de l'attaque tentée sur ses cantonnements.]
Six ou sept heures après ces tentatives simultanées sur la ligne de la Passarge, Napoléon en recevait la nouvelle à Finkenstein, car il était à peine à douze lieues du plus éloigné de ses lieutenants, et il avait eu soin de préparer ses moyens de correspondance, de façon à être informé des moindres accidents, avec une extrême promptitude. Il était devancé de cinq jours seulement, puisque ses ordres avaient été donnés pour le 10 juin. On ne le prenait donc pas au dépourvu. Ses idées étant arrêtées pour tous les cas, aucune hésitation, et dès lors aucune perte de temps ne devait ralentir ses dispositions. Il approuva la conduite du maréchal Ney, lui adressa les éloges qu'il avait mérités, et lui prescrivit de se retirer en bon ordre sur Deppen, et, s'il ne pouvait défendre la Passarge à Deppen, de se replier à travers le labyrinthe des lacs, d'abord à Liebemühl, puis à Saalfeld. Il ordonna au maréchal Davout de se réunir immédiatement avec ses trois divisions sur le flanc gauche du maréchal Ney, en se dirigeant vers Osterode, ce qui était déjà exécuté, comme on l'a vu. Il enjoignit au maréchal Soult de persister à défendre la Passarge, sauf à se retirer sur Mohrungen, et de Mohrungen sur Saalfeld, s'il était forcé dans sa position, ou si l'un de ses voisins l'était dans la sienne. Même instruction fut envoyée au corps du maréchal Bernadotte, avec indication de la route de Preuss-Holland sur Saalfeld, comme ligne de retraite.
[En marge: Saalfeld indiqué comme premier point de concentration.]
Tandis que Napoléon ramenait sur Saalfeld ses lieutenants placés en avant, il appelait sur ce même point ses lieutenants placés en arrière. Il ordonna au maréchal Lannes de marcher de Marienbourg à Christbourg et Saalfeld, au maréchal Mortier, qui était à Dirschau, de suivre la même route, et à l'un comme à l'autre de prendre avec eux le plus de vivres qu'ils pourraient. La cavalerie légère dut se réunir à Elbing, la grosse cavalerie à Christbourg, et se diriger vers Saalfeld. Les trois divisions de dragons qui campaient sur la droite à Bischoffswerder, Strasburg et Soldau, eurent ordre de se rallier autour du corps de Davout par Osterode. Tous devaient amener leurs vivres au moyen des transports préparés d'avance. Il fallait quarante-huit heures pour que ces diverses concentrations fussent opérées, et que 160 mille hommes se trouvassent réunis entre Saalfeld et Osterode. Napoléon fit en outre marcher sa garde de Finkenstein sur Saalfeld, et s'apprêta lui-même à quitter Finkenstein le lendemain 6, quand les mouvements de l'ennemi seraient plus prononcés et ses desseins mieux éclaircis. Il renvoya sa maison à Dantzig, ainsi que M. de Talleyrand, qui était peu propre aux fatigues et aux dangers du quartier général.
[En marge: Continuation de la belle retraite du maréchal Ney.]
Le 6 en effet les colonnes russes, chargées de poursuivre l'attaque commencée contre le corps du maréchal Ney, étaient plus concentrées par suite du mouvement offensif qu'elles avaient exécuté la veille, et le maréchal Ney allait avoir sur les bras 30 mille hommes d'infanterie et 15 mille de cavalerie. Après les pertes essuyées le jour précédent, il ne pouvait opposer que 15 mille hommes à l'ennemi. Mais il avait d'avance pourvu à tout. Il avait envoyé au delà de Deppen ses blessés et ses bagages, pour que la route fût libre et que son corps d'armée ne rencontrât aucun obstacle sur son passage. Au lieu de décamper à la hâte, le maréchal Ney attendit fièrement l'ennemi, les brigades dont se composaient ses deux divisions étant rangées en échelons, qui se débordaient les uns les autres. Chaque échelon, avant de se retirer, fournissait son feu, souvent même chargeait à la baïonnette, après quoi il se repliait, et laissait à l'échelon suivant le soin de contenir les Russes. Sur un sol découvert, avec des troupes moins solides, une pareille retraite aurait fini par une déroute. Mais grâce à un habile choix de positions, grâce aussi à un aplomb extraordinaire chez ses soldats, le maréchal Ney put mettre plusieurs heures à franchir un espace qui était de moins de deux lieues. À chaque instant il voyait une multitude de cavaliers se jeter en masse sur ses baïonnettes; mais tous leurs efforts venaient échouer contre ses carrés inébranlables. Arrivé près d'un petit lac, l'ennemi commit la faute de se diviser, afin de passer partie à droite du lac, partie à gauche. L'intrépide maréchal, saisissant l'à-propos avec autant de résolution que de présence d'esprit, s'arrête, reprend l'offensive contre l'ennemi divisé, le charge avec vigueur, le repousse au loin, et se ménage ainsi le temps de regagner paisiblement le pont de Deppen, derrière lequel il devait être à l'abri de toute attaque. Parvenu en cet endroit, il plaça avantageusement son artillerie, en avant de la Passarge, et, dès que l'ennemi essayait de se montrer, il le criblait de boulets.
[En marge: Immobilité des Russes sur tous les points autres que celui de Deppen pendant la journée du 6 juin.]
Cette journée, qui nous coûta quelques centaines d'hommes, mais deux ou trois fois plus à l'ennemi, ajouta encore à l'admiration qu'inspirait dans les deux armées l'intrépidité du maréchal Ney. Sur notre gauche, le long de la basse Passarge, les colonnes russes demeurèrent immobiles, attendant le résultat de l'action engagée entre Guttstadt et Deppen. À notre droite, le corps du maréchal Davout, en marche dès la veille, s'était porté, sans accident, sur le flanc du maréchal Ney, afin de le soutenir, ou de gagner Osterode.
[En marge: Napoléon se rend de sa personne au quartier général du maréchal Ney.]
Avec de tels lieutenants, avec de tels soldats, les combinaisons de Napoléon avaient, outre leur mérite de conception, l'avantage d'une exécution presque infaillible. Le 6 au soir, Napoléon après avoir dirigé sur Saalfeld tout ce qui était en arrière, s'y rendit de sa personne, pour juger les événements de ses propres yeux, pour y recueillir ses lieutenants, s'ils étaient repoussés, ou pour diriger sur l'un d'eux la masse de ses troupes, s'ils avaient réussi à se maintenir, afin de prendre l'offensive à son tour avec une supériorité de forces écrasante. Arrivé à Saalfeld, il apprit que sur la basse Passarge le plus grand calme avait régné dans la journée, que sur la haute Passarge l'intrépide Ney avait opéré la plus heureuse des retraites vers Deppen, et que le maréchal Davout se trouvait déjà en marche sur le flanc droit du maréchal Ney, vers Alt-Ramten. Les choses ne pouvaient se mieux passer.
Le lendemain 7, Napoléon résolut d'aller lui-même à Deppen aux avant-postes, et laissa l'ordre à tous les corps qui marchaient sur Saalfeld, de le suivre à Deppen. Le 7 au soir, il fut rendu à Alt-Reichau, et ayant encore appris là que tout continuait à demeurer tranquille, il se transporta le 8 au matin à Deppen, félicita le maréchal Ney ainsi que ses troupes de leur belle conduite, vit l'armée russe immobile, comme une armée dont le chef incertain ne sait plus à quel parti s'arrêter, et ordonna une forte démonstration pour juger de ses véritables desseins. Les Russes la repoussèrent de manière à prouver qu'ils étaient plus enclins à rétrograder, qu'à persister dans leur marche offensive.
[En marge: Le général Benningsen passe tout à coup de l'offensive à la défensive.]
[En marge: Retraite de l'armée russe sur Heilsberg.]