Part 38
Dantzig n'était donc plus, en mars 1807, une place ruinée ou négligée, qu'il fût possible d'enlever par surprise. Outre qu'elle avait un excellent gouverneur, une puissante garnison, de vastes et solides ouvrages, elle présentait un site d'un abord extrêmement difficile. Comme tous les grands fleuves, la Vistule a son delta. Un peu au-dessous de Mewe (voir la carte nº 38), à quinze lieues environ de la Baltique, elle se divise en deux bras, qui enferment un pays fertile et riche, qu'on appelle île de Nogath. L'un de ces bras, celui de droite, va, sous le nom de Nogath, se jeter dans le golfe appelé Frische-Haff; l'autre, celui de gauche, auquel reste le nom de Vistule, coulant directement au nord, jusqu'à une lieue de la mer, y rencontre tout à coup un banc de sable, se détourne à l'ouest, et, après avoir longé ce banc de sable pendant sept à huit lieues, se redresse au nord et tombe enfin dans la Baltique. C'est à l'embouchure de ce dernier bras de la Vistule, au milieu d'un pays plat, extrêmement fertile, souvent inondé, et au pied de quelques hauteurs sablonneuses, que la ville de Dantzig est située, à plusieurs mille pas de la mer.
[En marge: Le Nehrung.]
Le long banc de sable devant lequel la Vistule se détourne, pour couler à l'ouest, s'appelle le Nehrung. D'un côté il finit devant Dantzig, de l'autre il vient, en se prolongeant pendant une vingtaine de lieues, former l'un des bords du Frische-Haff, et joindre Koenigsberg, sauf une coupure à Pillau, coupure naturelle, que les eaux du Nogath, de la Passarge et de la Prégel ont pratiquée, pour se décharger du Frische-Haff dans la Baltique. C'est par Pillau en effet qu'on pénètre du Frische-Haff dans la Baltique, et que passe la navigation de l'importante ville de Koenigsberg.
On peut donc, pourvu qu'on franchisse l'étroite passe de Pillau, communiquer par terre de Koenigsberg à Dantzig, en suivant ce banc de sable du Nehrung, large tout au plus d'une lieue et ordinairement de beaucoup moins, long de vingt-cinq, ne portant pas un arbre, excepté près de Dantzig, et couvert à peine de quelques cabanes de pêcheurs.
[En marge: Le fort de Weichselmünde.]
[En marge: L'île de Holm.]
[En marge: Enceinte de Dantzig.]
Dantzig, placée sur le bras gauche de la Vistule, celui qui a conservé ce nom, est à 2,300 toises de la mer, c'est-à-dire à une lieue environ. (Voir la carte nº 41.) Le fort de Weichselmünde, régulièrement construit, ferme l'embouchure de la Vistule. Pour abréger le trajet de la place à la mer, un canal, nommé canal de Laake, a été creusé. Le terrain compris entre le fleuve et le canal présente une île, qu'on appelle le _Holm_. De nombreuses redoutes établies dans cette île commandent le fleuve et le canal, qui forment les deux issues vers la mer. Enfin, la place elle-même, située au bord de la Vistule, traversée par une petite rivière, la Motlau, enveloppée de leurs eaux réunies, enfermée dans une enceinte bastionnée de vingt fronts, est du plus difficile accès, car elle se trouve entourée d'une inondation, non pas factice mais naturelle, que l'assiégeant ne peut pas faire cesser à volonté par des saignées, et contre laquelle les habitants eux-mêmes ont la plus grande peine à se défendre à certains moments du jour et de l'année. Dantzig, ainsi entourée, au nord, à l'est, au sud, de terrains inondés, où l'on ne peut ouvrir la tranchée, serait donc inabordable, sans les hauteurs sablonneuses qui la dominent, et qui viennent finir en pentes rapides au pied de ses murs, vers la face de l'ouest. Aussi n'a-t-on pas manqué de s'emparer de ces hauteurs au profit de la défense, et les a-t-on couronnées d'une suite d'ouvrages qui présentent une seconde enceinte. C'est par ces hauteurs que Dantzig a été généralement attaquée. En effet, la double enceinte qui occupe leur sommet une fois prise, on peut accabler la ville de feux plongeants, et il n'est guère possible qu'elle y résiste. Toutefois cette double enceinte ne laisse pas que d'être très-difficile à attaquer. Les ouvrages de Dantzig sont en terre, et présentent, au lieu d'escarpes en maçonnerie, des talus gazonnés. Mais au pied de ces talus se trouvait alors une rangée de fortes palissades d'une énorme dimension, (elles avaient 15 pouces de diamètre), très-rapprochées les unes des autres, et profondément enfoncées en terre. Le boulet pouvait les déchirer, quelquefois en briser la tête, mais non les arracher. Sur les talus en arrière, d'énormes poutres suspendues par des cordes, devaient, au moment d'un assaut, rouler du haut en bas, sur les assiégeants. Puis encore, à tous les angles rentrants de l'enceinte (_places d'armes rentrantes_) on avait construit des blockhaus en gros bois, on les avait recouverts de terre, et rendus presque impénétrables au boulet et à la bombe. Le bois des plaines du Nord, dont la ville de Dantzig est l'entrepôt, avait été prodigué sous toutes les formes, pour la fortifier, et on put s'apercevoir bientôt de ses propriétés défensives, qui n'étaient pas appréciées comme elles le furent après l'exécution de ce siége mémorable. Enfin des munitions en quantité immense, des vivres suffisants pour nourrir la population et les troupes pendant plus d'une année, des communications continuelles avec la ville de Koenigsberg, soit par la mer, soit par le Nehrung, communications qui donnaient à la garnison assiégée la confiance d'être secourue, et de pouvoir se retirer quand elle voudrait, ajoutaient aux chances de la défense et aux difficultés de l'attaque.
[En marge: Motifs qui avaient porté Napoléon à charger le maréchal Lefebvre du siége de Dantzig.]
Le maréchal Lefebvre, chargé du commandement des troupes qui devaient exécuter le siége, ne possédait aucune des connaissances que réclamait une telle opération. Il n'y avait pas dans l'armée un soldat plus ignorant et plus brave. À toutes les questions d'art soulevées par les ingénieurs il ne voyait jamais qu'une solution, c'était de monter à l'assaut à la tête de ses grenadiers. Si, malgré son insuffisance, Napoléon l'avait choisi, c'est qu'il désirait, comme nous l'avons dit ailleurs, procurer de l'emploi aux sénateurs, c'est qu'il ne se souciait pas de voir rester à Paris un vieux soldat soumis et dévoué, mais laissant quelquefois errer sa langue quand on ne le contenait pas; c'est enfin qu'il voulait, sans lui confier un corps d'armée, lui ménager l'occasion de mériter une grande récompense. Le brave Lefebvre, qui rachetait son ignorance par un certain esprit naturel, savait se rendre justice et avait montré un véritable effroi en apprenant quelle tâche Napoléon venait de lui confier. Napoléon l'avait rassuré, en promettant de lui envoyer les ressources dont il aurait besoin et de le guider lui-même de son camp de Finkenstein.--Prenez courage, lui avait-il dit; il faut bien que, vous aussi, quand nous rentrerons en France, _vous ayez quelque chose à raconter dans la salle du Sénat_.--
[En marge: Le général Chasseloup est chargé de diriger le génie, et le général Lariboisière l'artillerie.]
Vaincu par ces gracieuses paroles, le maréchal s'était empressé d'obéir. Napoléon lui avait adjoint pour le diriger deux officiers du plus haut mérite, l'ingénieur Chasseloup et le général d'artillerie Lariboisière, sachant que ce sont les deux armes du génie et de l'artillerie qui renversent les murailles des places fortes. Il est vrai qu'elles diffèrent volontiers d'avis, car l'une est chargée de déterminer les attaques, l'autre chargée de les exécuter à coups de canon, et elles se trouvent trop rapprochées dans cette oeuvre difficile, pour ne pas se contredire. C'est au général qui commande en chef à les mettre d'accord. Mais Napoléon était à trente ou quarante lieues de Dantzig; il pouvait toujours résoudre les difficultés par sa correspondance quotidienne, et envoyer un de ses aides-de-camp, le général Savary ou le général Bertrand, pour terminer en son nom les différends que le maréchal Lefebvre était incapable de comprendre et de juger. C'est ce qu'il fit plus d'une fois pendant la durée du siége.
[En marge: Composition du corps chargé du siége de Dantzig.]
Napoléon avait résolu de commencer les premiers travaux avec les auxiliaires et un ou deux régiments français empruntés au corps du maréchal Mortier, puis, tandis que les régiments amenés de France passeraient près de la Vistule, de les retenir momentanément sous les murs de Dantzig, pour renforcer les troupes assiégeantes. Le maréchal Lefebvre eut donc au début 5 à 6 mille Polonais de nouvelle levée, à peine instruits; 2,500 hommes de la légion du Nord, composée de Polonais, de déserteurs allemands et russes, ayant de l'élan, mais pas de solidité, faute d'une organisation suffisante; 2,200 Badois peu habitués au feu et aux fatigues de la tranchée; 5 mille Saxons bons soldats, mais qui, se trouvant à côté des Prussiens à Iéna, n'avaient pas pu prendre encore beaucoup d'affection pour nous; enfin 3 mille Français, savoir: le 2e léger, les 23e et 19e régiments de chasseurs à cheval arrivés d'Italie, et 600 soldats du génie, troupe incomparable, qui, suppléant à tout ce qui manquait dans ce siége fameux, s'y couvrit de gloire. C'était, comme on voit, avec 18 mille hommes tout au plus, dont 3 mille Français seulement, qu'on allait entreprendre l'attaque régulière d'une place, qui renfermait 18 mille hommes de garnison.
[En marge: Premières opérations tendant à l'investissement de la place.]
La grosse artillerie, dont il fallait au moins cent pièces, avec d'immenses approvisionnements en poudre et projectiles, ne pouvait être tirée que des arsenaux de la Silésie. Les transports par eau se trouvant interrompus, on était condamné à la traîner avec grand effort, par de très-mauvaises routes, de l'Oder à la Vistule. On l'attendait encore en mars. Mais avant de songer à battre la place, la première chose à faire était de la resserrer, afin de priver la garnison des renforts et des encouragements qu'elle recevait de Koenigsberg. Il fallait pour y réussir, d'une part la séparer du fort de Weichselmünde, et de l'autre intercepter le Nehrung, ce long banc de sable qui s'étend, comme nous l'avons dit, de Koenigsberg à Dantzig, avec une seule coupure à Pillau.
Nous étions arrivés par les hauteurs sablonneuses qui dominent Dantzig au couchant, et nous apercevions devant nous l'enceinte extérieure construite sur ces hauteurs, à nos pieds la ville, à gauche la Vistule, se jetant dans la Baltique à travers les ouvrages du fort de Weichselmünde, à droite la vaste étendue des terrains qu'inondait la Motlau, en face, à perte de vue, le Nehrung, baigné d'un côté par la mer, de l'autre par la Vistule, et s'enfonçant à l'horizon vers le Frische-Haff. (Voir les cartes n{os} 38 et 44.) C'était un circuit de sept à huit lieues, qu'il était impossible d'embrasser avec 18 mille hommes. Il est vrai qu'en occupant certains points l'investissement pouvait être suffisant. Ainsi, en se plaçant sur la Vistule, entre le fort de Weichselmünde et Dantzig, on interceptait les communications par la mer. En allant s'établir sur le Nehrung, on interceptait les communications par la terre. Mais, pour s'emparer seulement des points principaux, il aurait fallu couronner d'abord les hauteurs, puis descendre à gauche, enlever les ouvrages du fort de Weichselmünde, sur les deux rives de la Vistule, et à défaut de cette opération, barrer au moins le fleuve, passer dans l'île de Holm, prendre le canal de Laake. Il aurait fallu ensuite, après avoir descendu par la gauche, descendre aussi par la droite dans la plaine inondée, la traverser sur les digues, franchir la Vistule au-dessus de Dantzig, comme on l'avait franchie au-dessous, entrer dans le Nehrung, s'y retrancher, et couper la route de terre, aussi bien que celle de mer. Ces premières difficultés vaincues, on pouvait ouvrir la tranchée devant l'enceinte. Mais pour cela on aurait eu besoin de posséder huit ou dix mille hommes de plus en bonnes troupes, et on ne les avait pas. On imagina donc, sur l'avis de l'ingénieur Chasseloup, commandant le génie, de choisir, entre les diverses opérations préliminaires, celle qui paraissait la plus urgente et la moins difficile. Franchir la Vistule au-dessous de Dantzig, entre le fort de Weichselmünde et la place, pénétrer dans l'île de Holm, sous le feu de redoutes bien armées, et malgré les sorties qui pouvaient être faites soit de Weichselmünde, soit de Dantzig, était trop périlleux. On résolut de passer au-dessus de Dantzig, à une ou deux lieues plus haut, vers un endroit qui s'appelle Neufahr (voir la carte nº 38), d'y établir un petit camp, d'intercepter ainsi le Nehrung, puis, à mesure qu'on aurait le moyen de renforcer ce camp, de le rapprocher de Dantzig, pour qu'il vînt donner la main aux troupes, qu'on chargerait plus tard de franchir la Vistule, entre la place et le fort de Weichselmünde.
[En marge: Première tentative d'investissement consistant dans le passage de la Vistule au-dessus de Dantzig.]
Cette opération fut confiée au général Schramm, avec un corps d'environ 3 mille hommes, composé d'un bataillon du 2e léger, de quelques centaines de grenadiers saxons, d'un détachement polonais, infanterie et cavalerie, et d'un escadron du 19e chasseurs. Le 19 mars au matin, à la hauteur de Neufahr, deux lieues au-dessus de Dantzig, les troupes furent embarquées sur des bateaux qu'on s'était procurés, traversèrent la Vistule, moins large depuis qu'elle est divisée en plusieurs bras, et s'aidèrent dans cette opération d'une île située près de la rive opposée. Le général Schramm, transporté dans le Nehrung par suite de ce passage, partagea son petit corps en trois colonnes, une à gauche pour se jeter sur les troupes ennemies qui défendaient la position du côté de Dantzig, une à droite pour repousser celles qui viendraient du côté de Koenigsberg, une troisième enfin pour tenir lieu de réserve. À la tête de chacune de ces colonnes, il avait placé un détachement de Français, afin de donner l'exemple.
À peine débarquées, les troupes du général Schramm, entraînées par le bataillon du 2e léger, tournèrent à gauche, se portèrent à la rencontre des Prussiens et les culbutèrent, malgré le feu le plus vif. Tandis que la colonne principale, prenant à gauche, les poussait vers Dantzig, la seconde restait en observation sur la route de Koenigsberg. La troisième, gardée en réserve, servait de renfort à la première. L'ennemi ayant voulu profiter des obstacles du terrain pour renouveler sa résistance, car le Nehrung en se rapprochant de Dantzig présente des dunes et des bois, la première colonne aidée de la troisième le repoussa de nouveau, et lui tua ou lui prit quelques hommes. Les Saxons rivalisèrent en cette occasion avec les Français. Les uns et les autres ramenèrent l'ennemi jusque sur les glacis du fort de Weichselmünde, duquel étaient sorties les troupes qui défendaient le Nehrung.
L'affaire semblait finie, lorsque vers sept heures du soir, on vit une colonne de trois à quatre mille Prussiens déboucher de Dantzig, remonter la Vistule, tambour battant, enseignes déployées. Le 2e léger, par un feu juste et bien nourri, arrêta cette colonne, puis la chargea à la baïonnette, et la rejeta sur Dantzig, où elle courut se renfermer. Cette journée, qui nous procura la possession d'un passage sur la Vistule au-dessus de Dantzig, et une position qui interceptait le Nehrung, coûta à l'ennemi 2 à 300 hommes mis hors de combat, et 5 à 600 hommes faits prisonniers. Le capitaine du génie Girod, chargé de diriger l'expédition, s'y distingua par son intelligence et son sang-froid. L'opération terminée, il fit abattre des bois, élever des épaulements, établir un pont de bateaux sur la Vistule, avec accompagnement d'une forte tête de pont. Nos troupes se logèrent derrière cet abri, et se gardèrent au moyen de postes de cavalerie, qui, d'une part, venaient jusque sous les glacis du fort de Weichselmünde, de l'autre couraient sur le Nehrung, dans la direction de Koenigsberg.
Les jours suivants, le général Schramm, qui commandait ce détachement, essaya de descendre jusqu'à Heubude, pour serrer la place de plus près, et pour s'emparer aussi d'une écluse, qui avait la plus grande influence sur l'inondation. Mais cette écluse, entourée d'eau, n'était accessible d'aucun côté. Il fallut renoncer à la prendre, et se borner à rapprocher le pont de bateaux jusqu'à Heubude. (Voir la carte nº 41.) Cependant ce poste de la haute Vistule, même après l'avoir transporté à Heubude, avait six lieues à faire pour communiquer avec le quartier général, à travers des terrains inondés, et le long des digues. En voulant couper les communications de l'assiégé, il était donc exposé à perdre lui-même ses propres communications.
[En marge: Premières sorties peu importantes de l'ennemi.]
Le 26 mars, l'ennemi tenta deux sorties, l'une de la place, dirigée par les portes de Schidlitz et d'Oliva sur nos avant-postes, dans l'intention d'achever l'incendie des faubourgs, l'autre des ouvrages extérieurs du fort de Weichselmünde, et dirigée sur la gauche du quartier général par Langenfurth. L'une et l'autre furent vivement repoussées. Un officier de cavalerie polonais, le capitaine Sokolniki, s'y fit remarquer par sa bravoure et son habileté. Un célèbre partisan prussien, le baron de Kakow, y fut pris.
Nos troupes, en ramenant l'ennemi jusqu'au pied des ouvrages, s'approchèrent de la place plus qu'elles ne l'avaient encore fait, et on put en étudier la configuration. Le général Chasseloup arrêta le plan des attaques, avec le coup d'oeil d'un ingénieur aussi savant qu'exercé.
[En marge: Le général Chasseloup adopte le Hagelsberg comme point d'attaque.]
L'enceinte extérieure, construite sur le bord des hauteurs, présentait deux ouvrages liés l'un à l'autre, mais distincts et séparés par un petit vallon, au fond duquel se trouve le faubourg de Schidlitz. Le premier de ces ouvrages, celui de droite (droite de l'armée assiégeante), se nomme le Bischoffsberg, le second, celui de gauche, se nomme le Hagelsberg. C'est ce dernier que le général Chasseloup choisit pour but de l'attaque principale, en se réservant de diriger une fausse attaque sur le Bischoffsberg. Voici les motifs qui le décidèrent[29]. (Voir la carte nº 41.)
[Note 29: Nous avons cru devoir raconter avec quelque détail le siége de Dantzig, parce que c'est un beau modèle de siége régulier, et le plus remarquable peut-être de notre siècle, parce que les exemples de siéges réguliers, si fréquents et si parfaits sous Louis XIV, sont devenus fort rares de nos jours, parce que celui de Dantzig eut l'insigne honneur d'être couvert par Napoléon à la tête de deux cent mille hommes, parce qu'il est enfin l'épisode indispensable, qui lie la campagne d'hiver à la campagne d'été, dans l'immortelle guerre de Pologne.]
[En marge: Raisons du général Chasseloup pour choisir le Hagelsberg comme point d'attaque.]
Les ouvrages du Hagelsberg paraissaient moins soignés que ceux du Bischoffsberg. Le Hagelsberg était étroit, peu commode pour le déploiement des troupes, soit que l'assiégé eût à faire des sorties, soit qu'il eût à repousser un assaut; tandis que le Bischoffsberg, vaste et bien distribué, permettait de ranger trois à quatre mille hommes en bataille, et de les jeter en masse sur l'assiégeant. Le Hagelsberg pouvait être battu de revers par le Stolzenberg, l'une des positions extérieures; le Bischoffsberg ne pouvait l'être d'aucun côté. On arrivait au Hagelsberg par un terrain ondulé mais continu. Pour approcher du Bischoffsberg, on rencontrait un ravin profond, dans lequel il n'était pas facile de pratiquer des cheminements, et dans lequel aussi on courait risque d'être précipité, lorsqu'on voudrait le franchir pour monter à l'assaut. Outre que le Hagelsberg était plus facile à prendre que le Bischoffsberg, la position, après qu'on l'avait pris, était meilleure. De l'un comme de l'autre, on dominait également la place, et on pouvait l'accabler de feux. Mais, si ces feux ne suffisaient pas pour la réduire, et qu'il fallût descendre des hauteurs pour forcer la seconde enceinte, on trouvait en descendant du Hagelsberg, depuis le bastion Heilige-Leichnams jusqu'au bastion Sainte-Élisabeth, un front saillant, et qui n'étant flanqué d'aucun côté, devait offrir peu de difficultés à l'assiégeant. (Voir la carte nº 41.) En descendant du Bischoffsberg, au contraire, on trouvait, depuis le bastion Sainte-Élisabeth jusqu'au bastion Sainte-Gertrude, un rentrant flanqué de toutes parts, et de plus exposé au feu de plusieurs cavaliers fort élevés. Enfin, une raison tirée de la situation générale devait décider l'attaque sur le Hagelsberg. Cette attaque rapprochait nos principales forces de la basse Vistule, et c'était en effet par la basse Vistule qu'il fallait songer à investir la place, en attirant sur ce point le corps détaché du général Schramm, en lui donnant la main pour passer dans l'île de Holm, en isolant ainsi Dantzig du fort de Weichselmünde. Ces raisons étaient convaincantes, et convainquirent Napoléon lui-même. Le général Kirgener, placé sous le général Chasseloup, avait eu l'idée de fixer le point d'attaque plus à gauche encore, vers la porte d'Oliva, dans le terrain bas, compris entre le Hagelsberg et la Vistule, contre l'île de Holm. On ne s'arrêta pas à cette idée, car il aurait fallu enlever d'abord l'enceinte extérieure, en essuyant à gauche les feux de l'île de Holm, et puis attaquer la seconde enceinte, en essuyant à droite les feux du Hagelsberg. Une telle manière d'opérer n'était pas admissible.
Le général Chasseloup, appelé pour plusieurs jours à Thorn, afin d'y tracer le projet de quelques ouvrages défensifs, laissa en partant le plan des attaques et les ordres pour le commencement des travaux.
On n'avait plus aucune raison de différer, car le maréchal Lefebvre venait de recevoir une partie des renforts qui lui avaient été promis. Le 44e de ligne, tiré du corps d'Augereau, arrivait en ce moment des bords de la Vistule: il n'était que d'un millier d'hommes, mais des meilleurs. Le 19e parti de France depuis deux mois, arrivait aussi de Stettin avec un convoi d'artillerie, qu'il escortait. C'était assez, en attendant les autres régiments annoncés, pour commencer les travaux, et pour donner l'exemple aux troupes auxiliaires.
[En marge: Avril 1807.]
[En marge: Premiers travaux d'approche.]
Sans être versé dans la belle science qui a immortalisé Vauban, chacun sait avec quelles précautions on se présente devant les places de guerre. C'est en s'enfonçant sous terre, en ouvrant des tranchées, et en jetant du côté de l'ennemi les déblais provenant de ces tranchées, qu'on avance sous le feu de la grosse artillerie. On trace ainsi des lignes qu'on appelle _parallèles_, parce qu'en effet elles sont parallèles au front qu'on attaque. On les arme ensuite de batteries, pour répondre au feu de l'assiégé. Après avoir tracé une première _parallèle_, on s'approche, en cheminant sous terre, par des _zigzags_, jusqu'à la distance où l'on veut tracer une seconde _parallèle_, qu'on arme de batteries comme la première. On arrive successivement à la troisième, d'où l'on s'élance au bord du fossé, qui s'appelle _chemin couvert_. Puis on descend dans ce fossé avec de nouvelles précautions, on renverse avec des batteries de brèche les murailles appelées _escarpes_, on remplit le fossé de leurs décombres, et sur ces décombres on monte enfin à l'assaut. Des sorties de l'ennemi pour troubler ces travaux difficiles, des combats de grosse artillerie, des mines qui font sauter dans les airs assiégeants et assiégés, ajoutent des scènes animées, et souvent terribles, à cette affreuse lutte souterraine, dans laquelle la science le dispute à l'héroïsme, pour attaquer ou défendre les grandes cités, que leurs richesses, leur situation géographique, ou leur force militaire, rendent dignes de tels efforts.
[En marge: Ouverture de la tranchée dans la nuit du 1er au 2 avril.]