Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 07 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 39

Chapter 393,633 wordsPublic domain

On est réduit à ces moyens compliqués, lorsqu'une place ne peut pas être brusquement enlevée. C'était le cas ici, par les motifs qui ont été exposés plus haut, et dans la nuit du 1er au 2 avril, on ouvrit la tranchée en face du Hagelsberg, qui était le point d'attaque désigné. On avait pris position sur le plateau de Zigankenberg. (Voir la carte nº 41.) On s'attacha suivant l'usage à dérober cette première opération à l'ennemi, et dès la pointe du jour nos soldats étaient couverts par un épaulement en terre, sur une étendue de 200 toises. L'assiégé dirigea sur eux un feu très-vif, mais il ne put les empêcher de perfectionner l'ouvrage pendant la journée qui suivit. Dans la nuit du 2 au 3 avril on déboucha de la première parallèle, par les tranchées transversales qui s'appellent _zigzags_, et on gagna ainsi du terrain. Tandis qu'une partie de nos soldats travaillait de la sorte, on essaya d'enlever un ouvrage qui devait bientôt gêner nos cheminements.

[En marge: Attaque manquée sur la redoute de Kalke-Schanze.]

C'était la redoute connue sous le nom de Kalke-Schanze, située à notre gauche, au bord même de la Vistule, et par conséquent dans le terrain bas que le fleuve traverse. Bien que placée au-dessous du point que nous couronnions de nos travaux, elle enfilait nos tranchées, motif suffisant pour chercher à s'en débarrasser. Des soldats de la légion du Nord, troupe hardie, avons-nous dit, mais peu solide, se jetèrent audacieusement dans l'ouvrage, et s'en emparèrent. Durant cette même nuit, l'ennemi fit une sortie sur nos premières tranchées, et sur la redoute qu'on venait de lui enlever. Il fut d'abord repoussé, mais il reprit la redoute de Kalke-Schanze, d'où il expulsa les soldats de la légion du Nord, ainsi que les Badois. À peine y était-il établi qu'il en inonda les fossés avec les eaux de la Vistule, entoura les escarpes en terre de fortes palissades, et s'y rendit presque inexpugnable.

Nous fûmes donc obligés de continuer nos cheminements, malgré cet incommode voisinage, dont il fallait se garantir par des traverses, espèces d'épaulements en terre, opposés aux feux de flanc, et qui, en nous imposant un surcroît de travaux, devaient prolonger les opérations du siége.

[En marge: Continuation des cheminements du 4 au 7 avril.]

Pendant les nuits et les journées qui suivirent, du 4 au 7 avril, on poursuivit les travaux d'approche sous le feu de la place, auquel nous ne pouvions pas répondre, notre grosse artillerie n'étant pas encore arrivée. On n'avait que de l'artillerie de campagne, placée dans quelques redoutes, pour mitrailler l'ennemi en cas de sortie. Le travail offrait plus de difficultés qu'il n'en offre dans la plupart des siéges réguliers. Le sol dans lequel on travaillait était formé d'un sable fin, mobile, peu consistant, qui s'éboulait sous le choc des boulets, et que le vent, devenu violent à l'approche de l'équinoxe, portait au visage de nos soldats. Le temps était mauvais, alternativement neigeux ou pluvieux. Enfin nous n'avions de bons travailleurs que les Français, lesquels étaient peu nombreux et accablés de fatigue.

[En marge: Fausse attaque devant le Bischoffsberg.]

[En marge: Violent combat dans la nuit du 10 au 11 avril pour la possession d'un mamelon qui domine nos tranchées.]

Pendant la nuit du 7 au 8 on ouvrit une parallèle, contre le Bischoffsberg, dans la double intention de distraire l'ennemi par une fausse attaque, et d'établir des batteries qui prenaient de revers le Hagelsberg, et pouvaient même tirer sur la ville. Les jours suivants on continua les cheminements, tant à la véritable qu'à la fausse attaque. De son côté, l'assiégé avait entrepris des travaux de contre-approche, destinés à s'emparer d'un mamelon, d'où il aurait pu dominer nos tranchées. Dans la nuit du 10 au 11, le général Chasseloup, qui était revenu au camp, fit les dispositions nécessaires pour détruire les travaux dirigés contre les nôtres. À dix heures du soir, quatre compagnies du 44e de ligne avec 120 soldats de la légion du Nord, commandés par le chef de bataillon Rogniat, franchirent une espèce de ravin, qui séparait la gauche de notre première _parallèle_ de la position occupée par les Prussiens, s'élancèrent sur eux, les culbutèrent, en prirent treize, et obligèrent les autres à lâcher pied en jetant leurs fusils. Aussitôt les soldats de la légion du Nord furent employés à combler avec la pelle les tranchées que les assiégés avaient commencées. Mais cette destruction des travaux de l'ennemi se faisait à quarante toises de la place, et sous un feu de mitraille et d'obus fort meurtrier. Nos travailleurs de la légion du Nord, après avoir résisté un certain temps, finirent par s'enfuir les uns après les autres, et les Prussiens purent revenir dans l'ouvrage abandonné, avant qu'il eût été complétement détruit. À une heure du matin, le général Chasseloup et le maréchal Lefebvre s'étant aperçus du retour de l'ennemi, résolurent de le chasser de nouveau. Quatre cents hommes du 44e, lancés sur l'ouvrage, y trouvèrent un fort détachement de grenadiers prussiens, les attaquèrent à la baïonnette, en tuèrent ou blessèrent une cinquantaine, et en prirent un nombre à peu près égal, avec beaucoup de fusils et d'outils. Une compagnie de Saxons resta jusqu'au jour pour combler à la pelle les tranchées des assiégés; mais au jour, quoique secondés par nos tirailleurs, ils ne purent tenir sous les feux de la place, et furent obligés de se retirer.

[En marge: Troisième combat pour la même position dans la nuit du 12 au 13.]

Les Prussiens réoccupèrent l'ouvrage dans le courant de la journée du 12, et ils élevèrent en toute hâte une espèce de redoute palissadée sur le mamelon, à la possession duquel ils attachaient tant de prix. Il n'était pas possible de les laisser ainsi paisiblement établis sur la gauche de nos tranchées. Il fut décidé que la nuit suivante, on leur enlèverait cette position une troisième fois, et qu'on se hâterait de la lier à la seconde _parallèle_, qui avait été ouverte dans la journée. Le 12, à neuf heures du soir, le chef de bataillon Rogniat, le général Puthod, à la tête de 300 grenadiers saxons de Bevilacqua, d'une compagnie de carabiniers de la légion du Nord, et d'une compagnie de grenadiers du 44e, commandés par le chef de bataillon Jacquemard, abordèrent l'ouvrage avec résolution. La résistance de l'ennemi fut très-vive. Couvert par des palissades, il fit une telle fusillade, qu'il amena un moment d'hésitation parmi nos troupes. Mais les grenadiers du 44e marchèrent droit sur les palissades, tandis que les grenadiers saxons de Bevilacqua, conduits par un brave tambour, trouvant un chemin qui tournait l'ouvrage par la gauche, s'y introduisirent et décidèrent le succès. Nous restâmes maîtres de la redoute, qu'on se hâta de lier à la seconde parallèle.

[En marge: Violente sortie de l'ennemi repoussée par le maréchal Lefebvre en personne.]

Cependant le jour ayant paru, l'ennemi, résolu à nous disputer jusqu'à la fin une position qui devait arrêter nos cheminements, s'il avait réussi à la conserver, essaya une grande sortie, et dirigea une forte colonne sur le point si vivement contesté. Tous les feux de la place appuyèrent ses efforts. Il se jeta sur la redoute dans laquelle étaient demeurés les Saxons, les accabla sous le nombre, malgré la plus courageuse résistance de leur part, et après avoir reconquis l'ouvrage, marcha résolûment à nos tranchées, pour les envahir et les bouleverser. Déjà il y était entré, lorsque le maréchal Lefebvre, qui au premier bruit de cette sortie avait promptement réuni un bataillon du 44e, s'élança sur les Prussiens l'épée à la main, et, au milieu d'une grêle de balles, les rejeta hors des tranchées, les poussa la baïonnette aux reins, jusqu'au glacis du Hagelsberg. Arrivé là, il fallut se retirer sous une pluie de mitraille. Les Prussiens perdirent dans cette action environ trois cents hommes. Elle nous coûta quinze officiers et une centaine de soldats, tant saxons que français.

Dès ce moment, ce mamelon de gauche nous fut abandonné par l'ennemi. On le lia définitivement à nos tranchées, puis on déboucha par de nouveaux cheminements au delà de la seconde _parallèle_. On travailla de même à celle qui avait été tracée devant le Bischoffsberg, et dont nous avons déjà indiqué l'objet.

[En marge: On termine les travaux de la seconde parallèle.]

[En marge: Arrivée au camp de deux nouveaux régiments français.]

Ces trois jours de combat avaient fort retardé les travaux du siége, d'autant que, nos tranchées étant sans cesse menacées, il fallait consacrer nos meilleures troupes à les garder. Les jours suivants furent employés à terminer la seconde _parallèle_, à l'élargir, à y créer des places d'armes, pour le logement des troupes de garde, à y préparer l'emplacement des batteries, en attendant l'arrivée du gros canon, et on se donna les mêmes soins pour la _parallèle_ de la fausse attaque, entreprise devant le Bischoffsberg. Deux nouveaux régiments étaient arrivés par les ordres de Napoléon, très-attentif aux opérations de ce grand siége. C'était, d'une part, le régiment de la garde municipale de Paris, et, de l'autre, le 12e léger, qu'on détachait momentanément de Thorn, pour l'envoyer à Dantzig. En même temps Napoléon avait ordonné au maréchal Mortier, qui venait de terminer avec les Suédois l'affaire de l'armistice, d'acheminer ses troupes par Stettin sur Dantzig, et il réunissait, dans l'île de Nogath, les éléments de la réserve d'infanterie, que devait commander le maréchal Lannes. On avait donc l'espérance d'être bientôt fortement appuyé.

[En marge: Nouveaux efforts pour resserrer la place.]

[En marge: Le poste de Heubude amené à la hauteur de l'île de Holm, à l'embouchure même du canal de Laake.]

[En marge: Combat du 16 avril pour disputer à nos troupes la possession du canal de Laake.]

L'armée assiégeante étant pourvue de deux nouveaux régiments français, il convenait d'achever l'investissement de la place, et de continuer les opérations projetées sur la Vistule, en amenant le général Schramm de la hauteur d'Heubude à celle de l'île de Holm, ce qui devenait d'autant plus urgent, que l'ennemi communiquait tous les jours par le fort de Weichselmünde avec la mer, d'où il recevait des secours en hommes et en munitions. En conséquence, le 15 avril, le général Gardanne, qui avait pris le commandement des troupes placées dans le Nehrung, descendit avec ces troupes et quelques renforts qu'on lui avait envoyés, le cours de la Vistule, et alla s'établir le long du canal de Laake, entre Dantzig et le fort de Weichselmünde, à 700 toises des glacis de ce fort. (Voir la carte nº 41.) Il était posté de manière à intercepter la navigation du canal, et plus tard celle de la Vistule elle-même, lorsque les troupes du quartier général viendraient joindre leurs feux aux siens, en descendant par leur gauche sur le bord du fleuve. Cette opération d'abord ne fut pas fort contrariée, si ce n'est par les redoutes de l'île de Holm. Mais bientôt le maréchal Kalkreuth, reconnaissant la gravité de l'entreprise, résolut de tenter les plus grands efforts pour maintenir ses communications avec la mer. Le 16 avril, trois mille Russes et deux mille Prussiens sortirent à la fois, les premiers du fort de Weichselmünde, les seconds de Dantzig, afin d'attaquer nos troupes, qui n'avaient pas eu le temps de s'établir solidement dans le Nehrung et à l'embouchure du canal. Un combat des plus vifs s'engagea du côté de Weichselmünde avec les Russes, et heureusement un peu avant que les Prussiens eussent débouché de Dantzig. On les repoussa sur les glacis du fort, après leur avoir fait essuyer une perte considérable. On en avait à peine fini avec eux, qu'il fallut recommencer avec les Prussiens, ce qui ne fut ni difficile ni long, car nos auxiliaires, ayant le 2e léger en tête, se comportèrent vaillamment. L'ennemi perdit en tout 5 à 600 hommes morts ou prisonniers. Nous en perdîmes environ 200.

[En marge: Travaux pour consolider notre établissement sur la basse Vistule et dans le Nehrung.]

Après ce combat, notre établissement sur la basse Vistule et dans le Nehrung parut assuré. On s'appliqua néanmoins à le consolider. On éleva un double épaulement en terre, afin de se garder à la fois contre le fort et contre la place, et on l'étendit assez loin pour qu'il joignît, d'un côté le fleuve, de l'autre les bois qui couvraient cette partie du Nehrung. De vastes abatis rendirent ces bois presque inaccessibles. Un fort blockhaus fut placé au centre de nos retranchements. À ces précautions on ajouta une garde de chaloupes sur le canal et le fleuve, laquelle devait empêcher les embarcations ennemies de remonter ou de descendre la Vistule. Pendant que ces travaux s'exécutaient à la rive droite, les troupes du quartier général, à la rive gauche, descendant des hauteurs au bord de la Vistule, y avaient construit des redoutes, afin de croiser leurs feux avec ceux des troupes établies dans le Nehrung. On se garantit de ce côté par une gabionnade de 200 toises de longueur. Un brave officier nommé Tardiville, s'était logé avec une centaine d'hommes dans une maison au bord de la Vistule, et s'y soutenait malgré les projectiles de l'ennemi avec une telle opiniâtreté, que cette maison prit son nom pendant la durée du siége. Il restait à conquérir l'île de Holm pour que l'investissement fût complet et définitif. Mais, en attendant, les bâtiments ennemis ne pénétraient qu'avec peine jusqu'à Dantzig. Plusieurs barques en effet avaient été prises, et une corvette ayant essayé de remonter la Vistule, s'était vue arrêtée par le feu des deux rives. Les soldats conduits par un officier du génie nommé Lesecq, avaient sauté par-dessus les retranchements, s'étaient placés à découvert sur la rive du fleuve, et, accablant de leur mousqueterie le bâtiment ennemi, l'avaient obligé à se retirer. Le capitaine Lesecq eut son sabre emporté par un biscaïen, sans être atteint lui-même.

[En marge: Horrible tempête qui interrompt les travaux du siége.]

[En marge: Ouverture du feu dans la journée du 23 avril.]

[En marge: Plusieurs incendies éclatent dans la ville, et sont éteints par la garnison.]

[En marge: Commencement de la troisième parallèle dans la nuit du 25 au 26 avril.]

On était au 20 avril. Il y avait un mois et demi qu'on se trouvait devant la place, et 20 jours que la tranchée était ouverte. La grosse artillerie venait d'arriver, partie de Breslau, partie de Stettin, partie de Thorn et Varsovie. Il ne manquait que des munitions. Cependant on pouvait ouvrir le feu des batteries de la première et de la seconde _parallèle_. On avait tout disposé pour le commencer le 20, lorsqu'une affreuse tempête d'équinoxe, apportant des torrents de neige, encombra les tranchées, et y interrompit le travail. Il fallut passer deux jours à les déblayer, et nos soldats bivouaqués en plein air, sous ce rude climat, rendu plus rude encore par un hiver retardé, eurent cruellement à souffrir. Enfin, le 23 dans la nuit, cinquante-huit bouches à feu, qui consistaient en mortiers, obusiers, pièces de vingt-quatre et de douze, tirèrent à la fois, et continuèrent à battre la place pendant toute la journée du 24. L'artillerie ennemie qui avait réservé ses moyens pour tenir tête à la nôtre, riposta vivement et avec assez de justesse. Mais après quelques heures de ce combat à coups de canon, supérieurement dirigé par le général Lariboisière, un grand nombre d'embrasures de l'ennemi furent bouleversées, beaucoup de ses pièces démontées, et un violent incendie, allumé par des obus partis de la fausse attaque, éclata dans l'intérieur de la ville. On voyait des colonnes de fumée s'élever à la hauteur des plus grands édifices, témoignage sinistre des ravages que nous avions causés. Néanmoins le maréchal Kalkreuth réussit à éteindre le feu, au moyen des eaux abondantes dont la ville était pourvue. Il ne parut nullement ébranlé. Le lendemain 25, le maréchal Lefebvre, pour sonder ses dispositions, lui fit annoncer qu'on allait tirer à boulets rouges. Il ne répondit pas. Alors on recommença le feu de toutes nos pièces avec plus d'énergie, et on alluma un nouvel incendie, encore éteint par le concours de la garnison et des habitants. Le feu violent de notre artillerie, attirant sur elle les projectiles ennemis, avait produit une diversion utile à nos travaux d'approche, qui, devenus plus faciles, avancèrent plus rapidement. Grâce au dévouement des troupes du génie, creusant le sable au milieu des boulets qui bouleversaient la tête des sapes, qui emportaient les gabions et les sacs à terre, on poussa les _zigzags_ jusqu'à la troisième _parallèle_, ouverte enfin dans la nuit du 25 au 26 à la _sape volante_.

[En marge: Sortie de l'ennemi contre la troisième parallèle, dans la nuit du 27 avril.]

Dans la nuit du 26 au 27 on traça une grande partie de cette _parallèle_, toujours à la faveur du combat des deux artilleries. Malheureusement nous ne possédions pas une assez grande quantité de bouches à feu et de munitions. Nous tirions à peine deux mille coups par jour, quand l'ennemi en tirait trois mille. Nous avions beaucoup de pièces en fer, qui éclataient dans les mains de nos artilleurs, et faisaient autant de mal que les projectiles ennemis. Nos soldats suppléaient cependant à l'infériorité du nombre par la justesse du tir. Le 27, l'ennemi voulut reprendre l'offensive au moyen des sorties. Profitant de ce que les travaux de la troisième _parallèle_ n'étaient pas encore achevés, il résolut de les détruire, et suspendit tout à coup son feu vers les sept heures du soir. Cet indice fit présumer une entreprise de la part des assiégés. Des compagnies du 12e léger, récemment arrivé, furent placées à droite et à gauche, derrière des épaulements qui les cachaient. Six cents grenadiers prussiens, suivis de 200 travailleurs, s'avancèrent sur la _parallèle_, encore imparfaite et d'un accès facile. Un poste couché ventre à terre, les ayant aperçus, se retira, afin de les laisser pénétrer. Alors les compagnies du 12e léger s'élancèrent sur eux à l'improviste, les abordèrent à la baïonnette dans le fossé, et engagèrent un combat homme à homme. La lutte fut meurtrière, mais on les chassa, et 120 restèrent sur le carreau, morts ou blessés. On en prit un certain nombre, et on ramena les autres la baïonnette dans les reins jusqu'aux glacis de la place.

[En marge: Suspension d'armes de deux heures pour enterrer les morts, et ramasser les blessés.]

Le maréchal Kalkreuth demanda deux heures de suspension d'armes, pour enlever les morts et les blessés. Sur l'avis de l'artillerie et du génie, qui désiraient cette suspension d'armes, afin d'exécuter quelques reconnaissances, le maréchal Lefebvre l'accorda. Les généraux Lariboisière et Chasseloup coururent aussitôt sous les murs de la place, pour chercher des positions, d'où l'on pût battre plus sûrement les ouvrages des assiégés. Ces reconnaissances terminées, on se remit au travail, et on s'occupa d'établir de nouvelles batteries sur les points dont on avait fait choix, en ayant soin de les lier par des boyaux à nos tranchées.

Dans la nuit du 28 au 29, l'ennemi essaya encore une sortie, avec une colonne de 2 mille hommes, distribuée en trois détachements. Il marcha comme l'avant-veille sur notre troisième _parallèle_, dont il voulait à tout prix interrompre le travail. Deux compagnies du 19e de ligne, à l'aspect du premier détachement, se jetèrent sur lui à la baïonnette, le poussèrent jusqu'aux glacis du Hagelsberg, mais accueillies là par un feu très-vif, parti du chemin couvert, et enveloppées par le second détachement qu'elles n'avaient point aperçu, elles perdirent une quarantaine d'hommes. Néanmoins elles furent bientôt secourues et dégagées à temps. L'ennemi ramené nous laissa 70 morts et 130 prisonniers.

[En marge: Perfectionnement de la troisième parallèle, et redoublement du feu de notre artillerie.]

[En marge: On débouche de la troisième parallèle sur les saillants du Hagelsberg.]

[En marge: Mécontentement du maréchal Lefebvre.]

[En marge: Son langage à l'égard des auxiliaires.]

Ces violents efforts tentés contre notre troisième _parallèle_, ne nous empêchèrent pas d'en perfectionner les travaux, de la prolonger à droite et à gauche, et de l'armer de batteries. De nouveaux convois récemment arrivés, avaient permis de mettre en batterie plus de quatre-vingts pièces de gros calibre. Dès cet instant le feu de l'artillerie redoubla, et on déboucha enfin de la troisième _parallèle_, par deux côtés, afin de se porter sur les saillants du Hagelsberg. Cet ouvrage se composait de deux bastions, entre lesquels se présentait une demi-lune. On chemina vers le saillant du bastion de gauche et vers le saillant de la demi-lune. Les travaux d'approche devinrent alors extrêmement meurtriers. L'ennemi, qui avait ménagé pour la fin du siége les plus grandes ressources de son artillerie, en dirigeait la meilleure partie sur nos travaux. Nos soldats du génie voyaient leurs sapes bouleversées et le sable mobile qu'ils déplaçaient rejeté dans les tranchées par le choc de nombreux projectiles. Leur constance à travailler au milieu de ces périls était inébranlable. Nos troupes d'infanterie supportaient de leur côté d'horribles fatigues, car plus on approchait de la place, et plus il fallait confier la garde des tranchées à des soldats éprouvés. Sur quarante-huit heures, elles en passaient vingt-quatre, ou à travailler, ou à protéger ceux qui travaillaient. Nous n'avancions donc en ce moment qu'avec beaucoup de lenteur. Le maréchal Lefebvre qui commençait à perdre patience, s'en prenait à tout le monde, au génie dont il ne saisissait pas les combinaisons, à l'artillerie dont il n'appréciait pas les efforts, et surtout aux auxiliaires, qui lui rendaient beaucoup moins de services que les Français. Les Saxons se battaient bien, mais montraient peu de bonne volonté, particulièrement au travail. Les Badois n'étaient bons ni au travail, ni au feu. Les Polonais de nouvelle levée avaient du zèle, mais aucune habitude de la guerre. Les soldats de la légion du Nord, très-prompts dans les attaques, se dispersaient à la moindre résistance. Comme tous ces auxiliaires étaient enclins à la désertion, on avait soin de les pourvoir avec les magasins du quartier général, pour ne pas les laisser courir dans les villages environnants, de telle sorte qu'on était obligé de les nourrir beaucoup mieux que les Français, quoiqu'ils fussent loin de servir aussi bien. Le maréchal Lefebvre parlait d'eux dans les termes les plus outrageants, disait sans cesse qu'ils ne savaient que manger, traitait de grimoire tous les raisonnements des ingénieurs, prétendait qu'il en ferait plus qu'eux avec la poitrine de ses grenadiers, et voulait absolument mettre fin au siége au moyen d'un assaut général.

[En marge: Le maréchal Lefebvre veut en finir par un assaut avant l'achèvement des travaux d'approche.]