Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 40

Chapter 403,784 wordsPublic domain

Le projet était téméraire, car on se trouvait loin encore des ouvrages de la place, et, en s'élançant dans le fossé, on devait rencontrer ces redoutables palissades, qui remplaçaient à Dantzig les escarpes en maçonnerie. Le génie, comme il est d'usage dans les siéges, ne s'entendait pas avec l'artillerie. Il expliquait par la nature mobile du sol, par l'insuffisance de protection qu'il recevait de l'artillerie, par le trop petit nombre de bons travailleurs, la lenteur de ses cheminements. L'artillerie répondait qu'elle avait trop peu de bouches à feu, trop peu de munitions, pour égaler le feu de l'ennemi, et qu'elle ne pouvait mieux faire. En conséquence, le maréchal, pour les mettre tous d'accord, proposa d'en finir en donnant l'assaut, avant même que les travaux d'approche fussent terminés. Le génie, qui perdait beaucoup de monde dans ces travaux, répondit que si l'artillerie voulait par une batterie de ricochet, renverser une rangée de palissades, il conduirait volontiers notre infanterie à l'assaut du Hagelsberg. Cependant comme les Russes, en 1724, avaient perdu cinq mille hommes devant Dantzig, dans une entreprise de ce genre, tentée par impatience, on n'osa pas risquer une pareille témérité sans prendre les ordres de l'Empereur.

[En marge: Mai 1807.]

[En marge: On a recours à l'Empereur pour avoir son avis.]

[En marge: Napoléon veut qu'on persiste dans l'emploi des moyens réguliers, et réprimande le maréchal Lefebvre.]

Heureusement il était à une trentaine de lieues, et on pouvait avoir sa réponse en quarante-huit heures. Il serait même venu la donner en personne, si la présence du roi de Prusse et de l'empereur de Russie au quartier général de Bartenstein, ne lui eût fait craindre de leur part quelque entreprise contre ses quartiers d'hiver. Dès qu'il eut reçu la lettre du maréchal Lefebvre, il se hâta de modérer les ardeurs de ce vieux soldat, en lui adressant une forte réprimande. Il lui reprocha vivement son impatience, son dédain pour la science qu'il n'avait pas, son mauvais langage à l'égard des auxiliaires.--Vous ne savez, lui écrivit-il, que vous plaindre, injurier nos alliés, et changer d'avis au gré du premier venu. Vous vouliez des troupes, je vous en ai envoyé; je vous en prépare encore, et, _comme un ingrat_, vous continuez à vous plaindre, sans songer même à me remercier. Vous traitez les alliés, et notamment les Polonais et les Badois, sans aucun ménagement. Ils ne sont pas habitués au feu, mais cela viendra. Croyez-vous que nous fussions aussi braves en quatre-vingt-douze, que nous le sommes aujourd'hui, après quinze ans de guerre? Ayez donc de l'indulgence, vieux soldat que vous êtes, pour les jeunes soldats qui débutent, et qui n'ont pas encore votre sang-froid au milieu du danger. Le prince de Baden, que vous avez auprès de vous (ce prince s'était mis à la tête des Badois et assistait au siége de Dantzig), a voulu quitter les douceurs de la cour, pour mener ses troupes au feu. Témoignez-lui des égards, et tenez-lui compte d'un zèle que ses pareils n'imitent guère. La poitrine de vos grenadiers, que vous voulez mettre partout, ne renversera pas des murailles. Il faut laisser faire vos ingénieurs, et écouter les avis du général Chasseloup, qui est un savant homme et auquel vous ne devez pas ôter votre confiance, sur le dire du premier _petit critiqueur_, se mêlant de juger ce qu'il est incapable de comprendre. Réservez le courage de vos grenadiers pour le moment où la science dira qu'on peut l'employer utilement, et, en attendant, sachez avoir de la patience. Quelques jours perdus, que je ne saurais du reste comment employer aujourd'hui, ne méritent pas que vous fassiez tuer quelques mille hommes, dont il est possible d'économiser la vie. Montrez le calme, la suite, l'aplomb, qui conviennent à votre âge. Votre gloire est dans la prise de Dantzig; prenez cette place et vous serez content de moi.--

[En marge: Continuation du siége conformément aux règles.]

[En marge: Occupation de l'île de Holm dans la nuit du 6 au 7 mai.]

Il n'en fallait pas davantage pour calmer le maréchal. Il se résigna donc à laisser continuer les opérations du siége selon toutes les règles de l'art. Bien qu'on eût porté le camp de Nehrung sur la basse Vistule, et qu'on eût barré le passage du canal et du fleuve, l'investissement ne pouvait devenir complet que par la prise de l'île de Holm, et ce n'était aussi que par la prise de cette île qu'on pouvait faire tomber une foule de redoutes, celle de Kalke-Schanze surtout, qui prenait nos tranchées à revers, les incommodait de son feu et en ralentissait le progrès, à cause des traverses qu'il fallait ajouter à nos ouvrages. Sans avoir toutes les troupes qu'on aurait désirées pour pousser le siége rapidement, on en avait assez néanmoins pour faire une tentative sur l'île de Holm. La nuit du 6 au 7 mai fut consacrée à cette entreprise. Ordre fut donné au général Gardanne d'y concourir de son côté, en se portant vers le canal de Laake, et en essayant de le passer sur des radeaux. (Voir la carte nº 41.) Huit cents hommes, descendant de la gauche du quartier général sur le bord de la Vistule, durent traverser le fleuve en deux fois et exécuter la principale attaque. À dix heures du soir, douze barques furent amenées vis-à-vis le village de Schellmühl, sans que l'ennemi s'en aperçût. À une heure de la nuit, les barques portant des détachements du régiment de la garde de Paris, des 2e et 12e légers, et cinquante soldats du génie, partirent de la rive gauche, et abordèrent dans l'île de Holm. L'ennemi dirigea sur les embarcations quelques coups de canon à mitraille. Nos troupes malgré ce feu s'élancèrent à terre. Les grenadiers de la garde de Paris coururent sur la redoute la plus rapprochée, sans tirer un coup de fusil, et l'enlevèrent aux Russes qui la défendaient. Au même instant, cent hommes du 2e léger, cent hommes du 12e, coururent également sur deux autres redoutes, l'une construite à la pointe de l'île, l'autre à une maison dite la _maison blanche_. Ils essuyèrent une première décharge, mais marchèrent si vite, qu'en quelques minutes les redoutes furent conquises et les Russes pris. Nos troupes s'élancèrent avec la même rapidité sur les autres ouvrages, et, en une demi-heure, eurent occupé la moitié de l'île, et fait cinq cents prisonniers. Pendant que cette opération s'achevait si promptement, les douze barques employées au passage de la Vistule amenaient une seconde colonne, composée de Badois et de soldats de la légion du Nord, laquelle prit à droite, et se dirigea vers la partie de l'île qui regarde la ville de Dantzig. Ces troupes, animées par l'exemple que venaient de leur donner les Français, se jetèrent hardiment sur les postes ennemis, les surprirent, les désarmèrent, et enlevèrent en un instant 200 hommes et 200 chevaux d'artillerie. Le général Gardanne avait de son côté passé dans l'île, en franchissant le canal de Laake. Dès lors cette conquête importante se trouvait assurée.

[En marge: Prise de la redoute de Kalke-Schanze.]

C'était une occasion favorable pour s'emparer de la redoute si incommode de Kalke-Schanze, prise et perdue au commencement du siége. (Voir la carte nº 41.) Cette redoute, entourée d'eau et ouverte à la gorge du côté de l'île de Holm, devait sa principale force à l'appui qu'elle recevait de cette île. Au moment même où nos deux colonnes envahissaient l'île de Holm, un détachement de Saxons et de soldats de la légion du Nord, conduit par le chef de bataillon Roumette, entra dans les fossés de la redoute avec de l'eau jusqu'aux aisselles, se jeta sur les palissades, les franchit, et, malgré une vive fusillade, resta maître de l'ouvrage, dans lequel on prit 180 Prussiens, 4 officiers et plusieurs pièces de canon.

Cette suite de coups de main nous valut 600 prisonniers, 17 bouches à feu, coûta 600 hommes morts ou blessés à l'ennemi, nous procura surtout la possession de l'île de Holm, qui complétait l'investissement de Dantzig, et faisait cesser des feux très-nuisibles pour nos tranchées. Grâce à la rapidité de l'exécution, notre perte avait été fort insignifiante.

[En marge: Assaut du chemin couvert au saillant de la demi-lune.]

Nos travaux d'approche étaient arrivés au saillant de la demi-lune. On avait ouvert une tranchée circulaire qui embrassait ce saillant et le débordait tant à droite qu'à gauche. Le moment était venu de donner l'assaut au _chemin couvert_. On appelle de ce nom le rebord intérieur du fossé, le long duquel les assiégés circulent et se défendent, à l'abri d'une rangée de petites palissades. Dans la nuit du 7 au 8, un détachement du 19e de ligne et du 12e léger, précédé de cinquante soldats du génie armés de haches et de pelles, sous la conduite des officiers du génie Barthélemy et Beaulieu, du chef de bataillon d'infanterie Bertrand, déboucha par les deux extrémités de la tranchée circulaire, et s'avança vivement sur le chemin couvert. Une grêle de balles accueillit ce détachement. Les soldats du génie, marchant en tête, se jetèrent la hache à la main sur les palissades, et en abattirent quelques-unes. Nos fantassins, pénétrant à leur suite dans le chemin couvert, le parcoururent sous la mitraille qui pleuvait des murs de la place. Ils se portèrent ensuite sur les forts blockhaus qui avaient été construits dans les angles rentrants de l'enceinte. Mais ils essuyèrent un feu de mousqueterie tellement vif, qu'ils furent obligés de revenir au saillant de la demi-lune. Le chemin couvert n'en resta pas moins en leur possession. Pendant ce temps, les mineurs avaient couru de tous côtés, pour s'assurer qu'il n'y avait pas de mines commencées, et, suivant l'usage, disposées de manière à faire sauter le terrain conquis par les assiégeants. Un sergent du génie aperçut en effet au saillant de la demi-lune un puits de mine. Il s'y jeta, le sabre au poing, trouva douze Prussiens qui travaillaient à des rameaux de mine, et, profitant de la terreur que leur inspirait son apparition subite, les fit tous prisonniers. Il bouleversa ensuite l'ouvrage. Ce brave homme, dont le nom mérite d'être conservé, se nommait Chopot.

L'assaut du chemin couvert, qui est toujours l'une des opérations les plus meurtrières d'un siége régulier, nous coûta 17 tués et 76 blessés, perte assez grande, si on songe au petit nombre d'hommes employés sur un terrain aussi étroit. Maîtres du chemin couvert de la demi-lune, nous étions établis au bord du fossé. Il fallait y descendre, renverser ensuite la rangée de grandes palissades, qui en occupait le fond, puis enlever d'assaut les talus gazonnés, qui tenaient lieu d'escarpes en maçonnerie. Ce n'étaient pas là des entreprises faciles. Il fallait d'ailleurs exécuter au saillant du bastion de gauche la même opération que nous venions d'exécuter au saillant de la demi-lune, pour n'être pas mitraillés de flanc par ce bastion, quand nous attaquerions la demi-lune elle-même.

[En marge: Travaux d'approche dirigés vers le bastion de gauche.]

On s'établit donc sur le fossé, on s'y couvrit avec les précautions ordinaires, et l'on continua de cheminer vers la gauche, pour s'approcher du saillant du bastion. Les journées des 8, 9, 10, 11, 12 et 13 mai, furent employées à ce travail, devenu horriblement dangereux, car, à cette proximité, les boulets de l'ennemi bouleversaient les sapes, pénétraient dans les tranchées, y emportaient les hommes, et souvent faisaient écrouler sur eux les épaulements qu'ils avaient laborieusement élevés. La mousqueterie n'était pas à cette distance d'un effet moins terrible que l'artillerie. Le sable que nos soldats remuaient s'éboulait à chaque instant, et il fallait recommencer plusieurs fois les mêmes ouvrages. Enfin, les nuits devenues très-courtes en mai, car tout le monde sait que plus on approche du pôle, plus les nuits sont longues en hiver, courtes en été, nous laissaient à peine quatre heures de travail sur vingt-quatre. Le maréchal Lefebvre, toujours plus impatient, demandait instamment qu'on lui rendît l'assaut praticable, en abattant la ligne de palissades qui garnissait le fond du fossé. Le génie disait que c'était à l'artillerie à les détruire par des coups de ricochet. L'artillerie, craignant que le terrain ne fût miné, répondait qu'elle n'avait pas de place pour ses batteries. La difficulté que nous rencontrions ici était une preuve des propriétés défensives du bois, car, parvenus au bord du fossé, si nous avions eu en face une muraille en maçonnerie, au lieu d'une rangée de palissades, nous eussions établi une batterie de brèche, démoli cette muraille en quarante-huit heures, rempli le fossé de ses débris et monté à l'assaut. Mais le boulet fracassait la tête de quelques-unes de ces palissades, souvent les écorchait à peine et n'en renversait aucune. L'instant décisif approchait; l'impatience était extrême; l'on touchait à ce moment d'un siége où l'assiégé fait ses derniers efforts de résistance, et où l'assiégeant, pour en finir, est disposé à tenter les plus grands coups d'audace.

[En marge: Nouvelle d'un secours apporté à la place.]

[En marge: Diverses manières de secourir Dantzig.]

[En marge: Les Anglais, malgré beaucoup de promesses, ne font rien pour leurs alliés.]

Mais soudain la nouvelle se répandit chez les assiégés comme chez les assiégeants, qu'une armée russe arrivait au secours de Dantzig. Il y avait long-temps en effet que ce secours était promis, et on avait lieu de s'étonner qu'il ne fût pas encore arrivé. Les souverains de Prusse et de Russie, réunis alors à leur quartier général, savaient dans quel péril se trouvait Dantzig. Ils n'ignoraient pas de quelle importance il était pour eux d'en empêcher la conquête, car, tant qu'ils conservaient cette place, ils tenaient en échec la gauche de Napoléon, ils rendaient précaire son établissement sur la Vistule, ils l'obligeaient à se priver de vingt-cinq mille hommes, employés ou au blocus ou au siége; ils lui fermaient enfin le plus vaste dépôt de subsistances qui existât dans le Nord. S'ils devaient tôt ou tard reprendre l'offensive, il valait la peine de se hâter pour un motif aussi grave. Ils avaient pour secourir Dantzig deux moyens directs: ou d'attaquer Napoléon sur la Passarge, afin de lui enlever les positions à l'abri desquelles il couvrait le siége, ou bien d'expédier un corps considérable, soit par terre en suivant le Nehrung, soit par mer en embarquant leurs troupes à Koenigsberg, pour les débarquer au fort de Weichselmünde. Il y avait bien aussi un troisième moyen, mais qui ne dépendait pas d'eux, c'était un débarquement de vingt cinq mille Anglais, débarquement cent fois promis, cent fois annoncé, jamais exécuté. Il est certain que si les Anglais avaient tenu parole à leurs alliés, et, qu'au lieu de garder une partie de leurs forces en Angleterre, pour faire face au camp de Boulogne, d'en envoyer une autre à Alexandrie pour mettre la main sur l'Égypte, et une autre encore sur les bords de la Plata pour s'emparer des colonies espagnoles, ils eussent jeté une armée soit à Stralsund, soit à Dantzig, lorsque nous avions à peine trois ou quatre régiments français dispersés dans la Poméranie, ils auraient pu changer le cours des événements, ou du moins nous causer de grands embarras. Napoléon, en effet, se serait vu forcé de détacher vingt mille hommes de la grande armée, et, si on l'eût attaqué dans ce même moment sur la Passarge, il aurait été privé d'une notable portion de ses forces pour tenir tête à la principale armée russe.

Mais les Anglais ne songeaient pas à venir en aide à leurs alliés. Mettre le pied sur le continent les effrayait trop. Employer leurs troupes à prendre des colonies leur convenait davantage. D'ailleurs un changement de ministère, dont nous ferons connaître bientôt les causes et les effets, rendait à Londres toutes les résolutions incertaines. Le seul secours envoyé à Dantzig fut celui de trois corvettes, chargées de munitions, et commandées par des officiers intrépides, qui avaient ordre de remonter la Vistule pour pénétrer à tout prix dans la place.

[En marge: Les souverains de Prusse et de Russie, réunis à Bartenstein, délibèrent sur les moyens de secourir Dantzig.]

Il ne fallait donc compter que sur les troupes prussiennes et russes pour secourir efficacement Dantzig. Les deux souverains, réunis à Bartenstein, en délibérèrent avec leurs généraux, et eurent la plus grande peine à se mettre d'accord. Une raison, le défaut de vivres, s'opposait au projet qui aurait été le plus convenable, et qui aurait consisté à reprendre immédiatement les opérations actives. La terre n'était pas encore assez fécondée par le soleil, pour suffire à la nourriture des hommes et des chevaux. On avait peu de magasins, on pouvait tout au plus fournir du grain et de la viande aux hommes, et quant aux chevaux, on était réduit à leur donner à manger le chaume qui recouvrait les huttes des paysans de la vieille Prusse. On pensait donc qu'il fallait attendre que l'herbe fût assez haute pour nourrir les chevaux. C'était la même raison qui retenait Napoléon sur la Passarge. Mais lui n'avait pas une place importante à sauver; chaque jour au contraire lui apportait des forces, et lui permettait de faire un pas de plus vers les murs de Dantzig.

[En marge: On se décide à envoyer un secours de quelques mille hommes à Dantzig, soit par le Nehrung, soit par la mer.]

Dans cette situation, les deux souverains alliés adoptèrent de tous les moyens de secours le plus médiocre, et résolurent d'envoyer une dizaine de mille hommes, moitié par la langue de terre du Nehrung, moitié par la mer et le fort de Weichselmünde. Le projet était de forcer la ligne d'investissement, d'enlever le camp français du Nehrung, en débouchant sur ce camp, soit du fort de Weichselmünde, soit du Nehrung même par la route de Koenigsberg, de pénétrer ensuite dans l'île de Holm, de rétablir les communications avec Dantzig, d'entrer dans la place, et, si on réussissait dans toutes ces opérations, de faire une sortie générale contre le corps assiégeant, pour détruire ses travaux, et le contraindre à lever le siége. Il aurait fallu pour cela beaucoup plus de dix mille hommes, et surtout qu'ils fussent très-habilement conduits.

[En marge: Un corps de troupes légères et de cavalerie, marche sur Dantzig par le Nehrung.]

[En marge: Un corps d'infanterie russe est embarqué à Pillau, et envoyé par mer à Weichselmünde.]

Un corps prussien et russe, composé en grande partie de cavalerie, sous la conduite du colonel Bulow, dut traverser dans des chaloupes la passe de Pillau, aborder à la pointe du Nehrung, et cheminer sur cet étroit banc de sable, pendant les vingt lieues qui séparent Pillau de Dantzig. Huit mille hommes, pour la plupart Russes, furent embarqués à Pillau sur des bâtiments de transport, et escortés par des vaisseaux de guerre anglais jusqu'au fort de Weichselmünde. Ils étaient sous les ordres du général Kamenski, le fils de ce vieux général, qui avait un instant commandé l'armée russe, au début de la campagne d'hiver. Arrivés le 12 mai à l'embouchure de la Vistule, ils furent débarqués sur les jetées extérieures, sous la protection du canon de Weichselmünde. Pendant ce même temps, des démonstrations avaient lieu contre tous nos quartiers d'hiver. On simulait devant Masséna un passage du Bug, comme si on avait voulu agir à l'autre extrémité du théâtre de la guerre. On faisait circuler beaucoup de patrouilles en face de nos cantonnements de la Passarge. Enfin le corps destiné à parcourir le Nehrung se portait rapidement sur les postes détachés que nous avions à l'extrémité de ce banc de sable, et les obligeait à se replier.

[En marge: Inquiétudes du maréchal Lefebvre en apprenant la tentative des Russes pour secourir Dantzig.]

Le rassemblement à Pillau des deux corps, qui devaient, par des voies diverses, aller au secours de Dantzig, avait été signalé. Des bruits sortis de la place assiégée avaient confirmé les nouvelles de Pillau, et c'était assez pour jeter le maréchal Lefebvre dans les plus vives anxiétés. Il s'était hâté, sans même recourir à l'Empereur, d'appeler à lui le général Oudinot, qui se trouvait dans l'île de Nogath avec la division des grenadiers, laquelle devait faire partie du corps de réserve destiné au maréchal Lannes. Il avait en même temps écrit de tous côtés, pour demander du secours aux chefs de troupes placés dans son voisinage.

Mais Napoléon, à qui vingt-quatre heures suffisaient pour expédier un courrier de Finkenstein à Dantzig, avait d'avance pourvu à tout. Il réprimanda le maréchal Lefebvre, du reste avec douceur, pour cette manière d'agir. Il le rassura par la nouvelle de prompts secours, lesquels préparés de longue main, ne pouvaient manquer d'arriver à temps. Napoléon était peu ému des puériles démonstrations faites sur sa droite, car il savait trop bien discerner à la guerre la feinte des projets réels, pour qu'il fût possible de l'abuser. Il avait d'ailleurs bientôt appris d'une manière certaine, qu'on se bornerait à diriger sur Dantzig un gros détachement, soit par le Nehrung, soit par la mer, et il avait proportionné ses précautions à la gravité du danger.

[En marge: Renforts envoyés au maréchal Lefebvre.]

Le maréchal Mortier, devenu entièrement disponible, par la conclusion définitive de l'armistice avec les Suédois, avait reçu l'ordre de hâter sa marche, et de se faire précéder à Dantzig par une portion de ses troupes. En conséquence de cet ordre, le 72e de ligne venait d'arriver au camp du maréchal Lefebvre, au moment des plus grandes agitations de celui-ci. La réserve du maréchal Lannes, préparée dans l'île de Nogath, commençait à se former, et, en attendant, la belle division des grenadiers Oudinot, qui en était le noyau, avait été placée entre Marienbourg et Dirschau, à deux ou trois marches de Dantzig. Le 3e de ligne, tiré de Braunau, et fort de 3,400 hommes, stationnait aussi dans l'île de Nogath. Les ressources étaient donc très-suffisantes. Napoléon ordonna à l'une des brigades du général Oudinot de se porter à Furstenwerder, d'y jeter un pont, et de se tenir prête à passer le bras de la Vistule, qui sépare l'île de Nogath du Nehrung. (Voir la carte nº 38.) La cavalerie étant répandue surtout dans les pâturages de la basse Vistule, aux environs d'Elbing, il ordonna au général Beaumont de prendre un millier de dragons, de se porter à Furstenwerder, de laisser filer le corps ennemi qui cheminait sur le Nehrung, de le couper lorsqu'il aurait dépassé Furstenwerder, et de lui faire le plus de prisonniers qu'il pourrait. Enfin il enjoignit au maréchal Lannes de marcher avec les grenadiers Oudinot sur Dantzig, de n'y point fatiguer ses troupes en les employant aux travaux de siége, mais de les tenir en réserve pour les précipiter sur les Russes, dès qu'ils essayeraient de prendre terre aux environs de Weichselmünde.

[En marge: Débarquement des troupes russes à Weichselmünde le 12 mai.]

Ces dispositions prescrites à temps, grâce à une prévoyance qui faisait tout à propos, amenèrent autour de Dantzig plus de troupes qu'il n'en fallait pour conjurer le péril. Les Russes avaient commencé à débarquer le 12 mai. Des hauteurs sablonneuses que nous occupions, on les voyait distinctement sur les jetées du fort de Weichselmünde. Ils ne furent entièrement débarqués et réunis en avant de Weichselmünde, que le 14 au soir. Des avis réitérés, adressés dans l'intervalle au maréchal Lannes, lui firent hâter sa marche, et, le 14, il arrivait sous les murs de Dantzig avec les grenadiers Oudinot, moins les deux bataillons laissés à Furstenwerder. Le 72e était déjà au camp. Le maréchal Mortier avec le reste de son corps se trouvait à une marche en arrière.