Part 36
Le tout-puissant empereur des Français n'avait pas moins de clairvoyance que de puissance, et, dès que cette réponse lui fut envoyée de Varsovie à Finkenstein, il ne s'y trompa point. Il en saisit la portée avec la promptitude qu'il aurait mise à découvrir les mouvements d'une armée ennemie sur le champ de bataille.--Ceci, répondit-il tout de suite à M. de Talleyrand, est un premier pas de l'Autriche, un commencement d'intervention dans les événements. Résolue à ne se mêler en rien de la lutte que soutiennent la France, la Prusse, la Russie et l'Angleterre, elle ne voudrait pas même risquer de se compromettre, en portant des paroles des unes aux autres. S'offrir comme médiatrice, c'est se préparer à la guerre, c'est se ménager un moyen décent d'y prendre part, moyen dont elle a besoin, après les déclarations de cabinet à cabinet, après les serments de souverain à souverain, par lesquels elle a promis d'y demeurer à jamais étrangère. Ce qui nous arrive est un malheur, ajouta Napoléon, car cela nous présage la présence d'une armée autrichienne sur l'Oder et l'Elbe, tandis que nous serons sur la Vistule. Mais repousser cette médiation est impossible. Ce serait une contradiction avec notre langage ordinaire, qui a toujours consisté à nous présenter comme disposés à la paix. Ce serait surtout nous exposer à précipiter les déterminations de l'Autriche par un refus péremptoire, qui la blesserait et l'obligerait à prendre une résolution immédiate. Il faut donc gagner du temps, et répondre que l'offre de médiation est trop indirecte, pour qu'on l'accepte positivement; mais que dans tous les cas, les bons offices de la cour de Vienne seront toujours reçus avec gratitude et confiance.--
[En marge: L'Autriche réplique par une proposition formelle de médiation.]
M. de Talleyrand, dirigé par Napoléon, fit à M. de Vincent la réponse qui lui était prescrite, et montra une certaine disposition à accepter la médiation de l'Autriche, mais sembla douter en même temps que l'offre de cette médiation fût sérieuse. M. de Vincent affirma au contraire que cette offre était parfaitement sérieuse, et déclara du reste qu'il allait en référera sa cour. Il écrivit donc à M. de Stadion, qui de son côté ne fit point attendre sa réponse. Sous très-peu de jours, en effet, la cour de Vienne annonça qu'elle était prête à passer de simples pourparlers à une proposition formelle, qu'elle avait la certitude de faire accepter sa médiation à Pétersbourg et à Londres, qu'elle en adressait au surplus, le jour même, l'offre positive, tant à la France qu'à la Prusse, à la Russie, à l'Angleterre, et qu'elle attendait sur ce sujet l'expression précise des intentions de l'empereur Napoléon.
Cette réponse si prompte et si nette, appuyée d'armements dont on ne pouvait plus douter, parut à Napoléon un acte extrêmement grave, dont il était impossible de se dissimuler la portée, auquel malheureusement on ne pouvait répliquer que par une acceptation, mais contre les suites duquel il fallait se prémunir au moyen de précautions immédiates et imposantes. Il écrivit en ce sens à M. de Talleyrand, et lui envoya de Finkenstein le modèle de note qu'on va lire. Il le prévint en même temps qu'il allait ajouter à cette note des préparatifs nouveaux, plus formidables que jamais, et dont il faudrait informer l'Autriche sur-le-champ, pour qu'elle sût de quelle manière serait accueillie son intervention, amicale ou hostile, diplomatique ou belliqueuse.
[En marge: Note par laquelle Napoléon accepte la médiation de l'Autriche.]
La réponse à l'offre de médiation était ainsi conçue: «Le soussigné ministre des relations extérieures a mis sous les yeux de Sa Majesté l'Empereur et Roi, la note qui lui a été remise par M. le baron de Vincent.
»L'Empereur accepte pour lui et ses alliés l'intervention amicale de l'empereur François II pour le rétablissement de la paix, si nécessaire à tous les peuples. Il n'a qu'une crainte, c'est que la puissance qui jusqu'ici paraît s'être fait un système d'asseoir sa puissance et sa grandeur sur les divisions du continent, ne cherche à faire sortir de ce moyen de nouveaux sujets d'aigreur et de nouveaux prétextes de dissensions. Cependant, toute voie qui peut faire espérer la cessation de l'effusion du sang et porter enfin des consolations parmi tant de familles, ne doit pas être négligée par la France, qui, au su de toute l'Europe, a été entraînée malgré elle dans la dernière guerre.
»L'empereur Napoléon trouve d'ailleurs dans cette circonstance une occasion naturelle et éclatante de témoigner au souverain de l'Autriche la confiance qu'il lui inspire, et le désir qu'il a de voir se resserrer entre les deux peuples les liens qui ont fait dans d'autres temps leur prospérité commune, et qui peuvent aujourd'hui, plus que toute autre chose, consolider leur tranquillité et leur bien-être.»
[En marge: Immense développement donné par Napoléon à ses forces.]
Ces pourparlers avaient occupé tout le mois de mars. La saison était devenue rigoureuse. Le froid qu'on avait vainement attendu en hiver, se faisait sentir au printemps. Les opérations militaires devaient donc être encore ajournées. Napoléon résolut de profiter de ce retard, pour donner à ses forces un développement immense, et aussi formidable en apparence qu'il le serait en réalité. Son intention était, sans trop dégarnir l'Italie ou la France, d'augmenter d'un tiers au moins son armée active, et de former sur l'Elbe une armée de réserve de cent mille hommes, afin d'être en mesure d'écraser tant les Russes que les Prussiens dès l'ouverture de la campagne, et de pouvoir au besoin se retourner contre l'Autriche, si elle se décidait à prendre part à la guerre.
[En marge: Napoléon appelle une nouvelle conscription, et convoque en mars 1807 celle de 1808.]
Pour arriver à ce double résultat, il résolut d'appeler une nouvelle conscription, celle de 1808, quoiqu'on ne fût qu'en mars 1807. Il avait déjà appelé celle de 1807 en 1806, et celle de 1806 en 1805, dans l'intention de procurer aux jeunes conscrits douze ou quinze mois d'apprentissage, et de tenir ses dépôts toujours pleins. L'effectif général de l'armée française, qui avait été porté de 502 mille hommes à 580 mille par la conscription de 1807, allait être élevé à 650 environ par celle de 1808, les alliés non compris. Grâce à l'art avec lequel il maniait ses ressources, Napoléon devait trouver dans cet accroissement d'effectif le moyen de pourvoir à tous ses besoins, et de faire face à tous les événements.
[En marge: Napoléon rédige lui-même le décret pour la levée de la conscription de 1808, et l'envoie au prince Cambacérès avec ordre de ne pas écouter une seule objection.]
Mais il y avait quelque difficulté, après avoir appelé en novembre 1806 la conscription de 1807, d'appeler encore en mars 1807 celle de 1808. C'était faire deux appels en cinq mois, et lever 150 mille hommes à la fois. Napoléon rédigea lui-même le décret, l'envoya sur-le-champ à l'archichancelier Cambacérès, qui le remplaçait à la tête du gouvernement, à M. Lacuée, qui était chargé des appels, et leur dit à l'un et à l'autre, que les objections auxquelles de pareilles mesures pouvaient donner lieu, il les connaissait et les prévoyait, mais qu'il ne fallait pas s'y arrêter un instant, car une seule objection élevée, dans le Conseil d'État ou le Sénat, l'affaiblirait en Europe, lui mettrait l'Autriche sur les bras, et qu'alors ce ne seraient pas une ou deux conscriptions, mais trois ou quatre qu'on se verrait obligé de décréter, peut-être inutilement, pour finir par être vaincu.--Il ne faut pas, écrivait-il, considérer les choses d'un point de vue étroit, mais d'un point de vue étendu; il faut les considérer surtout sous leurs rapports politiques. Une conscription annoncée et résolue sans hésiter, conscription que je n'appellerai peut-être pas, que certainement je n'enverrai pas à l'armée active, car je n'entends pas soutenir la guerre avec des enfants, fera tomber les armes des mains de l'Autriche. La moindre hésitation, au contraire, la porterait à les reprendre et à s'en servir contre nous. Pas d'objection, répétait-il, mais une exécution immédiate et ponctuelle du décret que je vous adresse, voilà le moyen d'avoir la paix, de l'avoir prochaine et magnifique.--
[En marge: Napoléon fait communiquer le même décret à M. de Vincent à Varsovie, pour qu'il tienne sa cour avertie du nouveau déploiement donné aux forces de la France.]
Après avoir expédié ce décret à Paris, Napoléon le fit parvenir à M. de Talleyrand à Varsovie, avec invitation de le communiquer à M. de Vincent, avec recommandation expresse de révéler à celui-ci le nouveau déploiement de forces qui se préparait en France, de lui présenter le tableau des dépenses qui en résulteraient pour toutes les puissances belligérantes, et pour l'Autriche en particulier; de lui déclarer sans détour qu'on avait deviné la pensée de la médiation, qu'on acceptait cette médiation, mais en sachant ce qu'elle signifiait; qu'offrir la paix était bien, mais que, la paix, il fallait l'offrir _un bâton blanc à la main_; que les armements de l'Autriche, désormais impossibles à nier, étaient un accompagnement peu convenable d'une offre de médiation; que du reste on s'expliquait avec cette franchise, pour prévenir des malheurs, pour en épargner à l'Autriche elle-même; que, si elle voulait envoyer des officiers autrichiens en France et en Italie, on prenait l'engagement de leur montrer les dépôts, les camps de réserve, les divisions en marche, et qu'ils verraient qu'indépendamment des trois cent mille Français déjà présents en Allemagne, une seconde armée de cent mille hommes s'apprêtait à franchir le Rhin pour réprimer tout mouvement hostile de la part de la cour de Vienne.
[En marge: Nouvelles explications de M. de Vincent en recevant les dernières communications de Napoléon.]
Ces communications venaient fort à propos. M. de Vincent ne put dissimuler son émotion en apprenant le nouvel accroissement de nos forces, et protesta mille fois encore, au nom de son gouvernement, des intentions les plus pacifiques. Les mouvements de troupes dont on se plaignait, n'étaient, disait-il, que les symptômes d'un travail de réorganisation, entrepris par l'archiduc Charles, afin de rendre l'armée autrichienne moins coûteuse, et d'y introduire divers perfectionnements empruntés aux armées françaises. Si quelques corps semblaient s'approcher des frontières de la Pologne, ce n'étaient là que des précautions à l'égard des Gallicies fort agitées de ce qui se passait dans leur voisinage. L'offre de médiation ne devait être envisagée que comme une preuve du désir de faire cesser la guerre qui désolait le monde, et il fallait y voir non l'envie de se mêler à cette guerre, mais la volonté franche et loyale d'y mettre fin. Du reste, on en jugerait bientôt par les résultats, et on pourrait s'assurer alors de la sincérité de l'Autriche par sa persistance à demeurer neutre.
[En marge: Comment est jugé à Paris le décret qui appelle une nouvelle conscription.]
Les instances de Napoléon à Paris n'arrivaient pas moins à propos que ses communications à Vienne. Bien que son étoile brillât encore de tout son éclat, bien que les merveilles d'Austerlitz et d'Iéna n'eussent encore rien perdu de leur prestige, que l'on fût sensible, comme on le devait, à ce grand et prodigieux spectacle d'une armée française hivernant tranquillement sur la Vistule, certains détracteurs, fort obséquieux en présence de Napoléon, volontiers dénigrant en son absence, faisaient tout bas quelques observations amères, sur le sanglant carnage d'Eylau, sur les difficultés de la guerre portée à ces distances, et il n'aurait pas fallu beaucoup pour que les esprits, toujours prêts en France à saisir le côté faible des choses, se laissassent aller à substituer le blâme à l'admiration continue, dont Napoléon n'avait cessé d'être l'objet depuis qu'il avait en main les destinées de la France. Le prudent Cambacérès apercevait ces symptômes, et, redoutant pour le gouvernement impérial tout ce qui lui pouvait nuire, il aurait voulu désarmer la critique, en épargnant au pays de nouvelles charges. M. Lacuée jugeant la situation de moins haut, ne voyant que les souffrances matérielles de la population, craignait que deux demandes de 80 mille hommes, renouvelées coup sur coup, l'une en novembre 1806, l'autre en mars 1807, surtout après celles qui avaient précédé en 1805, demandes qui appelaient des hommes à l'armée sans en rendre un seul, ne produisissent un effet fâcheux, en privant l'agriculture de ses bras, les familles de leurs soutiens. MM. Cambacérès et Lacuée étaient donc disposés l'un et l'autre à présenter quelques objections et à demander qu'on apportât un certain retard dans les appels. Le sentiment qui les inspirait était honnête et sage, et il eût été à désirer pour Napoléon que beaucoup d'hommes eussent eu alors le courage de lui faire entendre, avant qu'il éclatât, le cri des mères désolées, cri qui n'était pas menaçant encore, mais qui quelquefois à la nouvelle d'un grand carnage, comme celui d'Eylau, s'élevait sourdement dans les coeurs. Toutefois, en disant à Napoléon la vérité, à titre de leçon profitable pour l'avenir, le mieux pour le moment était d'exécuter ses volontés, car il n'y avait rien de plus utile, dans l'intérêt même de la paix, que le nouveau déploiement de forces qu'il venait de décréter. Aussi les objections de MM. Cambacérès et Lacuée, envoyées par écrit au quartier général, mais bientôt étouffées par les lettres postérieures qui en étaient parties coup sur coup, n'apportèrent aucun retardement à la présentation, à l'adoption, à l'exécution du décret qui appelait la conscription de 1808.
[En marge: Emploi que fait Napoléon de ses nouvelles ressources.]
[En marge: Marche des sept régiments d'infanterie tirés de France, et des neuf régiments de cavalerie tirés d'Italie.]
Napoléon se hâta de faire de ces nouvelles ressources l'usage qui convenait à ses vastes desseins. Il avait, comme on l'a vu, depuis son entrée en Pologne, tiré de France sept régiments d'infanterie; de Paris, le 15e léger, le 58e de ligne, le premier régiment des fusiliers de la garde et un régiment municipal; de Brest, le 15e de ligne; de Saint-Lô, le 31e; de Boulogne, le 19e. Il avait tiré d'Italie cinq régiments de chasseurs à cheval, quatre régiments de cuirassiers. La plupart de ces corps venaient d'arriver en Allemagne. Les 19e, 15e et 58e de ligne, le 15e léger, s'approchaient de Berlin, et allaient coopérer au siége de Dantzig. Le 1er régiment des fusiliers de la garde, le régiment de la garde municipale, étaient en marche. Les quatre régiments de cuirassiers partis d'Italie se trouvaient déjà sur la Vistule, sous les ordres d'un officier du plus rare mérite, le général d'Espagne. Des cinq régiments de chasseurs à cheval, deux, le 19e et le 23e, avaient rejoint le général Lefebvre sous Dantzig. Le 15e était en remonte en Hanovre. Les deux autres arrivaient en toute hâte.
[En marge: Arrivée des régiments provisoires.]
[En marge: États des cantonnements.]
[En marge: Soins donnés à la cavalerie.]
[En marge: Travaux de fortification sur la Vistule.]
Les régiments provisoires ou régiments de marche avaient déjà traversé l'Allemagne, au nombre de douze d'infanterie et de quatre de cavalerie. Ils avaient été passés en revue sur la Vistule, dissous selon l'usage, et envoyés aux corps campés sur la Passarge. Ils remplissaient les vides opérés dans les rangs de l'armée, dont ils accroissaient le nombre et la confiance, et qui, aux premiers jours de l'établissement sur la Passarge, présentant à peine 75 ou 80 mille hommes sur un même point, pouvait en opposer maintenant 100 mille à une attaque subite. Les vivres amenés de toutes parts sur la Vistule, et transportés de la Vistule aux divers cantonnements, par le moyen de charrois organisés sur les lieux, suffisaient à la ration journalière, et commençaient à former les approvisionnements de réserve pour le cas de mouvements imprévus. L'armée, bien chauffée, bien nourrie, était dans une excellente disposition d'esprit. La grosse cavalerie et la cavalerie de ligne avaient été conduites sur la basse Vistule, pour y profiter des fourrages qu'on trouvait en grande quantité vers les bouches de ce fleuve. Les régiments de cavalerie légère, laissés en observation sur le front des camps, allaient alternativement goûter le repos et l'abondance sur les bords de la Vistule. Napoléon, qui avait voulu porter la cavaleries de 54 mille hommes, à 60, puis à 70, venait de donner des ordres pour qu'elle fût portée à 80 mille cavaliers. La campagne avait déjà consommé 16 mille chevaux, pour 3 ou 4 mille cavaliers mis hors de combat. Outre les chevaux qu'on avait pris aux armées prussienne et hessoise, Napoléon en avait acheté 17 mille en Allemagne, et maintenant il en faisait acheter 12 mille en France, pour approvisionner les dépôts. Les travaux de Praga, de Modlin, de Sierock, entièrement achevés, présentaient des ouvrages en bois aussi solides que des ouvrages en maçonnerie. Les cantonnements sur la Passarge étaient pourvus de fortes têtes de pont, qui permettaient de repousser l'ennemi, ou de l'assaillir s'il le fallait. La situation était non-seulement sûre, mais bonne, autant du moins que le comportaient le pays et la saison.
[En marge: Soins pour la conservation des corps en marche.]
Les corps en marche, grâce aux dépôts d'infanterie et de cavalerie, établis sur la route, dans lesquels ils déposaient les hommes et les chevaux fatigués, et prenaient en échange ceux que d'autres corps avaient laissés antérieurement, les corps en marche comptaient au terme de leur route le même effectif qu'à leur départ. Les régiments de cuirassiers partis de Naples étaient arrivés entiers sur la Vistule. Pour les troupes qui venaient d'Italie, Parme, Milan, Augsbourg, pour celles qui venaient de France, Mayence, Wurzbourg, Erfurt, pour les unes et les autres, Wittemberg, Potsdam, Berlin, Custrin, Posen, Thorn, Varsovie, étaient les relais, où elles trouvaient tout ce dont elles avaient besoin en vivres, armes, objets d'habillement fabriqués partout, à Paris comme à Berlin, dans la capitale conquise, comme dans la capitale conquérante, car Napoléon voulait nourrir le peuple de l'une et de l'autre. C'est au prix de ces soins continuels, qu'était pourvue du nécessaire, maintenue à son effectif, à des distances de quatre à cinq cents lieues, une armée régulière de 400 mille hommes, nombre chimérique quand l'antiquité nous le donne (à moins qu'il ne s'agisse de populations émigrantes), jamais allégué dans les histoires modernes, et pour la première fois atteint et dépassé à l'époque dont nous retraçons le souvenir.
[En marge: Les régiments provisoires portés à vingt pour l'infanterie, à dix pour la cavalerie.]
Profitant de la présence de nombreux conscrits dans les dépôts, Napoléon s'occupa de faire venir de France et d'Italie de nouvelles troupes, dans la double intention, comme nous l'avons dit, d'augmenter considérablement l'armée active de la Vistule, et de créer une armée de réserve sur l'Elbe. Pouvant tirer des dépôts des conscrits tout formés, il ordonna au maréchal Kellermann de porter jusqu'à vingt le nombre des régiments provisoires d'infanterie, et jusqu'à dix celui des régiments provisoires de cavalerie. Mais dans ces régiments ne devaient entrer que les conscrits parfaitement instruits et disciplinés. Il imagina une autre combinaison pour utiliser les conscrits dont l'éducation militaire commençait à peine, ce fut d'organiser des bataillons dits de garnison, composés d'hommes non encore instruits, pas même habillés, de les envoyer à Erfurt, Cassel, Magdebourg, Hameln, Custrin, où ils avaient le temps de se former, et rendaient disponibles les vieilles troupes laissées dans ces places. Il fixa l'effectif de ces bataillons à environ 10 ou 12 mille hommes.
[En marge: Nouveaux régiments d'ancienne formation tirés de France et d'Italie.]
[En marge: Napoléon, indépendamment de l'armée active, veut créer une armée de réserve en Allemagne pour l'opposer à l'Autriche.]
Après s'être occupé des régiments provisoires, destinés au recrutement des corps établis sur la Vistule, Napoléon voulut aux sept régiments d'infanterie, aux neuf régiments de cavalerie, déjà tirés de France et d'Italie, en ajouter d'autres, ce qui était possible, en ayant recours à beaucoup de combinaisons dont lui seul était capable. Il y avait en garnison à Braunau un superbe régiment, le 3e de ligne, comptant trois bataillons de guerre et trois mille quatre cents hommes présents sous les armes. Napoléon le dirigea sur Berlin, le remplaça à Braunau par le 7e de ligne emprunté à la garnison d'Alexandrie, et remplaça le 7e dans Alexandrie par deux régiments de Naples, battus à Sainte-Euphémie, et ayant besoin d'être réorganisés. Ne voulant laisser en Italie que des régiments de dragons, il en fit partir le 14e de chasseurs à cheval, qui s'y trouvait encore, ce qui devait porter à dix le nombre des régiments de cavalerie pris en Italie. Il ordonna de former à Paris un second régiment de fusiliers de la garde, ce qui se pouvait, puisqu'on avait, pour choisir des sujets d'élite, deux conscriptions, celle de 1807 et celle de 1808. Il détacha du camp de Saint-Lô le 5e léger, qui n'y était pas actuellement indispensable. Il prescrivit d'acheminer de Paris sur le Rhin un régiment de dragons de la garde, en ce moment campé à Meudon, et qui dut être monté à Potsdam. Il donna le même ordre relativement au 26e de chasseurs, qui était à Saumur, et que la profonde tranquillité de la Vendée rendait disponible. Il commanda de mettre en marche un bataillon des marins de la garde, fort utile pour la navigation de la Vistule. C'étaient par conséquent trois régiments français d'infanterie, trois régiments français de cavalerie, plus un bataillon de marins, qu'il tirait de France et d'Italie, et qui devaient concourir, soit à compléter les corps existants, soit à constituer un nouveau corps pour le maréchal Lannes. Ce maréchal tombé malade à Varsovie, avait été remplacé par Masséna dans le commandement du cinquième corps, et commençait à se remettre. Napoléon, le siége de Dantzig fini, voulait, avec une partie des troupes qui l'auraient exécuté, et les nouveaux régiments amenés de France, former un corps de réserve, qu'il se proposait de donner à Lannes et d'attacher à l'armée active. Le 8e corps, sous le maréchal Mortier, composé de Hollandais, d'Italiens et de Français, répandu des villes anséatiques à Stralsund, de Stralsund à Colberg, avait eu jusqu'ici pour objet de contenir l'Allemagne. La division hollandaise gardait les villes anséatiques; l'une des deux divisions françaises faisait face aux Suédois, devant Stralsund; l'autre était à Stettin, prête à concourir au blocus de Stralsund ou au siége de Dantzig. La division italienne bloquait Colberg. Une fois les siéges terminés, Napoléon avait résolu de réunir dans le 8e corps toutes les troupes qui étaient françaises, et de le joindre à l'armée active. Il aurait donc, outre le corps de Masséna sur la Narew, outre les corps des maréchaux Ney, Davout, Soult, Bernadotte, Murat, sur la Passarge, deux nouveaux corps sous Mortier et Lannes, placés entre la Vistule et l'Oder, et se liant avec la seconde armée qu'il se proposait d'organiser en Allemagne.
[En marge: Composition de la seconde armée placée en Allemagne.]